‹ Manuel des confesseurs (volume 2)Chapitre 37 sur 45 · JI · texte numérisé non relu

JI

10° Qu'il dise continuellement et avec instance que si quelqu'un tombe en péché mortel, il fasse sur-le-champ un acte de contrition pour recouvrer la grâce perdue, avec la ferme résolution de se confesser le plus tôt qu'il pourra. Qu'il mette à nu cette tromperie du démon qui persuade aux pécheurs que Dieu pardonne aussi bien deux péchés qu'un; car il se peut très -bien que le Seigneur patiente après un premier péché, et qu'il les frappe ou les abandonne, après un second.

11° Qu'il enseigne les actes que chacun doit faire le matin en se levant : actes de remercîment,d'offrande et de prière avec trois Ave Maria, et la ferme résolution d'éviter tout péché et surtout celui où l'on tombe plus souvent, demandant à la sïîinte Vierge de l'en délivrer; qu'il exhorte toutes les mères à faire pratiquer cela chaque matin à leurs enfiints. Qu'il prêche aussi que les parents sont obligés à faire approcher leurs enfants des sacrements; car s'ils ne les fréquentent pas, ils tomberont bientôt dans la disgrâce de Dieu : malheur affreux que les parents doivent prévenir. Qu'il dise encore que les parents se rendent coupables, lorsque, sans de justes raisons, ils s'opposent au mariage de leurs enfants, en les forçant à se marier contre leur volonté ' ; qu'il en est de même des enfants qui contractent mariage contre la juste volonté de leurs parents ^.

' Lib. 6, n. 849. V. Corn'eritunt, ad vi. '^ Lib. 6, c. 849.

12° Puisqu'il est vrai, ainsi que nous l'avons dit, que le pasteur est tenu non-seulement d'empèchcr le mal, mais encore de procurer le bien, qu'il exhorte son peuple à la visite quotidienne du Saint-Sacrement et de la sainte Vierge ; il peut faire cette visite en commun avec son peuple, le soir, par exemple, en choisissant le moment le plus commode, ainsi que cela se pratique en beaucoup d'endroits; qu'il ajoute que ceux qui ne peuvent pas venir à l'église fassent la visite dans leur maison. Surtout qu'il recommande aux hommes l'assiduité à leur congrégation, à tous la communion avec la préparation convenable et l'action de grâces composées des actes de foi, d'amour, d'offrande et de demande, en leur enseignant la manière pratique de les faire.

13" Qu'il ait soin d'affectionner son peuple à la dévotion envers la sainte Vierge, en lui rappelant combien sont grandes la puissance et la miséricorde de celte divine Mère, combien elle est disposée à aider ses fidèles serviteurs. Qu'il recommande en conséquence de dire chaque soir le rosaire en commun dans les familles, de jeûner le samedi, et de faue les neuvaincs aux fêtes de celle bonne ^lère; et il avertira le peuple du retour de ces neuvaines. 11 serait bien que le samedi il fît un j)oiit discours dans lequel il ra[)porlerait quelque Irait de bonté ou de puissance de la sainte Vierge, et une fois chaque année une neuvaine solennelle en son honneur, avec sermons

et exposition du Saint-Sacrement. Il pourrait se servir pour cela du livre imprimé sous le titre de Gloires de Marie, oii il trouvera des matériaux et des exemples. Heureux le pasteur qui entretient SCS paroissiens dans la dévotion envers Marie ! avec l'aide de cette tendre mère, ils vivront saintement, et lui-même aura une puissante avocate au moment de la mort.

Enfin, qu'il ne néglige rien pour faire prendre à son peuple le saint usage de se recommander souvent à Dieu, en demandant la persévérance pour l'amour de Jésus et de Marie. Il dira souvent que les grâces de Dieu et surtout le don de la persévérance ne s'obtiennent qu'autant qu'on les demande. Petite et accipietis. Qu'il publie souvent cette grande promesse du Sauveur, que tout ce que nous demanderons à son Père en son nom, son Père nous le donnera. Amen, dico vobis si quid petieritis Patrem in nomine meo, dabit vobis*. Qu'il recommande aussi beaucoup la pratique de l'oraison mentale, et qu'il tâche de la faire chaque jour à l'Eglise avec son peuple ou du moins les jours de fête, enseignant également la manière de la faire à la maison; c'est pour cela que j'ai indiqué au n" 300 et suivants la nécessité de l'oraison mentale et la manière pratique delà faire.

Avis de 442. — La grâce et l'amour de notre Seigneur Pj.'^''^'"^j Jésus-Christ soient avec vous. La charité m'inté-

Xavier. t j^an., xvi, 23.

rosse trop en tout ce qui vous touche, pour vous laisser aller à cette missiond'Ormuz, si laborieuse et importante, sans vous faire part de ce que j'estime vous y pouvoir aider.

J'ai donc à vous dire, en [)remicr lieu, que vous tourniez les premiers et les plus efficaces de vos soins sur vous-même, ne faisant état que de la f[loire de Dieu, et de votre avancement es vertus pour son plus grand service. Etant porté de ces deux intentions, vous serez également heureux et sage au gain des âines, et vous descendrez volontiers à tous les exercices de l'humilité et pieté chrétienne. C'est pourquoi j-^ vous recommande de faire vous-même le catécliisme aux petits enfants des Portugais, au menu peuple, aux serviteurs et servantes, et aux pauvres esclaves. A ces fins, tous les jours environ le midi vous prendrez une clochette en main, et ferez un tour de ville avec votre compagnon, les invitant à haute voix de se rendre à l'église, où vous leur ferez réciter à tous ensemble les prières quotidiennes, et quelque article de la doctrine, que vous prononcerez hautement et posément, afin qu'ils les puissent redire avec vous. Quelque occupation que vous ayez, gardez-vous bien de vous priver du mérite de ce saint exercice, ni de déléguer à quelque autr<^ une commission si sainte et honorable : car en instruisant les petits vous édifieroz bien les plus grands, et ces fonctions d'humilité ont reçu de

Dieu cet avantage sur les autres, qu'elles gagnent plus d'âmes, non-seulement à Dieu, mais à celui même qui les pratique.

