‹ Manuel des institutions françaises, période des Capétiens directsChapitre 88 sur 264 · L'INSUFFISANCE DES LIENS VASSALIQUES · texte numérisé non relu

L'INSUFFISANCE DES LIENS VASSALIQUES

est la guerre entre le suzerain ainsi méconnu et le vassal, quand le premier est assez puissant ou assez bien appuyé pour la mener à bien.

Le refus d'hommage n'est pas toujours formel et explicite. Il y a des cas tout aussi nombreux de rébellions latentes et en quelques sorte passives. Le suzerain convoque à sa cour les vassaux de son fief. Ceux qui ne veulent point reconnaître le lien féodal et prêter l'hommage s'abstiennent systématiquement de se rendre à ces réunions. On a déjà vu que le meil- . leur moyen pour le seigneur de forcer les vassaux qui se dérobent était i de faire, au début de sa domination, et de renouveler de temps à autre, des tournées d'hommages. Il lui faut parcourir son fief, château par château, et y recueillir les hommages et les serments de fidélité. Mais ces tournées, pour être complètes et efficaces, exigent de la part des hauts barons qui s'y résignent un degré de persévérance et d'énergie peu commun1.

119. Instabilité du territoire féodal. — Si les rapports de subordination qu'on trouve institués, au moins dès le xie siècle, entre les terres, les unes dominantes, les autres dominées, étaient restés invariables, il y aurait eu là un élément de stabilité, un principe de cohérence et d'ordre, une compensation partielle au fâcheux effet des infractions si fréquentes ; à la fidélité. Cette stabilité n'existait pas. On chercherait en vain, dans le monde féodal, la fixité et la régularité que sembleraient comporter a priori les relations territoriales entre fiefs. Dans presque toutes les régions françaises, l'ordre des mouvances a varié non seulement de période à période (si bien que la France féodale du xie siècle diffère sensiblement de celle du xme), mais encore des changements considérables ont eu lieu pendant chaque période, quelquefois d'une année à l'autre. On s'explique ainsi pourquoi il est si difficile (à parler rigoureusement, même impossible) de tracer avec précision la carte de la féodalité française pour un certain laps de temps. La France féodale, considérée au point de vue territorial, a été quelque chose d'essentiellement mouvant et flottant, parce qu'elle a passé par des vicissitudes sans nombre et continues.

a. On a constaté plus haut que, dans toutes les parties du territoire national, il se produisait une transformation incessante de la propriété bénéficiaire et surtout allodiaire en propriété féodale. Par les reprises de fiefs comme par les inféodations émanées des seigneurs, le nombre des terres soumises au régime féodal s'accroît tous les jours : le territoire assujetti aux conditions vassaliques ne cesse de s'étendre aux dépens de la propriété libre.

1. Les chroniques mentionnent particulièrement les voyages d'Henri II Plantagenet dans la Normandie et dans le Maine, et de Geoffroi, son fils, en Bretagne (HF. XIII, 142, 188, 194, 313). Le fragment de l'histoire de Louis VII publié par M. Lair {Dibl. de l'Éc. des Ch., t. XXXIV) nous fait connaître une tournée de ce genre entreprise par le lils de Louis le Gros tout au début de son règne, au moins dans la région orientale de son royaume.

222 LES INSTITUTIONS FÉODALES

b. Les partages et les aliénations de toute espèce font subir des modifications quotidiennes au terrain féodal.

c. La condition personnelle des détenteurs de fiefs a exercé une influence considérable, à toutes les époques et dans toutes les provinces, sur la situation féodale de leurs domaines. Par suite des concessions de fiefsargent, la multiplication des ligences, au xmc siècle, a fini par entraîner des changements réels même dans les mouvances territoriales. Telle maison seigneuriale devenue particulièrement puissante à un moment donné, en raison de la valeur et de la richesse personnelle d'un de ses membres, attire fatalement dans sa vassalité un certain nombre de fiefs qui, par leur situation même et leur histoire primitive, se rattachaient à un autre centre.

d. Les seigneuries ecclésiastiques, en particulier, ont perdu progressivement, et dans une proportion souvent considérable, leur territoire originel. Beaucoup de barons laïques qui, au début, tenaient le centre même de leur fief d'un évêque ou d'un abbé, répugnent à faire hommage à un seigneur d'Église et réussissent souvent, par les moyens les plus divers, à se soustraire à cette obligation1.

e. Même au xme siècle, il s'en faut de beaucoup que les relations territoriales entre fiefs soient déterminées avec certitude. Dans la plupart des registres de fiefs ou des dénombrements généraux établissant l'état d'une grande seigneurie, on rencontre assez souvent des mentions comme celle-ci : N. nesc.it a quo feodum tenet. Il est vrai qu'en général le haut suzerain, par l'ordre de qui se fait le dénombrement, profite de cette incertitude pour s'attribuer les mouvances indécises. Il n'en reste pas moins que le propriétaire du fief a pu (pendant plusieurs siècles peut-être) ne faire hommage à personne ou transporter son hommage d'un seigneur à un autre, au gré de son caprice ou de son intérêt. Le fait s'est produit fréquemment non seulement dans les pays de marches ou de frontières internationales*, mais même (bien qu'à un moindre degré) dans les pays

1. Cola n'arrivait pas toujours. Au commencement du xm° siècle, le comte d'Auxerrc, Pierre de Courtenày, voulut soustraire plusieurs de ses fiefs auxerrois, notamment ceux de Mailly, du Château et de Bétry, à l'hommage de l 'évêque d'Auxerre, dont ils relevaient de temps immémorial. 11 les plaça dans la mouvance du comte de Champagne. L'évèque d'Auxerre, Guillaume de Seignelay, revendiqua son droit féodal et excommunia le comte d'Auxerre qui refusait d'obéir. Le Tape intervint dans cette aiïaire. En 1211, le comte revint sur son hommage. Il dut déclarer, devant un légat pontifical, qu'il avait restitué à l'évèque, son seigneur naturel, l'hommage qui lui était dû. (Quantin, Recueil de pièces du xm0 siècle, préface, xx.)

2. C'est l'histoire de toute la région formant, à l'est de notre pays, lé long de la Saône et du Rhône, cette longue bande limitrophe du royaume de France et de la terre d'Empire. Les hauts feudataires de cette région passaient leur vie à reconnaître tour à tour le suzerain allemand et le suzerain français, ou à nier l'une et l'autre suzeraineté. Mais ce n'était pas seulement la mouvance des grandes seigneuries qui restait, dans le doute, on ne s'accordait pas toujours sur l'attribution féodale des simples fiefs, des châteaux. Au milieu du xme siècle, on ne savait pas au juste de qui relevaient les châteaux de la Voulte et de Baix, au diocèse de Viviers. Les uns les attribuaient au royaume de France, les autres à l'Empire. (Longnon, Note sur la carte de la France

Page 1