PORTRAITS LU RIGORISME ET DU RELACHEMENT
Vaiu causés
par le relâchement.
96. — Le confesseur peut tomber dans le rigorisme et le relâchement, en interrogeant, en instruisant, en absolvant, en renvoyant le pénitent. La négligence dans l'interrogation empêche de découvrir, d'apprécier et de traiter convenablement le mal dans le cœur du pénitent. (Voyez n°' 30 et suivants.) Le relâchement dans les décisions qu'il donne comme docteur préjudicie à la loi de Dieu. Les dispenses abusives et imprudentes augmentent, autorisent la licence et les désordres, scandalisent les bons et enhardissent les méchants. (N"" 71.) La facilité d'absoudre, comme juge^ceux qui ne sont pas disposés, les entretient pendantdelonguesannées dans leursmauvaises habitudes : une foule d'obligations graves et pressantes de restitution, de réconciliation, de réparation, de scandale, restent sans accomplissement.
Ainsi devient pour eux non seulement inutile, mais sacrilège, l'usage des deux plus grands sacrements, la confession et te communion. Quel compte n'aura pas à rendre à Dieu le prêtre qui, pour ne pas se donner la peine d'étudier davantage, afin d'être plus exact dans l'exercice de ses fonctions, laisse coiftmettre tant d'offenses de Dieu, tant de péchés, qui, bien souvent»
conduisent les âmes à la damnation I Quel deuil pour TÉglise de voir les plus augustes sacrements fréquentés avec si peu de fruit I De là, les gémissements des bons, le triomphe des impies et des hérétiques, qui en prennent occasion de nier, les uns l'efficacité, les autres l'existence même des sacrements. Les infidèles eux-mêmes, en voyant la corruption de ces chrétiens, d'ailleurs exacts à fréquenter les sacrements, perdent toute estime pour la religion et refusent de l'embrasser.
97. — Le rigorisme n'est pas moins funeste. Souvent l'excès Mau causés par dans les interrogations apprend le mal aux âmes innocentes, ^ "«<>"»«»«. scandalise les personnes mariées et pudiques, expose le pénitent et le confesseur au danger de pécher, décrie le ministre et
le ministère. La sévérité dans les décisions, dont le but est d'éviter le mal matériel incertain, expose à des péchés formels certains, rend odieux la loi et le législateur. (N"" 59 et suivants.) L'excès de rigueur dans les sentences nuit souvent à ceux qui sont bien disposés, en les privant du bienfait de l'absolution. (N"^ 70 et suivants.) Mais surtout le rigorisme dans ces trois points, ou même en un seul, rend la confession difficile, pénible, odieuse aux fidèles. Or, quand il ne produirait que ce seul mal, cela seul le rendrait infiniment plus funeste que le relâchement le plus outré. Pour le sentir, remarquez ce qui suit.
98. — Si le sacrement de pénitence n'était que de simple con- n «loigne de la seiU ou si, étant d'obligation, la pratique en était facile^ ou enfin <^o°'«»io°* si, étant obligatoire et difficile, il était de peu d'importance, ce
serait un petit mal de le rendre odieux et pénible aux fidèles ; mais c'est tout le contraire. ^Ce sacrement est tout à la fois indispensablement nécessaire, non pas une fois dans la vie, comme le baptême, mais autant de fois qu'il s'agit de trouver la grâce perdue par un péché mortel ; il est déplus extrêmement difflcile, et Dieu a bien le droit d'exiger cela du pécheur. Outre la difficulté d'une conversion sincère et assez efficace qui triomphe de tous les obstacles, la confession exige l'accusation, non pas Yague, mais précise, de la qualité, du nombre et des circonstances des péchés, avec l'acceptation d'une pénitence grave, imposée par le libre arbitre, non du pénitent, mais du confesseur. Il est encore d'une utiUté inexprimable par ce qui le pré* cède, raccompagne et le suit, soit par sa nature propre, soit par les heureux accidents auxquels il donne lieu. Bien souvent,
avant de se confesseri la seule pensée qu'on doit le faire devient un frein au péché et un encouragement au bien. On se dit : Si je pèche, il faudra nCen confesser; je vais faire tel bien^ parce que je dois me confesser tel jour. Après la confession on se dit encore : Aujourdhui ou hier je me suis confessé, et c'est un motif pour ne pas retomber et pour continuer à bien faire.
L'examen, les actes de repentir, la résolution même de se confesser, procurent à Dieu une grande gloire et au juste de grands mérites. Quant au pécheur, c'est, aux yeux de la miséricorde divine, le moyen le plus sûr et le plus puissant pour le disposer à obtenir son pardon. Ensuite la confession, jointe à l'absolution, efface le péché et délivre de la peine éternelle, donne des forces pour ne pas retomber et pour mener une vie nouvelle et fervente. Après la confession, les bons avis du confesseur sur le moyen d'éviter les occasions, d'accomplir ses devoirs, de vaincre les tentations et de nourrir la piété ; la pensée qu'on peut mourir subitement; que Dieu nous voit toujours; le souvenir des exemples de Jésus-Christ et des saints; les bonnes œuvres conseillées ou imposées pour pénitence, telles que les lectures, les méditations, la messe, le rosaire, etc. ; tout cela, grâce à la bénédiction que Dieu répand sur les paroles du prêtre, qui dans le sacrement est vraiment son ministre et sonreprésentant, tout cela^ dis-je, a une efficacité particulière pour instruire et encourager le pénitent dans le moment et même longtemps après. Combien de nouvelles grâces ne recueille-t-il pas lui-même de sa fidélité à mettre en pratique tous ces pieux conseils !
Enfin, la confession des fautes gravés est nécessaire de pré* cepte divin pour se présenter à la table eucharistique, à cette table qui, 1** est antidotum quo a peccatis mortalibus prœservamur et a quotidianis liber amur; 2* cibus quo aluntur et confortantur viventes vita illius qui dixit : Qui manducat me vivet propterme; 3* estpignus cœlestis glorix *. Bien souvent encore la communion ouvre le trésor des indulgences. Or, si une seule confession produit tant de biens, qui pourra compter tous ceux qu'apporte la fréquentation des sacrements et l'usage continude ces moyens, tout à la fois remèdes pour le passé, préservatifs pour Tavenir, secours non seulement pour éviter le mal^ mais encore pour pratiquer le bien d'obligation et de conseil?
* Conc. Trid., sess. 13, c. n.
MANUEL DBS CONFESSEURS. 101
99. — Que fait le rigoriste ? en augmentant la difficulté déjà n donne lien mi si grande par elle-même du sacrement de pénitence, il s'expose ^^^J^^ au danger prochain de priver d*un seul coup de tous ces avantages si nécessaires et si précieux, presque tous les pénitents qui s'adressent à lui, et cela non pour une fois seulement, mais presque pour toujours. En effet, à peine s'il ose en absoudre un seul, et, s'il en absout, il les fatigue tellement par ses interrogations, les accable tellement d'obligations pénibles et indiscrètes, qu'il leur ôte le courage de revenir, ou du moins le goût de la pratique fréquente et toujours salutaire des sacrements. Or, priver de tant d'avantages presque tous les pénitents et à peu près pour toujours, est-ce là un petit mal ? Mais voici ce qui est bien plus grave. Qui pourra concevoir les désordres de tout genre qui, se multipliant rapidement, entraîneront dans leur raine et ces pénitents découragés et ceux que la vue de leurs scandales aura séduits ? Faut-il tout dire en un seul mot ? On ne peut causer aux fidèles un plus grand dommage que de les éloigner d'un sacrement si utile, si nécessaire et par lui-même si difficile.
Écoutez en quels termes le Catéchisme romain parle delà confession ^ : Quantum vero curxet dUigerUix in ea explicanda postures ponere debeant ex eo facile intelliffant, quod omnibus fere piis persuasum est quidquid hoc tempore sanctitatis, pietatis et reliffionis in Ecclesia summo Dei beneficio conservatum est, id magna exporte confessioni tribuendum esse, ut nullimirandum rit kumanigenerishostem, cumfidem catholicam funditus evertere cogitai, per ministros impietatis suse et satellites hanc ve* Ititi christianœ virtutis arcem totis viribus impugnare conatum esse. Et au n*" 37 : Constat enim, si sacramentalem confessionem echristiana disciplina exemerisj plena omnia occultis et ne fandis sceleribus futura esse, quœpostea^ et aliaetiam multo graviùrOf nomineSjpeccati consuetudinedepravati, palamcommit^ tere non verebuntur. Et au n** 50 : Sed nulla res fidelibtts adeo cursB esse débet quam ut frequeniipeccatorum confessione animam studeant expiare. Etenim, cum aliquis mortifero scelere urgeturj nihil ei magis salutare esse potest^ ob multa quse im* pendefU vitse pericula, quam statim peccata sua confiteri.
100. — Le confesseur rigide court donc risque de causer indi- Exemple deiu-
i Part n, de Conf., n. 36. Mqpt»^
i02 MANUEL DES CONFESSEURS.
rectement aux fidèles et à TÉglise plus de dommage que s'il empêchait les prédications, la messe et tous les autres moyens de salut. En croyant faire servir Dieu plus parfaitement, il conspire, sans le vouloir, avec les démons et les ennemis de TÉglise, à la ruine du plus solide et du plus fort soutien de la religion et du royaume de Jésus-Christ ; il ouvre la porte à des désordres infinis, d'abord secrets, puis publics et généraux. Et, de fait, quds sont d'ordinaire les plus pervers et les plus scandaleux ? Cène sont pas ceux qui fréquentent les sacrements, quand mèaieils se confessent à un confesseur un peu indulgent et avec peu de fruit, mais bien ceux qui ne se confessent que rarement ou pas du tout. Voilà ceux qui surpassent infinimenttous les autres par la gravité, la continuité, la pubUcité, et, pour ainsi dire, l'mcorrigibilité de leurs désordres.
