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LE POUVOIR ECCLÉSIASTIQUE DU ROI

274. Caractères généraux de l'autorité royale en matière ecclésiastique. — Ce qui a été dit précédemment de la nature du pouvoir traditionnel de la royauté et des circonstances dans lesquelles il fut renouvelé en faveur de la troisième dynastie, suffit à expliquer comment le système politique de la monarchie capétienne repose en grande partie sur l'étroite union du roi et du clergé national. Les évêques et les abbés ne doivent pas être considérés seulement comme des vassaux immédiats de la couronne. Ils ont avec le souverain des attaches bien autrement sérieuses et solides que les liens féodaux. Ce sont les agents, les auxiliaires, les associés du roi dans la grande lutte soutenue, au nom de l'idée de centralisation et d'unité, contre les éléments d'indépendance et d'anarchie qui sont le fond même de la féodalité. Dans l'ordre politique et administratif, les prélats remplissent les assemblées sur lesquelles s'appuie le roi pour légiférer, gouverner, rendre la justice (§ 258) ; ils en sont les membres les plus nombreux, les plus assidus et les plus actifs. C'est chez eux que la dynastie va chercher la plupart de ses conseillers intimes et les directeurs de son gouvernement intérieur comme de sa politique étrangère. Dans l'ordre financier, c'est sur l'Église que tombe principalement, au xne siècle, le poids des impositions générales par lesquelles le roi essaye de remédier à l'insuffisance de ses ressources domaniales (§ 317); ce sont les clercs qui, au xme siècle, fournissent à l'État monarchique, sous forme de décimes, une partie importante des capitaux dont il a besoin. Les Templiers sont ses trésoriers et ses banquiers (§520). Dans l'ordre militaire, les seigneurs ecclésiastiques ont été aussi, surtout pendant les deux premiers siècles capétiens, le principal soutien de la

* Pasquier, Recherches de la France, liv. III, ch. xxxvn. — Dupuy, Traités des droits et libertés de l'Église anglicane (1731). — Durand de Maillane, Les libertés de l'Eglise gallicane (1771). — Dupi.\, Traité de l'autorité ecclésiastique (1707); Traité des excommunications (1715-1719). — àndraul, Traité de l'origine de la régale (1708). — Brussel, Usage des fiefs, I, 292. — Phillips, Bas Regalienrechl im Frankreich (1873). — J. Havet, L'hérésie et le bras séculier au moyen âge jusqu'au xinc siècle (1881). — P. Fournier, Les conflits de juridiction entre l'Église et le pouvoir séculier de 1180 à 1328; Les officialités au moyen âge (1880). — Imbart de la Tour, Les élections épiscopales dans l'Église de France du ixe au xue siècle (1890). — F. Aubert, Le Parlement de Paris. Sa compétence. Ses attribut ions. (1890). P. 110-128. — Luchaire, Instit. monarch., II, 54-116. — Pfister, Éludes sur le règne de Robert le Pieux, p. 150-151, 179-206. — Luchaihe, Louis VI, Introd. (cli. vi et vu). — Williston Walker, Philip Augustus, 98-105. — Falre, Hist. de saint Louis, II, 254-264. — Wallon, Hist. de saint Louis, I, 1-21. — P. Viollet, Examen critique d'un ouvrage de M. Gérin sur la Pragmatique sanction de saint Louis, dans Bibl. de l'Éc. des Ch., t. XXXI, p. 166-175 (sur l'administr. ecclés. do saint Louis;. — Ch.-V. Langlois, Philippe III, p. 227-217. — Boutaric, La Francesous Philippe le Bel, p. 66-82.

famille régnante (§ 331). Les évêchés et les abbayes restés immédiatement sujets de la couronne constituaient, pour les rois, un prolongement de leur domaine propre, un territoire d'obédience, qui, à l'origine, est venu heureusement s'ajouter au patrimoine restreint que possédaient les premiers successeurs de Hugues Capet. Par là, le pouvoir royal a pu échapper à la déplorable situation où l'avait mis le triomphe définitif du régime féodal. Dépouillée de la majeure partie de ses propriétés et de ses droits par les ducs et les comtes indépendants, spectatrice impuissante de la dissolution de l'ancien organisme administratif, dépourvue d'argent et de soldats, la monarchie aurait succombé à cette crise suprême si elle n'avait retrouvé au moins partiellement dans le clergé ce que la féodalité semblait lui avoir enlevé pour toujours. Maîtresse du trône carolingien par la faveur de l'aristocratie religieuse, la dynastie fondée en 987 subsiste véritablement par l'Église, agit avec elle et parviendra peu à peu, grâce à elle, à regagner le terrain perdu.