Aiais pour suivre quelque ordre es avertissements que je prétends vous donner en cet écrit, et pour commencer votre navigation, durant le voyage vous serez soigneux dans le vaisseau, entre autres choses, de vous enquérir dextrement des mœurs du peuple d'Ormu?, et des vices qui régnent dedans et dehors la ville. Adressez -vous donc à des personnes qui en puissent parler avec connaissance et sans passion, et sachez quels genres de trafics, de contrats et de sociétés y sont en vogue; quelles corruptions, longueurs, chicanes et faussetés se pratiquent dans le barreau; quel désordre il y peut avoir en toutes les parties de la république ; car si vous n'ignorez pas les maux, vous en trouverez plus aisément les remèdes, et cette connaissance, qui vous rendi'a plus fervent nonseulement à prier Dieu, mais encore à traiter avec les âmes, et à leur prêcher suivant leurs nécessités, vous servira, je m'assure, autant ou plus que la lecture des livres, laquelle il ne faut pas néanmoins oublier. Pour moi, j'ai toujours trouvé que cette découverte m'était très-utile, et que sans elle je marchais à tâtons es affaires de nos fonctions.

Vous visiterez souvent les malades, mèmement ceux de l'Hôteî-Dieu ; et les ayant avertis

que les sources les plus ordinaires des maux du corps sont ceux de l'ànie et les péchés, vous les attirerez doucement à chercher la paix de leurs consciences, afin qu'ùtant la cause, ils se délivrent de l'effet. Ainsi, quand vous les aurez confessés à loisir, vous leur ferez part du pain de î;te; et puis les recommandant avec affection à l'hospiialier, vous tâcherez encore de votre côté de les pourvoir de leurs nécessités.

Usez-en de même envers les prisonniers, les exhortant à se mettre en pleine liberté d'esprit par la confession générale ; car vous en trouverez beaucoup parmi les chaînes et les basses-fosses, qui sont de longue main dans les cadènes de Satan, et plus prisonniers de l'Ame que du corps; la plupart de ceux qui pourrissent là ne s'éiant peut-être jamais bien confessés des crimes qui les y détiennent.

Etudiez-vous de gagner les bonnes grâces de messieurs de la Miséricorde, à cette fin que vous leur puissiez recommander avec fruit vos prisonniers et vos malades de l'hôpital, et que leur autorité vous serve à brider la passion de ceux qui les traiteraient mal. Mais outre cet appui, cherchez-leur encore vous-même quelques soulagements d'aumônes, sans entreprendre néanmoins sur la confrérie de la Miséricorde : car vous devez absolument vous maintenir avec elle, et pour cela, quand on vous portera quelque restitution notable, n'y touchez point, mais faites

déposer la somme es mains du trésorier de la confrérie. Car encore que dans la ville vous ne manquerez pas de trouver beaucoup de personnes et de nécessités pressantes où cet argent |X)urrait être employé fort à propos, si serait-i! aisé de vous y laisser tromper, parce qu'il n'y a souvent que trop de gueux qui font trafic d'une pauvreté affectée, et qui ont assez d'artifice pour se prévaloir de notre simplicité au dommage des vrais pauvres. Là où ceux de la Miséricorde étant personnes qui savent leur monde, ne s'y laisseront pas piper si facilement; c'est pourquoi vous vous délivrerez de peine et de danger, les chargeant de telles distributions, et pour la connaissance plus particulière qu'ils ont des né~ cessités d'un chacun, ils s'en acquitteront sans doute avec plus d'égalité et moins de blâme. Vous ne sauriez croire qu'après une longue et fâcheuse expérience, de combien d'incommodités vous serez quitte, vous remettant de ceci sur la prudence de ces messieurs ; car, premièrement, si vous vous engagez à être le pourvoyeur des pauvres, vous serez accablé d'une infinité d'importuns, qui ne vous rechercheront que pour avoir du pain, au Heu d'user de votre charité pour le bien de leurs âmes ; ce qui n'arrivera pas si l'on sait que vous ne maniez que les affaires de conscience, et ne vous mêlez que d'en procurer le bien spirituel. Secondement, vous ne sauriez empêcher les langues de blasonner

VOS intentions, et de trouver à redire en toute votre administration ; voire ceux-là mêmes qui vous auront mis l'argent en main, seront les premiers à concevoir des soupçons et former des plaintes, si vous n'en faites la distribution selon leur pensée, bien qu'ils ne vous l'aient pas découverte. Et puis, que savez-vous s'il ne s'en trouvera point qui diront que vous les avez violentés pour vous déposer telle somme; et que votre confessionnal, sous prétexte de piété et de restitution, n'est qu'un bureau d'exaction et d'avarice, pour divertir à vos usages et commodités tout le butin que vous y faites ? Il vaut donc bien mieux renvoyer tout ce maniement à des personnes sur qui l'envie et le soupçon trouveront moins à mordre. Ce n'est pas à dire pourtant <]ue si une fois ou deux la nécessité et la disposition des choses vous portent à faire autrement, il ne vous soit libre de suivre les mouvements de la charité, et les régies de la prudence pour le plus grand bien des ûmes et la gloire de Dieu. Usez aussi de beaucoup de conduite et de retenue en tous vos entretiens, fût-ce même avec vos meilleurs amis : compassez tellement toutes vos paroles et actions avec eux, comme si ceux qui vous sont les] plus intimes aujourd'hui devaient demain se rendre vos ennemis et délateurs. Cotte précaution, outre qu'elle vous tiendra lesprit en devoir, lorsque les privautés et caresses des amis débauchent, pour ainsi dire,

