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Guérard, Cartul. de St-Victor de Marseille, I

2. HF. XIII, 200. L'abbé de St-Victor de Marseille reçut de Grégoire IX la mitre et l'anneau, en 1258 (Guérard, Cartul. de St-Victor, If, 288). Au xic siècle, un abbé normand reçut du pape la permission de célébrer la messe avec les sandales épiscopales (HF. XI, 18). Les abbés de Redon avaient le droit de revêtir le costume d'évêque (De Courson, Cartul.de Redon, 422). Ceux de St-Père de Chartres avaient reçu l'usage de la mitre, de l'anneau et des autres insignes épiscopaux (Guérard, Prolég. ccxvu), etc. Voir sur ce point, Hist. lift, de la France, VII, 377,

L'ABBAYE ET L'ABBÉ

vent possible, si la règle qui interdit aux moines de rien posséder en propre est bien observée. A cet égard, il a le droit et le devoir de demander aux religieux la clef de leurs coffres et de les visiter. Il possède d'ailleurs le droit de correction spirituelle et corporelle sur ses moines, peut leur infliger la discipline et prononcer contre eux l'emprisonnement. Tout-puissant dans l'intérieur du monastère, c'est lui seul qui, sauf le cas de délégation pour impotence ou maladie, représente au dehors le personnel de l'abbaye, dans les rapports avec les autorités civiles, dans les solennités religieuses, dans les conciles, où il a sa place marquée immédiatement après les évêques.

b. Dans l'ordre temporel, l'abbé est l'administrateur responsable des biens de la communauté. Il est chargé de tenir les comptes de l'établissement, d'en conférer, à des époques fixes, avec les baillis ou officiers chargés de la gestion, et de faire connaître à ses religieux ou du moins à leurs délégués, trois ou quatre fois par an, la situation financière de l'abbaye. Le budget doit être dressé en double exemplaire, l'un gardé par l'abbé, l'autre destiné à la communauté. Dans la maison claustrale, l'abbé est tenu de veiller à ce que les services de la bouche et du vêtement, ceux de l'hôtellerie et de la sacristie, fonctionnent comme il convient. Au dehors, il doit visiter les prieurés et les obédiences, et veiller à ce que la règle y soit observée, tâche difficile, car c'est naturellement dans les succursales éloignées de l'abbaye que l'observance est la moins rigoureuse. Non seulement il ne faut pas que la communauté s'appauvrisse ou s'endette sous son administration, mais, s'il veut laisser une bonne renommée, il est nécessaire, au contraire, qu'il ait liquidé, en tout ou partie, les dettes de l'établissement, construit des bâtiments commodes pour ses moines, accru le trésor de la sacristie, la bibliothèque, et reçu de nombreuses donations1. Aux droits et aux devoirs qui lui incombent comme chef de

1 . La chronique de St-Martial de Limoges résume ainsi l'administration de Pierre de Barri (1100-1174), le type du bon abbé: « C'était un homme d'une grande honnêteté, correcteur rigide des mauvaises mœurs. Pendant le cours de son administration, il a procuré beaucoup de biens à l'abbaye, la dirigeant aussi avantageusement qu'il était possible au milieu des orages et des tempêtes du siècle. C'est lui qui a construit entièrement le cloître de l'infirmerie, et qui a édifié, à droite du cloître, un grand nombre de maisons qu'on voit encore aujourd'hui peintes et ornées d'élégantes fenêtres, entre autres celle par laquelle on passe pour se rendre aux appartements privés. C'est encore lui qui dans la cour, devant la cuisine, a fait ces petites maisons de bois dont on aperçoit les fenêtres. Il a lambrissé aussi la grande infirmerie, et fait établir les colonnes en bois qui la soutiennent : mais, prévenu par la mort, il a dû laisser cette œuvre inachevée. Il a acquis dans les vignobles d'Aixe le terrain nécessaire pour nourrir les gardes chargés de prélever les dîmes, et nous a fait donner l'église de St-Martial d'Excideuil. Il a fait faire beaucoup de livres, tant sacrés que profanes. Grâce à lui, plusieurs de nos prieurés ont été exonérés de leurs dettes, et il a fait beaucoup d'autres liquidations qu'il serait fastidieux de signaler. Vers la fin de sa vie, il lit faire la croix d'argent de l'autel St-Sauveur, qui pèse 22 marcs, sans compter l'or et la façon. C'est encore à lui qu'on doit le calice d'argent et les deux ampoules du même autel, lourds de 7 marcs. Il a laissé au trésor 5 marcs pour faire une croix, et 4 marcs pour la confection de deux textes et de phylactères. Pour la célébration de son anniversaire, il a laissé aussi 15 livres, destinées à acheter la terre ou à constituer la rente qui per-

