CULTES POPULAIRES ET CULTES OFFICIELS
Définition des cuites populaires (sacra popularia), distincts des cultes privés et des cultes officiels. — Catalogue des fêtes populaires . 1** Fêtes célébrées par certaines fractions du peuple romain. — Le Septimontium. — Les fêtes des curies {Fordicidia — Fomacalia). — F- tes des Lares dans les quartiers de la ville (Compitalicia) et les bourgs de la campagne {Laralia). — Fêtes particulières à certaines catégories d'individus (Carmentalia — Maironalia — Matralia), et à certaines professions (Jutumalia— Fonlinalia — Quinqualrus — Portunalia — Tiberinalia — Xeptunalia).
— 2* Fêtes célébrées par le peuple romain tout entier. — Fêtes expiatoires (Lucaria — Furrinalia — VolcanaLia). — Fêtes rustiques à date fixe {Cerealia — Parilia
— Vinalia — Floralia — Corisualia — Meditrinalia — Faunalia — Saiufnalia — Terminalia). — Fêtes rustiques de date variable {Paganalia — Ambarvalia, etc.).
— La religion officielle et les sacerdoces ofliciels. — Classification des sacerdoces.
— Sacerdoces individuels ou flaminats. — Sacerdoces collectifs, sodalités ou collèges. — Autonomie des corporations sacerdotales : le droit de cooptation. — Classification des sacerdoces collectifs: confréries ou « sodalités » desservant un culte à forme gentilice; «collèges» gardiens des traditions du droit sacré; corporations représentant la divination d'origine étrangère.
Ces vues sommaires sur Tensemblé de la religion romaine ne seront pas inutiles à rintelligence des pratiques du culte. Il est aisé de s'apercevoir que le nombre des cultes officiels proprement dits, — c'est-à-dire desservis par des prêtres publics et aux frais du public (sumptu publico) \ — est assez restreint, et que bon nombre des divinités dont la protection est nécessaire à la société resteraient privées d'hommages si c'était là l'unique manière de les honorer. L'État s'est réservé la haute direction du culte public et même le droit de surveiller les cultes privés ; mais, dans la plupart des cas, il laisse au sentiment religieux sa libre expansion. Les fêtes les plus connues, les plus significatives, les plus nationales, sont celles que célèbre le peuple lui-même {sacra popularia) *. La religion officielle n'a d'intérêt que comme raison d'être des sacerdoces.
Le culte « populaire > tient le milieu entre la religion privée et la religion d'État. Il comprend tout ce qui n'appartient ni à Tune ni à l'autre. Avec le peu de renseignements dont nous disposons, il est
1. Qux publico sumptu pro populo fiunt (Fest., p. 215, s. v. Publica sacra). Ils correspondent aux Upà Ô7]|jiOT6Xfi d'Athènes.
â. Popularia sacra sunt^ ut ait Laheo, qux omnes cives faciunt nec certis familiis attributa sunt (Fest., p. 253, s. v.) — pro montibuSy pagis^ curiis, sacellis (Fest. p. 2i5). Cf. les tspà d7]|iOTixà d'Athènes.
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difficile de faire exactement le départ de ce qui relève soit de la dévotion privée, soit de la liturgie officielle, de façon à délimiter la catégorie intermédiaire. En effet, les fêtes populaires ont pour caractère spécifique d'imposer certains actes religieux aux particuliers, de pénétrer pour ainsi dire jusqu'au foyer domestique, ce qui les rapproche des cultes privés ^ et, d'un autre côté, les sacerdoces publics collaborent souvent à ces solennités ; c'est parfois une cérémonie officielle qui donne le signal de la fête populaire*. On pourrait songer à établir entre les cultes privés et les cultes populaires une ligne de démarcation précise en disant que les fériés privées sont exclues du calendrier, et l'observation, d'une manière générale, est juste. Il y a cependant des exceptions à cette règle. Les dies parentales du mois de février, avec les Feralia et Caristia (21-22 février) qui en formentla clôcure, les trois jours des Lemuria, au mois de mai, figurent au calendrier, et cependant ces fêtes des Morts appartiennent bien à la religion domestique, car chaque famille honore ou conjure ses défunts à elle et ne songe qu'à ses devoirs particuliers^. Du reste, le calendrier ne contient ni toutes les fêtes populaires ni toutes les fériés officielles, mais seulement celles qui sont dites stativeSy c'est-à-dire celles dont la date est arrêtée une fois pour toutes : les fêtes mobiles ou indictives ne peuvent y être inscrites à l'avance.
