CHAPITRE I
La séparation des deux grandes fractions de la société ecclésiastique ne tendit à devenir absolue que lorsque la réforme religieuse du xie siècle eut fait du monachisme la forme la plus achevée de la vie spirituelle, le type le plus élevé du christianisme et l'instrument par excellence de la théocratie catholique1. Dès lors, il n'y eut pas seulement séparation, mais antagonisme. D'une part, séculiers et réguliers se trouvèrent en concurrence sur tous les points où existaient côte à côte un monastère, un chapitre et une cure paroissiale. D'autre part, il est certain que le développement de l'autorité et des privilèges monastiques ne pouvait s'accomplir dans tous les diocèses, qu'aux dépens de l'évêque, de ses droits, de son autorité spirituelle et temporelle. De là, entre les monastères qui aspiraient à l'indépendance complète et le chef du diocèse qui voulait conserver son pouvoir sur tous les établissements ecclésiastiques de son ressort, une lutte sourde ou déclarée qui se prolongea pendant toute la durée de l'ancien régime. La période que nous étudions est précisément celle où ce conflit permanent entre les deux Églises atteignit son maximum d'intensité et d'acuité.
62. Liens établis entre les deux clergés. — Il va de soi que les
moines ne pouvaient se passer du ministère des séculiers, non seulement dans l'intérieur de l'abbaye, mais même au dehors. Le recours à l'évêque
* Thomassin, I, livre III, ch. xxvi-xxvm (de la dépendance des monastères envers les évêques), et II, livre III, ch. cxi (de la juridiction des évêques sur les religieux). — HF. XIV, préface, et 277, 388. — Hist. liit. de la France, t. VI, 522 et VII, 161. — Revue histor. t. XIII, p. 371 (sur l'exemption) . — Commis, Éludes sur Geoffroi de Vendôme (1891) (voir surtout la 4e partie). — V. Mortet, Maurice de Sully, p. 64 suiv. (rapports de l'évêque avec les abbayes), etc.
1. Il n'était pas rare, avant la réforme, de voir des abbés-évêques, cumulant les deux pouvoirs (voir Dei.oche, Introd. au cartul. de Beaulieu, xx; — HF. Xf. 345. 542. 546, 578; XII, 400, 559, 562).
était nécessaire, pour la dédicace et la consécration de l'église abbatiale, de ses chapelles et de ses autels, pour la bénédiction et l'installation des abbés, pour l'ordination des moines, pour la confection du saint-chrême. D'autre part, si le nombre des moines pourvus de tous les grades ecclésiastiques alla en s'augmentent, à mesure qu'on s'éloignait du xie siècle, l'observance rigoureuse de la règle monastique ne laissait au moineprêtre ni le pouvoir ni le loisir d'exercer les fonctions du sacerdoce. Non seulement les abbayes de femmes, mais les abbayes d'hommes, furent toujours remplies de chapelains et de clercs, attachés au service particulier des dignitaires abbatiaux, ou chargés de desservir l'église et ses annexes. Enfin la piété des fidèles ayant fait tomber entre les mains des moines un nombre considérable d'églises, il fallait bien que celles de ces églises auxquelles était attachée une paroisse, une cura animarum, fussent desservies par des prêtres non assujettis aux pratiques minutieuses et aux obligations impératives de la loi monastique (g 5).
De leur côté, les clercs étaient entraînés par le courant d'opinion qui portait la faveur populaire, et par suite les donations et les legs, vers le monde monastique. Les cartulaires sont remplis d'actes par lesquels les évêques croyant, comme les simples barons, assurer le salut de leur âme, fondent des prieurés, enrichissent des abbayes et les comblent de privilèges. Ils ont contribué ainsi, au moins autant que les laïques, à constituer la domination temporelle et spirituelle des ordres religieux. Un moment vint d'ailleurs où l'épiscopat se recruta, en partie, dans la société monastique. Les évêques sortis du cloître restèrent plus ou moins attachés aux intérêts du clergé régulier ; quelques-uns ne négligèrent rien pour propager dans leur diocèse les idées, la discipline et les pratiques religieuses propres aux couvents.
Les liens établis entre les deux clergés aboutissaient souvent à des traités de confraternité, conclus entre les abbayes et les chapitres 1 et semblables de tous, points aux associations qui étaient fondées entre chapitres (§ 55) ou entre monastères (g 55).
