‹ Manuel des confesseursChapitre 61 sur 74 · AVEC LES PERSONNES FAVORISÉES DE GRACES EXTRAORDINAIRES · texte numérisé non relu

AVEC LES PERSONNES FAVORISÉES DE GRACES EXTRAORDINAIRES

Atis généraux 258. (YiE DE SAINT FRANÇOIS DE Sales, page 132.) — Saint "^Ve^sliM^sSr" François de Sales, peu de jours après qu'il eut été sacré évêque, la conduite dcf déclara à son confesseur que Dieu lui avait inspiré un ardent femmes, j^g.^ ^^ travailler pour le salut des âmes, et qu'il avait vu, comme en un tableau, tous les traits et tous les visages de la vertu qui est requise dans chaque condition. Comme sa vie était une vie commune et qu'il pouvait, par le moyen de ses instructions, se rendre utile non seulement aux hommes, mais aux femmes, dont la piété a toujours été la base des États et de la religion. Dieu lui donna une industrie incomparable pour les former aux plus solides vertus, et leur apprendre que l'héroïsme chrétien n'est point incompatible avec la faiblesse de leur sexe et la délicatesse de leur tempérament. Quelle preuve plus authentique en pourrais-je donner que cette Philothée qui enseigne tous les jours tant de dames chrétiennes, et leur propose une vertu si douce et une dévotion si agréable, qu'à peine la peut-on voir sans être pris d'amour pour elle? ce fut ce qui porta une dame très noble et très vertueuse à écrire à ce saint prélat en ces termes :

a J'ai lu six fois depuis un an votre Philothée;']^ ne sais si sa « conversation m'a rendue meilleure ; mais au moins je you- « drais bien lui ressembler. J'ai lu aussi depuis un mois tout « votre Théotime^ et j*ai appris que l'amour de notre bon Dieu « n'est pas de la nature de ceux du monde et de la cour. Je vais « donc tâcher de monter ma vie sur celle de votre Philothée, « et de n'aimer avec Théotime rien que Dieu, ou pour lui, et (( selon sa très sainte volonté. Je vous prie, Monsieur, de m*as-

c( sister de vos prières et de me donner quelques conseils par- « ticuliers. Au reste, je ne vous ferais pas cette demande si je a n*étais très assurée que Dieu vous a ouvert le livre des cons- « ciences, et qu*en vous déclarant mon nom, je vous découvre (c qui je suis et tout ce qui se passe dans mon intérieur. De plus, « je trouve vos pratiques et votre dévotion si ajustées à mon (c humeur et à la faiblesse de mon sexe, que je ne crois pas que c< vous puissiez rien me commander que je ne puisse très face cilement accomplir.

<( Je connais plusieurs dames qui ont le bien de vivre sous « votre sainte conduite, et qui m'ont assuré que Dieu vous avait « fait naître en ce siècle pour nous apprendre la vertu, et qu'il (C ne tiendra qu'à nous d'être saintes, si nous voulons suivre a les douces lois de votre sainteté. Pour moi, je vous choisis a pour mon bon père et mon bon directeur, et je vous jure « que, voulant être tout à Dieu, je me propose d'être votre (C chère fille selon Dieu.

a Adieu, Monsieur et très cher père, et continuez de faire <€ comme vous commencez, autant de saintes qu'il y a de femmes a dans le monde. »

On ne peut rien souhaiter à la fin de cette lettre que la réponse de notre saint, où je suis persuadé qu'il renferma tout ce qui peut servir à la conduite spirituelle d'une dame. Mais^ continue le Père Talon, puisqu'on n'a pas pu la retrouver, il faut se contenter que je réponde à toutes les dames de la part du saint prélat, et que je leur donne une conduite générale dont tous les points sont ramassés de ses écrits.

259. — Premièrement, comme la dévotion des femmes est suite. fort sujette à l'inconstance, d'abord il tâchait d'affermir leur jugement et d'arrêter leur volonté, afin de la maintenir dans un état de persévérance.

Secondement, il les exerçait plus à la pratique des vertus qu'à la contemplation, et il les faisait longtemps servir Dieu dans la vie de Marthe, avant de les admettre à celle de Marie. Sa maxime était qu'il fallait s'approcher de Jésus avant de s'unir à lui et qu'il fallait servir un si bon maître, laver ses pieds avec ses larmes et les essuyer de ses cheveux, avant d'(tre admis sur son sein, et de reposer avec lui dans l'union du saint amour.

Troisièmement, il bannissait tout ce qui peut rendre la dévo-

tion ridicule ou haïssable, et il disait que Dieu et la vertu ne peuvent être daus uae âme, sans que le prochain n*en ressente quelque douceur. Cela n'empêchait pas qu'il ne permit de laisser couler les larmes que les yeux ont coutume de verser qunnd le cœur est rempli du saint amour? mais il voulait qu'elles coulassent doucement, et ainsi que ce fleuve des Indes qui déborde durant les nuits, et qui au premier retour du soleil s'arrête, ou pour le moins semble n^oser couler qu'imperceptiblement.

La quatrième condition qu il désirait dans la vertu d*une dame était une grande simplicité. Il disait souvent que la finesse est comme une cantharide, qui avait coutume de s'attacher sur la douceur de leur naturel pour le pervertir. Il ajoutait que, quand une fois les femmes avaient pu bannir l'hypocrisie et les déguisements, elles étaient plus fortes que les hommes dans leur dévotion. Mais comme leur simplicité peut aisément dégénérer en niaiserie, et les faire tomber dans des illusions, il voulait qu'elles fussent prudentes, et que jamais elles ne fissent rien qu'avec conseil ; parce qu'autrement elles se mettent en danger de prendre des songes pour des révélations, et d'imiter les araignées, qui passent toute leur vie à travailler sur quelques petites toiles où elles ne prennent que des mouches.

Cinquièmement, il voulait qu'au milieu des assauts du monde et de ses vanités, elles fussent comme certains rochers qui croissent, dit-on, au milieu des vagues, et qu elles vécussent comme on le dit des alcyons, qui, étant environnés d'eau, ne respirent que l'air et ne contemplent que les cieux, et qui, nageant ainsi que les poissons, chantent comme les oiseaux.

a Voilà, disait ce saint prélat, l'image d'une dame qui, quoique au milieu du monde, vil selon Tesprit de Dieu, en sorte que parmi les appas et tous les attraits de la terre, elle n'a des yeux et un cœur que pour le ciel, et que, vivant avec les hommes, elle n'a une bouche et un esprit que pour louer et bénir Dieu avec les Anges. »

La sixième leçon qu'il leur donnait était de pratiquer exactement les avis de Salomon et ceux de l'Apôtre sur la trop grande curiosité. Il voulait qu'elles ne désirassent pas savoir plus qu'il ne faut, et qu'elles n'occupassent point inutilement leur esprit à l'acquisition d'une vraies cience, qui, roulant sur

des objets inutiles peur Taccom plissement des devoirs de leur état, ne peut que leur enfler le cœur.

Septièmement, il était Fennemi mortel d'une certaine fausse piété dont le caractère est d'êlre oisive; et il a souvent enseigné que la véritable dévotion des femmes était de passer leur temps utilement, de l'employer avec un saint ménagement, et d'en tirer une usure profitable pour l'éternité.

Huitièmement, il assurait qu'une dame chrétienne doit surtout fuir avec soin tout ce qui peut alarmer la pudeur. Il regardait l'honneur et la pureté comme l'âme des femmes, sans laquelle elles ne sont que des tombeaux vivants. On lui a entendu dire une fois à une dame qui vivait licencieusement : « Mon Dieu! ma pauvre fille, osez-vous bien porter un visage de femme avec une âme de mégère? En vérité, si vous ne changez bientôt de vie, je prierai tous vos parents de vous ôterun nom que vous déshonorez. »

Neuvièmement, il n'obligeait pas ses pénitents à mener une vie sauvage. Au contraire, il leur recommandait de vivre selon leur condition dans les compagnies, et de se prêter à tous les entretiens et à toutes les récréations convenables à leur qualité; mais il voulait que leur vertu fût de la nature de cet oiseau qu'on dit être du paradis, dont il porte le nom, et qu'on prétend passer toute sa vie sur la terre, sans jamais s'y attacher, en sorte que, lors même qu'il veut se délasser, il a certains petits filets avec lesquels il se lie aux branches de quelque arbre, où il demeure quelque temps suspendu. De même il voulait que, si elles viennent à s'attacher à quelque créature, ce ne fût que pour se reposer en Dieu et s'arrêter en lui, comme ceux qui pèchent les perles, et qui, les trouvant dans des coquilles d'huîtres, n'estiment que ces petits trésors qui y sont renfermés.