Il est donc préférable de chercher une définition qui rende compte de la nature même des sacra popularia. On entend par là le culte rendu par les particuliers à des dieux publics, à certains jours indiqués par l'autorité publique.
1° En principe, les fêtes populaires doivent être chômées et soleniiisées par le c peuple > tout entier; mais le principe comporte bien des dérogations. Le Septimontium (Septimontiale sacrum), par exemple, était une fête qui avait jadis intéressé le peuple tout entier, au temps où Rome ne comptait que sept paroisses ; depuis, elle était tombée aux mains d'une confrérie de montaniy fondée pour perpétuer ce vieux souvenir*.
1. Voy. ce qui a été dit plus haut (p. 466, 1) à propos des Matronalia et des Saiurnalia.
%. Aux Quinquatrus du 19 mars, il y a sacrifice solennel par le Rex, les Pontifes et les Salions ; le jour des Parilia, depuis Hadrien tout au moins, culte ofliciel de Vénus et Rome, etc. Tous les jeux (ludi) sont des fôtes à la fois officielles et populaires. Il arrive même que la fôte officielle et la fête populaire ont le même jour un caractère tout différent. Le 1* mars, la férié officielle est pour Mars, et les Matronûlia s^adressenl à la Juno Lucina de TEsquilin. C'est à peu près le cas aussi pour les Quinquatru* précitées.
3. Les Feralia et les Caristia ont un caractère absolument privé, c'est pourquoi ces deux jours sont marqués F et G dans le calendrier. On a vu plus haut (p. 466, 3} que certaines familles n'acceptaient pas la date fixée par le calendrier. Pour les Lemwio, qui ont la marque N, on peut dire que ce sont des fériés publiques : on les donnait comme instituées par Romulus en vue d'apaiser Tombre de Rémus (OviD., Fast, V, 451 sqq.). La marque ordinaire des fériés publiques est ^P. Voy. ci-après, p. 586.
4. Dies Septimontium... feriœ non populi^ sed montanorum modo (Varr., L (fl^t VI, 24). J'imagine que la confrérie s*est formée pour remplacer le groupe des sept
Chap. 4J cultes populaires ET CULTES OFFICIELS
Les fêtes des curies (sacra curiimia)^ parmi lesquelles nous connaissons seulement les Fordicidia ou Hordicidia du 15 avril ^ et les Fomacalia du mois de février^, n'étaient faites que pour l'ancien peuple romain, c'est-à-dire les patriciens et leurs clients.
Les curies ayant perdu de fort bonne heure toute importance, la trace de leur activité religieuse s'est comme effacée^. Elles avaient encore, à l'époque historique, des curions, des flamines, et un Curio Maximus comme chef suprême, mais elles ne pouvaient même plus subvenir à l'entretien de leur culte, dont les frais étaient couverts par uneallocation du Trésor public {ads curionium) *. La religion populaire s'était affranchie de ces cadres trop étroits pour la contenir : c'est dans les quartiers urbains {vicï) et les bourgades rustiques (pa^fi) qu'elle conservait toute sa vitalité.
Au point de vue religieux, les vici et pagi étaient organisés de la même manière. Le soin du culte, c'est-à-dire la direction des exercices religieux et l'entretien des chapelles locales {sacella)^ était dévolu à un magiiter élu tous les ans et secondé dans sa tâche par sa femme {magistray. Les quartiers et bourgades comprennent le peuple tout entier, sans distinction de castes ni de classes, et leurs fêtes sont bien des fêtes € populaires b. Cependant, on ne peut pas dire que le peuple y prenne toujours part tout entier, ou tout entier au même moment. Le culte des Lare$ compitales^ par exemple, des génies protecteurs de chaque quartier®, est abandonné au magister^ assisté de confréries assez mal famées
cuHm veteres, qui 8*était disloqué lors de la création des curi» nov»y les quatre curies palatines étant restées séparées des autres (Fest., p. 174, s. v. Nov» curim).
1. Sacrifice de vaches pleines (fordx boves) à Tellus dans les 30 curies. Les Pontifes sacrifiaient aussi ce jour-là sur le Capitole, sans doute afin d*étendre au peuple entier le bénéfice de cet acte religieux (Varr., L. lat., VI, 15. Ovid., Fast., IV, 629- 640, etc.).
S. Banquet en l'honneur de Fomax^ qui symbolisait Tusage national de griller le blé pour en faire une bouillie (jmfménittm). Cf. Varr., L. lai.f VI, 15. Ovid., Fasi.y II, 513-532. Le jour des l'omacalia était fixé par le Curio Maximus. Gomme la fête avait lieu sur le Forum, attenant au Volcanal, et qu'il n'est nulle part ailleurs question de Fomax, Hartung (Die Religion der Rimer, II, p. 107) suppose que la fête s'adressait à Vulcain, et que Fomax devait être une sorte de Vesta, identique peutêtre à Fuma ou Furrina (cf. Fumus).