Cela est si vrai que, au rapport de Dominique Soto ^, les hérétiques eux-mémesy ayant vu par expérience qu'après avoir aboli ia confession, en Allemagne, le vice pullulait de toutes parts, les vols et les injustices se multipliaient chaque jour parmi eux et que nul n'était plus sûr de son voisin, les hérétiques euxmêmes supplièrent Charles-Qùint de faire une loi pour les obliger tous à se confesser, attendu que, depuis qu'ils ne se confessaient plus, ils ne pouvaient plus vivre en paix les uns avec les autres. Voilà ce qui arriverait chez nous autres catholiques, sile rigorisme devenait commun parmi les confesseurs : les peuples s'éloigneraient de plus en plus de la fréquentation de ce sacrement, qui est cependant le meilleur frein au péché et le plus fort rempart contre toute espèce de désordres.
compandion 101 . — Ici, uou pouT défendre les relâchés, qui ne le méritent ^^u\^lj^^ nullement, mais par le même esprit qui porta saint Bonaventure
ment et le ri- à comparcr outrc elles la conscience trop large et la conscience gorûme. ^^.^p éiroitc, etàdircdc la première qnesaspesalvatdamfioîidum, et de la seconde que damnât salvandum^ comparez les dommages causés par un confesseur relâché avec ceux du confesseur rigide et voyez- en la diflTérence. Le relâché prive, il est vnû, les fidèles d'un bien beaucoup plus grand que pourrait leur pro* curer un peu de discrétion et d'exactitude, et donne lieu à de grands maux par son excessive indulgence. Cependant par cela seul qu'il laisse aux bons et aux méchants un accès fsicUe et
1 Tom. I, in 4 sent. d. 18, q. 2, art. 1. v*
libre à la confession fréquente, quelque relâché qu'il soit, il est encore ntfle : 1* aux bons qui, de leur côté, se préparent convenablement ; 2^ aux pécheurs qui le sont, pour ainsi dire, par malheur et par accident, c'est-à-dire à ceux qui, habitués à bien vivre, tombent par accident dans quelque péché mortel. Accablés d'un poids inusité, ils se repentent promptement et de tout leur coeur; seulement ils éprouvent une grande honte à se montrer si différents de ce qu*ils étaient ordinairement ; or leur bonheur et leur plus grande consolation est de savoir un confesseur qui les accueillera avec bonté et avec une tendre compassion. 3* Quant aux grands pécheurs, ou qui ne remplissent pas leurs obligations, ou qui ne se sont jamais corrigés de leurs mauvaises babitudes, il leur est vraiment nuisible par sa trop grande indulgence ; toutefois il ne laisse pas de leur être encore de quelque utilité.
En effet : 1*" s'il ne les dispose pas de manière à ce qu'ils fassent avec Dieu une véritable paix qui les justifie, du moins fontils des trêves de quelques semaines ou de quelques jours pendant lesquelles ils s'abstiennent de pécher, parce qu'ils s'en vont encouragés au bien et emportant le souvenir de quelque bonne pensée ; les bonnes œuvres qu'il leur a enjointes les préservent de nouvelles fautes, ou du moins rendent leurs chutes moins fréquentes; S^'il reste, de plus, l'espérance qu'ils se convertiront un jour sincèrement. En voici la raison. Perdant, grâce à sa bonté, excessive sans doute, la répugnance à se confesser, il n'est pas difficile qu*une lecture de piété excite en eux un désir plus efficace de se corriger, que le rosaire ou la messe imposée pour pénitence leur obtienne la grâce, s'ils retombent dus le péché, de recourir plus promptement au remède de la confession. C'est ainsi que, trouvant tout facile auprès de ce confesseur, et jugeant que tous lui ressemblent, ils n'hésitent pas, en cas de besoin, à s'adressera un autre. Dieu les conduit à un confesseur discret, qui mêle le vin à l'huile, leur ouvre les yeux, leur fait connatlre l'évidente nullité de leurs confessions (M^cédenteS) et, par une confession générale, répare d'un seul coup tous les maux que le relâché leur avait faits pendant longtemps : et les voilà sauvés.
102. — Tout le contraire arrive au confesseur sévère. De continuauoo. cent qui en ont essayé, il n'en est pas un, si vous en exceptez
i04 MANUEL DES CONFESSEURS.
deux ou trois, qui retourne auprès de lui. Ce n'est pas tout : supposant que tous les autres lui ressemblent, ils diffèrent de s'adresser à un confesseur quelconque. En attendant : 1* plas de ces trêves pendant lesquelles du moins les pécheurs cessaient d'offenser Dieu ; 2'' voilà le retour à la confession rendu plus difficile par de nouveaux péchés ; 3* voilà Tespoir d'une conversion diminué; voilà une crainte mieux fondée qu'ils ne se confessent plus à personne, à moins que dans un cas extraordinaire, à moins encore que Dieu lui-même ne les conduise à un confesseur discret ou que, entendant parler d'un reiftché qui passe tout, ils ne se disposent de leur mieux et s'en aillent le trouver. Tout relâché qu'il est, ce confesseur ne laisse pas de leur être encore, du moins par accident, bon et utile. Les bons eux-mêmes, sous un confesseur rigide, perdent la facilité et bientôt Tbabitude de fréquenter les sacrements, et, après ce malheur, ils deviennent, hélas I aussi pervers que les autres. x«ib«ar du ri- 103. — AJusi, mettant à part cc qu'il pcut mériter OU démériter goriste. par sa bonne ou mauvaise intention, et en ne considérant que sa conduite envers les pénitents, de qui le confesseur rigide peut-il attendre sa récompense? Ce n'est pas de Dieu, dont il soutient si mal la cause qu'il ne sait ni entretenir les bons dans l'usage des sacrements, ni obtenir des méchants quelque trêve à cette guerre continuelle qu'ils font à Dieu. Loin de là, par son rigorisme il les porte au désespoir et les pousse rapidement aux plus inconcevables désordres. Ce n'est pas des fidèles, qui d'ordinaire ne trouvent dans un confesseur rigide ni compassion ni remède à leurs maux. En effet, à peine a*t-il entendu une faute de nature à Tembarrasser et à lui faire craindre de compromettre la validité du sacrement que, sans examiner davantage si cette mauvaise habitude n'est pas déjà notablement corrigée, si cette occasion prochaine ne pourrait pas devenir éloignée, si le payement de cette dette ne pourrait pas être différé, communément il coupe court, en disant : Allez^ faites elrevenez, sans chercher aucunement les moyens ni les motifs les plus propres à aider les pénitents, Enfin, ce n'est pas de l'Église, qui voit les sources de la grâce, ses sacrements abandonnés ; les malades éloignés des médecins et privés de remèdes, empirer à vue d'œil ; les brebis, fuyant loin de leurs pasteurs, courir à travers les précipices, jusqu'à ce qu'elles y trouvent la mort. Ainsi, pendant que les hérétiques
MANUEL OSS CONFESSEURS. 10S>
éloignent les catholiques des sacrements en niant leur existence et leur institution divine, le rigoriste, sans le vouloir et contre son intention, tend à ce déplorable but par une autre voie, et en rendant Tusage trop difficile aux fidèles.
104. — Ici, je vous en fais l'aveu, oh ! combien de fois je me Histoire raooasuis senti pénétré de la plus vive douleur en voyant tant de dignes ^ p" ^ ^^ ecclésiastiques, pleins de zèle etde piété, mais dont l'éducation, ****"'' ou la lecture exclusive des auteurs fameux par leur rigorisme, ou le peu d'habileté dans la science ascétique, a resserré le cœur, animés d'ailleurs de la plus sainte intention de conduire les âmes à la perfection ; en les voyant, dis-je, saisis de frayeur, n'oser confesser, ou, s'ils confessent, jeter, sansle vouloir et sans le savoir, les âmes dans le trouble et la frayeur ! Hélas ! sans s^en douter le moins du monde, ils travaillent au même but que les ennemis secrets de l'Église catholique. Résolus de l'anéantir, ceux-ci mettent en œuvre des artifices plus cachés et plus funestes que ceux de Luther et de Calvin. Ils commencent par ruiner Tusage des sacrements, non pas en niant leur existence, comme les hérétiques, mais en exaltant de telle sorte leur sainteté et l'excellence des dispositions nécessaires pour les recevoir, que les fidèles épouvantés perdent l'espérance et même la pensée d'y apporter jamais de pareilles préparations et en abandonnent la pratique. C'est dans ce but diabolique qu'ils ont composé et répandu une foule d'ouvrages sur les dispositions à la confession et à la communion, sur les qualités nécessaires aux confesseurs. Ceux qui ne sont pas sur leurs gardes, ou qui sont mal instruits de leur arrière-pensée, n'y voient que la sainteté la plus parfaite et la morale la plus sûre ; mais, dans la pratique, ils font que personne n'ose plus s'approcher des sacrements.
U me souvient, à ce propos, d'avoir entendu, il y a bien des années, raconter le fait suivant au confesseur même à qui il était arrivé. Dans la guerre de 1733, un soldat français, passant par l'Italie, alla se confesser. Inten*ogé depuis quel temps il ne l'avait pas fait, il répondit en ces termes : « Il y a dix-huit ans, parce qu'étant allé me confesser dans mon pays, et n'ayant pas de fautes bien graves, mon confesseur finit par me demander si j'aimais Dieu de tout mon cœur, de manière à n'aimer aucune créature, en particulier, ma femme et mes enfants. Je lui répondis qu'en vérité je me sentais pour eux une grande affection.
i06 MANUEL DBS CONFESSEURS.
« Allez ^ me dit-il, priez de la perdre et de pouvoir aimer Dieu seul et purement. Je vous donne quinze jours et vous reviendrez. Je retournai ; il me demanda si j'avais renoncé à cette affection pour ma famille. Je lui répondis que j'avais prié, mais que plos je priais, moins il me semblait être obligé à cela. Il me paraissait, au contraire, que j'étais obligé d'aimer ma femme, mes enfants et les affaires de ma famille. Allez^ me dit alors ce confesseur, vous n'êtes pas digne d'absolution. Je fus tellement rebaté de cette conduite que, depuis ce temps-là, je ne suis retourné nii lui ni à d'autres. »
Était-ce parce qu'il était du nombre de ceux qui, sous l'apparence de la sainteté, cachent le projet d'abolir l'usage des sacrements, ou bien était-ce sans malice et par ignorance que ce confessem* en agissait de la sorte ? Je n'en sais rien ; mais ce que je sais bien, c'est que ce pauvre soldat avait sur la conscience au moins dix-huit PAques omis^ c'est-à-dire des péchés qui, par leur nombre et leurs qualités^ étaient beaucoup plus griefs que ceux dont il était coupable lorsqu'il alla se confesser dans son pays. Je sais que ce confesseur n'a que trop bien réussi, si tel était son but, à éloigner des sacrements ; je sais enfin qu'en voulant lui ôter l'amour de sa famille, non seulement il a échoué, mais encore il a fait perdre Tamour de Dieu et l'obéissance à rÉglise pendant dix-huit ans.