1 a prudence, et dénouent la langue à tout plein de licences et d'indiscrétions irréparables, encore sera-t-elle cause que vos bons amis, qui vous verront toujours dans les termes de la modestie, vous en porteront bien plus de respect et d'amour ; et quand ils auraient quelque dessein de renoncer à votre amitié, ils ne le pourront faire qu'avec honte et sans sujet. Voilà donc comme cette maxime de prudence vous réussira toujours à profit et honneur, et n'empêchera pas seulement que les autres ne vous nuisent, mais fera que vous en serez beaucoup plus utile à vousmême ; parce que tant moins vous épancherez votre cœur, tant plus se remplira-t-il de Dieu, et de la connaissance de vous-même, sans laquelle le cœur humain n'enfante que des monstres de vices, et ne produit que des vanités et des libertinages qui dégoûtent les amis, irritent les ennemis, et leur fournissent matière de nous décrier.

Quant à M. le vicaire général, je ne me contenterai pas que vous lui rendiez du respect et de l'obéissance, si elle n'est remarquable, et fort parfaite. Sitôt donc que vous serez au lieu de sa résidence, prosternez-vous à ses pieds, les deux genoux en terre, et baisez-lui très-humblement la main, lui demandant, avec sa bénédiction, congé de prêcher et de confesser. Que jamais aucune offense ni refus ne vous mette mal avec lui : mais, au contraire, que ces disgrâces, si Dieu

les permet, vous soient de nouveaux sujets de rechercher plus ardemment la faveur de son amitié par toute voie d'humilité et d'honnêteté rcli- {{ieuse, tâchant de lui gagner le cœur, et demandant instamment à Dieu cette grâce pour l'attirer aux exercices spirituels, et le rendre plus pieux et favorable à vos desseins.

Usez de môme à proportion envers tous ceux du clergé, ne laissant couler aucune occasion de les servir, afin qu'ils se mettent entre vos mains pour recevoir la culture des mêmes méditations et puiser plus de solide dévotion dans ces sources salutaires.

Quant aux gouverneurs, vos services et obéissances doivent même, si faire se peut, prévenir leurs commandements en tout ce qui regarde leur autorité, vous montrant si exemplaire en cela, que partout où l'on verra leur ordonnance on puisse tirer une conséquence infaillible de votre obéissance et soumission. Ainsi de leur serviteur vous deviendrez leur ami, jusqu'à les jjouvoir obliger aux exercices, et par l'accroissement de la dévotion les rendre plus utiles au service de Dieu et de l'Eglise. Que s'il arrive qu'ils tombent en quelque faute scandaleuse, prenez dextrement l'occasion de leur en ouvrir le propos pour leur témoigner, premièrement le grand crève-cœur que vous recevez de leur diffamation, puis continuez avec même respect et ressentiment; dépeignez-leur tellement tout leur

mai dans le récit des divers bruits qui courent d'eux, qu'ils s'y puissent mirer et reconnaître la laideur de leur vice. Mais quelque douceur et dextérité que vous vous promettiez d'apporter en ces avertissements, encore ne faut-il point les entreprendre sans grande espérance de les voir réussir: car autrement il vaut mieux s'en déporter du tout, que dacheter chèrement un fâcheux repentir, et se peiner beaucoup pour se faire malvouloir.

Enseignez souvent au peuple la manière de bien prier et d'examiner sa conscience, afin que quand ils le sauront suffisamment, vous puissiez l'ordonner pour pénitence à ceux qui se confesseront : car j'ai expérimenté qu'ayant commencé par voie d'obligation durant quelque temps, ils continuent de le faire par dévotion. Il sera bon aussi d'attacher aux portes des églises la même méthode d'oraison et d'examen, afin que chacun la puisse voir et décrire pour son usage.

Pour les prédications, parce que plus d'âmes y ont part qu'aux autres fonctions, il est trèsexpédient d'en faire aussi souvent que vos forces le permettront. La parole de Dieu est le pain de ses enfants, qu'il faut leur rompre de telle grâce, qu'ils y trouvent goût et nourriture. Ainsi nonseulement la diction, mais encore la doctrine, doit être nette, certaine, morale et profitable : laissant les subtilités, les choses douteuses, et

les poinlillcs pour l'école. Reprenant le vice en chaire, ne nommez personne, et montrez que deux choses vous y émeuvent, l'offense de Dieu souverainement bon, et la compassion des pécheurs, qui pour rien accueillent sur leurs tètes un mal extrême et éternel. Touchez souvent l'incertitude de cette vie; la certitude et les surprises de la mort, même quand elle est soudaine. Au moins en passant, assaisonnez tous vos sermons de quelque trait de la très-sainte Passion de Jésus, quand ce ne serait que par manière de colloque, tantôt d'un pécheur avec le Sauveur mourant, tantôt du Seigneur avec ou contre le pécheur; mêlant les attraits de la douceur avec les traits du courroux et de l'aigreur, et toujours ayant pour but la contrition et le changement des cœurs, avec la recommandation des sacrements et pratiques de la sainte Eglise, surtout de l'usage do la confession et de l'Eucharistie.