260. (Saint Alphonse, n~ 96 et 97, H4-165 et 212-223.) — Aux femmes pieuses qui communient^ fréquemment vous re- Dcspieuscsê commanderez, en général, de recevoir le sacrement de pénitence au moins chaque semaine. Lorsqu'elles ne vous apportent que des imperfections qui ne sont pas des péchés véniels certains, vous pouvez, dit Bonacina^, les absoudre sous condi-

* Lib. VI, n. 432 ; V, 4, Si dubiteiur.

> La communion qui se fait une fois tous les huit jours n'était point considérée, dans les premiers siècles, comme fréquente ; de saints auteurs, même

Avec lespeifon-

lion; mais je n'admets ce sentiment que pour des cas rares, et lorsque ces personnes ne pourraient plus assigner dans leur vie passée une matière certaine ou seulement avec une grande peine. Au reste, je dis que, lorsque le pénitent ne présente pas une matière certaine, le confesseur n'est pas obligé de se tourmenter pour la trouver afin de donner l'absolution ; et dans le cas où il Taurait cherchée sans la trouver, il n*est pas tenu de donner l'absolution sous condition. Cela a lieu lorsque le pénitent se confesse d'imperfections dont on doute si elles parviennent jusqu'au péché véniel. Mais s'il s'accuse des péchés véniels certains et habituels, des impatiences, des gourmandises, des distractions et autres choses semblables, il faut voir, pour l'absoudre, s'il s'est fait violence quelquefois et a surmonté sa passion. Dans ce cas, on peut regarder ses manquements plutôt comme un effet de la fragilité humaine que du manque de contrition et de ferme propos. Au contraire, s'il tombait fréquemment dans de semblables fautes, et cela sans résistance, alors on doit le traiter comme un récidif, n'' 210.

très rapprochés de nous, ne la regardaient pas non plus comme telle. <r Ja- <c mais je n*ai regardé comme fréquente, dit saint Alphonse, la communion a de chaque semaine : on regarde comme telle celle qui se fait plusieurs fois (c par semaine. L'on sait, dit-il encore, qu'après le dixième siècle la tiédeur (c des fldèles, qui dura jusqu'au seizième siècle, devint si grande qu'il y en cr avait très peu qui communiassent trois fois par an, et celui qui communiait « six ou sept fois l'année était un prodige ; c'est pourquoi il est rapporté dans « la Vie de saint François de Sales, comme une marque de grande piété, que « son père communiait chaque mois. L'on regardait aussi comme une chose «c fort étonnante que saint François de Borgia, étant encore séculier, comma- <c niât chaque dimanche, et le public disait que c'était trop souvent ; mais la c grande froideur de ces temps malheureux n'empôche pas de dire que la ff communion de chaque mois ou de chaque semaine ne peut pas être appeec lée fréquente, puisque, d'après l'ancienne discipline de l'Église, on doit l'apff peler rare plutôt que fréquente. » (De la communion fréquente^ pages 7 et 31).

Cet opuscule du saint fut présenté au Pape Clément Xm, qui en fut satisfait. Il dit au saint, dans une effusion de cœur, qu'il avait connu lui-même par sa propre expérience combien cette pratique (de la communion fréquente ) était avantageuse au bien des âmes, et le chargea de réfuter l'opinion des esprits systématiques qui soutenaient le contraire. De retour chez lui, AlpTkonse se mit au travail, et composa une savante réfutation, qui fut imprimée incessamment, et la présenta lui-même au souverain pontife, qui fut aussi satisfait de cet opuscule qu'étonné de la facilité avec laquelle il avait été achevé (Vie du Saint, p. 234, extrait des Principes de direction, par un professeur de théologie, p. 41, ouvrage approuvé par Mgr l'évêque du Puy).

(Note du traducteur,)

261. — Gardez-vous d'empêcher les personnes pieuses, et suite. surtout les femmes, de s'adresser à un autre confesseur. Lorsqu'elles le font^ témoignez-en de la joie. Bien plus, obligez-les d'aller quelquefois à d'autres. J'en excepte les âmes très scrupuleuses, pour lesquelles il y aurait lieu de craindre de grandes inquiétudes, si elles s'adressaient à un confesseur qui ne connût pas rétat de leur conscience. Ne témoignez jamais à aucune personne le désir de la diriger. Ne dites jamais de mal des autres confesseurs ; au contraire, excusez prudemment les erreurs

dans lesquelles ils auraient pu tomber. Ne vous chargez pas de ceux qui veulent quitter leur confesseur sans un pressant motif, nisi adsit urgens causa. C'est la doctrine de saint Philippe de Néri, de saint François de Sales et de saint Charles Borromée. En effet, de là naissent la dissipation d'esprit, les divisions et quelquefois des scandales. Ce n'est pas assez, pour changer son confesseur, que le pénitent sente pour lui une espèce de répugnance et d'aversion, ou qu'il n'ait plus confiance en ses paroles; car tout cela, dit sainte Thérèse, n'est souvent qu'une tentation du démon. De là, cet avis de saint François de Sales : « Il ne faut pas changer de confesseur sans grande raison ; mais il ne faut pas non plus être invariable, lorsqu'il survient des raisons légitimes de changer. » Au reste, le défaut de sainteté, suivant sainte Thérèse, peut être un juste motif de changer de confesseur. Si le confesseur ^ dit la sainte, est sujet à quelque vanité j il faut le changer: étant vain, il rendra vains ses pénitents. Le défaut de science peut encore être une forte raison de le changer; mais il faut qu'on en ait de bonnes preuves. Enfin, sainte Thérèse dit que, dans ses doutes, le pénitent peut bien, quelquefois même qu'il lui est utile, de prendre conseil d'un autre savant directeur.

262. — Évitez aussi toute partialité. Il en est qui s'attachent su^ie. à quelques personnes en particuUer. Pour elles, tout le zèle, le temps et les soins. Il est vrai, certaine personne peut avoir besoin de plus d'assistance qu'une autre ; mais autre chose est l'assistance, autre chose est l'attachement qui fait négliger le

soin des autres. Ainsi, vous ferez bien d'assigner à cette personne plus nécessiteuse un jour et une heure particulière, afin que vos autres pénitents n'en soufTrent pas. N'élevez pas trop la voix en confessant les personnes pieuses, même lorsque vous