Autre his- 105. — Uu savaut écrivain rapporte que, voyageant dans cer- ^^^« taine province, il demanda à un homme si on était pieux dans son pays. Cet homme lui répondit que le vieux curé, sous lequel il se faisait tant de bien, était mort, et que le nouveau ne donnait Tabsolution à personne ; que, pour l'obtenir, il fallait savoir dith bolice mentiriy c'est-à-dire avec hardiesse et obstination; qu'ayant ainsi menti en se confessant, il avait été le premier à obtenir l'absolution du nouveau curé. 0 pénitent trompé par son propre mensonge I Mais, ô curé imprudent dans sa rigueur, qui pousse ainsi ou à l'abus sacrilège ou à l'abandon fatal des sacrements I Ne vous laissez donc jamais tromper à rapparenoe de sainteté qu'offre au premier coup d'oeil la morale rigide : elle semble être le moyen le plus sûr de rassurer votre conscience et la conscience des autres et de procurer la plus grande gloire de Dieu ; oui, elle le semble, mais il n'en est pas ainsi dans la pratique. Au contraire, c'est le moyen de faire abandonner la religion, de
Manuel dss confesseurs. 107
décourager et de pervertir les fidèles. Vous croyez directe et immédiate vous mettre, vous et les autres, à Tabri du péché ; mais indirecte et cotise quenter vous vous rendez coupable de mille péchés, vous par votre imprudence^ et vos pénitents par le désespoir.
106. — Je vais vous prémunir encore davantage contre les Fausses ma». fausses maximes des rigoristes et des relâchés. Tout ce que je "«.«««•nfovous ai dit jusqu'ici vous fait assez entendre que sous ce nom je ne comprends ni les probabilioristes prudents ni les probabi* listes discrets, mais seulement ceux qui outre-passent les limites de ces deux systèmes. Je vous ai donné bien des instructions ; mais quanta ce qui regarde votre enseignement comme docteur, il vous sui&t de retenir Tavis de saint Ambroise, que ipse timor Dominiy nisi sit secundumscientiam^ nihil prodest,immo obest phirimum.Stmtetiamin nobis qui habent timor em Dei, sednon secundum scientiam^statuentes durioraprœcepta^quxnonpossit humana conditio sustinere. Timor in eo est, quiavidentur sibi dis* ciplinœ consulere, opus virtutis exigere ; sed inscitia in eo est^ qrma non compatiuntur natures^ non œstimant possibilitatem ^. Youlez-vous éviter les deux écueils : ne faites consister ni la sainteté ni la justesse de votre morale à ôter ou à multiplier les commandements, mais à procurer Tobservation de ceux qui sont certains. Quant à ceux qui sont douteux, ne vous contentez pas d'une faible probabilité pour en dispenser ; mais fût-elle solide et grave, ne vous faites pas pour cela le protecteur des opinions bénignes : ou prenez un terme moyen, ou gardez le silence et laissez dans la bonne foi, ou permettez l'opinion bénigne si Tavantage spirituel du pénitent le demande. Je vous rai déjà dit, n"^ 64 et suivants.
Je viens maintenant à votre qualité de juge au tribunal de la pénitence. Pour commencer par les rigoristes, ne vous laissez pas séduire par les maximes sur lesquelles ils fondent leur manière d'administrer ce sacrement. Melius est, disent-ils, quod ^gerpereat, vimorbi quam médicinal. Cette maxime est vraie, mais celle-ci est plus vraie, et plus utile encore : Ne ssgerpereat vimorbi^ scire aptare medicinam qua convalescat; et je vous en ai montré la manière par la discrétion, la charité, l'habileté réunies. Avec ces qualités on connaît, on met en œuvre les moyens
t Comment, in psalm. cxvni, Serm. 5, vers. 6.
i08 MANUEL DSS CONFESSEURS.
les plus exacts et les plus prudents pour bien disposer le pénitent et Tabsoudre avec fruit. Le rigorisme, qui ne les voit pas, qui ne les met pas en œuvre, s'écrie : Allez 1 jenepuisvous absouére. S'il les connaissait, s'il voulait en faire usage, il dirait comme nous : Vous êtes maintenant disposé ^ et je vous absous. Nous m voulons pas^ disent quelques autres, charger directement notre conscience par des décisions trop larges et des absolutiotis suspectes de nullité. Très bien ; mais ne chargez pas non plus indirectement votre conscience par les péchés qu'occasionne le rigorisme. Ils ne sont pas toujours en effet de la pure malice du pénitent ; bien souvent ils proviennent aussi de rimpérilie et du peu de chaiûté du confesseur. Évitez l'un et l'autre : c'est la meilleure, que dis-je ? c'est la seule conduite que vous puissiez tenir. Il faut y disent-ils, faire sentir au pécheur lagrièvetédt ses péchés. Cela est vrai, mais de manière à l'humilier et non à le désespérer; unissez donc la crainte à l'espérance. objcctiong 107. — Beaucoup vous donneront pour règle, entre deux opiréfutées. nions également probables, de toujours prescrire la plus sûre, parce que la voie du ciel est étroite, et qu'Alexandre VIII, dans le décret par lequel il condamne vingt-huit propositions, déplore et déteste la nouvelle manière de penser, qui énerve la discipline et corrompt les mœurs. Pour ne pas prendre le change, remarquez que ce qui rend surtout étroite la voie du ciel, ce qui l'a toujours rendue telle, avant même qu'il fût question du probabilisme, ce sont les préceptes clairs et certains. En effet, opposés et onéreux à toutes les passions humaines^ ils exigent qu'on se fasse une grande violence pour les observer, comme de garder la chasteté, pardonner les injures, restituer le bien d'autnii, quitter les occasions prochaines et autres choses semblables. Or, certainement on élargirait, au mépris des oracles évangéliques, le chemin du ciel, si on affaiblissait ces commandements. Le relâchement s'introduirait dans les mœurs chrétiennes, si, dans les questions douteuses qui se présentent en foule dans la morale, quelqu'un se contentait d'une faible probabilité en sa faveur pour se dispenser de lois dont l'existence est incertaine. Mais que les mœurs se relâchent, que la voie du ciel s'élargisse lorsque l'opinion bénigne est fondée sur des raisons solides et dignes d'un homme prudent, c'est ce que n'ont pas cru les cent quatre-vingt-neuf auteurs qui, jusqu'à 1667, ont soute-
MANUEL DKS CONFKSSEURS. 109
OU comme licite l'usage du probabilisme, ni tant d'autres théologiens qui, depuis cette époque jusqu'à nos jours, ont défendu et défendent encore le même système. Je vous en ai parlé au n» 84. C'est encore ce que l'Église, quoique bien informée et pressée de parler, n'a jamais décidé.
Quant au pape Alexandre VIII, certainement qu'il ne fait pas allusion au probabilisme dans son décret, puisque, nous l'avons dit, n' 87, la plupart des propositions qu'il y condamne étaient enseignées par deux antiprobabilistes déclarés, tellement éloignés de faire usage dans leurs décisions des principes du probabUisme qu'ils se réglaient d'après les principes contraires, et qui néanmoins eurent le malheur de les mal appliquer aux cas parUculiers et de donner dans le relâchement. Enfin la nouvelle manière de penser, réprouvée par le pontife, n'est autre chose que le peu de bon sens et le mauvais discernement par lequel on juge solides et graves des raisons vaines et légères forcées et sophisUques, d'après lesquelles on donne comme probable, et même comme plus probable, ce qui n'est pas tel. Il est donc de fait que jusqu'ici l'Église a gardé le silence, et qu'un nombre immense d'auteurs respectables nient qu'on élargisse le chemin du ciel par l'usage du probabilisme prudent et bien entendu. Il reste à voir maintenant si du moins il est plusutileau bien des âmes de les obliger toujours au plus probable. Or, pour cela, rappelez-vous les témoignages de l'expérience et les raisons cités aux n" 59 et 60 ; relisez le sentiment des souverains pontifes Honorius et Benoit XIV, l'avertissement de saint Ambroise, et les conseUs que le trente-sixième synode de Milan donne aux confesseurs. Enfin, admettant qu'il n'appartient pas aux confesseurs particuliers de donner comme une règle généralement utile et obligatoire de suivre les opinions plus sévères, tenez-vous-en à l'un des trois moyens indiqués plus haut.
108. — D'autres vous diront, pour se justifier, de n'accorder sdie. l'absoUition aux pénitents qu'après de très longues épreuves, qu'à la vérité Dieu peut en un moment convertir le pécheur, mais qu'en général il n'en use pas ainsi ; qu'au contraire, l'ordre accoutumé de la Providence est que la grâce n'opère que par degrés la conversion du cœur. En effet, ajoutent-ils, voyez comment Dieu différa pendant quatre mille ans la conversion du monde, combien peu de personnes Jésus-Christ convertit
HINDEL DES CO.\rESSE0BS. n •
avant sa mort, comment enfin^ dans le temps des pénitences publiques, TÉglise différait pendant sept et dix ans Tabsolation aux pénitents publics, quelquefois même ne la leur accordait qu'à la fin d'une vie passée dans les monastères..
Mais comment ceux qui raisonnent ainsi ne voient-ils pas qu'ils confondent une foule de choses très différentes? qu'ils exposent le pécheur ou à tomber dans la défiance excessive, on à rejeter en grande partie sur la grâce de Dieu le retard de sa ^conversion ? Si par conversion vous entendez non seulement ce qui est nécessaire pour obtenir la remise de la coulpe et de la peine éternelle, mais encore de toute peine temporelle ; noD seulement la diminution des mauvaises habitudes, mais encore leur destruction totale et même la formation d'habitudes bonnes et vertueuses, il est certain, en ce sens, que la grâce n'opère que très lentement ; qu'alors il ne suffit ni de huit jours d'exercice, ni de plusieurs mois, ni d'années entières; que bien souvent la plupart des pécheurs, et même des bons, meurent avant que cette conversion soit assez parfaite pour les délivrer entièrement du purgatoire. Or, ce relard ne vient nullement de l'économie actuelle de la Providence dans la distribution des grâces. Il vient bien plutôt de la résistance ou du peu de correspondance des âmes même les plus justes aux secours de Dieu. Mais si par conversion vous entendez, comme vous devez le faire ici, ce qui est nécessaire à la seule justification du pécheur dans le sacrement de Pénitence, il est absolument faux que la grâce n'opère dans le cœur qui y correspond que par des progrès aussi lents et aussi longs qu'on le prétend. Pour obtenir cette justification, il n'est nullement nécessaire que la satisfaction des fautes précède.