65. Conflits des moines avec les curés de paroisse et les chanoines. — En dépit des liens de toute nature qui unissaient les deux clergés, les ordres religieux tendirent, dès la fin du xie siècle, à se passer le plus possible du concours des clercs, et à secouer le joug des évêques. Entre réguliers et séculiers le fossé se creusa, de plus en plus profond : les premiers se considérant comme les dépositaires de toutes les grâces célestes et les véritables intermédiaires entre Dieu et les hommes, les seconds essayant de retenir l'influence morale et le pouvoir qui leur échappaient. La série des empiétements de toute espèce par lesquels les moines ne craignaient pas d'entamer le domaine de l'Église séculière
1. C'est ainsi que des confraternités étaient établies entre les moines de St-VVaast d'Arras et les chanoines de la cathédrale d'Arras, le chapitre de St-Hilaire de Poitiers et l'abbaye de Montierneuf, etc.
serait longue à énumérer. On ne peut qu'indiquer ici les principaux aspects d'une lutte qui avait lieu partout à la fois, sous les formes et dans les circonstances les plus diverses.
a. Abbés et moines se font parfois confier par les papes le pouvoir de baptiser, de recevoir les confessions et de donner l'absolution. Reaucoup l'exercent sans la permission de l'évêque diocésain. Cette ingérence partielle des réguliers dans les fonctions du cléricat n'eut pas de grandes conséquences jusqu'au xme siècle, vu l'impossibilité où étaient les moines de remplir sérieusement les devoirs de la charge d'âmes sans manquer à la règle. Mais lorsque se constituèrent les ordres mendiants, le clergé séculier eut à subir une concurrence d'autant plus dangereuse qu'elle était encouragée et soutenue par la papauté.
b. Les chanoines réguliers des abbayes, comme celles de l'ordre de Prémontré, pouvaient, tout en gardant les vœux monastiques, remplir, dans les prieurés-cures, les fonctions sacerdotales. Au fond, cette association de la vie religieuse à l'exercice de la prêtrise était une conquête du clergé régulier sur l'Église séculière. Par là le monachisme, après avoir modifié à son image une partie des chapitres, prenait possession des droits paroissiaux et de l'influence qui y était attachée.
c. Dans les paroisses qui étaient pleinement du ressort de l'épiscopat, les moines essayent d'attirer à eux ce qui appartenait au curé. Les actes des conciles du xne et du xme siècle abondent en dispositions qui interdisent aux religieux des prieurés de faire une concurrence peu loyale à l'église paroissiale, de célébrer leurs offices aux mêmes heures, et d'enterrer les paroissiens dans l'église ou dans le cimetière du monastère. Les conflits entre prieurs et curés au sujet des droits paroissiaux sont fréquents et d'autant plus difficiles à terminer que l'objet du démêlé est d'ordre pécuniaire. Les intérêts qui touchent en général le plus vivement les hommes étaient en jeu.
d. Les cités épiscopales et les villes possédant un chapitre séculier n'échappaient pas non plus aux troubles que suscitait partout l'antagonisme des deux Églises : il n'est pas de centre de population un peu important où une abbaye ne se trouve en débat avec les chanoines. On se dispute la préséance dans les cérémonies mortuaires et les processions, les droits paroissiaux, surtout les sépultures. Ce sont partout les mômes convoitises et les mêmes conflits.
64. Conflits du clergé régulier avec l'épiscopat. L'exemption.
— Les démêlés entre les abbayes et les évêques ont un caractère plus grave : parce qu'il ne s'agit pas seulement ici de contestations sur des propriétés ou des droits utiles, mais d'intérêts inoraux et politiques de l'ordre le plus élevé. En principe, comme il a été dit précédemment (§ 24), l'autorité exercée par le diocésain ou V ordinaire sur son diocèse est imprescriptible et absolue. Il en était ainsi dans les premiers temps de l'Église chrétienne et dans la période la plus reculée du moyen âge. Au xie siècle, les nécessités de la réforme religieuse, l'obligation où l'on
se trouva de restaurer et d'épurer la vie monastique, en préservant les communautés de moines de tout contact non seulement avec les laïques, mais même avec cette partie de l' Église séculière que l'esprit féodal avait corrompue et matérialisée, amenèrent la papauté à soustraire quelques grandes abbayes à la domination épiscopale, en leur accordant un privilège d'exemption. L'abbaye exempte échappait au pouvoir du diocésain, qui ne pouvait y exercer ni le droit de convocation au synode, ni le droit d'ingérence dans l'élection de l'abbé, ni le droit de visite et de correction, ni le droit de bénédiction et de consécration pour le matériel comme pour les personnes, ni le droit d'y faire respecter ses décrets d'excommunication. Non pas que les moines pussent se passer du ministère de L'épi— scopat : mais ils avaient la faculté de s'adresser à tout autre évêque qu'à celui dans le ressort duquel était situé leur établissement. En réalité, les monastères exempts ne reconnaissaient d'autre autorité que celle du pape; ils ne relevaient que du Saint-Siège; leurs abbés s'intitulaient, comme Geoffroi, abbé de la Trinité de Vendôme : alodiarins Sancti Pétri.
