ROLE PROTECTEUR DE L'ORGANISME
Le foie exerce mécaniquement et biologiquement un"^ contrôle sur le sang qui le traverse, et par là doit être considéré comme un des principaux agents de la défense organique. Mécaniquement, iLarrête les corps figurés qui s'engagent dans le système capillaire très fin que constitue la veine porte dans son intimité. Biologiquement, il arrête et fixe, dans ces cellules, une partie des substances étrangères, nocives, ou indifférentes, qui lui sont amenées par la circulation. Ce contrôle protecteur s'exerce sur tout le sang hépatique, c'est-
à-dire sur celui qu'amène la veine porte et sur celui qu'amène l'artère hépatique, le premier plus abondant, plus chargé de poisons et de gennes parce qu'il -vient directement de l'intestin, le second, quoique moins souvent vicié, apporte au foie les germes et les poisons que charrie la grande circulation au cours des maladies infectieuses générales et des grandes intoxications. On voit que cette fonction protectrice est des plus étendue, et nous aurons à envisager séparément l'action antitoxique et l'action antiparasitaire, la première s'exerçant sur les corps étrangers solubles, la seconde sur les corps étrangers figurés.
Action antitoxique.
Elle s'exerce principalement sur les produits issus de l^intestin, accessoirement sur ceux cju'amène la circulation générale.
1° LES ALIMENTS TOXIQUES. — Au premier rang des substances nocives amenées par l'intestin, il faut placer les aliments, quelque paradoxal que cela paraisse. En effet, on peut considérer comme une fcnction antitoxique, l'action qu'exerce le foie sur les savons, les peptones et les albumines issus de l'intestin, de même que la transformation de sels d'ammoniaque en urée. C'est qu'en effet on produit un effet nocif sur l'organisme, en injectant directement lessubstances alimentaires ou certains de leurs dérivés dans le sang. Roger a, en particulier, montré que l'ammoniaque est cinquante foisplus toxique que l'urée.
2° COMPOSÉS MINÉRAUX OU ORGANIQUES. — Le foie les arrête et les fixe, probablement parce que leur pénétration dans le sang serait suivie de lésions de ce tissu. Ainsi fait -il pour les sels de fer, de manganèse, d'antimoine, d'argent, de zinc, de plomb, de mercure. Tantôt le rôle du foie se borne à accumuler les substances dans son parenchyme en les fixant par des combinaisons stables sur les nucléines (cuivre^ arsenic, fer) ou sur les globulines (mercure) ; tantôt cette action se complète par l'élimination des mêmes corps par la bile. Vis-à-vis de beaucoup de composés organiques, de matières colorantes en particulier, l'action du foie est tout à fait analogue. A ce propos, il y a Ueu de retenir, tant parmi les corps minéraux que parmi les composés organiques, une série de substances telles que la térébenthine et ses composés, ou le salicylate de soude, qui ont été considérés, à tort ou à raison, comme antiseptiques des voies biliaires, parce qu'ils s'éliminent par la bile. En réalité, on a peut-être exagéré ce pouvoir, et, d'après Linossier par exemple, l'acide salicylîque ne peut jamais passer dans la bile qu'à des doses trop faibles pour être bactéricide. Certains des corps minéraux ou organiques qu'arrête le foie
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passent aussi pour être excitants de la sécrétion et de l'excrétion biliaires, et l'on pourrait penser que ce sont principalement ceux qui s'éliminent par la bile. En réalité, il n'en est rien et, d'après Dastre, cette propriété n'est pas nécessairement liée à l'action cholagogiie.
3" POISONS VÉGÉTAUX. — De très nombreuses recherches, dues principalement à Roger, ont établi que des poisons végétaux tels la nicotine, la strychnine, sont beaucoup moins dangereux lorsqu'ils sont introduits dans l'organisme par la veine porte, que lorsqu'on les injecte dans une veine périphérique, et l'on a attribué cette différence à ce fait que, passant par la veine porte, ils traversent le foie qui les neutralise en partie.