284 MANUEL DES CONIi'ES§EU&S.

ne parlez point de péchés, vous pourriez faire craindre aux autres de confesser leurs fautes. N'accordez pas facilement aux jeunes personnes pieuses la permission de se couper les cheveux ni de porter quelque habil de religion. Avant d'en venir là, ayez soin de les affermir pendant longtemps dans la dévotion et dans la vertu. Combien n'en voit-on pas qui, par suite de condescendance inconsidérée des confesseurs, quittent leur costume et se marient, au grand scandale de tout le monde! Ne permettez pas non plus à ces jeunes personnes de se faire apprendre à lire et beaucoup moins à écrire par des hommes : combien de jeunes filles innocentes ont trouvé la perte de leur âme en recevant des leçons de lecture ! Si ce n'est pas là une occasion prochaine de péché, c'en est au moins une très dangereuse. Qu'elles se fassent montrer par une femme ou par un de leurs jeunes frères, et cela encore avec précaution ; autrement ne leur donnez pas Tabsolution. Traitez de même les mères qui permettent cela. Enfin, ne permettez pas aux jeunes personnes (!e courir au hasard par les églises ni d'y rester trop longtemps au risque de faire fâcherleursparents. Au contraire, exhortez- les k leur obéir en tout, et à faire de bon cœur tout ce qui se prè~ sente dans la maison.Comment et combien devez-vous fuir la familiarité avec vos pénitents, je vous l'ai dit aux n** 1 56 et suivants. Venons maintenant à la direction des personnes pieuses. Motifs et moyens 263. — Ccs parolcs quc le Seigneur dit à Jérémie : Ecce con- ^dc^cs conduir^ stituitc supcT gcntcs, utevcllûs et dissipes^ etœdtfices et planées, il les adresse à tous les confesseurs; car ils doivent non seulement arracher les vices de l'ftmede leurs pénitents, mais encore planter les vertus. Il est donc utile d'indiquer ici, pour les nouveaux confesseurs, les moyens de conduire les âmes pieuses à la perfection. On ne doit pas, comme nous avons dit plus haut, éloigner les pécheurs ; mais c'est une œuvre infiniment agréable à Dieu que d'orner ses épous(!S, c'est-à-dire de cultiver les âmes afin qu'elles soient entièrement à lui. Une âme parfaite lui platt beaucoup plus que mille imparfaites. Ainsi, quand vous voyez une âme qui vit exempte de péchés mortels, vous ne devez rien négliger pour l'introduire dans la voie de la perfection et de l'amour divin. Représentez-lui les raisons sans nombre que nous avons d'aimer Dieu qui est d'ailleurs infiniment aimable, et la reconnaissance que nous devons à Jésus-Christ, qui nous a

aimés jusqu'à mourir pour nous. Faites-lui comprendre tous le danger des âmes qui, appelées de Dieu à une vie plus parfaite, demeurent sourdes à sa voix. Or, la direction du confesseur à regard des &mes pieuses consiste principalement en trois choses : dans la méditation ou la contemplation, dans la mortification, et dans la fréquentation des sacrements. Nous allons examiner chacune en particuUer.

264. — Lorsqu'il rencontre une âme qui abhorre le péché La méditation. mortel, et qui désire de s'avancer dans l'amour de Dieu, le bon confesseur doit premièrement l'engager à faire Toraison mentale, c'est-à-dire à méditer les vérités éternelles et la bonté de

Dieu. Quoique la méditation ne soit pas nécessaire au salut comme la prière, néanmoins il semble qu'elle soit nécessaire aux âmes pour se conserver dans la grâce de Dieu. Le péché est compatible avec les autres exercices de piété ; mais le péché et la méditation sont deux choses qui s'excluent. Ou bien on quittera le péché^ ou bien on quittera la méditation. L'âme qui persévère dans la méditation y disait sainte Thérèse, quels que soient les péchés que le démon lui fasse commettre, arriver a certainement au port du salut. Aussi, de tous les exercices de piété^ n'en est-il aucun dont le démon cherche autant à nous détourner ; car il saitbieUy ajoute la même sainte, qu une âme fidèle à T oraison est une âme perdue pour lui. D'ailleurs, Tamour est le lien qui unit rame à Dieu. Or, la fournaise où s'allume cet amour^ c'est Toraison ou la méditation. In meditatione mea exardescet ignis *.

265. — Vous commencerez donc par initier Tâme à la prati- Manière de u que de l'oraison. Qu'elle en fasse d'abord une demi-heure par '*^'« »*"»• jour : la durée en augmentera avec sa ferveur. Le pénitent vous

dira peut-être qu'il n*a ni le temps ni le lieu convenables ; ne vous arrêtez point à ces difficultés. Dites-lui qu'au moins dans la matinée ou dans l'après-midi, lorsqu'il est plus tranquille, ou même durant le travail, lorsqu'il ne peut faire autrement, il élève son âme à Dieu^ pense aux vérités de la foi, aux fins dernières dont le souvenir, surtout celui de la mort, est plus utile aux commençants, ou enfin à la Passion du Sauveur, dont la méditation convient à tous. Si la personne sait lire, elle fera bien de se servir d'un livre de piété, du moins pour entrer en oraison, comme le pratiquait sainte Thérèse.

1 Psalm. xxviii, 4.

MjUCUSL des CONFS88BUR8. 32

S86 IIANUËL DES GONFBSSBURS.

Dites-lui de choisir les sujets qui lui donnent le plus de dévotion ; de s'arrêter lorsqu'elle éprouve quelque bon sentiment, et de remplacer les réflexions par des actes, des prières ou des résolutions : {''par des actes^ c'est-à-dire des actes d'humilité, de remerciment, de foi, d'espérance, surtout des actes multipliés de contrition et de charité, en s'offrant, en se remettant tout entière à la volonté de Dieu ; elle aura soin de répéter le plus souvent possible l'acte pour lequel elle se sentira le plus d'attrait; 2° par des prières. C'est de la prière que dépend toute notre perfection ; car, dit saint Augustin, le Seigneur n'accorde ordinairement ses grâces, et surtout la grâce de la persévérance, qu'à la prière. Le Sauveur nous Ta dit : Petite et acciptetis. Donc, conclut sainte Thérèse, celui qui ne demande pas n'obtient pas.

Il suit de là que, si nous voulons nous sauver, il faut toujours prier, et surtout demander ces deux grâces, la persévérance et l'amour de Dieu. Or, le temps le plus propre à la prière est certainement celui de la méditation. Celui qui ne fait pas Toraison prie rarement, parce que rarement il s'applique à considérer les grâces dont il a besoin et la nécessité de la prière. C'est pour cela que celui qui ne fait pas Toraison persévère difficilement dans l'amitié deDieu par des resolutions y afin que la méditation ne reste pas stérile, et que l'âme mette à profit les lumières qu'elle reçoit dans l'oraison. On ne doit jamais finir l'oraison^ dit saint François de Sales, sans prendre quelque résolution particulière, comme d'éviter un défaut dans lequel on tombe plus souvent, ou de pratiquer une vertu dans laquelle on se connaît plus faible. Sur tout ceci, vous lirez les n~ 300 et suivants, où je vous donnerai des instructions pour l'oraison mentale.

En demander 266. — Vous cxigercz de ces âmes qu'elles vous rendent compte. compte de leur oraison. Vous leur demanderez comment elles Font faite, ou même si elles l'ont faite. Obligez-les de s'accuser avant toute autre chose d'avoir omis leur oraison, si cela est arrivé ; car, si elles quittent l'oraison, elles sont perdues. L'âme qui abandonne f oraison, dit sainte Thérèse, n'a pas besoin du démon pour se damner* : elle se place de ses propres mains dans r enfer. 0 Dieu ! que de bien pourraient faire lesconfesseures'ils étaient un peu soigneux à cet égard ! Mais quel compte n'ont-ils

pas à rendre à Dieu s'ils ne le font pas, puisqu'ils sont obligés de faire tous leurs efforts pour procurer Tavantage de leurs pénitents! Combien d'âmes ils pourraient mettre dans le chemin de la perfection et préserver des rechutes dans le péché mortel, s'ils avaient cette attention si peu coûteuse de les initier à l'oraison et de leur demander, au moins dans le commencement de leur vie spirituelle, si elles l'ont faite ou non ! Lorsqu'une âme est affermie dans Toraison, il est rare qu'elle perde Dieu. C'est pourquoi vous ne devez pas conseiller l'oraison seulement aux personnes craignant Dieu, mais encore aux pécheurs. Pourquoi retournent-ils à leur vomissement? C'est ordinairement qu'ils ne réfléchissent pas.

