CHAPITRE I
L'ABBAYE ET L'ABBÉ
40. Fondation des établissements monastiques. — Au moment où s'ouvrit le xr3 siècle, il y avait longtemps que le sol français s'était couvert de communautés religieuses ; mais un certain nombre de ces établissements avaient disparu, pour ne laisser que le souvenir de leur nom, inscrit dans les documents de l'époque carolingienne. Les uns n'étaient pas nés viables, ou, pour des causes diverses, s'éteignirent obscurément. Les autres, changeant de forme, devinrent des chapitres séculiers, des collégiales, ou même descendirent à l'état de simples églises paroissiales. Au xie siècle, le mouvement extraordinaire d'effervescence religieuse qui se manifesta par la réforme, fit renaître, sur divers points de la France, plusieurs courants de fondations monastiques. Abbayes et prieurés se multiplièrent partout à la fois : les uns provenant de la transformation d'anciens autels ou églises paroissiales que les seigneurs féodaux restituaient au clergé pour en faire des centres de vie religieuse ; les autres, fondés de toutes pièces, par l'initiative d'un pieux évêque ou d'un réformateur à qui sa réputation de sainteté attirait bientôt de riches donations. Il n'y eut pas de si obscur baron qui ne voulût avoir, à proximité de son donjon, un monastère spécialement chargé de prier pour le salut de son âme et de recevoir sa dépouille mortelle, ainsi que celle de ses descendants. La fondation d'une abbaye ou d'un prieuré, placé sous le patronage d'un chef d'ordre en renom, fut considérée par l'opinion comme un des moyens les plus sûrs de se concilier Dieu et ses saints. Cet acte de piété était plus facile à accomplir, pour beaucoup de seigneurs, qu'un pèlerinage à Rome ou à Jérusalem, et les résultats en paraissaient plus durables. Telle fut l'origine d'un grand nombre de monastères parmi ceux qui, à la fin du xme siècle, couvraient, comme d'un réseau aux mailles innombrables, toute l'étendue du territoire national.
Les actes destinés à perpétuer le souvenir de la fondation d'une abbaye abondent dans les cartulaires et dans les archives ecclésiastiques. Ils se présentent le plus souvent sous la forme d'une charte souscrite par le propriétaire de l'église qui doit servir de sanctuaire à la communauté nouvelle, ou par le donateur du terrain sur lequel vont s'édifier les bâti-
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ments du nouveau cloître1. La fondation dïin monastère, si humble que fussent ses commencements, était une solennité publique, intéressant non seulement le chef d'ordre dont les donateurs accroissaient ainsi la domination temporelle, mais les autorités religieuses et civiles, ainsi que le peuple tout entier. On laissait toute latitude au fondateur pour déterminer les conditions dans lesquelles devait être constitué l'établissement nouveau *.
1. L'acte, dont nous donnons ci-dessous l'analyse, peut être pris pour type d'une charte de donation. L'année 1029, une femme nommée Garsinde, son lils Brémond et son frère Almerad, voulant racheter leurs péchés et se ménager la bienveillance céleste, déclarent constituer un monastère sur le territoire de Nîmes, au lieu appelé Sauve, sous le vocable de saint Pierre, prince des Apôtres. La fondation a lieu en présence du comte de Toulouse, de l'évêque de Nîmes, du vicomte de Nîmes et d'un grand nombre de barons du pays. Les fondateurs font donation de la localité de Sauve à l'abbaye de Gcllone, à charge pour l'abbé et sa communauté d'y établir un prieuré. Le nouvel établissement sera donc placé exclusivement sous la dépendance de l'abbaye de Gellone, à laquelle il payera chaque année une redevance de vingt sous en bonne monnaie. Est menacé d'excommunication quiconque voudra contrevenir à ce statut et soustraire ledit prieuré à la domination abbatiale. Si quelqu'un veut consacrer son fils au service de Dieu dans ce même prieuré, il devra l'offrir devant l'autel de St-Sauveur de Gellone et y rédiger la charte d'oblation. C'est en ce même lieu que l'oblat