Cela résulte des 16% IV et IS"" propositions condamnées par Alexandre VIII en 1690.
pir le concile 109. — Daus sa quatorzième session, le saint concile deTrende Trente, ^q ^Q^g instruit de co qui concerne le sacrement de Pénitence; puis, au chapitre YP, il expUque les dispositions nécessaires et suffisantes pour obtenir la justification par le moyen de cesacrement. Il nous dit qu'il faut une contrition qui animi dolor ac detestatio est de peccato commisso, cum proposUo non peccandi de caetero. Il suffit d'avoir cette condition, qui renferme non solum cessationem a peccato j et novœ vitâspropositum et in-
MANUEL DES COiNFESSEURS. ill
choatiojiem, sedveterisetiam odium. Or, pour Tormer cet acte efficace et sincère de la volonté qui se repentet déteste le péché avec la résolution de ne plus le commettre, ce n*est pas assez, sans doute, d'un seul instant ; il faut quelque temps pour prier, pour méditer les motifs de contrition et pour exciter ; mais tout cela n'exige ni des années ni des mois. On conseillera bien à un habitudinaire et à un récidif de faire précéder sa confession des exercices spirituels de huit jours, mais on ne dira pas que c'est un moyen obligatoire et de nécessité générale pour tous et pour chaque fois qu'ils veulent se convertir et se confesser.
On exige bien, pour parler avec saint Charles, que le récidif montre quelque amendement^ ainsi que nous l'expliquerons au n* 339, ou, pour employer les propres termes du concile de Trente, inchoationemvitsnovx; mais, dans le cours ordinaire de la Providence, ce commencement de vie nouvelle s'obtient dans un temps très modéré. Telle est même la différence que la bonté divine a mise entre ce qui est nécessaire à la justification du pécheur et ce qui tient à sa perfection, entre ce qui est utile, mais non pas absolument nécessaire au salut ; elle a voulu que le premier coûtât bien moins de temps que le second, aGn que le salut et la conversion fussent toujours possibles à tous, et que le délai n'en fût point imputable à Dieu, mais à l'homme.
110. — D'ailleurs, c'est en vain qu'on allègue les exemples par lexamen cités plus haut. Il est vrai que c'est après plus de quatre mille ^^ ^"*' ans que le Rédempteur est venu, qu'il a fondé un culte, établi un sacrifice et des sacrements nouveaux, et converti le monde à l'Évangile. Mais, si cet exemple est concluant, quel homme peut espérer de se convertir dans l'espace de soixante-dix ou quatre-vingts années de vie, s'il n'a suffi pour la conversion du monde ni de deux ni de trois mille ans, et s'il en a fallu plus de quatre mille ? Comment ne pas voir la méprise dans laquelle tombe ici le rigoriste ? Les hommes n'employèrent pas ces quatre mille ans à commencer et à continuer peu à peu leur conversion, conversion qui n aurait été achevée qu'après quatre mille ans par la venue du Messie ; loin de là : la plupart des hommes employèrent ce temps à faire tout ce qui était opposé à leur conversion, c'est-à-dire à continuer leur idolâtrie, leurs incontinences et tous les genres de désordres. A ce compte-là, cent mille années ne suffiraient pas à former dans de pareils
112 MANUEL DBS CONFESSEURS.
hommes, toujours adonnés au péché, même un commencement de conversion.
Mais ici nous parlons d'un pécheur qui veut se convertir, d'an pécheur qui cesse de pécher et qui se dispose sérieusement à mener une vie nouvelle. Or, comme ce grand nombre de justes et de saints mort savant la venue du Messie n'a, rien perda pour le salut, de n'avoir pas vu la fin des quatre mille ans, de même aujourd'hui il ne faut pas longtemps, suivant le cours ordinaire de la grâce, pour être parfaitement absous et justifié. Il faut en dire autant des trois années de la prédication de Notre- Seigneur. Pour tous ceux qui voulurent l'écouter, renoncer à leurs vices et s'en repentir, il fallut peu de temps; pour ceux qui ne voulurent ni Tentendre ni profiter de sa prédication, les trois années ne sufQrent pas. Mais si les progrès de la grâce furent si lents qu'il fallut des années entières pour convertir les Juifs, ce fut leur faute, et non le fait du Sauveur. Parla oonduiic 111. — Enfin lorsquc l'Église différait l'absolution aux péde rÉgiise. eheurs publics pendant sept et même dix ans, elle ne croyait pas que cela fût nécessaire à leur contrition ni h leur justification. C'était pour la rémission complète même dé la peine temporelle due au péché ; c'était surtout pour empêcher, par la rigueur des pénitences canoniques, les nouveaux fidèles de déshonorer, aux yeux des païens, la sainteté de la religion par des scandales publics ; c'était, enfin, pour obtenir une satisfaction extérieure de celui qui l'avait outragée par des péchés énormes, tels que l'homicide, l'adultère, l'apostasie, lorsque de semblables crimes étaient devenus de notoriété publique. Mais cette absolution, qu'on différait jusqu'à la fin de la pénitence canonique, n'était pas t absolution sacramentelle ; c'était l'absolution que l'Église donnait extérieurement et en public, comme le prouvent les différences essentielles entre l'une et Tautre.
En effet, 1"" d'après l'institution divine, l'absolution sacramentelle est nécessaire pour tout péché grave, quoiqu'il ne soit pas des plus graves et quoiqu'il soit secret ; Tabsolution canonique et ecclésiastique n'était que pour les péchés très graves, tels, en particulier, que les trois dont nous avons parlé, et cela seulement lorsqu'ils étaient publics. 2"" L'absolution sacramentelle est nécessaire autant de fois qu'on retombe et qu'on veut obtenir ia justification dans le sacrement de Pénitence ; la canonique
MANUEL DES GONFESSEUUS. fi3
ne se donnait qu'une fois pendant la vie aux pécheurs publics. S"" Elle ne se donnait que par les évèquesou leurs délégués, qui, dans le cas de nécessité, n'étaient quelquefois que de simples diacres, comme nous le voyons dans la treizième lettre de saint Cyprien. L'absolution sacramentelle, au contraire^ ne peut, même dans le cas de nécessité, être donnée par un diacre : c'est une fonction propre à tout prêtre approuvé^ c'est-à-dire non seulement aux évêques, mais à leurs délégués.
4*" La première ne s'accordait qu^à la fin de la pénitence, la seconde avant que la pénitence fût accomplie, et Alexandre YIII a condamné ceux qui disent que cet usage est contraire à l'institution de Jésus-Christ. 5"" Même sous l'ancienne discipline on donnait l'absolution sacramentelle et secrète aux pécheurs pu* blics bien avant qu'ils eussent achevé la pénitence publique. Bien qu'on ne leur permît pas de se présenter à la sainte table au gré de leurs désirs, toutefois, pendant le temps de la pénitence on leur permettait, on leur commandait même de se présenter de temps en temps à la communion.
Nous en trouvons la preuve dans les décrets des papes rapportés par Yvon * et par Burchard*. Le quatrième concile de Carthage, canon 88, dit que les pénitents qui auront reçu le Yiatique pendant la maladie ne doivent point se croire absous sans rimposition des mains. Si donc l'Eucharistie précédait l'absolution, cette absolution n'était pas sacramentelle. Pour celle-ci comme pour la communion, l'Église n'exigeait les années elles œuvres pénibles de la pénitence canonique ni comme moyens nécessaires d'obtenir une véritable contrition, ni comme signes nécessaires pour en manifester la sincérité au confesseur et lui permettre d'absoudre le pénitent au for intérieur.
112. — Une partie des confessions des fidèles, continue quel- !•* piupandei qu'un des rigoristes, sont invalides ou sacrilèges; donc la rareté wnT-dicTTnvades confessions ri est pas un mal, ou certainement c'est un lidcsou sam moindre mal que leur fréquence. Mais celui qui parle de la sorte des confessions d'autrui, que pense-t-il^ je voudrais le savoir, des siennes propres? Les croit-il valides et utiles ? S'il en est ainsi, pourquoi se montre-t-il si facile à croire ses confessions bonnes, et mauvaises celles des autres ? Dieu change-t-il pour lai par hasard les lois et les dispositions pour se bien confes-
« Part. II, c. XXIX. — « Lib. III, cap. xix.
Ii4 MANUEL DES CONFESSEURS.
ser, ou bien est-il plus prodigue de ses grâces avec lui qu'avec les autres, ou enfin est-il plus fidèle que les autres à y correspondre ? Mais les lois sont pour tous, même pour lui ; Dieu ne restreint point à lui sa libéralité. Des autres il ne doit pas juger mal puisqu'il juge si bien de lui-même ; autrement quel tort aura le pharisien admirateur de lui-même et contempteur da publicain?
Si donc les siennes sont utiles et bonnes, de quel droit condamne-t-il celles de son prochain ? Que s'il regarde ses confessions comme inutiles et sacrilèges, il a déjà commencé ou il commencera bÎLMilôt à les abandonner, et à les abandonner non par faiblesse, mais par système et par principe; mais système et principe qui font plus de mal à lui, aux fidèles et à l'Église que s'il disait, comme un hérétique déclaré : Laissez la confession^ car ce n'est pas un sacrement; ou, comme un impie manifeste : C'est un sacrement^mais laissez-le pour vivre en liberté. Dans Ha pareil langage le poison se montrerait à découvert; il ne donnerait la mort ni aux pénitents ni aux confesseurs, et on ferait justice de ceux qui l'auraient répandu.
Lorsqu'au contraire c'est un confesseur catholique qui vous dit : Il vaut mieux ne pas se confesser; se confesser et faire des nullités et des sacrilèges, c'estpresque toujours l a même chose ; se confesser avec lesdispositiofis requises est une chose extrêmement rare^ il semble que c'est un saint qui vous parle, un saint bien différent de Thérétique qui nie et de l'impie qui méprise la confession. Hélas! cependant, c'est un homme trompé ou trompeur, qui, sous l'apparence de la morale la plus saine, décourage et les pénitents et les confesseurs. Conduits à l'abandon du sacrement par un principe qui lui semble vrai et saint, les voilà pour jamais sans remords et sans espérance de retour. Peut-il y avoir une pensée plus perfide, plus évidemment fausse et contraire à l'esprit de Jésus-Christ et de l'Église et au bien des fidèles?
-Quand même il serait vrai que la plupart des confessions fussent mauvaises, un prêtre éclairé devait-il, pour le salut des âmes, en tirer cette conséquence : Donc lararetédes confessions n'est pas un mal? Ne devrait-il pas dire, au contraire : Donc il faut ranimer le zèle des pénitents^ et mettre un frein aurelâche^ ment et au rigorisme des confesseurs , pour éviter et la rareté et la nullité des confessions; car la nullité est un grand mal^ mais la
MANUEL DES CONFESSEURS. lio
rareté des confessiotis est aussi un grand mal? Oh ! cette conséquence-là est vraie, utile, conforme à l'esprit de Jésus-Christ et de rÉglise! Cette pratique fréquente des sacremenls reAdra progressivement meilleure chaque confession, tandis qu'au contraire nul ne court plus de danger de commettre des sacrilèges que celui qui se confesse rarement.