Ne quilt' : jamais les sermons pour ouïr les confessions, postposant le bien commun au particulier. Ne laisse/, non plus l'exercice de la doctrine chrétienne, pourd'autresœuvres du service de Dieu, parce que celui-ci est un des plus profitables et nécessaires au public, et des plus propres de notre institut.

Employez tout le temps que vous pourrez à la conversion des infidèles, et à l'amplification du royaume de Jésus-Christ; rendez bon compte à

M. de Goa du succès de vos industries et de vos travaux en ce point.

Que votre façon soit agréable, pleine d'allégresse et de sérénité, afin que vous ne soyez pas de ces visages blêmes qui épouvantent et chassent le monde, lequel d'ailleurs n'a déjà que trop d'aversion des choses bonnes, si on ne les rend encore douces et fort faciles. Ne vous déparlez donc jamais de la sainte joie qui appartient aux serviteurs de Dieu, non pas même quand il faudra reprendre le vice de quelque particulier; car il faut lors y apporter tant de charité et de bonne grâce, que l'on voie que vous en voulez à la faute et non pas à la personne.

Donnez tous les jours une partie de votre loisir et de vos soins à l'accommodement des querelles, procès et inimitiés, afin qu'en partant du lieu de votre mission, vous puissiez dire comme Notre- Seigneur : Je vous laisse la paix. Et d'autant que pour pacifier les esprits, il faut bien souvent combattre leurs passions par d'autres passions plus violentes; il sert grandement de les prendre par l'intérêt, et leur faire voir qu'un procès leur causera yjlus de dépenses et de soucis que la chose ne vaut. Je sais bien que ces pacificateurs et amiables compositeurs d'affaires ne sont pas au goût des avocats ni des procureurs ; mais il faut attaquer le mal en sa source, et faire de grands efforts pour réduire encore telles gens à la vie dévote et crainte de Dieu, par le moyen des exercices

et de l'usage des sacrements; car gagnant ceuxci, qui sont les fabricateurs de toute la chicane, il sera facile d'étouffer ces guerres civiles de procès, et de délivrer le peuple de ce quatrième fléau de Dieu, qui perd plus d'âmes que la peste et la famine.

Si vous rencontrez quelquefois de ces pécheurs qui ont fait un accord avec la mort et l'enfer, et qui ne veulent pas ouïr parler de se départir de leurs ordures, de leurs rapines, usures et inimitiés, encore qu'ils aient en horreur et les remèdes et ceux qui leur en parlent, si faut-il s'opiniâtrer avec la grâce de Dieu de les guérir, et faire pour le moins pour leur salut autant d'effort que le diable en fait pour leur perte. Vous y emploierez donc tous les secours divins et humains, et ferez comme votre chef-d'œuvre de telles actions, rapportant à cela tous vos soupirs, soucis, dévotions, pénitences et industries; et il me semble que s'ils ne sont du tout insensés, il faudrait commencer tout doucement par les considérations de l'amour et de la révérence qu'ils doivent â leur Seigneur et Sauveur unique Jésus-Christ, leur exposant les douceurs infinies de ce roi de gloire et sa puissance inévitable. 11 faut passer <le là aux menaces d'une mort désastreuse qui pend déjà sur leurs têtes, et leur proposer les gènes éternelles, qui ne seront distantes de leur mort que d'un moment. Que si ni l'amour de Dieu ni la frayeur de l'onfer n'eniame ces cœurs

de roche, encore servira-t-il de les piquer vivement par les peines sensibles que la vengeance du Ciel envoie lot ou tard à ceux qui la provoquent. Il faut donc leur déployer tous les instruments des colères de Dieu, qui font dès cette vie un enfer anticipé, comme sont les longues et incurables maladies, les pertes inconsolables, les pauvretés, les infamies, le renversement des familles, les morts de parents et des enfants, les prisons, les naufrages, les affronts sanglants, la trahison d'un faux ami, les outrages insupportables d'un ennemi victorieux et cruel, le déshonneur des femmes ou des filles, les frénésies, les rages, et mille autres accidents qui sont comme aux gages de la justice divine pour lui tirer raison des impies qui osent bien la défier; car une vive représentation de ces choses qui tombent sous le sens recueille bien souvent ces âmes de chair, qui ne philosophent que suivant les maximes des bêtes, et ne sentent que les maux présents, bien que ceux de l'éternité soient infiniment plus redoutables.

Mais pour sonder la plaie jusqu'au fond, comme cette insensibilité ne provient que d'une entière oubliance de Dieu, et d'un total abandon de leur conscience, il est expédient de rallumer en eux les blueties de la foi, si elle n'est du tout éteinte, et de leur faire comprendre que l'athéisme est le paiement de l'accoutumance au péché ; car il est tout vrai que Dieu livrant ces âmes rebelles au

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plus cruel de tous les bourreaux, qui est le sens réprouvé, il permet avec raison que la raison m^-me leur manque aussi bien que la lumière surnaturelle, si bien que ne s'élevant pas plus que les bêtes brutes, et ne croyant que ce qu'ils peuvent toucher ou flairer, ils perdent avec la raison la crainte du plus extrême des malheurs, qui est de perdre Dieu, et se perdre eux-mêmes pour jamais.