267. — Ce soin de demander compte de l'oraison, vous devez consoicrdansiê surtout l'avoir lorsque vos pénitents se trouvent dans la désola- '^"^"*'' lion spirituelle. Le Seigneur a coutume d'attirer l'âme qui vient de se donner à lui, par des lumières spéciales, des larmes et des consolations sensibles. Mais après quelque temps il en ferme la source afin de Télever à une plus grande perfection en la détachant de ces douceurs sensibles dans lesquelles il se glisse facilement qutdque imperfection et quelque retour d'amour-propre. Sans doute les consolations sensibles, et surtout les attraits naturels, sont des dons de Dieu, mais ils ne sont pas Dieu luimême. Ainsi, pour détacher ses épouses de ses dons, et les forcer en quelque sorte à aimer le donateur d'un amour plus pur, il permet qu'elles ne trouvent plus dans l'oraison leurs anciennes jouissances, mais du dégoût, des aridités, des peines, et quelquefois des tentations.

Ayez le plus grand soin de relever le courage de ces âmes affligées, de peur qu'elles ne laissent l'oraison et les communions prescrites. Rappelez-leur ce que disait saint François de Sales, qa^une o?ice d'oraison faite au milieu de la désolation pèse plus deva?it Dieu que ceiit livres faites au milieu des consolations. En effet, celui qui aime Dieu pour les consolations, aime plus les consolations de Dieu que Dieu lui-même; au contraire, celui-là montre qu'il aime véritablement Dieu, qui l'aime et marche à sa suite privé de toute consolation ; voilà pour la méditation. Je crois utile de donner ici aux jeunes confesseurs quelques notions sur l'oraison infuse ou contemplation, sur ses différents degrés, et sur les autres dons surnaturels, avec les règles tra-

cées par les maîtres de la vie spirituelle pour la conduite des âmes que Dieu favorise de pareille grâces.

Aris sur la coq- 268. — Si VOUS reucoutrez une âme qui ait reçu le don de la tcmpiation. contcmplation, vous devez bien connaître la manière de la conduire et de la préserver des illusions; autrement, vous lui ferez beaucoup de mal, et vous en rendrez un grand compte à Dieu, dit saint Jean de la Croix. La contemplation diffère beaucoup de la méditation. Dans la méditation on cherche Dieu par Teffort de la pensée; dans la contemplation on voit, sans fatigue, Dieu déjà trouvé. Dans la méditation, Tâmeagit par sa propre puissance; dans la contemplation, c'est Dieu qui agit tandis que rame est passive, recevant les dons répandus en elle par la grâce sans qu'elle agisse d'aucune manière. En effet, la lumière et Tamour divin dont elle est remplie la rendent amoureusement attentive à contempler la bonté de son Dieu, qui la comble alors de ses précieuses faveurs.

se« «liiTcront* 269. — Il faut cncoro vous souvenir qu'avant d'accorder aux degré*. âmes le don de la contemplation, le Seigneur les introduit d'ordinaire dans l'oraison de recueillement ou A^repos contemplatifs suivant l'expression des maîtres de la vie spirituelle. Ce n'est point encore la contemplation infuse, car l'âme est encore dans l'état actif. Ce recueillemefit (je parle ici du recueillement naturel; je parlerai plus tard du surnaturel, n"^ 274) a lieu lorsque l'esprit n'a pas besoin de sortir, en quelque sorte, dehors, pour considérer un mystère ou une vérité de la foi ; mais que, dégagé des créatures et retiré, pour ainsi dire, au dedans de l'âme, il considère non seulement sans fatigue, mais avec une grande suavité celte vérité ou ce mystère.

Le repos contemplatif est presque la même chose, La seule différence, c'est que dans le recueillement l'âme demeure appliquée à une pensée pieuse en particulier, tandis que dans le repos une connaissance générale de Dieu la fixe et l'attire amoureusement vers Dieu. Quoique ce recueillement ou ce repos contemplatif soit une oraison naturelle, néanmoins, lorsque l'âme l'éprouve, elle doit cesser non seulement la méditation, mais encore les actes de la volonté, d'amour, d'offrande, de résignation, et demeurer amoureusement unie à Dieu dans un repos absolu : voilà ce que disent quelques mystiques. Il m'est impossible de partager leur avis.

Je ne oie pas que l'âme doive cesser de méditer lorsqu'elle est suffisamment recueillie, puisqu'elle a trouvé sans effort ce qu'elle recherchait ; d'autant que la méditation ordinaire, comme le dit très bien le père Seigneri ^, produit bien la contemplation qu'on appelle acquise^ et qui d'une seule vue connaît les vérités dont la connaissance était auparavant le fruit de la réflexion et du travail ; mais pourquoi dans cet état l'âme devrait-elle s'abstenir des actes bons de la volonté ? Au contraire, quel moment plus favorable pour les produire que ce recueillement? Il est vrai que saint François de Sales conseille à sainte Chantai de ne produire aucun nouvel acte lorsque dans l'oraison elle se trouvera unie à Dieu. Pourquoi? Parce que la sainte jouissait déjà de la contemplation passive. Mais quand rame est encore dans l'état actif, comment les actes bons de la volonté pourraient-ils empêcher les opérations de la grâce?

Le même saint indiquait aux âmes pieuses dont il avait la directionun certain nombre d'aspirationsà faire pendantcetempslà. Si l'âme est dans l'état de contemplation passive, alors, bien qu'elle n'acquière aucun mérite, puisqu'elle n'agit pas, néanmoins elle reçoit une grande vigueur pour agir ensuite avec plus de perfection ; au contraire, dans l'état actif, pour mériter, elle doit agir, en produisant des actes de sa volonté. « Ainsi, conclut très bien le Père Seigneri, lorsque Dieu parle et agit, l'âme doit se taire et suspendre ses opérations : tout ce qu'elle doit faire, c'est de donner au commencement une attention pleine d'amour aux opérations divines. Si Dieu ne parle pas, l'âme doit, pour s'unir à lui, recourir, suivant le besoin, à la méditation, aux affections, aux prières, aux résolutions. Mais ces actes, et cela s'entend, doivent se faire sans effort, l'âme choisissant de préférence ceux pour lesquels elle aura plus d'attrait. »

270. — Souvenez-vous qu'avant de faire entrer l'âme dans la ^.^i* "** contemplation. Dieu a coutume de l'éprouver par V aridité surnaturelle^ afin de la purifier de ses imperfections, qui sont des obstacles à la contemplation. Or, on distingue l'aridité sensible et l'aridité substantielle. Nous parlerons de cette dernière au numéro suivant. L'aiidité sensible^ lorsqu'elle est naturelle,

^ Accord entre le travail et le repos, part. I, c. i, n. 1.

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est accompagnée d'ennui pour les choses de Dieu, de ténèbres moins épaisses et moins durables. Lorsqu'elle est surnaturelle, elle jette Tàme dans une obscurité très profonde, plus durable et toujours croissante. Néanmoins, dans cet état, Tâmese sent, d'une part, plus détachée des créatures et plus occupée de Dieu, qu'elle désire avec ardeur et constance d'aimer parfaitement; mais, d'une autre part, elle se voit dans une sorte d'impuissance de réaliser son désir à cause de ses imperfections, qui lui paraissent attirer la haine de Dieu. Malgré tout cela, elle ne laisse pas de s'exercer courageusement à la pratique de la vertu. Cette sensible aridité est un trait de la grâce; c'est une lumière surnaturelle, mais une lumière accompagnée de peines et de ténèbres.