recevra de l'abbé de Gellone la bénédiction professionnelle. Les fondateurs stipulent en outre que l'abbaye de Gellone fournira au prieuré de St-Pierre de Sauve un prieur, un cellerier, un sacristc et un chambrier. Cela fait, ils invitent l'abbé de Gellone et tous ses moines à venir, avec les reliques du monastère, prendre possession de la localité. La solennité a lieu avec le concours d'un grand nombre de fidèles, clercs et laïques, et la procession s'achemine, au son de la trompette, avec croix, bannières, encensoirs, candélabres, vêtements d'église, chapes et livres saints, jusqu'à l'emplacement du futur prieuré. Là, les donateurs en font remise entre les mains de l'abbé, au nom du Seigneur et du salut de leurs âmes. Mais, au même endroit se trouvait déjà une église, desservie par un chapelain. L'abbé et ses moines en mesurent attentivement la largeur, la hauteur et la longueur, « et ne la trouvent guère plus grande qu'une chaumière». Ils se mettent alors à parcourir les dépendances, consistant en quatre manses tenues par autant de paysans. Les fondateurs ajoutent à leur libéralité en faveur du prieuré la dîme du pain, du vin et de la viande consommés dans leur maison. L'abbé de Gellone et ses moines trouvent néanmoins « que le lieu est pauvre » et abandonnent de leur côté une partie des ornements et des objets qu'ils avaient apportés avec eux, dont cinq aubes, deux chapes, dix-sept livres, deux bannières, une croix, trois chasubles, des étoles, des manipules, un encensoir. Alors les donateurs prient l'abbé d'établir en ce lieu le prieur et les moines qui seront chargés à perpétuité d'y servir Dieu. L'abbé nomme en effet un prieur et six moines, dont un sacriste, et un cellerier chargé des fonctions de capiscol. Enfin il accepte l'acte de donation légalement souscrit par les fondateurs et par les témoins. (Hist. de Lang., édit. Privât, V, p. 388 suiv.). — On pourra étudier la fondation des monastères dans les textes relatifs aux abbayes de Lessay en Normandie (Musée des arch. départ., n° 25); de Loc-Maria en Bretagne (Revue des Soc. sav. des départ., VIII, 1878); de Vallauris, en Provence (De Fi.amare, Dali, de la Soc. niçoise des Se. nat. et hist., an. 1878); de Boulbonne, en Languedoc [Bull, de la Soc. archéol. du Midi de la France, t. XI et XII); de la Sauve-Majeure, en Guyenne (HF. XIV, 45) ; de la Charitésur-Loire (HF. XIV, 41-45); de Notre-Dame de Saintes (Grasilier, Cartul. inéd. de Sainlonge, II, introd.); de la Trinité de Vendôme (Compain, Geoffroi de Vendôme, 7 suiv.).
2. En 1019, Gérard, châtelain de Fontvenne, près de Langres, veut édifier un monastère devant son château, en l'honneur du St-Sépulcre et de la Vierge. Il donne le terrain nécessaire pour bâtir le cloître, les officines, le jardin et les granges et demande, pour ce fait, le consentement de l'évêque de Langres, dans le diocèse duquel
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Le monastère une fois construit et pourvu de ses dépendances, la fondation est complétée par une cérémonie essentielle : la dédicace de X église abbatiale. Cette solennité imposante, à laquelle sont conviés, avec l'évêque du lieu, les évêques et les principaux abbés de la région, dure ordinairement plusieurs jours. Les évêques sont chargés de bénir et de consacrer les différents autels de l'église, ainsi que le crucifix 1 .
41. Les donations*. — Il ne reste plus maintenant à la nouvelle abbaye qu'à croître et à prospérer, c'est-à-dire à s'enrichir de toutes les donations qu'accumulera à son profit la piété des fidèles. Ce développement sera plus ou moins rapide, selon la réputation de sainteté des abbés, l'importance des reliques conservées dans l'église abbatiale, et l'habileté des religieux. Énumérer et définir les différentes espèces de donations qui viennent grossir peu à peu le territoire du monastère au point d'en faire quelquefois une principauté temporelle de premier ordre, serait une tâche considérable et qui nous amènerait à excéder le cadre de ce manuel.