Pour un établissement monastique, la situation était des plus avantageuses et des plus enviées. On ne s'étonnera donc pas qu'à partir de la fin du xie siècle les exemptions se soient multipliées dans une proportion considérable. A l'origine, c'était un privilège exceptionnel que la papauté n'accordait que dans certains cas et uniquement pour favoriser les intérêts réformistes. Mais elle comprit bientôt tout ce qu'elle pouvait gagner à propager une institution qui lui assurait non seulement la domination directe et exclusive sur les abbayes, mais encore un bénéfice pécuniaire: car l'établissement exempté ou simplement placé sous la protection de saint Pierre payait généralement un cens au trésor pontifical. Accordée d'abord au nom des intérêts spirituels de la chrétienté, l'exemption ne tarda pas à être prodiguée au nom des intérêts politiques et pécuniaires de la cour de Rome. La libéralité des particuliers entra d'elle-même dans cette voie. Les fidèles qui fondaient des prieurés ou des abbayes les dédièrent spontanément à saint Pierre et les placèrent dans le patrimoine de l'Église romaine. L'évêque diocésain ne pouvait refuser son consentement à ce genre de fondations, bien qu'elles fussent dirigées cependant, par le fait, contre sa propre autorité. L'exemption fut considérée comme si précieuse, que certains monastères n'hésitèrent pas à s'en attribuer le bénéfice, sans aucun titre légitime, et qu'on alla jusqu'à fabriquer, dans cette vue, de fausses bulles pontificales1.
1. Dans un concile tenu à Reims au commencement du xue siècle, les moines de Saint- Valery furent tenus de justifier leurs prétentions à l'exemption et de réfuter les assertions contraires de l'évêque d'Amiens, Godefroi, qui revendiquait leur obédience. Ils produisirent un acte faux. L'évêque trouva d'inspiration, s'il faut en croire son biographe, le moyen de révéler la fraude. Il essuya avec son vêtement le parchemin que présentaient les moines, de façon à montrer que l'écriture était toute récente. L'indignation de l'assistance n'empêcha pas les délégués de Saint-Yalery de partir pour Rome et d'y corrompre la curie. Pascal II confirma l'exemption, mais l'annula quelque
Reconnaissons que la conduite de certains évêques ne donnait que trop facilement raison aux moines qui aspiraient à l'indépendance. 11 n'était pas rare de voir des évêques accabler les monastères de visites onéreuses, vexer les abbés par des convocations trop fréquentes ou inutiles, leur imposer des serments d'obédience qui ressemblaient singulièrement à des hommages féodaux, et ne négliger nulle occasion de faire sentir durement aux religieux la supériorité de leur titre. Saint Anselme écrivant à Urbain II, au sujet de l'abbaye du Dec, lui signalait « ces évêques qui prenaient à tâche, non pas tant d'entourer les monastères d'une affection toute paternelle que de les accabler sous le poids de leur capricieuse domination ». Ives de Chartres, tout zélé qu'il fût pour les intérêts de l'épiscopat, adressa de vives réprimandes a l'évêque de Beauvais, qui violait les privilèges de l'abbaye de Saint-Quentin et la grevait d'exactions de toute espèce. Les faits de cette nature ne sont pas rares dans l'histoire ecclésiastique du moyen âge français. Mais s'il y avait excès de ce côté, on peut dire que le remède fut pire que le mal. L'abus des exemptions devint un dissolvant des plus actifs pour la discipline et l'organisation hiérarchique de l'Église; c'est ainsi du moins que les envisagèrent des docteurs comme lves et saint Bernard, sincèrement dévoués cependant aux idées réformatrices et à la politique romaine. Dans son Traité delà Considération, adressé au pape Eugène III, saint Bernard déplore qu'il y ait bien peu d'églises qui ne souffrent du fléau (plaga ista) de l'exemption ou ne tremblent d'en être atteintes. Il ajoute que les papes, en soustrayant les abbés a l'autorité épiscopale, font preuve de toute-puissance, mais non de justice. « Ils agissent ainsi parce qu'ils en ont le pouvoir; mais en ont-ils le droit? c'est là une question à se poser. » Dans une lettre à Innocent II, parlant des moines de Saint-Maximin de Trêves, qui se refusent à reconnaître l'autorité archiépiscopale, il accuse ouvertement ces religieux de vouloir se dérober à la discipline sous prétexte de revendiquer la liberté. Ailleurs, il s'étonne de voir certains abbés, humbles d'habit et de tonsure, être possédés par l'orgueil au point de ne plus vouloir obéir à leurs propres évêques, eux qui ne supportent pas la moindre résistance dans leur monastère. « Ils dépouillent les églises, sous couleur d'émancipation, et achètent le droit de désobéir. Cette liberté à laquelle ils aspirent si ardemment, ajoute-t-il, est plus servile que toute servitude, puisqu'elle fait d'eux les très humbles serviteurs de leur orgueil. »
Excès de pouvoirs des évêques ; efforts continus des moines pour repousser toute ingérence de l'évêque dans les abbayes ; persistance non moins opiniâtre de l'épiscopat à revendiquer, dans toute leur étendue, les droits reconnus à l'autorité diocésaine ; au total, conflits permanents dans chaque diocèse, tel est le spectacle qui s'offre à nous, du commencement
temps après, et le monastère retomba, par ce fait, sous la domination de l'évêque. [Nirolmis monnchvs, Vita Godefr., livre II, chap. xi suiv.).