Il y a bien plus, car parmi ces gens perdus de conscience, vous en trouvez de si rusés et hypocrites, qu'ils rechercheront même votre amitié par toute voie ; non pas pour parvenir aux bonnes grâces de Dieu par le moyen des vôtres, mais pour vous fermer la bouche aux justes réprimandes que vous leur pourriez faire, et pour acquérir la réputation de gens de bien, aux dépens de votre loisir et familiarité. Mais le remède à ce mal, c'est d'être sur vos gardes pour ne vous laisser surprendre parles charmes et artifices de ces trompeurs. Et s'ils vous invitent quelquefois à dîner, ou vous font des présents ; de les fuir comme des filets qu'on tend à votre liberté et à la charge que vous avez de reprendre ceux qui font mal; non qu'il faille les rebuter du premier coup, mais, acceptant la première semonce qu'ils vous feront d'aller prendre le repas dans leur maison, vous les convierez pareillement à la confession : et quand vous reconnaîtrez, après beaucoup de prières et d'invitations, que leur volonté

n'y est pas, c'est lorsque vous leur dénoncerez que s'ils ne veulent user autrement de votre service et amitié, il est plus à propos qu'ils s'en départent et que de votre part vous renonciez entièrement aux amitiés de ceux qui veulent vivre dans l'inimitié do Dieu. Or, le refus des présents ne s'entend pas des petits, comme des fruits et autres légères gratuités qui n'obligent pas tant quand on les reçoit, comme elles offensent quand on les renvoie. Mais je parle de ces dons de grand prix, qui engluent ceux qui les touchent, et vous forcent d'être ou ingrat ou esclave. Si quelquefois on vous envoyait une grande quantité de vivres, il sera bon de les faire aller décharger aux prisons ou à l'hôpital, afin qu'on sache que les pauvres y ont eu la meilleure part, et qu'à peine vous en ètes-vous réservé quelque chose. Cette œuvre de miséricorde vous laissera l'occasion de pratiquer l'abstinence et la pauvreté; et cependant, donnant du soulagement aux autres pauvres, vous baillerez encore bon exemple à tout le lïïOîîde, et ne baillerez pas à ceux qui vous auront envoyé cette aumône, le déplaisir que vous leur feriez sans doute en la refusant et renvoyant à leur maison.

Maintenant, quand vous entreprendrez la cure de quelque conscience fort ulcérée et qui aura pourri longuement dans ses vices, n'y mettez pas la main que vous n'en connaissiez parfaitement toutes les inclinations, affections et humeurs.

C'est pourquoi il faut premièrement flairer si celte personne n'est point lors atteinte de quelque mauvaise passion qui les puisse causer, ou du divertissement, ou même de l'horreur des affaires de son salut : car si cette âme est à soi et qu'elle ait autant de calme et de repos intérieur qu'il en faut pour écouter paisiblement, et peser sagement une admonition bien faite et bien assise, vous pourrez lors lui dire prudemment tout ce qu'il conviendra ; mais si elle est agitée ou de colère ou d'amour déréglé, ou de quelque cuisante douleur, il faudra remettre la partie à un autre temps, et, différant la remontrance, ne faire pour lors d'autres approches de ce cœur, que par voie d'insinuation et de quelque doux et amiable entretien. S'il se laisse toucher par ces premiers attraits, vous pourrez l'aborder un peu de plus près, lui représentant combien, parmi les pensées et les plus justes soucis des hommes, l'affaire de l'éternité a d'importance et de mérite incomparablement sur toute autre, et combien pourtant elle trouve dans nos esprits ou d'oubiiance ou de mépris, ou même de contradiction, lui faisant glisser en pa rticulier quelque trait léger qui l'avise tout doucement et qui ne fasse que l'effleurer tant soit peu. Que si cette seconde réussit, il faudra passer outre, etlui donner quelque avertissement un peu plus pressant et sérieux. Enfin, quand vous l'aurez entièrement réduit à votre pouvoir, vous lui proposerez des lois d'un entier amende-

ment, et lui prescrirez non-seulement des remèdes pour le passé, mais encore des préservatifs pour l'avenir.

Quant aux passions de l'âme, la méthode que vous devez tenir pour les apaiser et guérir, c'est de procurer l'éloignement de l'objet qui les enflamme, et puis d'amoindrir leslime trop grande qu'on fait du sujet qui suscite ces troubles et dérèglements dans l'esprit, n'y ayant rien qui adoucisse plus tôt, ou les tristesses ou les courroux, que quand on fait voir nettement que la chose n'est pas si grande en effet qu'elle est en notre appréhension. Si c'est une offense reçue qui allume la colère, il faut dire à l'offensé qu'il aurait tort d'imputer à malice ce qui ne part que de mégarde et d'imprudence ; que c'est Dieu qui tire raison des offenses qu'il a reçues de lui par celleci qu'il lui fait souffrir; que par aventure il se plaint d'un étranger, lui qui aura fait pis envers ses plus proches parents et ses meilleurs amis ; que si tous les jours tant de personnes innocentes endurent courageusement des injures bien plus sensibles, pourquoi refusera-t-il de satisfaire à la justice de Dieu, qui a tant de griefs contre lui et qui le traite si modérément ?

