Bo.NVALor, :i5y-2(K
LA VILLK iNEUVE. 447
il est (liflicilo ou impossible d'attribuer une date. Les villes neuves ont surgi brusquement du sol, par l'efTet d'une mesure administrative émanée de l'autorité seigneuriale, dans une période relativement moderne du moyen âge. Les plus anciennes fondations de ce genre remontent au milieu du xi* siècle, mais elles ne sont devenues fréquentes qu'au xii* et au xnr. Le territoire français, au Nord connue au Midi, s'est alors couvert de villes neuves, offrant les types les plus variés d'organisation nmnicipale, et portant les noms les plus divers : Villeneuve, Neuville, Neuvic, Neuvy, Yillefranche, dénominations usitées surtout dans la région du Nord et du Centre; Yillenave, Villefranque, Salvetat ou Sauvetat, Sauveterre, Bastide, dans la région du Hidi.
24G. Origine des villes neuves. Motifs de la fondation. —
Certains savants ont émis, sur l'origine des villes neuves, des théories qui se ressentent de l'étroitesse du point de vue où ils se sont placés. Les uns, considérant surtout les fondations des centres nouveaux dans la France du nord et particulièrement dans le domaine royal, au x\i^ siècle, y ont vu le résultat de la politique raisonnée des rois capétiens, notamment de Louis VI et de Louis VU. En ce qui touche Louis VI, la thèse est difficile a démontrer; quant à Louis VU, on peut effectivement voir en lui le premier souverain qui ait voulu, par système, multiplier ces communautés fondées de toutes pièces et rechercher, dans les créations de villes neuves, un moyen efficace d'enrichir le domaine en même temps que de nuire à la féodalité. On ne s'expliquerait pas autrement l'affirmation bien connue d'un chroniqueur contemporain assurant que, « par la fondation de certaines villes neuves, Louis le Jeune avait dépouillé nombre d'églises et de nobles de leur propriété en accueillant leurs hommes réfugiés sur ses domaines » . Parmi ces fondations royales il faut citer en première ligne Villeneuve-le-Roi près de Sens, Villeneuve près Compiègne, et Villeneuve d'Étampes près de Montfaucon. Nous savons que Philippe Auguste a suivi l'exemple de Louis le Jeune et qu'il a, lui aussi, fondé des villes neuves auxquelles il accordait généralement une organisation imitée de celle de Lorris en Gàtinais. 11 n'en est pas moins vrai qu'aucun de ces rois n'a pris réellement l'initiative du mouvement de fondation des villes neuves; qu'en ouvrant des asiles et repeuplant par là les parties désertes de leui*s domaines, ils n'ont fait que répandre une institution pratiquée avant eux et sur d'autres points de la France capétieime. Ils ont suivi le mouvement, ils l'ont même activé, parce que la haute féodalité imitait volontiers leurs procédés,mais l'impulsion originelle ne venait pas d'eux. On n'a pas plus le droit d'attribuer à Louis VII l'idée de la création des villes neuves que celle des communes à Louis le Gros.
D'autres érudits ont étudié particulièrement cette catégorie de villes neuves qui furent édifiées en si grand nombre dans le Midi, sous le nom de bdstldes, au xni'' et au xiv' siècle, par les rois de France, par les princes apanages de la famille capétienne qui ont régné sur le Poitou, l'Auvergne et le Languedoc, et par les officiers royaux. Ils ont établi sur ce fait leur
448 LES INSTITUTIONS POPULAIKES.
théorie générale des villes neuves et affirmé que ces fondations, œuvre de centralisation monarchique, étaient destinées, avant tout, à faciliter le fonctionnement de l'administration capétienne dans le Midi, au détriraent des pouvoirs féodaux et des libertés, devenues gênantes, des anciennes municipalités du pays. 11 y a une part de vérité dans cette assertion. Un prince comme Alphonse de Poitiers, le frère de saint Louis, grand bâtisseur de villes neuves en Auvergne et en Languedoc, a certainement employé par système ce moyen de réagir contre la féodalité locale et de faire concurrence aux vieilles républiques consulaires. Mais il est impossible de soutenir, comme on Ta fait, que toute fondation de ville neuve a été une mesure exclusivement antiféodale, puisqu'il est constant que la haute et la petite féodalité ont participé, elles aussi, au mouvement de fondation des villes neuves.