la communauté monastique, se joignent, pour l'abbé, ceux qui résultent de la place qu'il occupe, comme seigneur haut justicier, dans le monde féodal. Â cet égard, ce que nous avons dit des évêques et des chapitres cathédraux s'applique également aux abbés. Ils sont tenus aux mômes obligations que les membres du haut clergé séculier ont à remplir envers leurs suzerains et, notamment, envers le roi. L'abbé amène ses troupes en personne à l'ost royale, et il exerce le pouvoir militaire dans sa seigneurie

44. L'élection de l'abbé2. — Eu égard à la constitution de l'Église régulière et au rôle qu'elle était appelée à jouer, la première condition de son existence ou, ce qui revient au môme, de son indépendance, était la liberté des élections abbatiales. Tel fut, en effet, le mot d'ordre de tous

met d'y pourvoir; enfin il nous a comblés de beaucoup d'autres bienfaits qu'il serait trop long d'énumérer. Son administration a duré 15 ans et 8 mois, passés dans la vraie confession et dans la pieuse contrition du cœur. Il est mort, le 3 des ides de septembre, en vrai religieux qu'il était. Il a fini sa vie en état de paix et a rendu son âme au ciel, comme je le crois, l'année de l'incarnation 1174. » (Dïïi>lès-Agieh , Chron. de St-Martial, 11-12.) D'autres résumés intéressants d'une carrière d'abbé se trouvent dans le Cartul. de St-Bertin (p. 207, abbé Jean, fin du xie s.; p. 275, abbé Lambert, commencement du xne s.; p. 241, abbé Godescalc, mort en 1177). — Il suffit, pour voir agir le mauvais abbé, d'ouvrir le Journal des visites d'Eude Rigaitd : on s'y convaincra qu'au milieu du xuie siècle beaucoup d'abbés normands étaient loin de remplir leurs devoirs. La plupart ne corrigent pas leurs religieux, les laissent sortir sans permission, tolèrent l'envahissement du cloître par les laïques et même par des femmes. Ils ne visitent pas les prieurés et ne rendent pas leurs comptes à la communauté. Quelques-uns même ne tiennent pas de comptes, ne savent ni ce que reçoit l'abbaye, ni ce qu'elle doit. Plusieurs donnent le mauvais exemple : ne résident pas dans le cloître, ne couchent pas dans le dortoir, ne prennent pas leurs repas au réfectoire commun, ne se lèvent pas pour l'office de matines. Il en est qui sont toujours à chevaucher hors de leur monastère, sans nécessité réelle. D'autres, très mauvais administrateurs, font des dettes, et s'entourent d'un personnel de domestiques beaucoup trop nombreux. D'autres enfin logent et nourrissent leurs parents à l'abbaye, leur livrent les fermes abbatiales qu'ils ne savent point gérer, et leur laissent dissiper le bien de la communauté {Reg. visit. archiep. Rothom., édit. lionnin, p. 77, 84, 111, 152, 139, etc.). Il est à croire que ces abus, signalés par l'archevêque de Rouen avec de si instructifs détails, n'étaient pas particuliers à la Normandie. La chronique de St-Martial de Limoges nous fait connaître certains abbés qui, au lieu de se borner, comme c'est leur devoir, à l'administration de la maison claustrale, ne songent qu'à concentrer entre leurs mains la direction de plusieurs prieurés (Duplès-Agier, 89). En 1294, l'abbé de St-Martial laissa son couvent manquer de bois, de vin et de pain. Les moines restèrent deux jours sans manger au réfectoire (Dotlès-Agier, 182). Ce fait, plus ou moins exceptionnel, prouve en tous cas l'importance particulière de la fonction abbatiale. L'abbé absorbe toute la vie de la communauté. Quand sa fonction n'est pas remplie, tout va mal, et l'existence même des religieux est compromise.