Et parce que les passions ont cela qu'elles tiennent aucunement de la surdité, assoupissant l'âme et dissipant les bonnes pensées, il faut user d'autant d'inculcations et de redites de ces choses que votre prudence et leur patience le pourra

permettre. Ce que j'ai dit de la colère se peut aisément appliquer à la {juérisoii des autres passions. Mais vous ferez force sur ce point, que, encore qu'il semble à votre homme que sa passion est légitime et que l'injure dont il se plaint est aussi véritable que sensible, néanmoins, s'il veut prendre la peine de se r'avoir un peu et de consulter la vérité tout à loisir après avoir revu de plus près toutes les pièces du fait, il trouvera que la plupart des choses qui font tant de bruit danssoniniaginaiionn'untd'autresubsislanceque celle qu'il leur donne lui-même. Ainsi, quand vous l'aurez détrompé peu à peu, peut-être avec un souris et une face joyeuse, vous pourrez dissiper tout le nuaije de cette fâcherie, et puis, selon la condition et l'inflinaiion de la personne, vous lui rei)résentercz aniiablemcnt tout ce qu'elle doit faire pour apaiser entièrement ce trouble.

Outre l'appareil qu'il faut apposer aux passions, j'estime surtout la méthode de bien purifier les consciences, même celle des plus insignes pécheurs. Quand vous aurez donc à traiter de tels pénitents, surtout si ce sont de gros marchands, des jugc'S, des receveurs, des capitaines ou des gouverneurs, je désire que vous fassiez de certaines choses avant la confession, d'autres durant, et d'autres après icelle.

Devant que de vous asseoir au tribunal ui'i la mémo personne qui comparaît doit être le délateur, le témoin et le criminel, dès lors que vous

aurez reconnu que c'est une âme fort chargée, et peu versée en ce jugement, vous lui prescrirez de se donner le loisir de deux ou trois jours pour le moins, afin de se ramentevoir tous les chefs de l'accusation qu'elle doit faire, et de parcourir toutes les actions, le temps, les lieux et les affaires de sa vie passée; pour en extraire les péchés et les rédiger par ordre sur un papier, si d'ailleurs sa mémoire ne la sert fort heureusement, ensemble vous lui remontrerez que la meilleure partie de la préparation ne consiste pas en la seule instruction du procès ni en la souvenance des péchés, mais plus encore en la douleur et confusion intérieure qu'il faut tâcher d'en res~ sentir, et la demander instamment au Saint-Esprit (qui sait toucher les cœurs quand il lui plaît), afin que la confession ne se fasse pas comme le récit d'une histoire indifférente, mais comme une accusation pleine de ressentiment et d'une juste haine de soi-même. Il est expédient aussi pour telles personnes, comme sont les financiers et autres officiers de la couronne, ou ceux qui trafiquent des moyens d'autrui, de vous informer à plein comment ils en usent; s'ils paient les parties ; s'ils font des monopolos, des concussions, des interversions et retardoments de finances; s'ils connivcntaux faux poids, aux injustices, aux brigandages, aux contrats usuraires et illicites, les interrogeant en particulier de ce qui les peut toucher; car, autrement, comme les désordres

passent en coutumes et en lois, ils n'en font point de scrupule.

Que si, durant la confession, l'amertume et la honte des péchés saisissait tellement le cœur dO pénitent qu'elle vînt à lui lier encore la langue, comme il arrive souvent quand !a qualité et la quantité en est énorme, il se faut bien garder de contribuer aucunement à cette crainte par signe d'étonnement, par paroles, ni par soupirs, mais plutôt d'un visage plein d'amour cl de compassion il faut encourager l'àme dans les tranchées de cet enfantement, et user de tous les charmes de la débomiairetc et des douceurs du Saint-Esprit, pour tirer de son trou le serpent tortueux, imitant la dextérité des sages-femmes. Il faut donc tantôt relever hautement les grandeurs de la miséricorde de Dieu, laquelle n'a point d'autres bornes, quand elle veut, que sa puissance. D'autres fois il faut abaisser et amoindrir l'opinion trop grande que l'àme a de ses excès, et rejeter une partie de la faute sur une faiblesse, l'autre sur l'ignorance, l'autre sur les ruses de Satan et sur les violences des passions, jusqu'à tant que le cœur lui revienne pour se décharger entièrement, et vomir tout le poison de ses péchés.

Il sert aussi beaucoup de lui faire comprendre que le plus grand de tous les péchés, c'est d'abuser du souverain remède des péchés, en rendant la confession non-seulement imparfaite, mais du

tout nulle, et non pas inuiifë seulement, ains si nuisible que d'un sacrement il s'en fait un sacrilège pire que tous les crimes qu'on veut supprimer, parce que c'est changer la médecine en poison. Mais, pour combattre cette honte si pernicieuse et mortelle par tous moyens, un des meilleurs pourrait être d'assurer le pénitent que nous avons maintes fois traité des âmes bien plus criminelles et perdues. Que si la peur et le déshonneur lui sont encore un démon sourd et muet, il faut mettre en besogne, pour dernier remède, une sainte hardiesse ( quoique rarement et avec grande précaution), qui est d'avouer au pénitent nos propres misères, et, en peu de mots, lui découvrir tout ce qu'il y saurait avoir de plus difficile à confesser dans nos jeunesses passées. Cet artifice charitable a eu quelquefois de bon succès ; je vous en dirais davantage si je voulais prévenir tout ce que l'expérience vous doit apprendre; mais au moins vous souviendrez-vous de tenir toujours l'esprit de votre pénitent au large, tant que vous le verrez chancelant et en peine de se déclarer, tantôt lui magnifiant la charité du Sauveur, qui a voulu mourir les bras et le cœur ouverts, pour le recevoir à loute heure ; tantôt produisant les noms de tant de grandes âmes, sur lesquelles, après l'infamie de mille abominations, la grâce et la sainteté ont surabondé avec excès; qu'il pourrait bien être de ce nombre, s'il usait maintenant envers Dieu d'autant de confiance et

de franchise à découvrir ses péchés, et d'autant de couraf,'e à les fuir désormais.