Voulant se communiquer immédiatement, et rencontrant les sens et les facultés de l'âme peu propres à la recevoir à cause des affections sensibles et en quelque sorte matérielles, cette lumière occasionne à l'âme ces ténèbres bien pénibles, il est vrai^ mais très utiles. Grâce à elles, l'âme se détache de tous les plaisirs sensibles, corporels ou spirituels. Elle acquiert de plus une grande connaissance de sa misère, de son impuissance à I ien faire de bien ainsi qu'un grand resjtect pour Dieu, qu'elle se représente majestueux et terrible. Encouragez l'âme que vous trouverez en cet état, et dites-lui d'espérer de grandes choses de Dieu, qui la traite de la sorte. Dites-lui de ne pas se tourmenter à méditer, mais de s'humilier, de s'offrir à Dieu, et de s'abandonner avec une entière résignation aux dispositions toujours bienveillantes de sa tout aimable volonté. ' 271 . — Après avoir purifié l'âme de toute affection sensible, le Seigneur a coutume de lui communiquer le don de la contemplation, de recueillement surnaturel, de repos et d'union. Nous en parlerons plus bas. Mais avant l'union et après le recueillement et le repos, il l'éprouve d'ordinaire par l'aiidité spirituelle^ appelée pour cela aridité substantielle. Dieu veut par là que l'âme s'anéantisse en elle-même. L'aridité du sentiment est une soustraction de la dévotion sensible: l'aridité de l'esprit est une lumière céleste par laquelle Dieu fait connaître à l'âme son néant. C'est alors que l'âme se trouve dans la plus cruelle agonie. D'un côté, elle se sent plus résolue que jamais de se vaincre en tout et de servir Dieu; et, d'un autre côté, connais-

Manuel des confesseurs. 29I

sant mieux ses imperfections, il lui semble que Dieu la rejette et rabandonne à cause de ses ingratitudes.

Les exercices de piété, les oraisons, les communions, les mortifications ne servent qu'à Taffliger davantage, parce que, les faisant avec le plus grand dégoût et la plus grande peine, elle croit qu'ils la rendent tous plus coupable et plus odieuse à Dieu. Quelquefois même il semble à ces pauvres âmes qu'elles ont de la haine pour Dieu, que Dieu les a déjà réprouvées, et qu'il commence dès cette vie à leur faire éprouver les peines de l'enfer, en les abandonnant. D'autres fois le Seigneur permet que cette désolation soit accompagnée de mille autres tentations et mouvements d'impureté, de colère, de blasphème, d'incrédulité et surtout de désespoir. Dans cette étrange confusion et dans cette obscurité profonde, ne pouvant bien distinguer la résistance de la volonté, elles craignent d'avoir consenti, et se croient en conséquence bien plus abandonnées de Dieu. Cependant cette résistance a eu lieu, mais les ténèbres qui les envel«)ppent les empêchent de la connatire, dumoins avec certitude.

272. — Si vous rencontrez une âme de ce caractère, qui, mar- conduite du couchant dans le chemin de la perfection, se croie abandonnée de ^*'^'®"'*' Dieu, ne vous laissez pas effrayera la vue de cette confusion, ni an récitde ses sentiments de crainte et de désespoir. Gardez-vous lie paraître timide ou embarrassé. Au contraire, exhortez-la fortement à ne rien craindre, et à mettre plus que jamais sa confiance en Dieu, en lui disant ce que le Sauveur lui-même dit un jour à sainte Thérèse : Personne ne perd Dieu sans savoir qu'il le perd. Dites-lui que toutes ses tentations de blasphème, d'incrédulité, d'impureté et de désespoir, ne sont pas des consentements, mais des peines qui, supportéesavec résignation, rendent plus intime son union avec Dieu. Dites-lui que Dieu ne saurait liaîr une âme qui l'aime et qui a bonne volonté ; que c'est ainsi qu'il traite les âmes les plus chères à son cœur. C'est par les aridités et les tentations, dit sainte Thérèse, que le Seigneur éprouve ses amis. Quand la sécheresse durerait toute lavie, Pâme ne doit pas abandonner t oraison; le temps viendra où tout sera payé.

Excellente instruction pour une âme désolée. Exhortez-la donc à espérer fermement de grandes choses, puisque Dieu la conduit par la voie la plus sûre, la voie de la croix. En attendant.

dites-lui : i"" qu'elle s'humilie et se reconnaisse digne d'un pareil traitement à cause de ses infidélités passées ; 2"" qu'elle se résigne entièrement à la volonté de Dieu, s'offrant à souffrir ses peines et même de plus grandes, selon qu'il lui plaira ; S"" qu'elle s'abandonne, comme si elle était morte, entre les bras de la divine bonté, et à la protection de Marie, que l'Église appelle la Mère de la miséricorde et la consolatrice des afQigés. DiflTéreatet sor- 273. — L'aridité seusiblc dure jusqu'à ce que les sens soient '^'puSirn?" purifiés et que l'âme soit propre à la contemplation. L'aridiléde l'esprit dure jusqu'à ce que l'âme soit propre à l'union divine. Remarquez qu'après l'union le Seigneur permet quelquefois le retour de cette aridité, afin, dit sainte Thérèse, que.i'àaie ne senéglige pas, et sente de temps en temps son néant. Lors donc que les affections sont purifiées, et que l'aridité sensible est finie, le Seigneur admet l'âme à la contemplation.

La contemplation est affirmative ou négative. Elle est affirmative lorsque, par le moyen de la lumière divine et sans effort de sa part, Tâme voit quelque vérité créée, comme le malheur de l'enfer ou le bonheur du paradis, etc., ou quelque vérité incréée, comme la bonté de Dieu, sa miséricorde, son amour, sa puissance. Elle est négative, lorsque l'âme connaît les perfections divines, non pas en particulier, mais en général, et qae cette connaissance confuse lui donne une brute idée de la grandeur de Dieu. Cette sorte de contemplation lui fait aussi connaître confusément quelque vérité créée, telle, par exemple, que les horribles tourments de l'enfer, etc. Parlons maintenant des premiers degrés de la contemplation, savoir : le recueillement et le repos; nous parlerons plus tard de l'union. Premier degré 274. — Lc premier degré de la contemplation, c'est lere- **piati~nTîr cueillemetii surnaturel. Nous avons parlé du recueillement narecuciiiemcnt (urel au u* 269 ; il a lieu lorsque l'âme recueille ses facultés pour ■""** considérer Dieu au dedans d'elle-même. Il faut remarquer qu'on l'appelle naturel, non parce que l'âme peut l'opérer par ses propres forces : toute action vertueuse, pour mériter la vie éternelle, a besoin de la grâce, c'est pourquoi, à parler en général, elle est surnaturelle ; mais on lui donne ce nom, parce queFâme est alors dans son état actif, et qu'elle agit avec le secours des grâces ordinaires. Le recueillement surnaturel est celui que Dieu lui-même opère, au moyen d'une grâce extraordinaire qui

met l'âme dans Tétat passif. Ainsi, le recueillement surnaturel ou infus a lieu lorsque les puissances de Tàme se recueillent non par Teffort de Tbomme, mais par la lumière que Dieu répand, et qui allume dans Tâme un grand et sensible amour. En cet état, rame ne doit rien faire pour interrompre cet entretien tranquille inspiré par la douce vérité ; elle ne doit pas non plus se fatiguer pour réfléchir à des choses particulières, telles que son indignité ou les résolutions qu'elle peut faire. Elle ne doit pas même chercher à savoir c& que c'est que ce recueillement ; son grand devoir est de se laisser conduire soit à considérer les vérités, soit à produire les actes pour lesquels Dieu lui donne plus d'attrait.

275. — Le second degré, c'est le repos. Dans le recueillement, sccood degré, la force de Tamour est communiquée immédiatement aux sens ^^^' extéiieurs, que Dieu lui-même oblige à se recueillir au dedans de l'âme. Dans le repos, l'amour est communiqué immédiatement à Tesprit au fond de Tâme : l'amour est plus ardent et il se fait sentir aux sens eux-mêmes : cependant cela n'arrive pas toujours. Quelquefois l'âme jouit de l'oraison de repos sans aucune douceur sensible. Sainte Thérèse dit que dans cette oraison toutes les puissances de l'âme ne sont pas suspendues ^ ; que la volonté est Uée, parce qu'alors elle ne peut aimer que Dieu qui Tatlire à lui ; mais que l'intellect, la mémoire ou l'imagination deaieurent libres, et s'en vont errant çà et là. C'est pour cela, dit la sainte, que l'âme ne doit pas s'en inquiéter, mais se moquer de ses pensées, les tenir pour folles, et demeurer en repos : puisque la volonté est maîtresse, elle saura bien les rapeler sans que vous vous en mettiez en peine ^. En effet, si l'âme veut s'appliquer à recueillir ses pensés, elle ne fera rien et perdra son repos. Dans cet état, bien moins encore, que dans le recueillement, l'âme ne doit s'efforcer de former des résolutions ou d'autres actes de son choix ; elle doit se contenter de faire ceux auxquels elle se sent doucement attirée par Dieu lui-même.