1. Un acte de 1274 nous montre l'abbé de St-Maur-des-Fossés passant en revue la garde féodale de St-Maur, dans la plaine de la Varenne, assisté de son sacristain, de son aumônier et de la plupart de ses religieux, sous les yeux de toute la population des environs accourue à ce spectacle {Bibl. de l'Éc. des Ch., X, 68).

2. Textes relatifs à cette matière dans Teulet, Layettes du Trésor des Chartes, I, n<" 1367, 1420, 1421, 1475; III, 3895, 5916; Hist. de Lang., édit. Privât, V, p. 378, 445, 952; HF. XI, 46, 48, 90, 107, 228, 230, 235, etc.; XV, 202, 492, 685, 689, 690. Cf. Migne, Patrol. lat., t. LIX, col. 25 et suiv. et t. CCII, col. 1310 (sur l'élection d'un abbé du Bec).

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les réformateurs qui voulurent imposer une règle sévère aux ordres religieux, pour en faire la partie la plus saine et la plus vigoureuse du grand corps ecclésiastique. La liberté des élections fut la base même de la réforme cluniste du xe siècle, celle qui précéda et prépara toutes les autres; elle paraissait si nécessaire à l'opinion, que les puissances féodales et les rois eux-mêmes se sentirent obligés de reconnaître ce principe salutaire et de l'insérer dans toutes les chartes de fondation d'abbaye. Il va sans dire que la liberté des élections, théoriquement proclamée partout, ne fut pas toujours observée en fait. Les nécessités publiques et financières l'emportèrent souvent sur l'obligation d'ordre moral qui interdisait aux souverains féodaux toute immixtion dans les élections des abbayes. Les fondateurs ou patrons qui s'engageaient solennellement, lors de la fondation, à respecter la liberté des moines, étaient les premiers à oublier leur serment. En pratique, les souverains laïques conservèrent toujours une influence considérable sur les opérations électorales, même lorsqu'ils consentaient à ne pas les rendre inutiles en imposant plus ou moins violemment leur candidat. Quoi qu'il en soit, la liberté absolue des élections ne cessa jamais d'être un idéal, et un idéal obligatoire, dont l'Église essaya toujours de se rapprocher.

Au xme siècle, les formalités de l'élection des abbés sont analogues à celles que nous avons indiquées en parlant des élections épiscopales. Le premier acte des moines qui ont à se donner un abbé est de requérir du haut baron ou du roi, sous la garde (custodia) ou le patronage duquel l'abbaye est placée, la permission d'élire (licentia eligendi) . Une lettre écrite au nom du prieur et des religieux est adressée au souverain. Ils mentionnent la mort ou la résignation de l'abbé qu'il s'agit de remplacer et demandent la permission de procéder librement a l'élection (libérant eligendi facultatem) . Une lettre analogue, exprimant la même requête, est adressée à l'autorité séculière par l'évêque du diocèse intéressé. La permission obtenue, les opérations électorales ont. lieu sous la présidence du prieur. L'élection peut s'accomplir comme pour les évêques, sous trois formes : le scrutin, la compromission, Y inspiration ; les deux premières seules sont réellement en usage. Le plus souvent, l'élection d'un abbé se fait à deux degrés, les moines prenant, parmi les dignitaires de l'abbaye et les prieurs des obédiences ou des maisons-filles, les électeurs chargés de désigner l'abbé. Il arrive parfois que les religieux, ne pouvant s'entendre, ni pour nommer eux-mêmes l'abbé, ni pour désigner des électeurs, remettent. leur droit d'élire entre les mains de l'évêque du diocèse, ou même du haut baron ou du roi. L'élection faite, le prieur en fait connaître le résuUat à l'élu, l'invite à prendre le gouvernement et la charge des câmes (abbatis officium et curam animarum) dans l'abbaye, et lui promet obéissance de la part des moines ; alors a lieu la présentation à l'autorité séculière. Elle est souvent effective, surtout au xie siècle : le prieur et quelques-uns des religieux partent avec l'élu pour aller trouver le comte, le duc ou le roi. Celui-ci, en présence de ses barons, donne. (donat) l'abbaye au rôcipiendiaire et l'investit de la fonction abbatiale, en

mettant entre ses mains le « bâton de justice et de miséricorde » (baculutm, crocia, virga pastoralis), qui est la marque principale de sa dignité. Généralement le nouvel abbé profite de cette circonstance pour faire augmenter ou confirmer les privilèges de son abbaye. Une lettre ducale ou royale lui donne acte de son investiture1.