3. Denys d'Halicarnasse (II, 22-23. 50) représente le culte des curies comme très vivant encore : mais, sauf la mention de Juno Curitis et des mens» curiales (cf. Fest., Epit., p. 64), il s'en tient à des généralités.
4. Fest., Epit., p. 49. Dion., II, 23. Sous ce rapport, les sacra curionia sont assimilables au sacra pro populo. C'est une preuve de plus que les curies ne comprenaient pas tout le peuple.
5. Dans les pagi, il n'est jamais question que d'un seul magister, et il dut en être de môme dans les vici jusqu'au temps d'Auguste. En l'an 8 avant notre ère, Auguste divisa Rome en 265 vicit pourvus chacun de quatre magislri annuels, qui fonctionnaient probablement à tour de rôle. C'étaient la plupart du temps des affranchis. Hadrien fit élire les vicomagistri par région, à raison de 48 par chacune des XIV régions, ce qui en abaissait le nombre de 1060 à 672. On ignore de quelle façon se faisaient les élections dans les pagi et vici (cf. ci-dessus, p. 132, 3).
6. Ces Lares étaient toujours au nombre de deux dans chaque chapelle, de trois,
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(collegia compitalicia), recrutées dans le bas peuple ou même parmi les esclaves. Enfin, il parait bien que cette fête des c Lares de carrefour» (Compitalia) ne se célébrait pas à Rome — où la date en était ûxée par le préteur — au même moment que la fête des Lares (Laralia) dans les campagnes^.
Un certain nombre de fêtes populaires sont comme particulières à certaines catégories d'individus : les Carmentalia(H et 15 juin) étaient la fête des femmes, enceintes et des mères de famille *, ainsi que les Matronalia {i*' msiTsy et les ifatrah'a (il juin)*; les femmes mariées en premières noces prenaient seules part au culte deFortuna Muliebris^; la fête de Diane à Nemi et sur TAventin (13 août) était encore une solennité intéressant particulièrement les femmes mariées et les esclaves®. Viennent ensuite les fêtes qui, bien que classées parmi les fériés publiques, sont les fêtes patronales de certaines corporations : fête deshydrauliciensaux /u{urna/ia (11 janvier)^, et peut-être aux Fon^tna/ia (13 octobre)^; des foulons, médecins, professeurs , etc., aux Quinqtmtrus (19 mars)^; des matelots^et portefaix du Tibre aux Portunalia ou Tiberinalia (17 août), et probablement aussi aux Neptunalia (23 juillet)'®; des pêcheurs du Tibre aux ludi piscatorii (7 juin)'^
i!" A côté de ces fêtes, qui avaient gardé ou pris un sens précis, il y en avait d'autres, comme les Lucaria (19-21 juillet) et les Furrinalia
en comptant le Genius Augusti, sous TEmpire. Ce dualisme s*explique soit par assimilation des Lares aux Pénates, qui formaient toujours un couple (ci-dessus, p. 465), soit parce que chaque chapelle, élevée au point de rencontre de deux vict, contenait les Lares de ces deux quartiers.
1. On ignore, à vrai dire, si les Laraliay qui tombent le 1* mai, sont bien la fête des Lares rustiques. Festus (p. 253, s. v. Popularia) les classe, en tout cas, parmi les iacra popularia, et je ne crois pas qu'on puisse les identifler, comme le fait MoifMSEH (C. I. L.,l, pp. 382. 393. 409) avec les Compitalia, qui étaient des fériés « conceptives » ou mobiles.
S. Vàrr., L. lai., VI, 12. Macrob., I, 16, 6.
3. Gell., IV, 3. OviD., Fast., III, 170 sqq. Tibull., III, 1. C*est le jour où les célibataires se sentent le plus seuls (Horat., Od., III, 8, 1).
4. OviD., FasL, VI, 473 sqq. Varr., L. lat., V, 106. Plut., Camill., 5. Quœst. Rom., 16. 17, etc. La fête était en Thonneur de Mater Matuta, une ancienne déesse italique (cf. Preller, Rom. Mythol., I", p. 323).
5. Liv., II, 40. Dion., VIII, 55 sqq. Val. Max., I, 8, 4. V, 2, 1, etc.
6. OviD., Fast., III, 267 sqq. Propert., II, 32, 9. Stat., Silv., l, 52 sqq.