Mais aussi, quand vous aurez lire de lui louîe sa déposition, et que vous aurez entièrement épreint et suppuré la pourriture de ses plaies, remettez-vous alors du côté de sa conscien( e, et représentez-lui la honte, la multitude et l'atrociié de ses crimes, avec autant de force et d'acrimonie qu'il en sera besoin pour le réduire au terme de la contrition, et de l'entière détestation de sa vie, lui remémorant les coups inévitables de la justice de Dieu, lequel est tenu à soi-même de se faire raison, si le pécheur ne la lui fait.

Or, comme il est expédient maintes fois de traiter en particulier avec les magistrats, ou les grands négociateurs, de certains points de conséquence dont il faut les éclaircir avant que d'entrer dans le parquet de la confession, tant afin d'aider leur mémoire en déployant les matières générales qui peuvent leur appartenir, comme encore pour tomber d'accord avec eux de beaucoup de maximes et de résolutions de conscience, dont peut-être ils seraient mal informés; aussi est-il bien souvent nécessaire, après la confession, de remettre l'absolution à quelques jours de là, quand le pécheur ne sera pas atteint d'une suffisante douleur et désir d'amendement, ou même qu'ayant déjà maintes fois promis de faire des restitutions, ou de quitter les occasions du péché, il est toujours en défaut II. 2J

coupable. Car à telles gens il est très-bon, et souvent nécessaire, de leur donner trois ou quatre jours, durant lesquels ils pourront lire et méditer les raisons qu'il y a de verser des larmes sur le sang du Fils de Dieu, pour l'entière expiation de leurs offenses, et outre les divers motifs de contrition, qu'ils rumineront, les obliger dans ce temps-là de se réconcilier avec leurs ennemis , de se défaire de la mauvaise compagnie qu'ils entretiennent dans leur maison, de satisfaire à ceux dont ils détiennent le bien, et de rompre ainsi les autres chaînes desquelles ils ne se sont jamais bien dépris : car, comme il y a bien à dire du promettre au tenir, après qu'ils ont manqué de fidélité aux autres confesseurs, il est force de leur faire exécuter devant l'absolution, ce dont ils se sont toujours oubliés de s'acquitter, n'y ayant au monde meilleure caution des promesses qu'une exécution anticipée.

Vous trouverez aussi des âmes. Dieu veuille qu'il y en ait peu! qui douteront des fondements de la foi, ne sachant que croire des choses de l'autre siècle, ni des sacrements, notamment de la très-sainte Eucharistie, tant parce qu'ils en auront perdu le goùi aussi bien que l'usage, le cœur s'êtant flétri par Vouhliance de manger leur pain, qu'à cause de la contagion de divers esprits qu'ils haleinent à Ormuz, comme font les Juifs, les Païens, les Sarrasins, les Arméniens, les Géorgiens, les Abyssins, les athées, ou pour

DES CONFESSEURS. 'LS'i

la mauvaise vie des prêtres, laquelle décrédite incroyablement la majesté de ce très-auguste mystère. Le moyen donc de les gagner, c'est de leur tirer doucement de la bouche et du cœur toutes les épines des difficultés et des doutes qu'ils ont; etpuis, s'accommodantà leurfaiblesse, les enseigner nettement, et soudre avec clarté leurs objections et ignorances : ne les quittant point que vous ne les laissiez en une ferme persuasion que le vrai corps de Notre-Seignour est réellement sous le crêpe de ces espèces. Mais sitôt que vous aurez fait revivre en eux le germe de la foi, le souverain moyen de la nourrir et affermir, c'est le fréquent et pieux usage du même sacrement.

Il reste encore une dangereuse partie de la conversation sur laquelle l.i prudence du serviteur de Dieu doit grandement veiller; c'est pour < e qui touche les femmes, auxquelles vous ne parlerez jamais (de quelque condition qu'elles soient) qu'en lieu public, et qui soit ouvert aux yeux de tout le monde, comme est l'église; car d'al'er h lours maisons, c'est ce qui ne se peut ni conseiller ni permettre, sinon en cas de maladie fort pressante, pour recevoir leurs confessions, et encore faul-il mettre ordre soigneusement que leurs maris soient |)résents, ou cpielqu'un de leurs parents ou voisins. S'il faut, d'aventure, vi.siter quoique fille ou veuve, vous n'entrerez point chez elle qu'en compagnie de

quelques hommes d'honneur, et de telle vertu que leur présence vous délivre, non pas de danger seulement, mais même du soupçon des plus médisants. Mais faites surtout que les occasions de telles visites soient rares et absolument nécessaires; car c'est une affaire chatouilleuse et glissante, de laquelle je puis vous assurer qu'on y lait de très-grandes pertes pour bien peu de gain.

Et parce que la légèreté de leur esprit et de leur humeur donne ordinairement beaucoup de travail aux confesseurs, l'une des meilleures précautions qu'on y puisse apporter, c'est de cultiver davantage les âmes des maris qui sont chrétiens, que celles de leurs femmes : car, la nature ayant donné plus de poids et de fermeté à l'esprit de l'homme, il y a bien plus dc'profît de les instruire, vu même que le bon ordre des familles et la piété des femmes dépend communément de la vertu des hommes ; le Sage ayant dit très-sagement : Tel quest le gouverneur d'une ville, tous tels en sont les habitants. Joint que n'instruisant les femmes que par leurs maris, on étouffe mille sujets de paroles et de plaintes qui naîtraient infailliblement d'un usage contraire.

