TORONTO
MANUEL DE LA
son est le plus redoutable ennemi de l’homme, et que tout ce qu’il y a de bon dans la société devrait travailler à la détruire jusque dans sa racine.
“ 10. — Marie , femme de la campagne, d’un certain âge, et mère d’enfans très respectables, était malheureusement adonnée à la boisson. Elle vient en ville pendant l’hiver, s’enivre, veut retourner chez elle le soir, perd le chemin, et est trouvée gelée à mort le lendemain au milieu d’un champ. Et que de morts semblables à celle-là dont j’ai eu la triste nécessité d’enrégistrer la cause?
“ Beaucoup de personnes adonnées à la boisson meurent subitement tous les ans. Lorsqu’on ouvre leurs cadavres, on voit que c’est le manque de nourriture qui les a fait périr. On sait qu’une personne qui boit des liqueurs fortes perd bientôt le sentiment de la faim : oublie, dans son ivresse, de donner la substance à son corps qui tombe de faiblesse et qui laisse partir la pauvre âme pour l’autre monde. Parmi nombre de ces cas déplorables eu voici un:
“ 11. — Emilie , épouse de . , était extrême¬
ment adonnée à la boisson ; son mari, fatigué de ses excès, la renferme et lui donne autant de boissons fortes qu’elle en désire. Pendant quinze jours, elle en prend excessivement et meurt subitement au bout de ce teins.
te Son cadavre, qui est ouvert devant moi, nous présente un spectacle d’horreur presqu’im possible à décrire. Son foie, horriblement gonflé, était durci' comme une pierre. Ses poumons .étaient dans un état de décomposition affreuse. Le Chirurgien déclare que la boisson seule avait causé ces ravages.
“ 12. — Je fus appelé, il y a quelque tems, à examiner la cause de la mort subite d’un enfant de deux ans ; et voici le triste récit que nous firent les témoins de ce lamentable événement. La mère, qui passait pour aimer la boisson, était sortie sans dire où elie allait. L’heure du repas arrive, son mari, voyant qu’elle ne venait pas, est inquiet et sort pour la chercher 5 il la
trouve à quelques pas de sa maison, tombée dans un état, complet d’ivresse sur son malheureux enfant qu’elle avait étouffé sous le poids de son corps. Et plût à Dieu que ce femme fût la seule qui ait causé la mort de son enfant par sa passion pour la boisson. Mais elle n’est pas la seule ; malheur aux pauvres enfans qui ont des mères tant soit peu adonnées à l’usage des boissons fortes. Les anciens Romains punissaient de mort les femmes qui aimaient trop le vin. Ils agissaient sagement.
“Je vous citerais bien d’autres traits, dont mes livres sont remplis, des funestes effets de la boisson ; mais ce serait à ne jamais finir, et je serais véritablement embarrassé sur le choix. Je me contenterai donc de continuer à répondre simplement aüx questions que vous me faites l’honneur de m’adresser. Votre seconde question est conçue en ces termes: “ Combien, année “ commune, de personnes se noyent, combien se suici- “ dent, combien périssent d’autres manières aussi “funestes'?” Réponse : Dans chaque année, à quelque chose près, il est trouvé entre 30 à 50 noyés, qui sont reconnus pour être des matelots, des gens employés à bord des petites goélettes, chaloupes, bateaux, et sur les quais, etc. Ceux-ci sont généralement des Canadiens, qui, ayant pris un coup ou deux de boissons fortes, deviennent trop hardis, affrontent le danger, et courent après une mort funeste. — Le nombre des suicides varie depuis un, deux, jusqu’à dix par année, sur un total de 59 à 72 enquêtes que le Coronaire tient avec un juré pendant les années communes.
“ Votre troisième question est : “ Depuis que la So- “ ciété de Tempérance fait quelque progrès parmi le “ peuple Canadien, avez-vous remarqué que les morts “ subites et funestes soient devenues plus rares'?” Réponse: Je puis vous assurer que le nombre de morts par apoplexies, épilepsies, délire, etc., toutes généralement causées par l’usage des boissons fortes, ont été beaucoup plus rares depuis l’établissement des Sociétés de Tempérance. Le nombre des enquêtes n’a pas
diminué dans la saison de la navigation, à cause de l’augmentation de la marine ; mais, depuis que la navigation se ferme, à présent qu’il ne reste plus que la population Canadienne, qui se corrige par l’heureuse influence de la Société de Tempérance, le nombre de morts accidentelles et funestes est diminué d’une manière bien visible et bien consolante.