L'abbaye reçoit tout et de toutes mains : terres, forêts, cens, droits féodaux, dîmes, églises, chapelles, serfs. Aux donations faites par le roi, le duc et le comte, l'évêque, les châtelains du voisinage et les pèlerins, s'ajoutent celles qui proviennent de tous les religieux qui font profession et de tous les oblats. Ceux qui sont voués dès l'enfance à la vie religieuse, ceux qui l'embrassent à la fin de leur vie ou à l'article de la mort, apportent avec eux au moins une partie de leurs biens héréditaires. A vrai dire, le cartulaire d'une abbaye n'est que l'histoire détaillée des donations
*Voir YIntrod. de R. de Lespinasse au Cartul. de la Charité-sur-Loire (1887), et celle de Chazaud, au Cartul. de la Chapelle- Aude; d'Arbois de Jubainville, Études sur l'état intérieur des abbayes cisterciennes (1858) (livre IV, cliap. i, De la propriété monastique, et cliap. i, Des acquisitions de biens dans l'ordre de Citeaux, au xii° et au xin0 s.)- Cf. l'Index du t. XI des Histor. de Fr. au mot Bonationes.
était situé le château et ses dépendances. La volonté du fondateur est que la nouvelle maison soit placée sous la domination et sous la règle de l'abbaye de St-Pierre de Bèze, et que toutes ses possessions, présentes et futures, relèvent de cette même abbaye. Il stipule, en outre, avec le consentement de l'évêque, que les corps de tous les chevaliers défunts, qu'on portait ordinairement de Fontvenne à Bèze, seront ensevelis, en certains cas, dans le cimetière établi et consacré auprès du nouveau cloître. Tous les habitants qui mourront dans les limites du château et de la chàtellenie recevront également la sépulture au cimetière de Ste-Marie. L'évêque de Langres, Lambert, ayant accepté cette donation et les conditions qui y sont attachées, ordonne de dresser l'acte qui doit en perpétuer le souvenir, et le fait souscrire par ses archidiacres et par un autre évêque, par le donateur lui-même et par un autre seigneur laïque [Chron. Besuense, dans Migne, Patrol. lat., t.GLXII, p. 904).— Si l'on veut se faire une idée des dépenses qu'entraînait la fondation d'une abbaye au xme siècle, il faut lire les Comptes relatifs à la fondation de l'abbaye de Maubuisson (1236-1 '242), dans Bibl de l'Éc des Ch., t. XIX, 555.
1. Voir par exemple le curieux récit consacré par Orderic Vital à la dédicace de l'église abbatiale de St-Évroul, en 1099 (Ord. Vit., éd. Leprévost, IV, 65-66). Cf. le texte intitulé Conventus episcoporum ad dedicacionem Vindocinensis monasterii, relatif à l'église de la Trinité de Vendôme (III'. XI, 506), et le récit de la consécration de l'église de St-Denis dans Suger {Œuvres compl., éd. Lecoy de la Marche, p. 215 suiv.l.
qu'elle reçoit, et d'un développement matériel qui s'accroît encore par les ventes, les achats, les échanges et le placement avantageux des capitaux. Toutes ces donations ne sont pas faites d'ailleurs à titre purement gracieux et, comme on disait alors, in puram elèmosynam. La plupart sont conditionnelles : en donnant un arpent de terre ou une vigne, en restituant une chapelle, le fidèle entend acheter les prières des religieux et par suite le salut de son âme. Il est associé aux bénéfices spirituels de l'établissement. Souvent aussi il donne la terre, à charge de recevoir sur-lechamp, soit une somme payée une fois pour toutes, soit une rente : c'est un placement. Enfin il est des donations qui entraînent après elles des charges ou des servitudes plus ou moins onéreuses1. D'autre part, l'abbaye ne peut pas toujours faire entrer dans son domaine direct les acquisitions qui l'enrichissent. Elle n'en exploite elle-même qu'une partie, et est obligée de donner le reste, en tenure féodale, à des châtelains, qui tendent naturellement à dépouiller les moines de leurs droits. Il est vrai que ces derniers ont l'habitude de stipuler dans le contrat que les terres données en fief devront revenir à l'abbaye, si le tenancier meurt sans héritier direct et légitime. L'abbaye, qui ne meurt jamais, finit tôt ou tard par recouvrer la totalité du domaine inféodé, et le dommage est ainsi réparé. Les moines rencontrent d'ailleurs des obstacles d'une autre nature. Il n'y a pas de cartulaire où l'on ne voie le testament d'un donateur attaqué par ses héritiers. Les fils ou les neveux refusent de reconnaître la validité de la donation et se maintiennent par la force en possession du terrain vainement réclamé par l'abbaye. Celle-ci a recours à l'excommunication ou au bras séculier : mais souvent aussi elle en vient d'elle-même a une transaction. Tantôt l'abbé consent à inféoder aux héritiers la terre litigieuse, tantôt il la garde pour la communauté en leur faisant une rente. En bien des cas, les réclamations n'ont pas d'autre but que d'assurer à ceux qui les font une compensation pécuniaire.
