L'administration locale. Les agents domaniaux*. — Le
haut seigneur n'a point à s'occuper administrativement de la partie du territoire baronnial qui comprend les fiefs vassaux : là, il ne fait que recevoir les hommages et percevoir les revenus affectés à la suzeraineté. Le pays d'obédience, celui qui comprend son domaine direct et où il possède l'autorité féodale immédiate, se divise généralement en deux groupes : l'un, composé de terres et de petits fiefs contigus, formant une masse compacte, le noyau principal de la seigneurie (domaine aggloméré) ; l'autre, composé de terres disséminées ou enclavées même dans des seigneuries voisines, parfois fort éloignées du chef-lieu de la baronnie. Au xie siècle, les domaines seigneuriaux sont beaucoup moins agglomérés qu'ils ne le seront à la fin du xmc ; dans l'intervalle s'est produit en effet, pour chacune des grandes baronnies, ce mouvement général de reconstitution territoriale et politique sur lequel nous nous sommes déjà expliqués. Les seigneurs, primitivement peu soucieux de la situation géographique des terres et des fiefs qu'ils acquéraient par voie de conquête, d'achat ou d'héritage, ont fini par comprendre qu'un domaine non aggloméré rendait impraticable le gouvernement et l'unification des pouvoirs. A partir surtout de la fin du xne siècle, ils commencent donc à réunir leurs propriétés dispersées, à échanger les terres lointaines contre les terres rapprochées, à former un ensemble de territoires médiats ou immédiats situé à leur portée, et sur lequel ils puissent facilement exercer, en tout temps, leur action militaire et politique. En même temps qu'ils constituent ainsi leur domaine, ils essayent de modifier, dans un sens favorable à leur pouvoir et au développement de la population sujette, le système d'administration locale, fort rudimentaire, qui existait partout, dans la France féodale, pendant les deux premiers siècles capétiens.
A cette époque, les seigneuries sont administrées, en première ligne, par des officiers, chargés de représenter le seigneur dans les villes et dans les grandes circonscriptions' rurales. Ils portent, suivant les régions,
* Guérard, Prolég. du Cartul. de St-Père de Chartres, lxxj (prévôt). — D'Arbois de Jubaikviixe, Hist. des comtes de Champ., II, 55, 161, 284, 421 suiv. (prévôts). — Rosenzweig, Les prévôts féodës en Bretagne. — Don Morice, I, 969 et 1006 (sénéchaux). — Warnkœnig et Gheldolf, Hist. des instil. de la Fl., II, 159 suiv. (baillis).
— A. Molinier, Étude sur Vadminislr. féod. du Lang., 196-198 (bailes et viguiers).
— Cadier, Les Étals de Béarn, 118-121. — De Charmasse, Introd. au Cartul. de l'église d'Autun, p. xlv, lxvi. — Quanti*, Préface du Cartul. gén. de l'Yonne, I, xix, II, xciii, et Becueil de pièces du xme s. Introd., lxii. — De Valbonnais, Hist. du Davphiné, 105 suiv. — Piiudhosime, Introd. à l'Invent. des arch. départ, de l'Isère, p. 108 (bailliages et sénéchaussées). — De Chergé, Mém. sur l'abbaye de Montiemeuf, dans Mém. de la Soc. des antiqu. de l'Ouest, II, 170 (prévôt de Poitiers); — Arch. hist. de la Gironde, t. XIII (établ. d'un prévôt à Libourne) ; — Bibl. de VÉc. des Ch., XIX, 557-559 (prévôté d'Oléron), etc.
264 LES INSTITUTIONS FÉODALES
des noms variés parmi lesquels dominent celui de prévôt (prœpositus) , pour la France du nord, et de balle (bajulus) pour la France du midi. La division en prévôtés se rencontre particulièrement dans la région de la France proprement dite, de la Champagne, de la Bourgogne1, de l'Anjou, du Poitou, de la Guyenne. En Champagne et en Bourgogne (duché et comté), elle coexiste avec la division en châtellenies, à peu près équivalente. Des officiers du même ordre que les prévôts existent en Normandie sous le nom de vicomtes, en Flandre sous le nom de baillis et de châtelains, et en Bretagne sous le nom de baillis et de sénéchaux; le Dauphiné était divisé à la fois en bailliages et en sénéchaussées. Dans certaines seigneuries méridionales, comme la vicomté de Béarn et le comté de Toulouse, l'administration par des vigulers paraît avoir précédé celle qui se faisait, au xme siècle, par des balles*. Ailleurs viguiers et hailes coexistaient dans une même localité. Rien n'était d'ailleurs plus inégal que la répartition des territoires entre les fonctionnaires de cet ordre : tel d'entre eux avait sous sa juridiction à peu près la valeur d'un de nos départements, tel autre n'avait pas même à administrer le ressort d'un de nos cantons. Les uns étaient urbains, les autres ruraux. Dans les cités très populeuses, le baron peut être représenté par plusieurs prévôts ou plusieurs bailes. Les coseigneuries, très nombreuses au moyen âge, sont administrées par autant de prévôts qu'il y a de seigneurs coparlageants, ou par un seul prévôt chargé des affaires de tous.
Au-dessous de cette première couche de fonctionnaires locaux, et placés au degré inférieur de l'échelle administrative, existent des officiersfermiers, dont beaucoup, au xie siècle surtout, appartenaient encore à la classe servile. Ils représentent l'autorité seigneuriale dans un territoire très restreint, une commune, un village, un hameau, une grande ferme, un simple domaine rural. Ce sont (pour ne citer que les dénominations en usage dans la France du nord) les doyens (decanl), maires (majores), voyers (viarli), sergents (servientes), bedeaux (bedelli), messlers (messarii), fermiers (vllllcl), etc.