4° POISONS D ORIGINE INTESTINALE. — On peut Qïi dire autant des produits toxiques issus de la digestion intestinale, et en particulier de la putréfaction des substances albuminoïdes dans l'intestin. Il y a là toute une série de poisons qui ant été étudiés par divers auteurs et pour lesquels la fixation et la neutralisation hépatique sont bien établies (Hahn, Massen, Nencki, Pawlow, Schupfer).
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit des sels ammoniacaux; mais, à propos des poisons digestifs, nous devons insister sur l'indol et le scatol, corps aromatiques toxiques issus de la putréfaction intestinale. On a longtemps considéré comme établi, que ces substances absorbées par la veine porte sont arrêtées par le foie et transformées par lui en acide indoxylsulfurique et phénylsulfurique, dont les sels peu toxiques sont ensuite éhminés par les urines. Cette opinion classique a été encore défendue dans ces toutes dernières années par beaucoup d'auteurs, qui pensent que l'action des bactéries sur les substances protciques produit l'indol qne le foie transforme. Mais d'autres auteurs, comme Maillard, Labbé et Vitry, n'admettent pas l'origine hépatique de cette substance, et pensent qu'elle est préformée dans l'intestin par les fermentations et qu'elle varie non avec l'activité du foie, mais avec l'alimentation. Quoi qu'il en soit, le rôle de défense exercé par le foie vis-à-vis des poisons intestinaux reste bien démontré, et même Roger et Josué ont pu montrer la neutralisation par le foie de certains poisons spéciaux à effet hypotenseur, «écrétés par la paroi même de l'intestin.
50 POISONS MICROBIENS. — Le rôlc de protection exercé contre les toxines microbiennes est aussi bien établi. On a étudié à cet égard les toxines tétanique, cholérique, les sécrétions du Bacterium coli commune (Roger, Pétrone), les extraits alcoohques des matières prises dans l'intastin typhique (Roger). Dans ces tout derniers temps, on a . même mis en lumière l'action énergique de neutralisation exercée par le foie à l'égard des poisons tuberculeux, et cela
a constitué la base d'une méthode de thérapeutique contre la tuberculose pulmonaire.
Il ne faudrait pas croire cependant que le foie neutralise indistinctement toutes les toxines microbiennes, et certains auteurs ont même cru observer qu'il est sans action contre quelques variétés de toxines typhiques, colibacillaires ou diphtériques, et qu'il peut même renforcer leur action. Mais ces quelques exceptions n'infirment pas cette règle générale, que le foie est un des plus puissants proteC' teurs de l'organisme contre les poisons mis en circulation au cours des maladies infectieuses. C'est pourquoi son intégrité est si importante dans ces cas. C'est aussi pourquoi on voit que les malades atteints de lésions chroniques du foie se compliquant d'insuffisance hépatique, succombent plus facilement sous l'influence d'une maladie infectieuse même légère (pneumonie, érysipèle). Récemment encore Vincent n'a-t-il pas démontré, par l'expérimentation sur l'animal, que toute lésion du foie diminue, dans des proportions énormes, la résistance de l'organisme contre le tétanos. Il a étudié les motifs de cette défaillance et l'a attribuée à la paresse des leucocytes, à un retard dans l'opsonisation, et au faible pouvoir alexique du sérum. En somme, il a établi que ce qui est surtout atteint par la suppression du foie, ce sont les moyens de défense d'ordre humoral.
On s'est demandé quel est le mécanisme intime de cette action antitoxique du foie, et de très nombreuses recherches ont été entreprises dans cette voie, en particulier par Roger, Teissier, Lœper et Esmonet. Il semble bien que la fonction antitoxique soit principalement liée à la production du glycogène, et Roger a insisté sur ce fait que le pouvoir antitoxique n'est jamais plus marqué que lorsque les cellules hépatiques sont en pleine activité sécrétoire et chargées de glycogène. C'est même ce qui explique qu'on réalise bien plus facilement l'intoxication expérimentale par voie digestive, si l'animal est à jeun, que s'il est en pleine digestion. D'autre part, Lœper et Esmonet ont démontré que, lorsqu'un organisme succombe à une infection ou à une intoxication, on note toujours que le foie est privé de glycogène.