Les savants qui ont fait une étude spéciale de cette institution ont commis la faute de ne pas élargir tout d*abord le champ de leurs recherches, de méconnaître la généralité et Tancienneté du mouvement, dont ils n'ont considéré qu'une manifestation locale, limitée dans l'espace comme dans le temps. En donnant une portée plus large à leurs recherches, ils auraient constaté : 1^ que la période d'édification des villes neuves françaises commence, non pas au xin* siècle, ni au xir, mais au milieu même du xr; â"" que l'initiative de ce mouvement doit être attribuée non à la royauté, non à la féodalité, mais à l'Église. Ce sont les abbayes qui, au nord comme au midi de la France, ont fondé les premières villes neuves. En cherchant à établir partout des prieurés, les moines ont voulu aussi entourer l'édifice claustral d'une population sujette, destinée à subvenir aux besoins matériels du nouvel établissement. Ils ont donc ouvert les premiers asiles, et y ont attiré, par l'appât de privilèges importants et de terrains à mettre en culture, une quantité considérable de nomades, de serfs et de colons. La sécurité relative dont jouissait leur territoire, en vertu de l'immunité ecclésiastique et plus tard des institutions de paix, leur permettait de peupler ainsi leur domaine, d'opérer le défrichement de leurs landes et de leurs bois et d'accroître par là le chiffre de leurs revenus*. La féodalité et les rois n'ont fait que suivre leur exemple. Si plus tard, au xiii*^ siècle, les Capétiens et les princes de leur famille ont vu dans les villes neuves, dont ils ont couvert le nïidi de la Franc<\ un organe de centralisation, un moyen de réaction contre la féodalité locale et les grandes municipalités républicaines, ce ne fut là que le résultat d'un développement ultérieur et tardif de l'institution.
2i7. Mode de iondation des villes neuves. — Pour créer une ville neuve, il arrive fréquemment que le fondateur s'associe un autre
\. lu des faits les plus caraclêrisliciiics qu'on puisse citer, à cet éjrani, est la foiidalioii (le la ville neuve de la Chapelle-Aude, créée de toutes pièces par les moines de l'abbaye de St-Henis établis dans le liourbonnais. Cette fondation eut lieu sous le i*ù^me de Philippe 1", en 1073.
LA VILLK iNKlIYK. 4W
seigneur, avec qui il conclut, sous le nom de pariage, un véritable acte de société pour exploitation de la terre à frais communs. La plupart des pariages sont institués par des seigneurs ecclésiastiques qui s'unissent entre eux ou avec le haut suzerain du pays, surtout quand ce suzerain est le roi. Ces contrats stipulent en général le partage par moitié des revenus, exception faite pour les reveims de caractère purement ecclésiastique, tels que le produit des églises, des dîmes et des offrandes. L'administration de la ville neuve en pariage appartient aux coscigneui's, qui l'exercent en commun, par deux officiers ou par un seul. De plus, quand l'un de ces coseigneurs est le roi, un article spécial est inséré, d'habitude, pour garantir que la ville ainsi partagée restera sous la dépendance de la royauté et interdire au prince et à ses successeurs la liberté de l'aliéner'.
Que les villes neuves proviennent d'un pariage ou soient dues à l'initiative d'un seigneur unique, les usages et les régies qui président à leur création sont à peu près les mêmes d'un bout à l'autre du territoire. La partie matérielle de l'institution n'est pas laissée au hasard, mais exécutée / presque toujours d'après un plan médité à l'avance, et aussi rationnel que le comporte répoc|ue. Le terrain est choisi avec soin; des hommes compétents sont chargés d'y tracer les limites de la future ville, et d'indiquer, avec de justes proportions, les trois portions du sol réservées l'une aux maisons d'habitation (masurœ), l'autre aux jardins et potagers (horti), la troisième aux terres cultivables, réparties par lots d'égale contenance entre les habitants. La plupart de ces villes ou bastides reçoivent la forme d'un quadrilatère assez régulier, où les rues, tracées d'avance, toujours droites et se coupant à angle droit, ont une lai'geur uniforme, réglée souvent par la charte même de fondation. Au centre, à l'interseclion des quatre voies principales, un espace libre est laissé qui forme la place principale, le lieu où se tiendra le marché et où s'élèvera la maison de ville. A l'origine, l'enceinte des villes neuves est formée simplement de palissades, de fossés et de remparts en terre : au xiii* siècle, elle se consolide ; elle est constituée par une muraille en pierre continue, percée généralement de quaire portes et fortifiée.
L'appât dont se sert le fondateur pour peupler ces villes nouvelles et y attirer la population du pays voisin est la charte de privilège accordée à la ville neuve, charte plus ou moins libérale qui fait d'elle tantôt une vraie conunune, tantôt une ville assujettie dotée d'une municipalité et d'une juridiction indépendante, tantôt un centre encore moins favorisé au point (lo vue politique. Mais partout, quelle que soit la constitution de la cité nouvelle, ses habitants sont assurés contre tout impôt arbitraire, partout ils sont exemptés au moins partiellement du service militaire, partout ils
1. Exemple cnrnolérisUque de pariage conclu cntix; un seigneur direct et le roi de France pour la fondation d'une ville neuve, dans Teclet, Lay. du Tr. des Ch., n* 445 ^ Villeneuve d'IIdnouvillc (Oise), créée en 1195 par Philippe Auguste et le chapitre do Sl-Mellon de Pontoisc',.
450 LKS INSTITUTIONS POPUUIRES.
sont soustraits aux droits seigneuriaux les plus vexatoires, partout investis de droits d*usage importants dans les bois et dans les eaux des seigneurs. De là le développement extraordinairement rapide de certaines villes neuves. Au tot^d, on peut dire que cette institution a joué un rôle considérable dans Thistoire de TalTrancbissement de la classe populaire. li*organisation régulière et symétrique de beaucoup de ces centres de population se distingue même par un caractère d*ègalité démocratique qui n'est pas chose commune au moyen âge.