113. — D'ailleurs, prétendre que la plupart des confessions Distinction sont nulles et sacrilèges, c'est d'abord un outrage fait à tant ""p^^"»**d'âmes pieuses qui apportent les plus grands soins à la réception des sacrements et qui en retirent de grands avantages. De plus, en restreignantla question aux confessions des grands pécheurs, il faut faire une distinction : si elles sont faites à des confesseurs charitables, expérimentés, exacts et discrets, je le nie. Que si les confesseurs manquent de quelqu'une de ces qualités sans lesquelles on ne remédie ni à Tignorance, ni à la malice, ni à la négligence qu'un grand nombre de pénitents, apportent à se préparer, je l'accorde. Il en est des maladies de Tâme comme de celles du corps. Supposez qu'il y eût un grand nombre de malades dans une ville, et que les médecins y fussent ignorants, ou négligents, ou indiscrets ; il n'est pas douteux que le plus grand nombre des malades mourraient, celui-ci pour avoir été mal soigné, celui-là pour n'avoir pas mémo appelé ce médecin si imprudent dans les remèdes, dans les diètes et dans les opérations qu'il prescrit comme nécessaires, tandis que d'hnbiles médecins guérissent sans recourir à tout cela ; mais si les médecins sont soigneux, savants et discrets, la plupart seront guéris. De même dans les maladies spirituelles, dont le remède, bien différent des remèdes corporels, est par lui-même efficace, infaillible et sûr de son effet, si les confesseurs sont habiles, les malades, même les plus mauvais, c'est-à-dire les pécheurs, se guériront tous, du moins la plupart.
Qu'il en soit ainsi, j'en appelle aux confesseurs revêtus des qualités indiquées plus haut. Ils diront, à la vérité, que ce ministère leur coûte bien des fatigues, mais que. Dieu bénissant leurs efforts, ils ont obtenu les succès suivants: 1'' la conversion d'un bon nombre de pécheurs qui vivaient dans de mauvaises habitudes; 2"* la persévérance dans le bien de tous ceux qui déjà pratiquaient la vertu et de la plupart de ceux qu'ils ont convertis ; avec d'autres ils ont obtenu qu'ils ne devinssent pas plus mé-
116 MANUEL DBS CONFESSEURS.
chants etqu'ils fissent dumoins quelque trèveavec Dieu. 3* Ceux qu'ils ont convertis ont sanctifié leur famille et délenniné à se confesser et à se convertir leurs anciens compagnons, qui, à leur tour, en ont ramené d'autres. De là un grand nombre d'âmes sauvées, bien des oITenses expiées, et une grande gloire procurée au Seigneur. Tels sont les fruits qu'opèrent les bons confesseurs. Et maintenant que les rigoristes montrent, s'ils le peuvent, de pareils résultats de leur rigorisme ; s'ils ne le peuvent, qu'ils changent donc de morale, ou du moins qu'ils ne blâment pas celle dont les heureux efl'ets prouvent infailliblement qu'elle est la plus utile et la plus saine, suivant cette parole de l'Évangile : A fruciibus eorum cognoscetis eos.
Que si, objectant à quelqu'un les exemples des saints, tels que saint François de Sales, Philippe de Néri, etc., qui furent des confesseurs infatigables et discrets, vous l'entendiez mépriser leur morale comme relâchée, contentez- vous de lui répondre que vous aimez mieux le relâchement de ces saints, qui a tout à la fois sanctifié ces grands hommes par l'exercice de la plus patiente charité et converti et sanctifié une foule de pénitents, que l'intégrité de sa morale, si commode pour épargner la peine du confesseur, si inutile et même si nuisible à la persévérance des bons et à la conversion des méchants. Je vous l'ai fait voir ci-dessus, n^* 98-100. Faufies maxi- * **• — ^ais cc quc j'ai dit jusqu'ici pour détromper les rigomM des reià- nstos, qui, avcc de bonnes intentions, manquent de bonheur et ^^' de prudence dans leur conduite avec les pénitents, ne doit pas être un sujet de triomphe pour leurs adversaires les relâchés. Eh! quel plus misérable sujet de louange que de ne pouvoir être loué que par comparaison avec ceux qui n'en méritent aucune ! La présomption peut-elle se soustraire au blâme qu'elle mérite parce qu'en la comparant au vice contraire, le désespoir, on dit qu'elle est moins funeste dans ses conséquences? Cesse-t-elle pour cela d'être par elle-même un vice très détestable et très dangereux? Que les relâchés ne tirent donc pas vanité de leur comparaison avec les rigoristes, puisqu'eux-mêmes font un mal incalculable. Je vous en ai parlé surtout aun"" 11, où je les considère comme docteurs ; au n'^QB, où, me résumant, je vous ai montré combien leur conduite fait de tort aux pénitents. Je vous en parlerai encore aux n"^ 1 98 et suivants, où je les considère comme
MANUEL DES CONFESSEURS. Ii7
juges. On peut même dire que les relâchés sont originairement la cause de tous les excès des rigoristes. Les indignes condescendances des premiers ont excité le zèle des seconds ; ils ont voulu arrêter les maux dont TÉglise et les fidèles étaient les victimes, quoique, par une suite de la misère humaine, plusieurs se soient tellement éloignés du relâchement qu'ils sont allés se briser contre le perfide écueil du rigorisme. Vous donc qui exercez l'important ministère des confesseurs, efforcez-vous d'éviter les deux extrêmes, afin de ne seconder ni d'une façon ni de Tautre les vues du démon, et de rester un ministre fidèle à Dieu et utile au prochain.
115. — Ne vous laissez pas séduire par les fausses maximes Réponses au< que les relâchés mettent en avant pour vous détourner de Texac- ^^^^^Miàdlés.^" titude que vous devez avoir comme docteur et comme juge. Ils vous diront qu'il faut avoir de la charité; que Dieu est bon; que le péché matériel ne rend pas coupable celui qui est de bonne foi ; que pour prévenir une confession invalide et sacrilège qui peut avoir lieu^ il ne faut pas en empêcher cent autres qui sont bonnes et valides. Il est très vrai qu^il faut avoir de la charité ; mais cette charité doit consister, comme je vous l'ai dit, à recevoir les pénitents avec bonté, les supporter avec patience, les aider avec zèle et habileté à se bien disposer, afin de les rendre justes et parfaits. Loin de vous cette charité qui se met peu en peine des précautions pour décider comme docteur, de l'exactitude de juge pour apprécier les fautes et les dispositions du pénitent, et de l'habileté de médecin pour appliquer les remèdes convenables. Ainsi, charité, non d'esclave, mais de père, non de pasteur mercenaire, mais de bon pasteur, telle, et non pas autre, que celle de Jésus-Christ, qui tout en se dévouant aux plus grandes douleurs pour adoucir la voie du ciel, l'a déclarée étroite et épineuse. Il bannit toutes les rigueurs fausses et indiscrètes des pharisiens, mais il ne retranche rien aux commandements de son Père, ni à cette pénitence véritable qu'il était venu prêcher.
Ayez donc cette charité qui vous donne un vrai mérite devant Dieu, et qui procure le véritable avantage spirituel du pénitent ; non celle qui, dans le fond, n'est que l'amour de votre propre commodité et une compassion insensée et fatale au pénitent. Ne ledispensez pas de ses devoirs pour vous soustraire à l'accom-
plissement des vôtres comme docteur et comme juge. Adoucissez, mais n'ôlez pas Tamertume nécessaire à une sincère pénitence. Il TOUS en coûtera, mais c'est à vous dévouer à toutes ces fatigues que consiste la vraie charité, qui, comme je vous l'ai dit aux n*"* 11 et 12, est le meilleur préservatif contre le relâchement et le rigorisme, dont le propre est de pourvoir à la commodité personnelle du confesseur, et nullement au véritable bien du pénitent. Elle est encore le plus sûr moyen d'éviter le rigorisme et le relâchement, soit en instruisant, soit en jugeant au sacré tribunal. Je crois que vous avez pu le reconnaître par la pratique que je vous ai enseignée jusqu'ici. Le relâché et le rigoriste ignorent ce moyen ; non pas qu'il soit chimérique, mais parce qu'ils ne veulent pas le voir, afm de ne pas ôter sa meilleure excuse à leur amour-propre. En effet, pour Tun et pour l'autre, presque nulle peine avec les pénitents: l'un s'en débarrasse bien vite en les absolvant mal; l'autre, en les renvoyant à tort. Voyez maintenant quelle doit être votre charité.
Suite. 116. — Dieu est bon, dites-vous ; et qui peut en douter? mais
sa bonté de père infiniment bon n'empêche pas ses droits de maitre et de législateur parfait et suprême* En ministre fidèle, servez-vous de sa bonté pour encourager les pusillanimes, et, par l'espérance de son secours et de ses récompenses, procurez un prompt et fidèle accomplissement de ses volontés tout à la fois justes, sages et parfaites. Ainsi, ne vous servez pas de la bonté de Dieu contre Dieu même, pour déroger à ses lois par un indigne relâchement de doctrine ; ne permettez pas non plus qu'on provoque sa justice par l'abus de sa miséricorde, en ne commençant jamais sérieusement à se corriger.
Suite. 117. — Le péché matériel y dites-vous encore, ne rend pas cou-
pable celui qui le commet dans la bonne foi; mais, quand celaserait toujours vrai du pénitent, il n'en est pas de même du confesseur. Certainement il devient coupable, lui qui, étant obligé par devoir et pouvant commodément empêcher le mal matériel, néghge de le faire. Que serait-ce s'iU'aulorisait par son enseignement ? C'est pour cela que l'Église s'est plusieurs fois armée d'un saint zèle contre les relâchés, en condamnant si justement et si utilement un si grand nombre de leurs funestes propositions. D'un autre côté, combien n'est-il pas rare que le mal matériel soit entièrement excusable dans le pénitent? Il le com-
met par une igaorance coupable, soit en négligeant de sinstruire de ses devoirs, soit en cherchant à dessein un confesseur ignorant et relâché qui ne Téclaire pas, soit en étouffant les premiers remords de sa conscience, qui l'avertit ou du moins qui lui donne des doutes en lui criant : Prenez garde ! c'est peut- être un péché. Or, c'est à vous d'empêcher avec discrétion le mal matériel, d'apporter à cela un zèle sincère, prudent et très attentif à la contrition. Si le pénitent ne l'a pas, son ignorance peut bien l'excuser de péché, mais non suppléer au défaut de repentir ni empêcher la confession d'être invalide.