276. — Parlons maintenant de l'oraison de pure contempla- oraison de pure tien, c'est-à-dire de la contemplation négative indiquée plus ~»**"*p***'<^''haut, et qui est plus parfaite que l'affirmative. Cette contempla-

1 In Yita, c. xiv. ^ * Chemin de ia perfection, p. 200.

294 MANUEL DES GONFESSEUBS.

tion négative s'appelle la claire obscurité, parce que Tabondance de la lumière obscurcit rentendement. Comme celui qui, regardant le soleil, est ébloui par sa splendeur^ ne voit rien, mais comprend que le soleil est un grand foyer de lumière ; ainsi, dans cette obscurité, Dieu communique à Tftme une abondante lumière qui ne lui donne Tintelligence d'aucune vérité particulière, mais une notion générale et confuse de Tinfinie bonté ; en sorte que Tâme se forme de Dieu une idée confuse, il est vrai, mais très parfaite. Lorsque l'âme connaît imparfaitement quelqu'une des perfections de Dieu, elle a bien une idée de sa bonté ; mais plus grande est cette idée, lorsqu'elle connaît que la perfection est incompréhensible.

Dans ses admirables lettres, le cardinal Petrucci dit que cette oraison d'obscurité s'appelle ainsi, parce qu'en cette vie l'àme est incapable de connaître clairement la Divinité ; en sorte que, même dans cet élat, elle la connaît sans la connaître; seulement, elle la connaît mieux que par tout autre moyen. Elle ne la connaît pas, parce que, Dieu n'étant pas une chose qui puisse revêtir une image ou une figure, l'entendement ne saurait s'en former une idée parfaite ; ainsi, il ne comprend autre chose sinon qu'il nepeut le comprendre. C'est pour cela que saint Denis TAréopagite appelle cette intelligence : la connaissance sublime de Dieu par ignorofice. Dans cette oraison d'obscurité, toutes les puissances intérieures de l'âme sont suspendues, souvent même les sens extérieurs ; de sorte que l'âme entre quelquefois dans Vivresse spirituelle, qui se manifeste par les actes d'un amour en délire, tels que des chants, des cris, des larmes abondantes, des sauts et autres choses semblables, comme il arriva à sainte Madeleine de Pazzi.

Oraison d'union. 277. — Après luî avolr fait parcourir ces divers degrés, le Seigneur conduit l'âme à l'union. L'unique but de l'âme doit être de s'unir à Dieu. Mais, pour se sauver, il n'est pas nécessaire, qu'elle parvienne à l'union passive, l'union active suffit. Dieu ne conduit pas toutes les âmes par des voies surnaturelles, dit sainte Thérèse; il en est même peu qu'il dirige de la sorte. Dans le ciel nous en verrons beaucoup qui, sans avoir eu ces grâces extraordinaires, seront plus glorieuses que celles qui les auront reçues. L'union active est la parfaite conformité à la volonté de Dieu : c'est en cela, sans aucun doute^ que consiste toute la perfection

de l'amour divin. Laperfectioiiy dit sainte Thérèse *, ne consiste pas dans F extase : mais la véritable union de l'âme avec Dieu, c^est funion de sa volonté avec la loi divine.

Cette union est nécessaire^ mais non pasTunion passive. Les âmes qui ne jouissent que de l'union active y dit ailleurs la même sainte, /^«/ven/ avoir beaucoup plus de mérite ^ car elle est le fruit de leurs efforts ; le Seigneur les traite comme des âmes fortes ,àqui il réserve^ pour le leur donner tout à la fois ^ ce dont il les prive id'bas '. Le cardinal Petrucci ajoute que, dans la contemplation infuse, l'àme peut très bien parvenir, avec le secours de la grâce ordinaire, à détruire sa propre volonté, et à la transformer en Dieu, en ne voulant plus que ce que Dieu veut. Les passions dont elle éprouve les mouvements ne Tempèchent pas de se transformer en Dieu. Or, en cela consistant toute la sainteté, rame ne doit désirer et rechercher autre chose, sinon que Dieu la conduise et fasse en elle suivant sa volonté.

La grande maîtresse de Toraison, sainte Thérèse, dit que dans Tunion passive Tâme ne voit, ni ne sent, ni n'aperçoit son état^ parce que l'abondance de la lumière et de l'amour forme cette bienheureuse obscurité dans laquelle se trouvent suspendues toutes les puissances de l'âme. La mémoire ne se souvient que de Dieu ; la volonté est tellement unie à Dieu, qu'elle ne peut aimer d'autre objet, et l'entendement est rempli de tant de lumière, qu'il ne peut penser à autre cliose, pas même à la grâce dont il jouit ; de sorte qu'il conçoit, mais sans comprendre. En un mot, l'âme, dans cet état, possède une connaissance claire et expérimentale de Dieu présent, qui unit intimement cette âme à lui-même.

Cette union, continue la sainte, ne dure guère tout auplus une demi'heure^. Dans les autres contemplations dont nous avons parlé. Dieu se fait connaître comme voisin ; mais ici, c'est comme présent, et Tâme a le délicieux sentiment de son union avec lui. C'est pourquoi, dit la sainte, dans les autres contemplations l'âme peut douter si c'est Dieu, mais ici elle ne le peut pas. Néanmoins, le confesseur doit Taveritr qu'elle n'est pas pour cela impeccable ; qu'ainsi, plus elle est favorisée, plus elle doit être

1 Pensées $urCamovr de Dieu, peiis. 111« — * Avis pour VoraitoUy 22. s Vie, c. XVIII.

mon.

humble et détachée, aimer la croix, être pleine de conformité aux dispositions de la Providence, craignant à juste titre que ses infidélités ne soient désormais punies avec plus de sévérité à cause de son ingratitude. La sainte dit qu'elle en a connu plusieurs qui étaient arrivés à cet état d'union, et qui étaient ensuite misérablement tombés dans la disgrâce de Dieu. Trois lortes do- 278. — Il y a trois sortes d'union : Tunion simple^ l'union de fiançailles etVunion consommée y dLpfe\éemariage$pirùuel. L'union simple est celle dont nous avons parlé jusqu'ici. Expliquons maintenant l'union de fiançailles. Le Seigneur fait ordinairement précéder cette union de Taridité substantielle, qui sert de purification à l'esprit ; nous en avons parlé au n"" 170. Dans celte sorte d'union on distingue trois degrés, VexiasCf le ravissement et V essor ouïe vol de l'esprit . Dans l'union simple les puissances de l'âme sont suspendues, mais non les sens corporels, quoiqu'ils soient presquehors d'étal d'agir. DausVextase on perd aussi Tusage des sens, en sorte qu'on ne voit plus, qu'on n'entend plus, qu'on est même insensible aux coups et aux agitations. Le ravissement est une impression plus forte de la grâce par laquelle le Seigneur n'élève pas seulement l'âme jusqu'à l'union, mais encore la ravit par un mouvement subit et violent, de sorte que le corps lui-même se trouve quelquefois soulevé de terre et rendu léger comme une plume.

Le vol de f esprit a lieu lorsque l'âme se sent comme transportée hors du corps, et soulevée au-dessus d'elle-même avec beaucoup de force, ce qui, dans le principe, lui cause une grande frayeur. Ainsi, dans le vol de l'esprit se trouve l'extase, puisqu'il y a perte des sens, de même que le ravissement, c'est-à-dire le mouvement violent. Une personne favorisée de pareilles grâces me dit que dans le vol spirituel il lui semblait que son âme était arrachée du corps, et emportée avec tant de violence, qu'elle croyait faire un voyage d'un million de lieues en un moment, et cela avec une grande frayeur, car elle ne savait où elle devait s'arrêter, mais que, s'arrêtanttoutàcoup, elle était environnée de lumières qui lui faisaient pénétrer quelque secret divin. On demande si, dans cette union, les puissances étant suspendues et l'entendement ébloui par la lumière, au point de ne pouvoir réfléchir à ce qu'il voit, comment l'âme peut considérer et raconter ce divin secret ? Les auteurs répondent que, lorsque

Manuel des confesseurs. 2d7

Dieu veut faire entendre un secret à l'âme ou lui donner quelque vision, il affaiblit un peu sa lumière, de sorte que Tâme conserve le pouvoir de connaître et de réfléchir à ce que Dieu veut lui faire entendre.