Ce ne sont pas seulement les héritiers, mais leurs descendants, qui, malgré les transactions intervenues, protestent, eux aussi, contre la donation primitive et entrent en révolte contre les moines : d'où nouvelles négociations et nouveaux dédommagements accordés à la famille. En dépit de toutes ces difficultés, le monastère arrive toujours à posséder ce qu'on lui conteste et son domaine ne cesse de s'accroître, au moins pendant une
1. De Lespinassë, p. xui-xiv. Ce savant remarque avec raison « que la donation n'avait souvent aucune forme précise : tantôt partielle et indicative de l'objet, tantôt générale, sans autre désignation d'héritages qu'un nom de paroisse. Les termes étaient vagues et incertains, les choses mal définies, les observations naïves, comme celle de ce Dalmace de Semur qui, dans un élan de générosité, déclare donner, en fin de compte, tout ce à quoi on peut penser ». Il indique judicieusement la différence qui existe entre les donations antérieures au xme siècle et celles qui vinrent après. « Ces dernières sont enregistrées dans des actes rédigés par l'officialité et qui se ressemblent tous. Elles deviennent de simples fondations d'anniversaires, avec mention de la somme donnée, du nombre d'offices et de leur date, de la quantité des messes, des chants et même des ornements. ». Elles sont donc moins intéressantes pour l'historien.
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certaine période. Il est à remarquer, en effet, dans l'histoire de la plupart des abbayes célèbres, que tout leur développement territorial, ou peu s'en faut, s'est accompli dans les quarante ou cinquante années qui ont suivi la fondation. La môme ferveur religieuse qui a donné naissance à l'établissement monastique contribue encore à l'enrichir et les donations abondent, ensuite le mouvement se ralentit, pour cesser bientôt tout à fait. La vogue s'est portée sur un autre centre religieux, et l'abbaye ne vit plus que de ses donations d'autrefois.
42. Les dettes des abbayes*. — Tous les établissements monastiques n'arrivent pas à se maintenir dans un état de prospérité suffisant, et il n'est pas rare de voir de petites, et même parfois de grandes abbayes, s'endetter au point d'en venir à la ruine complète. De tels faits sont produits d'ordinaire par l'insuffisance des donations, la mauvaise gestion des chefs de la maison, et l'abus des emprunts, contractés fréquemment auprès des banques juives. Tantôt l'abbaye est obligée de mettre en gage les vases et les ornements précieux servant au culte, tantôt elle constitue à ses créanciers des rentes viagères du caractère le plus onéreux. Les maisons les plus endettées ont recours à la vente de leurs immeubles. Plusieurs d'entre elles ont disparu pendant le cours du moyen âge, après une véritable faillite. C'est pour prévenir de semblables catastrophes que certaines congrégations, par exemple celle de Cîteaux, défendaient aux établissements obérés d'anticiper sur les revenus à venir, d'acheter des terres et de faire des constructions, d'emprunter à usure, autrement que pour payer des dettes déjà contractées ou dans les cas de nécessité urgente. Elles prescrivaient, d'autre part, aux abbayes riches de venir en aide aux abbayes pauvres. Mais ces sages règlements n'étaient pas toujours observés, et l'on vit plus d'une fois des abbayes chefs d'ordre, elles-mêmes, obligées de recourir aux subsides de l'ordre tout entier 1 .