118. — Sans doute on ne doit point empêcher les bonnes con- smte. fessions par le rigorisme, et je ne saurais trop vous le recommander; mais, d'un autre côté, qu'elles soient aussi souvent bonnes que vous le dites, et non pas invalides et sacrilèges,
je ne vous l'accorde qu'à la condition que les confesseurs soient pourvus des trois qualités essentielles. Ce n'est pas sans raison que les saints et les ministres du Seigneur crient que l'enfer est rempli de chrétiens damnés pour leurs mauvaises confessions. Hélas! il n'est que trop vrai, l'ignorance, la négligence et la malice d'un grand nombre de chrétiens les empêchent d'apporter aux sacrements les dispositions convenables. C'est aux confesseurs de prévenir un si grand mal. Devoir essentiel que n'accomplissent ni le rigoriste, ni le relâché ; seul peut y réussir un père, un médecin, un juge tel que je l'ai dépeint jusqu'ici.
119. — Le moyen donc d'obtenir de fréquentes et bonnes Moyens dobconfessions, c'est la discrétion en interrogeant, en décidant, en *«»" ^« *^*portant des sentences ; mais cette discrétion vous coûtera une "^«ioM. étude plus approfondie pour connaître et éviter les deux extrêmes, le rigorisme et le relâchement; elle vous coûtera plus de patience pour découvrir soigneusement les besoins du pénitent
et pour former en lui les dispositions convenables, soit pour lui donner l'absolution avec avantage, soit pour la lui différer avec précaution; elle vous coûtera plus d'humilité, carie confesseur discret est en butte à la critique, non seulement des partisans des deux extrêmes, mais encore, si je puis le dire, de ceux qui sont neutres. Ceux-ci auront souvent des raisons apparentes de vous condamner.
En effet, vous vous réglez, pour absoudre, sur les circons-
f20 MANUEL DE5 CONFESSEURS.
tances, soit extérieures, comme un besoin pressant de Tabsolution, soit intérieures, comme de découragement, d'affliction, de commencement de désespoir. Or, ces circonstances, ou ne sont pas connues ou sont comptées pour rien. Ainsi, vous courrez risque qu'on parle mal de vous en disant que vous laissiez communier ceux dont les compagnons connaissent bien la secrète perversité, mais ne savent pas, ce qui est cependant vrai, que si vous ne leur avez pas refusé Tabsolution, vous ne la leur avez donnée qu'avec précaution, après avoir mis toot en œuvre pour disposer le pénitent et former un jugement solide et prudent de la sincérité de ses dispositions.
Vous le voyez, cette discrétion vous coûtera beaucoup plus que le relâchement et le rigorisme, si commodes pour la paresse, qui n'aime ni l'étude, ni l'application soigneuse de la science, et pour la vanité, qui trouve son compte dans le relâchement parce qu'il présente une apparence de charité, et dans le rigorisme parce qu'il a toujours en sa faveur les beaux dehors du zèle pour la loi, de l'horreur pour le re lêclumrnt, et de ia morale la plus saine et la plus sûre. Enfin, si la discrétion n'est pas critiquée, du moins n'est-elle pas applaudie. Son air en quelque sorte indifférent entre le relâchement et le rigorisme, entre l'amour de la loi et Tamour de la liberté humaine, n'offire rien qui lui attire la réputation de saine doctrine, rien qui la fasse estimer des hommes vulgaires. Il lui arrive comme aux marchands qui vendent au prix moyen : on ne les blâme pas comme ceux qui vendent au prix fort, on ne les vante pas non plus comme ceux qui vendent au prix faible : personne n'en parle. Exhortaiion aux * 20. — Puisquc cctto discrétion est, d'une part, si difficile, tiiS°dT""' et, de l'autre, si nécessaire, concluez que, pour être un bon (le aaint pauL^ coufesscur, il faut avoir la charité d'un père, qui songe bien moins à procurer son avantage qu'à sauver à tout prix la vie de son fils; la charité d'un bon pasteur, qui donne sa vie pour ses brebis. Pour vous exhorter efficacement à acquérir cette charité, source de la discrétion, permettez-moi de vous rappeler les paroles de saint Paul dans l'Épitre aux Galates^. Parlant de ceux qui sont tombés dans de grandes fautes, l'Apôtre s'exprime en ces termes : VosquispiritualesestiSy hujusmodi instruite in spiritu lenitatis^ considerans teipsum^ ne et tu tetiteris. Figurei-
i Cap. Vf.
MANUEL DES CONFESSEURS. i2l
VOUS donc, vous, confesseur rigide, que vous avez eu le malheur de tomber dans un péché mortel et que vous vous trouvez dans un pays dont tous les confesseurs sont rigoristes, soit en interrogeant, soit en décidant, en absolvant et en imposant la pénitence ; dites-moi quels seraient vos sentiments? Par respect pour l'état sacerdotal, je veux bien croire que vous surmonteriez toutes les difficultés pour rentrer en grâce avec Dieu. Cependant il n'est pas inutile de vous faire remarquer au moins tous les dangers que vous courriez. D'un côté, les remords de voire conscience, qui vous crie : Tu es dans tinimitié de Dieu, tu peux mourir cette nuit et te damner, vous presseraient de vous confesser, car c'est le moyen nécessaire pour obtenir miséricorde. Mais, d'un autre côté, quelle peine 1 quelle répugnance ! lorsque vous seriez obligé de vous dire : A quelque prêtre que je m'adresse^ ils sont tous rigoristes; qui sait comment je serai reçu, s^ils me donneront r absolution j quelle obligation ils m'imposeront ?
Dans cet état, si, outre la crainte de leur rigorisme, le démon venait encore augmenter par ses suggestions la honte que vous éprouvez à dire que vous êtes prêtre, et que néanmoins vous êtes tombé dans une faute si honteuse, combien ne serait-il pas à craindre que vous commençassiez à différer, et, en attendant, à perdre la force de faire aucun bien, puis à hésiter si vous vous abstiendrez ou non dédire la messe ; enfin, après un long combat, à franchir le pas en montant à l'autel avec la contrition sans confession, sous prétexte qu'il vous est nécessaire de célébrer pour éviter l'infamie et ne pas donner le scandale ; et, ce pas fatal une fois franchi, à continuer de même pendant plusieurs jours, et, votre conscience criant encore plus fort à cause de ses sacrilèges, à éprouver mille fois plus de honte et de crainte à aller trouver ces rigoristes ? Avant même d'en avoir essayé, les confesseurs de ce caractère seraient pour vous une pierre d'achoppement. Ils vous exposeraient au danger : !<" de différer votre conversion ; 2!" d'abandonner tout autre bien ; 3"" de tomber dans des fautes plus graves que la première par leur nombre et par leurs qualités ; i"" de rester presque sans espérance de vous relever, puisque la difficulté de vous confesser va toujours en augmentant ; 5"" de vous perdre probablement pour l'éternité.
g„iig 121. — Au contraire, si vous appreniez que, parmi tons ces
rigoristes, il y a un confesseur discret, cela commencerait i vous consoler. Cependant la partie inférieure vous ferait encore éprouver quelque répugnance à vous présenter à lui ; pourquoi ? Parce qu'il n'est pas rigoriste, cela est vrai, mais il n'est pas non plus un relâché qui passe tout ; et vous désireriez d'en trouver un bien large : cela vous consolerait entièrement. Vous vous diriez : Je suppléerai à ce qui manque à ce relAché en m'appliquant de mon mieux à avoir la contrition et le ferme propos. De cette sorte il ne me nuira pas ; j'en recevrai, an contraire, le bienfait de l'absolution. Ainsi, le relâché vous serait encore moins nuisible que le rigoriste, et le courage d'aller le trouver ferait : 1® qu'à peine tombé vous vous relèveriez par une prompte confession ; 2"* que vous conserveriez la force de faire le bien ; 3"^ que vous ne seriez exposé ni à de nouveaux sacrilèges ni au désespoir. Reconnaissez donc que le plus inutile et le plus nuisible des deux ce n'e$t pas le relâché^ mais le rigide ; reconnaissez en même temps que le plus utile, que disje ? le seul vraiment utile de toute manière, serait le confesseur discret.
Il est vrai que, dans la partie inférieure, vous éprouveriez beaucoup plus de facilité humaine et naturelle à vous confesser au relâché ; mais cela même serait un mal pour vous, soit parce que cette recherche d'un confesseur relâché montrerait que vous n'êtes pas bien disposé au sacrement ; soit parce que vous courriez risque de profiter de sa condescendance pour concevoir moins d'hoiTeur du péché, en avoir moins de contrition, retomber plus facilement et donner dans la présomption. Dire que vous saurez bien vous tenir en garde contre tout cela, c'est déjà un commencement de présomption, par lequel vous vous croyez à l'abri des artifices les plus subtils de l'amourpropre. D'ailleurs, cette petite répugnance naturelle que vous éprouveriez à vous adresser au confesseur discret serait, sinon agréable à la partie inférieure, du moins utile à la partie supérieure. Elle vous ferait mieux sentir et mieux comprendre la grièveté de votre faute. De là une humilité plus profonde, un repentir plus vif, et une plus grande précaution pour éviter les rechutes. L'exactitude de ce confesseur vous procurerait encore divers autres avantages ; elle vous aiderait à tout dire, à
connaître vos obligations, à réparer le passé par des pénitences médicinales et à vous précautionner pour Tavenir. Le confesseur discret serait donc le meilleur et le plus utile pour vous, pourvu que vous allassiez le trouver.
Mais dans la crainte que, n'y allant pas, il vous devienne inutile et que vous ne demeuriez, dans le misérable état du péché, exposé au danger d'aller de mal en pis et de vous damner, remarquez bien ce que je vais vous dire. Quoique le confesseur discret ne doive jamais, par une folle compassion, trahir son ministère en aucun point essentiel, il faut cependant que, par l'abondance de sa charité, il adoucisse tellement ce qu'il laisse de pénible au sacrement, qu'il vous le rende, par cette charité, aussi facile, raisonnablement parlant, que pourrait le faire un relâché par son peu de soin. Il faut que, en vous faisant retirer de plus grands fruits de la confession bien faite, il augmente en vous, plus encore que le relâché, l'estime, l'amour de la confession, le désir de la faire plus souvent. Il faut qu'il vous inspire de plus en plus une confiance filiale, tellement que vous alliez le trouver avec l'assurance de rencontrer en lui, quelles que soient vos fautes, et des entrailles de miséricorde et un zèle ardent pour vous inspirer l'horreur du mal. Il faut, enfin, qu'en vous en montrant la grièveté, afin de vous exciter à la coaiponction, il montre aussi de l'estime pour vous et la plus me espérance de votre amendement.