279. — L'union consommée est la plus parfaite ; c'est la plus union coasumintime que le Seigneur puisse accorder ici- bas à une âme voya- "*®' geuse : on l'appelle mariage spirituel. L*âme y est transformée

en Dieu, et de\ient une même chose avec lui, comme un vase d'eau placé dans la mer devient une même chose avec l'eau de la mer. Dans les autres unions, les puissances sont suspendues. Il n'en est pas de même ici, parce que les puissances, purîGées de ce qu'elles ont de sensible et de grossier, sont propres à l'union divine. Ainsi, la volonté aime son Dieu avec un suprême bonheur, et l'entendement connaît et réfléchit à cette union intime. C'est comme si quelqu'un regardait le soleil sans en être ébloui et en connaissait toute la splendeur. Il faut remarquer que cette union n'est point passagère comme les autres. Elle est permanente ; en sorte que l'âme jouit habituellement dans la plus grande paix de la présence de Dieu, avec qui elle est unie. Les passions ne la troublent plus; elle les voit qui se montrent, mais sans l'affliger ; comme un homme placé au-dessus des nuages qui verrait les tempêtes se former . dans les régions inférieures, mais qui ne les ressentirait pas.

280. — Il est utile de parler ici des visions, des coUoques et vi«on. des révélations, afin de discerner les vraies des fausses. Parmi

les visions, les unes sont externes, les autres imaginaires, ou enfin intellectuelles. Les visions externes sont celles qui se voient avec les yeux ; les imaginaires^ celles qui se passent dans l'imagination ; les intellectuelles ne se voient ni avec les yeux ni avec l'imagination, mais par l'entendement, au moyen de la lumière divine, qui en fournit les objets. Cette sorte de vision, dit sainte Thérèse, est toute spirituelle ; les sens extérieurs n'y ont aucune part, non plus que les sens intérieurs, tels que l'imagination. Il faut remarquer qu'avec les yeux ou l'imagination l'âme ne peut voir les objets que sous une apparence corporelle, ces objets fussent-ils des substances spirituelles. Au contraire, par l'entendement, les choses même matérielles se voient comme si elles étaient spirituelles, ou, pour mieux dire, elles se con-

naissent et ne se voient pas; elles se connaissent même plus parfaitement que si on les voyait des yeux du corps. Traies et fausses 281 . — Il faul savoir que ces visions peuvent être l'œuvre de Dieu ou l'œuvre du démon. Il en est de même des intellectuelles, à ce qu'il parait d'après saint Jean de la Croix ^ contre l'opinion du cardinal Petrucci. Cependant les corporelles sont plus sujettes à l'illusion ; le plus souvent, dans les femmes surtout, elles sont le produit de Timagination. Les signes pour distinguer les vraies des fausses sont : l"" si elles viennent subitement et sans que l'âme y pense; S"" si elles commencent par causer de la confusion et de la frayeur, et finissent par mettre rame en paix; 3"" si elles sont rares; car celles qui reviennent fréquemment sont très suspectes; 4"* si elles durent peu ; parce que, dit sainte Thérèse, lorsque Tâme regarde pendant longtemps l'objet qui lui est représenté, c'est un signe que la vision est plutôt l'effet de l'imagination : le plus souvent, la vision divine pase comme un éclair, mais elle reste fortement imprimée dans l'âme ; S"" la vision vraie laisse à l'âme une paix profonde et une vive connaissance de sa propre misère avec un grand désir de la perfection ; bien différente des visions diaboliques, qui ne produisent que des impressions passagères et laissent dans l'âme de la sécheresse^ de l'inquiétude, des mouvements de propre estime et un goût sensible pour ces sortes de grâces. Néanmoins, tous ces signes, dit sainte Thérèse, ne donnent pas une entière sécurité. Souvent le démon sait feindre un repos, des pensées d*humilité, des désirs de perfection, dont il n'est pas facile de reconnaître l'auteur : il fait tout cela pour surprendre la confiance et conduire Tâme dans quelque piège. C'est pourquoi le directeur, régulièrement parlant, doit bien se garder de défendre à l'âme de lui faire part de ces sortes de visions. Il doit, au contraire, lui commander de lui dire ce qu'elle voit, que cela soit vrai ou faux : c'est l'avis de sainte Thérèse. D'un autre côté, il ne doit pas se montrer curieux de savoir ces sortes de choses, ni les demander en détail, ni prévenir la réponse, en disant : La cho^c se passe peui-étre avisi? vous avez vu telle chose? En effet, vous exposez la personne à répondre affirmativement, par malice ou par simplicité.

I Degré, liv. II, c. xxiv.

S'il voit évidemment que ces visions ne sont que l'effet de l'imagination ou l'œuvre de l'ennemi, par exemple, lorsqu'elles affaiblissent dans l'àme l'obéissance, l'humilité ou les autres vertus, alors il doit le lui déclarer sans détour. S'il n'en sait rien, il ne doit pas dire qu'elles sont diaboliques ou imaginaires, comme quelques-uns qui se montrent trop incrédules, tandis que d'autres, crédules, les prennent pour vraies. Vous devez dire à votre pénitente de demander à Dieu qu'il la retire d'une voie aussi périlleuse, protestant qu'elle ne veut le connaître ici-bas que par la foi. Du reste, insinuez-lui de retirer de ses visions, vraies ou fausses, un fruit certain, c'est-à-dire d'être plus fidèle à Dieu. De cette sorte, le démon en eût-il été l'auteur, elle n'aura pas été victime de ses illusions.

282. — Quant au colloque^ il peut être successifs formeleisubs- colloques. tantieL Le colloque successifs lieu lorsque l'âme, en méditant une vérité de la foi, s'entend en quelque sorte répondre par son esprit, comme si c'était une autre personne. S'il produit des effets d*un amour ou d'une humilité extraordinaire, il peut être une lumière spéciale de Dieu; mais, quand on n'éprouve que rameur ordinaire, c'est un signe que tout vient du propre entendement. Le colloque formels lieu lorsque l'âme entend certaines paroles distinctes, mais hors d'elle-même. Or, elle peut les entendre avec les oreilles^ avec l'imagination ou avec l'entendement. Le moyen de distinguer si le colloque est divin ou diabolique, c'est de faire attention aux choses qu'il exprime ou commande, et aux ellets qu'il produit. S'il vient de Dieu, et s'il comoiande des actes de patience, de spiritualité ou de propre abjection, il communiquera une grande facilité pour souffrir, pour agir et pour s'humilier.

Le colloque substantiel est la même chose que le formel. Ils ne diffèrent que dans l'effet : le colloque formel instruit ou commande; le substantiel opère subitement ce qu'il exprime : par exemple, s'il dit : Consolez-vous; ne craignez pas; aimezmoi; au même instant rame est consolée, rassurée, enflammée. Ce colloque est plus sûr que l'autre, qui est fort incertain; il est même fort suspect, surtout lorsqu'il commande certaines choses. S'il elles sont contraires à la prudence chrétienne, le confesseur doit absolument les défendre; si elles ne sont pas contraires à cette vertu, il est bon néanmoins d'en suspendre

l'accomplissement jusqu'à ce qu'on ait une plus grande certitude, surtout s'il s'agit de choses extraordinaires.