La nécessité de maintenir l'équilibre dans leur budget, et aussi l'appât d'un gain facile et sûr, entraînaient les établissements monastiques à pratiquer des opérations commerciales que les règlements de réforme prohibaient (surtout chez les Cisterciens), sans pouvoir les empêcher tout à fait. Il est constant qu'un certain nombre de monastères bénéficiaient de la vente de leur vin, faite en gros et en détail2, que les moines fré-
* D'Aiiisois de Jubain ville, Abbayes cisterciennes, 298 suiv. — Lecoy de la Marche, Œuvres complètes de Suger, 158. — Gbe'rard, Cartul. de St-Viclor de Marseille, II, 259 et 585. — HF. XV, 708 (lettres relatives aux dettes de l'abbaye de St-Pourçain, en 1162). — Voir surtout Haigseré, Une opération financière an xme siècle, dans Bulletin du Comité des travaux historiques, an. 1889, p. 214 suiv. L'auteur donne, d'après des documents de 1288-1290. de curieux détails sur la liquidation faite par l'abbaye de St-Bertin, écrasée de dettes énormes. La faillite fut évitée par une émission de rentes à vie et une vente de biens à exploiter viagèrement.
1. Par exemple, Cîteaux, en 1235. (D'Arbois, Abbayes cisterc, 303.)
2. A. de Coïïrson, Cartul. de Redon, Introd., LXVI.— L. Delisle, Calai, des actes de Ph. Auc/., n° 1364. — D'Arbois, Abbayes cisterc, 522-323.
quentaient les foires, même les plus éloignées de leur lieu d'origine, el qu'ils prêtaient sur gage aux ecclésiastiques et aux séculiers *.
43. La fonction abbatiale*. — L'abbé n'est pas simplement le chei des dignitaires et fonctionnaires de l'abbaye et le président du chapitre des moines : c'est en lui surtout que réside la puissance spirituelle et temporelle de l'établissement monastique. On lui doit l'obéissance passive; il a tous les pouvoirs. On l'appelle dominas, ot lui seul, à l'origine, avait le droit d'user d'un sceau. Bien qu'en théorie il ne doive rien faire sans consulter son chapitre, en réalité, il jouit souvent d'une autorité absolue, administre comme il lui plaît les biens de la communauté, parfois même refuse de rendre compte de sa gestion aux délégués des religieux qui sont sous ses ordres. La situation de l'abbé varie, d'ailleurs, avec la condition des abbayes. Le directeur d'un ordre monastique très répandu n'est pas un abbé comme les autres : il s'appelle archi-abbé, comme celui de Cluny, jouit des insignes et des honneurs réservés aux évêques2, commande à tout un monde de monastères et de moines. C'est un chef d'État. De telles situations sont exceptionnelles. Il s'agit seulement ici de déterminer les pouvoirs d'un abbé placé dans les conditions ordinaires.
a. Dans l'ordre spirituel, l'abbé possède la charge des âmes de la communauté : il nomme les dignitaires et fonctionnaires de l'abbaye, confesse ses moines et préside à tous les actes de leur vie religieuse. C'est à lui qu'incombe le soin de faire observer la règle monastique. Cette règle, il doit la posséder par écrit, ainsi que les statuts pontificaux qui la complètent. Son principal devoir est donc de veiller sur ses religieux et de tenir la main à ce qu'il n'y ait point d'infraction aux vœux. Aucun moine ne peut sortir de l'abbaye sans son autorisation formelle. En ce qui touche particulièrement le vœu de pauvreté, il est tenu de s'assurer, le plus sou-
* Ducange, Gloss. lat. au mot Abbas. — Tromassin, I, 1127, 1427 suiv.; II, 97, 207 suiv.; 560, 1080; HT, 829, 835, 1005, 1388; — Hist. littér. de la Fr., III, 377; IV, 450-454; VII, 577. — D'Arbois de Jubainviïxe, Abbayes cisterciennes,^. 156-184, ch. n. Des abbés. — Ciiamarr, Les abbés au moyen âge, dans Revue des Questions hislor., t. XXXYHI, etc. — Les biographies d'abbés les plus instructives, au point de vue de l'histoire générale de la fonction, sont celles de St Bernard, abbé de Clairvaux, de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, et de Geoffroi, abbé de la Trinité de Vendôme (Compain, Étude sur Geoffroi de Vendôme, fasc. 86 de la Bibl. de l'Éc. des hautes études, voir surtout le chap. v : le Pouvoir abbatial). Les deux premières ont donné lieu à un grand nombre d'ouvrages spéciaux dont on trouvera la liste dans le Répertoire des Sources histor. du moyen âge, Bio-Bibliographie, d'U. Chevalier.