Sil y a quelque sujet de divorce entre eux, la première chose qu'il faut faire pour l'apaiser, c'est de les disposer par quelques bonnes méditations à se confesser tous deux fort exactement, même de toute leur vie, et leur dilayer l'absolu-

tioii pour quelque temps, afin que, par ce loisir, ils en soient mieux disposés à s'amender et à vivre ensemble en bonne intellijjcnce. Quand les femmes vous assureront qu'elles vivraient avec beaucoup plus de repos et vaqueraient mieux au service de Dieu si elles pouvaient ôàtv quittes de la compagnie de leurs maris , n'en croyez rien; car, outre que c'est une petite chaleur de dévotion qui s'amortira le lendemain, les maris auraient sujet fie s'en offenser.

Ne donnez jamais le tort au mari en présence de sa femme, fùt-il le plus coupable du monde; mais dissimulant tandis qu'elle y est, prenez-le à part et engagez-le à une bonne confession : c'est là que vous lui remontrerez ses obligations à la paix et concorde mutuelle, vous gardant bien pourtant de vous montrer trop partisan de la femme (qui serait une imprudence très-dangcreuse), ni de vous porter pour son avocat ou protecteur contre le mari ; mais plutôt quand il aura lui-même reconnu sa faute, baillez-lui-en l'absolution avec douceur et témoignage de bienveillance (car tous les Indiens ont cela, qu'ils se révoltent contre la force et ne se rendent qu'à l'amitié). Autrement si vous tancez le mari devant sa femme (comme elles sont naturellement moqueuses et peu discrètes), elle ne cessera de le picoter et lui reprocher la faute que vous aurez reprise en lui, ne craignant point de faillir après vous, tellement que le mari n'en sera ipie plus

dépité et la f^mme plus insolente. Pour moi, je voudrais en user tout autrement, et, ne faisant aucun semblant de toutes les plaintes qu'ils font de part et d'autre, je représenterais aux femmes le respect qu'elles doivent à leurs maris, et leur proposerais les grandes peines que Dieu prépare à l'immodestie et arrogance de celles qui s'oublient d'un devoir si saint et légitime; partant que c'est à elles de digérer et de souffrir patiemment toutes l'es fâcheries, dont elles ne se plaignent que faute d'une due soumission d'esprit, comme elles ne leur arrivent que par leur propre indiscrétion et désobéissance. Néanmoins ne prenez jamais le parti de l'un contre l'autre, mais, les écoutant avec patience et équité, portez-les à l'accord sans décider le différend, ainsi vous vous délivrerez de tout soupçon et eux de peine. Que si vous n'en pouvez venir à bout, renvoyez le tout à M. le vicaire général, lui en faisant rapport avec tant d'égalité que vous n'offensiez aucune des parties. Certainement il faut marcher avec beaucoup de prudence pour ne chopper pas en un siècle si raboteux que celui-ci : et il faut prévoir de bien loin les mauvais événements des choses qu'on manie pour n'y pas tomber. Car, comme Satan, notre adversaire, ne s'endort pas, mais rôde sans cesse cherchant de la proie à dévorer, c'est une extrême imprudence de ne se défier point de ses astuces ni de sa rage, et de se contenter d'une bonne intention en ce qu'on fait,

sans aviser aux mauvais partis qu'il nous dresse, ni aux sinistres accidents du blâme desquels il prétend nous diffamer et décréditer. Prenez donc soigneusement (jarde h vous-mêmes, marchant au milieu de tantde filets; et souvenez-vous, en tout et partout, que vous êtes un membre de là Compagnie de .lÉsus; car cette pensée, que je désire être profondément empreinte dans votre cœur, assaisonnera toutes vos paroles, desseins et actions d'une sagesse digne de ce corps et du nom qu'il porte. Obligeant tout le monde autant que vous pourrez, gardez -vous bien d'incommoder personne, et puisque le roi de Portugal vous fait unappointement suffisant pour votre entretien, il vaut mieux que vous l'acceptiez de Sa Majesté que d'en importuner quelque particulier ; car le refus que vous en feriez ne serait qu'au profit des trésoriers, et vous perdriez une yjartie de votre liberté, de dépendre de la libéralité des citoyens.

Puisque je vous ai touché presque toutes les parties de vos devoirs, je finis en vous réitérant la recommandation d'une maxime générale, autant importante que notoire; c'est que comme nous ne pouvons ni ne devons pas tout faire, vous ayez égard dans le choix des occupations que vous cntro])rendrez pour la gloire de Dieu, de préférer toujours celles qui regardent le bien commun à celles qui ne tendent qu'à la commoditô d'un ou deux particuliers ; car il est tout

clair qu'il est des bonnes œuvres comme des essences : tant plus elles sont universelles, plus elles ont d'excellence et de mérite.

Mais comme je vous ai recommandé le soin des vivants, je vous prie d'embrasser encore plus étroitement celui dos trépassés, puisque c'est îuie grande partie du dessein de notre Compagnie, qui a pour son but d'aimer les âmes partout où sa charité peut atteindre.

Prenez donc tous les soirs votre clochette avec notre frère Raymond, et recommandant à haute voix par les rues, quand il sera nuit close, les âmes qui sont en purgatoire, faites redire à un chacun des petits enfants du catéchisme la même recommandation, y ajoutant encore qu'on dise un Pater et un Ave Maria, pour ceux qui sont en péché mortel, sans douleur ni sentiment de leur misère. Avec ces choses, et celles que le Saint-Esprit vous fournira, j'espère que vous verrez autant de fruit de votre mission que je vous en souhaite, priant Notre-Seigneur de nous faire grâce d'accomplir en tout ses saintes volontés.

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