Cette alliance nécessaire et fondamentale de la royauté et du clergé français a pu être passagèrement compromise par les conflits soulevés entre le pouvoir séculier et le pouvoir ecclésiastique : elle n'a jamais été, au fond, dénoncée ni rompue. Ni la résistance qu'opposèrent Philippe Ier et Louis VI à l'application des principes de la réforme, ni les actes de persécution qui signalèrent la première partie du règne de Philippe Auguste et qui s'expliquent par le caractère emporté de ce prince autant que par ses besoins d'argent ; ni la fermeté avec laquelle saint Louis et ses successeurs sauvegardèrent les droits de la société séculière menacés par les empiétements de la juridiction ecclésiastique, n'ont amené entre la royauté et l'Église un divorce qui eût été fatal aux intérêts des deux parties. L'union subsista, même sous Philippe le Bel; car on peut dire de ce prince ce qui est vrai aussi de Philippe Ier, de Louis VI et de Philippe Auguste : ils ont lutté moins contre leur clergé que contre la papauté; ils n'ont déclaré la guerre qu'au principe de la domination ultramontaine, et aux prélats qui, dans le royaume, s'en étaient faits les défenseurs attitrés. A aucun moment Philippe le Bel lui-même n'a eu de politique antireligieuse, et il n'a suivi que par intermittence ce qu'on peut appeler une politique anticléricale. Aussi peut-on remarquer que, dans leurs conflits les plus violents avec la cour de Rome, les rois ont toujours été soutenus, sinon par l'ensemble, au moins par une fraction importante de l'épiscopat et du monachisme. La continuité du loyalisme monarchique dans le corps des prélats français, sous les Capétiens directs, est un fait significatif qui vaut la peine d'être signalé.

L'union entre la royauté et l'Église nationale, qui, au xie et auxnc siècle, a le caractère d'une alliance contractée entre puissances équivalentes, revêt, au xme siècle, un aspect assez différent. Les conquêtes des rois de cette période eurent pour résultat d'augmenter le pouvoir ecclésiastique du gouvernement capétien dans une proportion considérable. Le nombre des évêchés et des abbayes soumis à leur action ou à celle de leurs fonctionnaires devint, par là même, plus élevé et s'accrut d'une manière con-

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tinue. Presque partout les efforts de la cour de France pour s'assujettir non seulement les évêchés compris dans le domaine des princes apanages, mais ceux-là mêmes qui appartenaient aux représentants de la féodalité indépendante, ont été couronnés de succès1. L'épiscopat encourageait la royauté, se pliant lui-même à une sujétion qu'il préférait à la domination du seigneur local. Il ne résistait avec énergie aux attaques des officiers royaux que dans les diocèses où l'évêque était le seigneur temporel dominants. Les évêchés des fiefs les plus éloignés et les plus irréductibles échappaient avec peine aux atteintes' du pouvoir souverain3. D'autre part, la multiplication des lettres de garde ou de protection faisait pénétrer l'influence de la royauté dans une foule de communautés capitulaires et même dans les évêchés qui n'avaient connu jusque-là que le joug du chef de la province (comte ou duc) ou celui du simple baron. L'immédiatisation des seigneuries d'Église s'accomplissait ainsi parallèlement au mouvement de même nature qui, dans la société féodale, établissait partout le contact entre le roi et les arrière-vassaux. D'autre part, les empiétements que les prévôts royaux du xue siècle se permettaient déjà sur les droits et sur les propriétés ecclésiastiques*, non seulement continuèrent avec les baillis de Philippe Auguste et de saint Louis, mais se multiplièrent et s'aggravèrent démesurément. Comme on peut le voir par les arrêts des Olim, le Parlement ne donnait pas toujours raison aux gens du roi : mais si abbés et évêques gagnaient leur cause d'un côté, l'opiniâtreté des baillis et de leurs subordonnés finissait souvent par l'emporter sur bien d'autres points. Bref, le clergé sentit, comme la féodalité laïque, le poids d'une autorité qui alla toujours croissant jusqu'à la fin du xme siècle pour aboutir au despotisme de Philippe le Bel. Un fait exprime et résume de la façon la plus claire les succès de toute nature remportés par la royauté de cette époque : à partir du règne de saint Louis, la société ecclésiastique est obligée de subir la charge écrasante des décimes, douzièmes et centièmes qui lui sont imposés fréquemment par la cour de France avec l'autorisation de la cour de Rome. L'Église est soumise à l'impôt, d'abord sous prétexte de payer les frais des croisades, puis pour contribuer aux dépenses des entreprises non religieuses patronnées par la papauté, enfin simplement pour subvenir aux besoins du gouvernement. Tel est le dernier terme de l'évolution sous le règne de l'adversaire de Boniface VIII. Le clergé national avait vu, dès la fin du xne siècle, ses libertés confisquées au profit du pape

1. C'est ainsi que les évêques du Mans soutinrent une longue lutte contre le comte d'Anjou et du Maine, Charles Ier, sous prétexte qu'ils ne devaient la fidélité qu'au roi.

2. Il n'y a rien de plus instructif à cet égard que les démêlés de l'évêque d'Albi et de l'évêque de Mende avec la royauté sous les règnes de saint Louis et de ses successeurs. Voir A. Mommer, note 52 de YHist. de Laïuj., t. VII.

3. On voit Philippe le Hardi convoquer les évêques de Bretagne à l'assemblée de Paris. Il est vrai qu'il s'empressa de délivrer au duc des lettres de non-préjudice qui le déclaraient le seul et unique souverain des évêchés de Bretagne. Mais le fait de la convocation n'en était pas moins une atteinte grave portée à l'autorité ducale.

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