122. — Or, de ce que vous voudriez qu'on fût pour vous, con- suue. sideratis te ipsum, ne et tu tenteris, apprenez ce que vous devez être envers les autres. Vous ne voudriez point pour vous d'un rigoriste; ne le soyez donc pas envers les autres; et, si vous l'étiez, croyez que vous êtes plus inutile et plus nuisible que le relâché. Yous ne vous contenteriez point pour vous d'un confesseur qui ne fût que discret ; vous le voudriez aussi doux par sa charité de père que ferme et prudent par son exactitude discrète de docteur et de juge. Soyez donc discret et jamais relâché envers les autres. Mais voulez-vous qu'ils profitent avec empressement des avantages que vous pouvez leur procurer par la discrétion? ayez encore pour eux un cœur de père; que, même dans les choses pénibles à la nature que vous serez obligé de leur dii-e, ils voient clairement que c'est l'amour et le zèle de leur bien qui vous font agir, mais que vous êtes toujours rempli
pour eux de compassion et d'estime, et que vous comptez sur leur amendement et leur sanctification prochaine. Il est donc vrai, la réunion de ces trois qualités, de père plein de charilé^ de médecin habile et de juge exact et discret, peut seule vous rendre ce que vous devez être, un confesseur utile au salut des âmes, à votre propre sanctification et à la gloire de Dieu. Pratique de 123. — Encorc uuc fois, vous voyez que Timportante foncet"e1a du^ tioH dc jugc quc VOUS excrccz au tribunal de la pénitence réerétion. clamc Tunlou et le concours des qualités de père et de médecin; c'est Tunique moyen d'être vraiment utile au salut des âmes. Ayez, avant tout, une exactitude de juge. Souvenez-vous que la rémission des fautes ne s'accorde pas ici comme dans le baptême : là elle est un bienfait pur et sans restriction, ici elle se donne par voie de jugement. Or, vous devez être exact, afin de bien connaître les fautes et le repentir du pénitent dans cette affaire, la plus importante qu'il puisse avoir, je veux dire sa réconciliation avec Dieu. Ainsi, exactitude soigneuse ; pourquoi? Parce que vous devez avoir des fautes graves, qui sont la matière du sacrement, non pas une connaissance vague, mais distincte, tant de leur qualité que de leurs nombres et de leurs circonstances. Toutefois ayez soin d'éviter le double écueil da relâchement, qui néglige cette recherche, et du rigorisme, qai l'exagère. Que votre exactitude aille jusqu'à connaître ce qui est nécessaire ou très utile au pénitent ; mais tenez-vous-en là. Ne soyez pas de ceux qui, prenant ce que leur donne le pénitent, ne lui font aucune question, et, par là, ne remédient point aux plaies qu'il cache par ignorance ou par honte. Ne soyez pas non plus de ceux qui rendent la confession pénible et odieuse au pénitent. Ainsi, à l'égard de qui que ce soit, et bien moins encore à l'égard de ceux qui s'adressent à vous pour la première fois, n'aggravez pas la difficulté par des interrogations non nécessaires et même inutiles. Autrement, pour obtenir une confession archi'par faite ^ vous dégoûterez le pénitent d'en faire d'autres suffisantes, mais nécessaires, ce qui lui sera très nuisible.
Ici, je l'avoue, lorsque j'entends dire que certains confesseurs ne confessent qu'une ou deux personnes dans une matinée, je ne saurais m*empècher d'admirer leur zèle et leur patiente charité de père ; mais je ne vois pas là l'habileté du médecin. A qui croient-ils donc être utile? Ce n'est pas à cette
MANUEL DBS CONFESSEURS.
multitude qu'ils n'ont plus de temps le confesser, qui cependant en avaient peut-être grand besoin, et qui, faute d'avoir été confessés et encouragés ce jour-là^ tombent dans de graves désordres. Puissent-ils du moins être utiles à ce petit nombre qu'ils confessent 1 Mais c'est précisément à ceux-ci que, sans le vouloir, ils font le plus grand mal. Excepté quelques cas très rares, ils fatiguent tellement le pénitent, qu*il ne revient plus se confesser, surtout si au détail minutieux dans l'interrogation, ils joignent la rigueur qui impose des obligations trop graves et trop pénibles que d'autres confesseurs, savants et expérimentés, n'auraient pas imposées.
124. — Soyez donc discret, même dans la recherche de ce qui est nécessaire, tel, par exemple, que le nombre des péchés. Ainsi, lorsque le pénitent s'est examiné avec soin, et que néanmoins vous ne pouvez connaître le nombi*e certain ni même probable, contentez-vous de rechercher la durée de l'habitude et la fréquence des chutes ; et même dans les actes internes, tels que les actes de haine et d'impureté, il est inutile de s'informer de cette fréquence avec tant de précision, car on court grand risque de se tromper beaucoup en plus ou en moins. Il suffira de demander combien de temps a duré cette discorde, cette liaison, et, par l'état et la condition du pénitent, de voir si pendant tout ce temps-là il a persévéré dans ses affections coupables sans aucune notable interruption. Quant aux actes extérieurs, vous pourrez plutôt espérer quelque chose de plus toachaut leur fréquence ; ainsi vous aurez soin de vous en informer. Toutefois il faut vous souvenir que les gens grossiers et ignorants, malgré toute leur exactitude à s'examiner, ne pourront jamais s'expliquer avec la précision d'un théologien ins« truit et net dans ses idées. Soyez donc sûr de bien remplir votre devoir en vous contentant de les interroger suivant leur capacité.
125. — Votre exactitude doit être accompagnée de dextérité, non-seulement pour mettre en pratique les avis donnés plus haut, afin de découvrir tout le mal du pénitent, mais encore afin de rendre licitement la confession courte et simple sans nuire à rintégrité. Ainsi n'interrogez ni sur les péchés purement véniels, que le pénitent n'est pas obligé d> cuser, ni sur les péchés graves qu'il a déjà dûment déclarés dans ses confessions précédentes. Quant aux fautes mortelles qu'il n'a pas encore
Discrétion
dan* la re-
clMTchedM
fautas.
Exactitude aooompagaéc de dextérité.
MANUEL OBt GONTESSBUM.
confessées, contentez-vous d'une exactitude discrète, à laquelle vous joindrez avec grand profit la dextérité. Yoici quelques exemples. Si quelqu'un, dans un jour de grand concours, vous demande si tel contrat qu'il a fait est licite, s'il est obligé à une restitution, et que ces cas exigent un long examen,, vous pourrez, pour l'absoudre à l'instant même, lui faire dire deux choses : 1"* s'il a agi contre les remords de sa conscience, parce que cela est matière de confession ; i"" s'il promet sincèrement de faire ce à quoi on trouvera qu'il estobligé d'après l'examen qui aura lieu une autre fois, parce que cela appartient aux dispositions nécessaires. S'il se repent, et que vous n'ayez pas de raison de suspecter ses promesses, donnez-lui l'absolution dès ce jour-là, en imposant, si vous le jugez à propos, pour pénitence, de reyenir dans un temps marqué, soit auprès de vous, soit auprès d*un autre, pour consulter sur ces différents cas.
De même, si, après avoir déjà entendu en grande partie une longue confession, vous trouvez que vous ne pouvez absoudre le pénitent, soit parce qu'il ne vous parait pas bien disposé, soit à raison de quelque mauvaise habitude, soit parce qu'il a un cas réservé pour lequel vous avez besoin d'un pouvoir spécial, faites-lui finir son accusation comme si vous deviez terminer avec lui, donnez-lui immédiatement tous les avis convenables, faites-lui connaître toutes ses obligations, imposez-lui une pénitence proportionnée, et dites-lui de revenir tel jour, de vous rappeler la pénitence et les obligations prescrites, et de vous indiquer in confusoles péchés qu'il vient de vous dire distinctement. De cette sorte il vous suffira, pour l'absoudre, lorsqu^ii reviendra, de vous être pourvu du pouvoir nécessaire pour le cas réservé, et de voir si Thabitudinaire donne les marques acceptables d'un repentir sincère et 'd'une disposition suffisante. Vous n'aurez nul besoin de l'obliger à la répétition pénible et distincte de tous ses péchés ; elle ne vous est plus nécessaire pour lui imposer une pénitence convenable, ni pour connaître sa malice; il suffit qu'il vous présente une matière à l'absolution. Erreur de 126. (Saint ALPHONSE, n~ l9, 20, ilO ct 111.) ~ Je vieus de *»"*^J^**"" vous le dire, vous êtes juge au tribunal de la pénitence. Or, un juge doit d'abord connaître les raisons des deux parties, examiner ensuite l'importance de la cause, enfin prononcer la sentence. Il en est de même du confesseur. Il doit, avant tout,
coonattre la conscience du pénitent ; de là conclure ses dispositions, soit pour lui donner, soit pour lui refuser l'absolution. Et d'abord vous êtes obligé de vous enquérir des péchés du pénitent. Il est vrai, l'obligation de l'examen regarde principalement le pénitent. Néanmoins, quoi qu'en disent quelques docteurs^, on ne saurait douter que le confesseur, lorsqu'il s'aperçoit que le pénitent n'est pas suffisamment examiné, ne soit obligé de l'interroger, d'abord sur les péchés qu'il a pu commettre, et ensuite sur leur espèce et leur nombre. La preuve en est dans le canon : Omnisutriusque sexus fidelis^dePœntt.^eic. ; on la trouve également dans le Rituel romain^.