Personne ne peut fermer les yeux sur le bon effet que la Société de Tempérance a déjà eu parmi nous. Nous voyons régner l’aisance dans bien des familles que la misère et mille privations accablaient tous les jours dans la ville et les villages. Beaucoup de personnes ont recouvré leur santé et refait leur tempéramment depuis qu’elles se sont jointes aux Sociétés de Tempérance, et qu’elles ont entièrement quitté la boisson Beaucoup d’auberges ont été fermées parce qu’elles n’étaient plus fréquentées.
“ A la 4e. question qui est ainsi : “ Si on parvenait “ à détruire l’usage des boissons fortes parmi notre “ peuple, pensez-vous que le nombre de morts fîmes- “ tes diminuerait considérablement, et qu’il en résul- “ ternit beaucoup de bien.” Réponse; Oui, Monsieur, je le pense ; si, comme il faut l’espérer, l’usage des boissons spiritueuses cesse, les accidens et les morts funestes deviendront aussi rares qu’ils sont aujourd’hui fréquens.
“ Et les biens qui en résulteraient, pour la société en général, comme pour les particuliers, sont incalculables.
“ J’ai l’honneur d’être,
“ Monsieur,
“ Votre très-humble serviteur,
« B. PANET, Cor.”
Il y a peu de tems, nous eûmes le bonheur de nous trouver avec un de ces hommes admirables dont le monde ne comprendra jamais parfaitement les nobles sacrifices et les vertus héroïques, mais qui seront magnifiquement récompensés au ciel. C’est un Mission-
naire dont nous taisons le nom à regret pour ne pas blesser sa modestie. Il venait de parcourir plus de 150 lieues de pays ; il avait échappé à bien des dangers pendant ce voyage. Il lui avait fallu sauter, clans un fragile canot, bien des rapides, franchir bien des lacs et des rivières, coucher sur la terre nue, et n’avoir souvent pour abri que la voûte du ciel. Après s’être vu couvert de sueurs, haletant de fatigue, écrasé sous le poids de la chaleur pendant le jour, souvent la nuit il était glacé par une pluie qui le mouillait jusqu’aux os.
Mais ses peines lui paraissaient douces ; et il avait franchi avec une sainte joie les rochers, les montagnes, les forets et les lacs; car il avait une croix collée sur son cœur, et il marchait, à la suite du Box Pasteur, à la recherche d’environ cinq mille pauvres jeunes Canadiens répandus sur les rives de l’Ottawa, six mois de l’année, pour la coupe des bois. L’Eglise l’avait envoyé porter à ces jeunes gens abandonnés à eux-mêmes et perdus au milieu de ces immenses forêts, des paroles de consolation, de force, de paix et d’amour de Dieu. Il nous raconta les faits les plus remarquables de cette mission, et, quoique le Seigneur eut béni ses travaux au-delà même de ses espérances, son cœur paraissait noyé de tristesse ; sa. voix tremblante nous disait qu’il avait peine à retenir des soupirs et des sanglots; ses larmes, toujours prêtes à couler, mouillaient ses paupières et roulaient dans ses yeux pendant qu’il parlait. “ La plus grande “ partie de ces jeunes gens, nous disait-il avec un ac- “ cent de douleur qui nous fit mal jusqu’au fond de “ l’âme, sont courageux, aimables et bons comme “ tous nos Canadiens: mais la plupart sont adonnés à “ l’ivrognerie, et l’usage de la boisson attire sur eux “ tous les maux ! Ce printems encore, plus de 80 de u ces jeunes gens, que j’avais vus et tant aimés pen- “ dant ma mission, sont péris misérablement, écrasés “ par la chûte des arbres, ou noyés sur les lacs et dans a les rapides. Eh bien ! sur ces 80 infortunés, je suis
MANUEL DE LA
“ assuré (et je le tiens de sources malheureusement “ trop certaines pour pouvoir en douter) que 70 étaient “ ivres lorsque la mort les a frappés. Des témoins “ occulaires nous ont donné la désolante certitude “ qu’un grand nombre dans leur ivresse venaient de “ prononcer d’affreux blasphèmes, d’appeler même le “ démon à leur aide, lorsqu’ils furent lancés aux pieds u de leur Souverain et redoutable Juge . !”