La fonction antitoxique du foie, est encore prouvée par la pathologie expérimentale. — Du moment que la cellule hépatique jouit d'un pouvoir antitoxique extrêmement énergique, il est facile de concevoir, dans ces conditions, que la suppression du foie expose l'organisme à des complications extrêmement graves, et tous les auteurs qui l'ont réalisée expérimentalement, ont observé des accès éclamptiques suivis de coma et de mort à bref délai. Ainsi en est-il quand on supprime la fonction hépatique : soit en créant une fistule
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d'Eck (abouchement direct de la veine porte dans la veine cave); soit en enlevant le foie dans certaines espèces animales où cette opération n'entraîne pas la mort immédiate, du fait même du traumatisme. Dans tous les cas, les résultats ont été identiques et se sont traduits par une intoxication de tout l'organisme, et c'est là une confirmation éclatante du rôle antitoxique du foie.
Le foie est aidé dans ses fonctions antitoxiques. — Pour important que soit le rôle du foie dans la défense de l'organisme contre les poisons, il n'est cependant pas exclusif ; et à cet égard il existe une sorte de synergie entre les divers organes doués d'un pouvoir antitoxique. La paroi du tube gastro-intestinal avec son épithélium, son appareil lymphatique, ses leucocytes, avec les divers sucs qu'elle sécrète, constitue une première barrière efficace contre les poisons qui pénètrent ou se développent dans la cavité digestive. Mais une partie des poisons échappe, pour diverses raisons, à cette première ligne de défense et rencontre alors le foie. Que si quelque partie des poisons franchit cette seconde barrière, l'organisme se défend contre elle, par l'action des poumons, dont la fonction protectrice a été démontrée par Roger ; par le sang artériel dont l'action est très énergique, soit du fait des propriétés spéciales du sérum et des leucocytes, soit du fait des sucs spéciaux qu'y déversent certaines glandes à sécrétion interne, comme les thyroïdes ; enfin par le rein qui débarrassa le sang de ses poisons. Ce schéma de la défense organique permet de comprendre pourquoi la déchéance d'un des organes antitoxiques n'entraîne pas immédiatement la mort, et aussi pourquoi elle peut déterminer, à plus ou moins longue échéance, des lésions dans les autres organes doués du même pouvoir. C'est pourquoi on observe des adultérations hépatiques si intenses, corrélatives des lésions expérimentales ou spontanées, brusques ou lentes du rein. De même encore Alquier a observé des lésions du foie à la suite de l'ablation des glandes thyroïdes ou parathyroïdes. Inversement, de Dominicis a montré qu'après destruction du foie, on observe des altérations graves du rein, des capsules surrénales, du pancréas et de la rate.
Ajoutons enfin que, en dépit de son action antitoxique, le tissu hépatique est doué lui-même d'une certaine toxicité. Celle-ci a été étudiée principalement par Bouchard, Brown-Séquard, d'Arsonval et Roger. Il semble que cette toxicité soit principalement due aux matières albuminoïdes que contient l'extrait de foie. Il est difficile de dire si celles-ci sont nocives, comme toute substance protéique directement introduite dans la circulation, ou si elles doivent cette propriété aux poisons qu'elles ont fixé.
MALADIES DU FOIE ET DES VOIES DILlAIItES.
Action protectrice du foie contre les éléments figurés.
Cette fonction a été étudiée très soigneusement, au point de vue expérimental, par Hanot, Gilbert et Carnot. Ils ont distingué une fonction granulopexique, bactériopexique et cytopexique (Gilbert •et Carnot).