Ici il y a plusieurs remarques à faire : l"" Ces confesseurs font mal qui renvoient les pénitents peu instruits, afin qu'ils examinent mieux leur conscience. Le Père Seigneri appelle cela une erreur intolérable '.C'est avec raison ; car les pénitents de ce genre ont beau se donner de la peine, difficilement ils parviennent à s'examiner comme il faut. Le confesseur peut donc aussi bien les examiner lui-même sur-le-champ que plus tard. De plus, si vous les renvoyez, il est à craindre que, effrayés de la difficulté de cet examen, ils s'éloignent de la confession et restent dans le péché ^. Ainsi le confesseur doit faire lui-même l'examen de ces pénitents-là, en les interrogeant suivant l'ordre des commandements, surtout si ce sont des valets, des voiluriers, des cochers, des domestiques, des soldats, des cabaretiers et autres personnes semblables, qui d'ordinaire vivent dans l'indiflérence pour leur salut, dans l'ignorance des choses de Dieu et dans l'éloignement des instructions et des églises. Ce serait encore une plus grande erreur de renvoyer, pour s'examiner, quelqu'un de ces gens-là qui, par honte, aurait caché des péchés. Gardez-vous d'y tomber, dussiez-vous lui faire recommencer sa confession depuis plusieurs années ; car il serait grandement exposé à ne pas revenir et à se perdre. Le confes-
• Afrad Lohner, Instrtict. pract, p. 33. — • Vid. lib. VI, n. 607. — Voici )e texte du Rituel : Si pœnitens numemm et species, et cirumstantias peceatomm expUcata neceasarias non expresserit, eum sacerdos prodenter inter* roget. Sed caveat, ne cariosis aut inutilibus interrogationibns quemquam detineat, prœsertim juniorea ntriusqae sexus, vel albs, de eo qnod ignorant imp(radenterinteiTogans,ne scandalum patiantur, inde<iue peccare discant. »
s Gonfesaor. inst., c. n. — ^ Ibid.t c. v, sed hsec, ad n. !•
128 MANUBL DBS CONFESSEURS.
seur doit faire attention de n*étre pas trop minutieux en interrogeant les pénitents de ce caractère. Qu*ii se contente de les interroger sur les péchés ordinaires, suivant leur condition et leur capacité^. Je vais plus loin : lorsque le pénitent, quoique grossier, parait suffisamment instruit et soigneux à confesser ses fautes avec leurs circonstances, selon son état et sa capacité, le confesseur n*est pas tenu de lui en demander davantage. En effet, autre doit être l'examen d*une personne bien élevée^ autre celui d'une personne qui n*a pas reçu d'éducation*.
2* Il vaut mieux que le confesseur examine chaque péché à mesure que le pénitent s*en accuse que d'attendre à la fin poar les examiner tous ensemble. S'il remet à la fin de la confession, il court risque d'oublier ce qu'on lui aura dit, ou il devra imposer au pénitent la pénible obligation de lui répéter deux fois les mêmes fautes'.Les conresseurs se trompent également lorsqu'ils veulent juger de la grièveté ou de la légèreté d'une faute, en demandant à ces pénitents simples et grossiers s'ils la regardaient comme mortelle ou comme vénielle. Ils répondent au hasard ce qui d'abord leur vient à la bouche : l'expérience l'apprend, j'en ai eu mille fois la preuve ; car si, un instant après, le confesseur réitère sa question, ils disent tout le contraire.
3^ Quant au nombre des péchés des habitudinaires, observez ce qui suit : lorsqu'on ne peut obtenir le nombre certain, le confesseur doit s'informer de Tétat du pénitent, c'est-à-dire de sa manière de vivre, de son application a d'autres affaires, le temps de sa fréquentation avec son complice, du lieu où il a demeuré le plus longtemps. D'après ces données, il interrogera sur le nombre, en demandant au pénitent combien de fois plus ou moins il a péché par jour, par semaine, par mois, et lui donnera différents nombres ; par exemple, trois ou quatre fois, ou même huit ou dix fois, afin de voir à quel nombre le pénitent s'arrêtera. Si le pénitent s'arrête au nombre le plus élevé, il est bon de lui proposer un nombre plus grand encore. Toutefois le confesseur doit bien se garder de vouloir porter ici un jugement certain; qu'il connaisse la fréquence m génère^ et qu'il porte son jugement in confuso^ prenant les péchés pour aussi nombreux qu'ils sont devant Dieu.
1 Ck>iife8Sor. instr., c. y, ad n. 111. — * Gonfessor. instr., c. ▼, ad. n. S. — * IM,^ c. ▼, ad n. 4.
MANUEL DBS C0NFB8SBUBS. 12»
Il en est qui diseot que, lorsqull est question des péchés internes des habitudinaires^ tels que les pécliés de haine, de complaisance sensuelle et de désirs, il suffit ordinairement de demander combien de temps a duré la mauvaise habitude. Cette opinion ne me satisfait pas pleinement, car l'un sera plus occupé qu'un autre, ou sera dans un endroit où il aura moins d'occafiions de se laisser aller à de mauvaises pensées ; celui-là sera plus passionné que celui-ci. Il faut donc, en général, interroger sur l'application, sur le lieu, sur la passion, etc. , afin de se former une idée de la plus ou moins grande répétition de ces actes internes. Au reste, après deux ou trois interrogations, le confesseur peut être sans inquiétude, quoique le jugement qu'il forme lui paraisse très confus : il est moralement impossible de tirer plus de lumière de ces consciences ténébreuses et embrouillées.
4* Quoique les confessions générales soient très utiles, néanmoins le confesseur ne doit pas élre trop exigeant pour faire répéter les confessions passées. La présomption est pour la validité de l'acte toutes les fois que la nullité n'est pas certaine^ ; ce qui fait dire au Père Seigneri qu'il n'y a point d'obligation de répéter les confessions, si ce n'est dans le cas d'une évidente nécessité et d'une erreur manifeste. Les rechutes mêmes ne sont pas une preuve certaine de la nullité des confessions, surtout si la personne a été quelque temps sans retomber, ou si, avant de succomber, elle a fait quelque notable résistance. Il faudrait juger autrement si le pénitent est d'ordinaire retombé sur-lechamp, par exemple, deux ou trois jours après sa confession, et sans aucune résistance. Il parait alors moralement certain qu'il a manqué de contrition et de ferme propos.
127. — Pour être un juge exact, vous devez apporter la plus ,f SSi' de^tgrande prudence dans le choix des opinions. Je n'entre point ici sions. dans la question, aujourd'hui si vivement débattue, savoir, si l'on peut suivre l'opinion moins probable et moins sûre en concurrence avec l'opinion plus probable. La plupart des auteurs l'ont traitée, ainsi qu'un grand nombre d'écrivains contemporains. Seulement j'aurais voulu qu'ils eussent cherché à éclaircir la vérité bien plus par des raisons que par de mordantes invectives. Je me contente de répéter ici ce que je dis ailleurs de l'occasion
i lib. VI, n. &05.
130 MANUEL DBS CONFESSEURS.
prochaine^savoir, que, lorsqu'il s'agit d'éviter le péché matériel, ordinairement parlant, le confesseur doit suivre, autant du moiDs que cela est licite, les opinions plus douces, parce que le péché formel seul offense Dieu. Mais, lorsque les opinions bénignes exposent le pénitent au danger du péché formel y le confesseur doit suivre les sentiments plus rigoureux parce qu'alors le bien du pénitent le demande. Néanmoins, si le pénitent veut se servir de quelque opinion probable, supposé qu'il a d'ailleurs les dispositions convenables, le confesseur est tenu de l'absoudre. En effet, à raison même de la confession, le pénitent a un droit certain et absolu à l'absolution, afin de n'être point obligé à la recevoir d*un autre prêtre et à répéter le pénible aveu de ses fautes. C'est Topinion commune, admise même par un grand nombre de théologiens partisans de Topinion rigide, tels que Pontas, Cabassus, Yictoria, et en particulier par saint Antonin. On en peut voir ailleurs les preuves détaillées^.
Cela serait vrai surtout si le confesseur voulait obliger le pénitent à quelque restitution d'argent à laquelle il ne serait probablement pas tenu^ ; ce principe a lieu lors même que le confesseur ne regarderait pas comme solidement probable l'opinion du pénitent, si celui-ci n'est pas un ignorant, et s'il tient son sentiment pour probable sur l'autorité d'auteurs respectables. Il faut toutefois que cette opinion ait quelque probabilité, du moins apparente. Si le confesseur la regardait comme absolument fausse ; s'il avait contre elle un principe certain ou une raison convaincante, à laquelle il ne crût pas qu'il y eût de réponse capable d'ébranler la certitude de son opinion, dans ce cas il ne pourrait absoudre le pénitent s'il refusait de se ranger à son avis'. Si le confesseur prévoit que, loin d'être utile au pénitent, l'avertissement doit rendre formel le péché qui n'est encore que matériel, il doit se taire. Il en faut excepter quelques cas que nous avons marqués au n"" 42.
pradence (Uns 128. — Si Ic coufcsseur tombc, saus qu'il 7 ait de sa faute, dirfatSîrqu^n ^^^^ quclquc crrcur relative à la validité du sacrement, il n'^esl a commises, pas tcuu par justico d'en avertir le pénitent, mais seulement par charité. Or, la charité ne l'y oblige pas eum gravi tneom-^ modo^^ à moins que le confesseur ne fût le curé du pénitent,
< Lib. I, n. 25, et lib. VI, n. 604. — « Lib. El, n. 669. — » Lîb. I, n. 25 ; Ub. VI, n. 604. — * Lib. I, n. 25.
MANUEL DES CONFESSEURS. fSi
obligé par conséquent à réparer le grave dommage de son paroissien ; à moins encore que le pénitent ne fût en danger de mort ou d'abandonner les sacrements ; dans tous ces cas, la charité oblige, même cum gravi incommodo. Si, au contraire, le confesseur en se trompant a commis un péché grave, il est toijy ours tenu, même cum gravi incommodo , à réparer son erreur surtout s'il avait laissé le pénitent dans une occasion prochaine, à moins toutefois que le pénitent ne se soit déjà confessé à d'autres et n'ait déjà communié. Mais on ne doit, on ne peut jamais, sans la permission du pénitent, donner Tavertissement hors de la confession, toutes les fois qu'il peut lui être pénible.
Que si l'erreur ne tombe que sur l'intégrité de la confession , soit parce que le confesseur n'a pas demandé les espèces et le nombre des péchés, y eût-il de sa faute, il n'est point obligé à y remédier hors du tribunal; car il est toujours humiliant pour le pénitent de s'entendre rappeler ses péchés ^. Dans le cas où le confesseur Taurait malicieusement, ou par ignorance coupable, déchargé d'une obligation de restituer, ou Ty aurait astreint injustement, il est tenu de l'avertir après en avoir obtenu la permission ; autrement il est obligé lui-même à restituer. Si, en tombant dans cette erreur, il n'a pas commis une faute grave, il n'est point tenu d'avertir cum gravi incommodo ; mais si, pouvant remédier à cette erreur 5/ne gravi incommoda^ il ne le fait pas, il est tenu à la restitution. Enfin, si le confesseur avait oublié d'avertir le pénitent de restituer, il n'est obligé de restituer lui-même, fùt-il son curé et eût-il en cela commis une faute grave. Tous pouvez lire le livre sixième ^, où tous ces cas de conscience sont déchiffrés. Là aussi vous trouverez les raisons et les autorités des docteurs à ce sujet.