Mais le sort des jeunes gens qui ne périssent pas ainsi est-il bien plus consolant pour la religion, la famille, la patrieî Ah ! quel spectacle plus déchirant que ces milliers de jeunes Canadiens qui descendent, tous les ans, sur les cages. De retour de la coupe des bois, épuisés par un travail surhumain, par des privations incroyables, que font-ils dans leurs paroisses] La plupart n’en deviennent-ils pas le scandale et l’opprobre ] Un mois s’est à peine écoulé qu’ils ont dépensé, en boissons et en débauches, l’argent qui était pourtant le prix de tant de peines et de dangers. — Et cet immense commerce de bois, qui devrait porter la richesse et la vie partout, ne sert qu’à enrichir quelques étrangers, vendeurs de boissons, qui quitterontbienlôt, comme nous l’avons déjà vu mille fois, le tonneau ou le verre sale de la cantine, pour se monter sur des monceaux d’or, et y achever de nous arracher en grand, ce qu’ils n’avaient pu nous ôter en détail.
Encore une fois, est-ce la famille, la paroisse, le pays qui profitent de tant d’argent gagné par les sueurs des Canadiens dans la coupe des bois ] Non. La boisson nous prive de toutes ces richesses.
Et cela est si vrai que rien n’est plus rare dans nos campagnes qu’un homme qui a pu s’y établir honorablement après avoir cependant gagné beaucoup d’argent dans les chantiers.
Après de pareils faits dont nous sommes, tous les jours, les tristes témoins, qui se passent sous nos yeux, au sein de presque toutes nos paroisses, est-il besoin de conjurer tous les Pasteurs, tous les pères de famille, tous les hommes qui peuvent exercer quelqu’influenee
sur les autres, de s’unir pour abolir partout l’usage des boissons fortes et pour en inspirer de l’horreur, surtout aux jeunes gens? mais, encore une fois, comment les jeunes gens pourront-ils faire ce sacrifice, si ceux que la Providence leur a donnés pour pères, n’ont pas la force de leur en donner l’exemple ?
Si un loup passant dans un endroit, enlève une ou deux brebis, chacun s’arme aussitôt, et poursuit la bête féroce ; on ne s’arrête que lorsqu’on l’a atteinte ; on n’a de repos que lorsqu’elle est morte. Personne ne s’avise de crier aux chasseurs: “prenez garde de “ frapper trop rudement cette pauvre bête, elle est “ innocente, elle ne sait ce qu’elle fait, souvenez-vous “ que c’est une créature de Dieu !” Mais on la détruit sans pitié, parce qu’elle nous fait du mal, et qu’elle
n’est propre à nous faire aucun bien . On n’attend
pas même qu’elle soit entrée dans notre bergerie; on ne lui permet pas d’arriver jusqu’au troupeau sous prétexte que, si elle égorge quelque brebis, elle en laisse aussi beaucoup à qui elle ne fait aucun mal. Voilà comment on doit agir et raisonner par rapport aux boissons fortes, qui ont fait plus de mal aux hommes que tous les loups du monde. Il faut que chacun s’arme de courage pour les détruire. N’attendons pas qu’elles nous aient fait mal, car alors il ne serait, pour ainsi dire, plus tems de les combattre.
A la vue des ravages qu’elles ont causés partout, ne vous endormez pas en disant: “ elles ne m’ont jamais fait mal mais dites plutôt: “ elles pourraient bien en faire à mes enfans, et voilà pourquoi je veux me mettre de la Société de Tempérance, ainsi que mes enfans, afin que nous soyons tous à l’abri du danger sous son heureuse influence,”