du xie siècle à la fin du xm«, dans toute les provinces de la France féodale. Les évêques s'inclinent forcément devant la bulle pontificale qui proclame l'indépendance d'un monastère; ils en reconnaissent l'authenticité et la valeur; mais en fait, ils se refusent à observer les clauses du privilège d'exemption, ou du moins s'efforcent d'en réduire considérablement la portée. Telle est la logique ordinaire du moyen âge. L'épiscopat croit couper court à toute velléité d'indépendance en exigeant de l'abbé, nouvellement élu, au moment de sa consécration, le serment d'obédience ou profession (professio, obedientiœ cartula)1. Les abbés qui ont de l'énergie refusent de le prêter; ceux qui sont faibles cèdent aux circonstances, mais, une fois installés, subissent les nécessités de leur situation et essayent, comme les autres, de secouer le joug du diocésain.
L'histoire des luttes et des procès soulevés entre le monachisme et l'épiscopat, au sujetdel'obédience,estunedes questions capitales de nos annales ecclésiastiques ; si le fond de la cause est toujours le même, le conflit a revêtu différentes formes suivant les époques et les régions. Il y aurait un intérêt des plus vifs à étudier ces querelles dans le détail 2 et à déterminer exactement l'attitude de tous ceux qui s'y trouvèrent mêlés, évêques et seigneurs, rois et papes. Entre l'Église séculière et l'Église régulière, il était souvent difficile et dangereux de prendre parti. A cet égard, la politique royale et la politique pontificale ne furent jamais dirigées dans un sens immuable et, bien que favorables en principe aux revendications desmoines, elles se laissèrent souvent guider par l'intérêt du moment. D'autre part, les évêques, à l'arbitrage desquels on remettait souvent les conflits entre abbayes et diocésains, n'ont pas toujours soutenu les intérêts du corps dont, ils faisaient partie. A aucune époque il n'y a eu d'entente véritable, à ce sujet, entre les membres de l'épiscopat. A coup sûr, l'issue de ces conflits dépendait presque exclusivement des papes, juges suprêmes en cette matière comme en beaucoup d'autres, et l'exercice répété de cette juridiction a singulièrement contribué au développement de leur autorité générale
1. Voir sur les professions écrites, Compain, Geoffroi de Vendôme, 156, note 3.
2. C'est ce qu'a fait avec talent un jeune érudit trop tôt enlevé à la science M. Compain, dans la biographie qu'il nous a donnée du personnage qu'on peut considérer comme le type de l'abbé militant, jaloux au suprême degré de l'indépendance de son monastère, ennemi acharné de l'autorité épiscopale, Geoffroi, abbé de la Trinité de Vendôme. Toute son administration abbatiale n'a été qu'une longue querelle avec l'Église séculière. Il va sans dire que ses plus vives attaques sont dirigées contre son diocésain, l'évèque de Chartres : sa correspondance avec Ives de Chartres et avec le successeur de celui-ci, Geoffroi de Lèves, montre à quel degré de violence et d'amertume pouvaient arriver, dans l'expression de leurs plaintes et de leurs accusations, ceux qui étaient engagés dans le conflit. D'ailleurs, ce n'est pas seulement contre l'évèque de Chartres que Geoffroi de Vendôme défend les privilèges de son monastère. Il ne veut dépendre absolument que du souverain pontife, et ne ménage même pas les légats pontificaux, aux convocations desquels il refuse de se soumettre. On le voit d'autre part aux prises avec l'archevêque de Tours, qui avait absous ses excommuniés, avec l'évèque d'Angers, avec l'évèque du Mans, avec l'évèque de Saintes, partout en un mot où l'abbaye de la Trinité de Vendôme comptait des prieurés ou des terres.