RéréiatioDs. 283. — Eufin, quant aux révélations de choses cachées ou futures, par exemple, des mystères de la foi, de l'état des consciences, de la prédestination des âmes des morts, de l'élévation à certaines dignités et autres semblables, elles peuvent avoir lieu de trois manières : par visions, par colloques, ou par vue claire de la vérité. Vous devez vous montrer très réservé et difficile à croire ces sortes de révélations, plus encore à y donner suite lorsqu'il s'agit de conseiller quelque chose en conséquence. Par-dessus tout, défendez à la personne d'en parler a qui que ce soit. Procédez en tout cela avec la plus grande prudence, vous aidant même du conseil de plus savants ; parce que ces révélations sont le plus souvent douteuses et suspectes. Moins suspectes sont les vues claires touchant les mystères ou les attributs de Dieu, la malice du péché, le malheur des damnés et autres semblables. Si elles sont conformes à la foi, l'âme ne doit pas les rechercher, dit saint Jean de la Croix; si elles lui sont données, elle doit non les rejeter, mais les recevoir avec humilité.

Ce qu'il faut 284. — Dolt-ou rcjctcr ou admettre toutes ces sortes de grâces '^ccTgrtœi^nl!' ®t de communications surnaturelles ? Il faut distinguer, comme turciiet. dît un savant auteur * avec saint Jean de la Croix et plusieurs autres : toutes ces sortes de grâces qui éloignent de la foi, parce qu'elles consistent en certaines connaissances distinctes, soit visions, colloques, révélations, doivent être absolument rejetées ; celles, au contraire, qui sont conformes à la foi, telles que les connaissances confuses et générales, les attraits divins qui unissent l'âme à Dieu, ne doivent pas être rejetées : on peut même les désirer avec humilité et les rechercher, afin de s'unir plus étroitement à Dieu, et s'affermir dans son amour. Néanmoins cela s'entend des âmes déjà favorisées de pareilles grâces. Pour les autres, la voie la plus sûre est de désirer et de rechercher seulement l'union active, c'est-à-dire l'union de notre volonté avec celle de Dieu.

Si donc il vous vient une âme avec ces communications de contemplation ou d'obscurité, vous ne devez pas lui ordonner de les rejeter, mais bien de les recevoir avec humilité et ac-

1 Fr. Bem. de Castelvetere, Direct, mi/st. L II, p. II, c. i.

tions de grâces. Que vos paroles ne lui donnent jamais une assurance complète, mais l'entretiennent dans une certaine crainte qui, sans lui donner d'inquiétude, la conserve dans l'humilité et le détachement. Pour les connaissances distinctes par voie de visions ou autrement, ainsi que nous l'avons dit plus haut, vous devez lui commander absolument de les rejeter, mais sans acte de mépris, comme de leur cracher en face, de faire des grimaces, ce qui n'est pas permis suivant un grand nombre d'auteurs, et de protester à Dieu qu'elle veut le servir dans la pure foi. Au reste, sainte Thérèse dit^ que, toutes les fois que dans l'oraison rame se sent doucement embrasée d'amour pour Dieu, elle doit tenir la communication pour divine, non pour se croire meilleure que les autres, mais pour s'animer à une plus grande perfection; de cette sorte, le démon, supposé que cela vienne de lui, perdra beaucoup et sera pris dans ses propres filets.

i85. — Concluons : 1"* Vous ordonnerez à l'âme, comme nous conciwioD. Pavons dit plus haut, de vous faire part de toutes les communications qu'elle recevra dans l'oraison, sans toutefois vous montrer curieux de les connaître. Ne dites à personne les grâces surnaturelles accordées à votre pénitente : ce serait une raison pour qu'on allât se recommander à elle, et pour elle un grand danger de tomber dans la vanité ; ou bien, si on découvre en elle le moindre défaut, ce sera pour un grand nombre un sujet de scandale et de moquerie.

2"* Ne témoigner à cette âme privilégiée aucune estime particulière, à plus forte raison gardez-vous d'envoyer vos autres pénitents lui demander des avis, des consolations ondes conseils de direction ; montrez plutôt que vous en faites moins de cas que des autres qui marchent par la voie de la foi. Régulièrement parlant, ces âmes privilégiées doivent être entretenues constamment dans une profonde humilité.

3* Si vous voyez que l'âme se conserve humble et craintive dans ces sortes de communications, vous devez l'aider, et même quelquefois Tassurer qu'elle n'est point dans l'illusion^ si vous trouvez que cela soit utile. Sainte Thérèse dit que l'âme ne fera jamais de grandes choses pour Dieu, si elle ne reconnaît qu'elle a reçu de Dieu de grandes grâces. Or, il n'est pas douteux que le8 faveurs particuUères ne servent beaucoup à enflammer Ta-*

t Vie, c. X.

MARCEL DBS COMFBSSEUBS. 23

mour. Voyez sainte Thérèse ; à peine fut-elle assurée, par saint François de Borgia et par saint Pierre d'Aicantara, que les dons qu'elle recevait venaient de Dieu, qu'elle fit de rapides progrès dans la vertu.

Quand même Tàme tomberait de temps en temps dans quelque faute, toutes les fois que ces fautes ne sont ni pleinement délibérées ni commises avec affection, et sans en tenir compte, ne croyez pas pour cela que toutes les communications soient autant de pièges et d'illusions. Le Seigneur favorise de dons surnaturels, non seulement les âmes parfaites, mais quelquefois aussi les imparfaites, afin de les délivrer de leurs imperfections et de les élever à une vie plus parfaite. Lors donc que vous voyez que ces communications affranchissent Tfime de plus en plus de ses passions, la font avancer dans l'amour divin et le désir de la perfection, c'est signe qu'elles sont de bon aloi.

Au reste, lorsqu'il s'agit de grâces extérieures^ telles que vir sions, colloques, révélations, témoignez que vous n'en faites pas de cas ; c'est le plus sûr, généralement parlant. Rappelez l'avis qu'après sa mort sainte Thérèse donnait du haut du ciel à une de ses religieuses : Que les âmes ne se rassurent pas sur les visions et sur les révélations particulières , et n'y fassent pas consister la perfection. Sans aucun doute, il en est de vraies, mais beaucoup sont fausses et trompeuses. Or y il est difficile de distinguer une vérité parmi de nombreux mensonges. Ainsi, il y a plus de visions fausses que de vraies. Plus on les recherche , plus on les estime, et plus aussi on s'éloigne de la voie établie de Dieu comme la plus sûre, la voie de la foi et de f humilité.

Vous direz donc à cette âme de demander à Dieu la véritable extase, qui est le détachement complet des choses de la terre et d'elle-même ; sans cela elle ne se sauvera certainement pns. Surtout si vous voyez qu'elle n'est pas bien fondée dans la connaissance de sa propre misère, qu'elle veut tenir pour certain que ses communications viennent de Dieu, et qu'elle se trouble en vous entendant dire que vous ne les regardez pas comme telles, c'est mauvais signe. C'est signe, ou qu'elles sont l'œuvre du démon, et l'attachement et l'orgueil qui en sont la suite en fournissent la preuve ; ou que Tâme ne marche pas dans le bon chemin. En effet, elle doit au moins douter quand son confesseur doute. C'est pour cela qu'en pareil cas vous

chercherez à lui inspirer le plus d'humilité elle plus de crainte possible. Si elle ne se rend pas, vous lui ôlerez la communion, vous la traiterez sévèrement, car elle est grandement exposée à être trompée parle démon.

Enfin, si vous jugez à propos d'assurer à Tâme que ces communications viennent de Dieu, exhortez-la néanmoins à se proposer toujours dans ces oraisons, du moins au commencement, quelque point de la vie ou de la Passion de Notre-Seigneur. « Si l'âme abandonne la conduite du bon Jésus, disait sainte Thérèse, elle n'arriverajamais àla parfaite union avec Dieu. Les âmes qui commencent méditent la Passion du Sauveur en raisonnant. Les contemplatives ne raisonnent plus ; mais, ayant sous les yeux quelque mystère, elles admirent la bonté, la miséricorde et l'amour divin : c'est de là que Dieu les élève, quand il veut, à la contemplation de sa divinité même. y>

ARTICLE IV

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