La présentation au seigneur laïque doit être accompagnée de la présentation à l'évêque2. L'élu présenté, l'évôque reçoit l'acte d'élection, l'approuve comme canonique, et institue l'abbé en lui conférant la charge d 'âmes 5. Ce consentement de l'évêque est un facteur important de l'élection abbatiale, car le choix des moines n'est pas toujours ratifié par le chef du diocèse. Ailleurs, nous voyons un abbé élu par l'évêque, sans le consentement de l'abbaye intéressée*. Les chefs de l'Église séculière n'observent donc pas toujours eux-mêmes le grand principe de la liberté des élections. Il va de soi que lorsqu'il s'agit d'une abbaye exempte ou d'un chef d'ordre, ce n'est pas en général l'évêque de la région, mais le

1. Nous trouvons dans Orderic Vital l'acte de Henri Ior, duc de Normandie et roi d'Angleterre, constatant en 1123 la concession de l'abbaye et l'investiture donnée à l'élu de l'abbaye de St-Évroul. Cette lettre est adressée à l'évêque de Lisieux, au comte de Mortain et à tous les barons et fidèles de Normandie : « Sachez, dit-il, que j'ai donné [dédisse) et accordé à Guérin, abbé, l'abbaye de St-Évroul. ,1e veux et ordonne qu'il la possède en toute tranquillité et honneur, avec les églises, dîmes, terres, bois, plaines et loutes appartenances, en l'état où l'a possédée le plus favorisé de ses prédécesseurs. » {Ord. Vit., édit. Leprévost, IV, 455-436.)

2. Un récit détaillé de cette dernière cérémonie nous a été conservé par Orderic Vital, toujours d'après les archives de l'abbaye de St-Évroul. Il s'agit de la présentation de Roger, élu abbé de ce monastère en 1099. L'abbé de Séez, Raoul, conduit son nouveau collègue à Lisieux, devant l'évêque, et, au nom de l'abbaye de St-Évroul, dicte les détails de l'élection que recueille par écrit Robert, moine de Séez, le meilleur scribe de la région. Cela fait, Hellouin, chapelain de l'évêque, lit à haute voix l'acte qui se termine ainsi : « Nous, moines de St-Évroul, unanimes, selon les précédents et les traditions apostoliques, après le départ de notre père Mainier et l'avènement au siège épiscopal du seigneur Sarlon, avons élu, comme abbé, le seigneur Roger, notre frère, connu par ses bonnes mœurs et associé à nous par la profession monastique, et cela en présence et avec le suffrage des hommes éminents qui suivent : à savoir ledit évêque Sarlon, l'abbé du Bec, Anselme, Raoul, abbé de Séez, Arnoul, abbé de Troarn et de beaucoup d'autres. Nous avons reconnu, avec l'aide de ces personnes, que ledit Roger, homme honnête et. catholique, instruit dans la loi divine, chaste, sobre, humble, affable, doux, charitable, était doué de toutes les vertus convenant à son office. Offrant donc cet élu à la bienveillance de la majesté divine, nous le présentons à notre prélat Gilbert, évêque de Lisieux, et demandons pour lui la consécration épiscopale suivant le rite ecclésiastique, ainsi que la bénédiction canonique. » (Ord. Vit., édit. Leprévost, IV, 63-64.)

3. Voir, dans le Car lui. de l'abbaye de Savigni (p. lxxxiii), un acte d'institution épiscopale daté de 1018. Rurchard, archevêque de Lyon, après avoir rappelé que les moines de Savigni ont demandé un abbé à Odilon, abbé de Cluni, et fait l'éloge de celui qui a été choisi, ajoute : « Nous conlions audit frère le monastère de St-Martin de Savigni et tout le territoire abbatial avec ses dépendances, pour être régis et ordonnés selon la règle de St-Benoit; et en lui remettant l'abbaye, nous l'ordonnons et constituons abbé, et voulons qu'il soit reconnu et proclamé par tous en qualité d'abbé ; qu'il soit le père des religieux confiés à ses soins, le maître de la famille qui lui est soumise le seigneur des chevaliers placés sous ses ordres, et pour nous, notre fidèle collaborateur dans l'accomplissement des ordres divins. »

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