1° La FONCTION GBANULOPEXiauE est démontrée par ce fait que^ lorsqu'on injecte soit dans la veine porte, soit dans la circulation générale, une solution contenant des granulations colorées, et lorsqu'on sacrifie l'animal quelques heures après, on observe que le foie a retenu presque la totalité des granulations, ce qui est assez imprévu tout au moins lorsque l'injection a été faite dans la grande circulation. Par les examens histologiques, on démontre que ce rôle d'arrêt est joué par la cellule hépatique même et non par des leucocytes.
2° La FONCTION CYTOPEXIQUE cst de même ordre : les cellules cancéreuses emboliques, venues d'un cancer quelconque extra-hépatique et amenées au foie par la circulation, sont arrêtées à la périphérie du lobule etj en. ce point, tantôt sont détruites, et tantôt prolifèrent pour former im noyau secondaire.
3° La FONCTION BACTÉRIOPEXIQUE a été étudiée au moyen d'injections de cultures microbiennes dans les rameaux de la veine porte, dans l'intestin, ou même dans la grande circulation. Les bacilles typhiques — dont on s'est surtout servi — introduits par la voie porte restent trois ou quatre jours perceptibles dans le foie, où ils sont englobés soit par les cellules de i'endothélium, soit par les globules blancs qui, douze heures après l'injection, se sont multipUés. Le premier acte de défense dépend donc plutôt du tissu conjonctif hépatique que des cellules nobles. Mais dans une seconde phase, on constate des figures de karyokinèse au niveau des cellules hépatiques, indiquant une prolifération abondamte. Cette prolifération est destinée sans doute à remplacer les cellules qui ont subi une dégénérescence, sous l'action des poisons sécrétés par le bacille typhique. Elle doit être aussi en rapport, avec la nécessité qui s'impose aux cellules de sécréter plus abondamment les substances défensives.
Mais ce n'est pas tout. La glande, envahie par les germes et insuffisante à les détruire tous, tente d'en éliminer une partie par la bile, ainsi qu'elle le fait pour certaines substances minérales ou végétales. Les bacilles typhiques, comme les bacilles cholériques, comme d'autres encore, sont rejetés par cette voie. Mais ce moyen de défense n'.est pas sans danger pour l'organisme. En effet Forster et H. Kayser ont montré qu'à la suite d'une fièvre typhoïde les bacilles restent parfois longtemps dans la vésicule biliaire, d'où ils
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descendent dans l'intestin, si bien qu'un typliique guéri peut rester contagieux, de ce fait, pendant des années, car ses selles contiennent des bacilles virulents. D'autre part, on sait que la présence constante de ces germes dans la vésicule, constitue aussi un danger pour le malade lui-même, et peut être le point de départ de la formation de calculs.
Ce rôle anti-microbien du joie n'est cependant pas absolu, car l'action du foie semble nulle vis-à-vis de certaines espèces, telles que streptocoque et staphylocoque, qu'il est bien capable d'arrêter, mais qa'ïl n'empêche pas de se développer. D'autre part, même lorsque le foie s'oppose, dans une certaine mesure, au développement des germes qu'il arrête, il pâtit souvent plus ou moins à leur contact, ce qui rend assez délicate l'observation des détails de l'action bactéricide du foie. Mais il n'en reste pas moins vrai que, vis-à-vis des microbes, comme vis-à-vis des granulations et des cellules étrangères qui lui sont amenés, tant par la circulation porte que par l'artère hépatique, le foie exerce un contrôle sévère. Il arrête et détruit sur place les uns ; il élimine par la bile les autres, et ces procédés, employés principalement contre les microbes, sont en somme identiques à ceux qne nous avons observés dans la lutte contre les poisons. On voit donc que, aussi bien contre les corps figurés que contre les toxiques solubles, susceptibles de produire des effets nocifs, l'organisme use des mêmes défenses : arrêt, destruction et élimination biliaire.