‹ Manuel des sociétés de tempéranceChapitre 15 sur 35 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

5o. Excepté comme remède.

Circonstances où il faut surtout éviter de ‘prendre des

boissons fortes.

On nous dira peut-être : “ Nous sommes convaincus “ que les boissons fortes ont fait plus de mal que de “ bien, et que si on en détruisait l’usage, bien peu de “ personnes auraient à souffrir ; mais est-ce qu’il n’y “ a pas de circonstances où elles puissent être bonnes “ et salutaires ?” A cela nous répondons: Les écrits des hommes les plus experts en cette matière, les plus savans Médecins d’Angleterre, des Etats-Unis et du Canada, s’accordent à dire qu’elles sont dangereuses et dommageables à l’homme dans presque toutes les circonstances où l’on est dans l’usage d’en prendre. Ils disent que, dans les cas rares où elles sont bonnes, elles peuvent toujours alors être suppléées par quelque chose de meilleur .

Elles sont très nuisibles à jeûn ; aussi les personnes qui en prennent avant leur déjeûner ou tout autre repas, sont-elles peu de terns sans s’apercevoir de leurs pernicieux effets. En peu d’années, et souvent en peu de mois, elles perdent complètement l’appétit ; elles ne sentent plus le besoin de manger, parce que l’organe de l’estomac, que Dieu a chargé de nous avertir lorsque le corps a besoin de nourriture, est paralysé, brûlé par la boisson. De là vient que les personnes qui ont eu la mauvaise habitude d’en prendre à jeûn ne sont plus capables de déjeûner, éprouvent même une sorte de répugnance à prendre aucune nourriture. C’est alors que l’on prend des excitants , en buvant ce qu’on appelle le petit coup d’appétit. Mais l’estomac de nombre de personnes s’habitue bien vite à ce petit coup, et exige quelque chose de plus: alors on

augmente la dose . et souvent cette dose, ainsi

augmentée, finit encore par être insuffisante. Il

faut alors l’augmenter encore jusqu’à ce qu’enfin .

Mais nous nous arrêtons pour demander à toute personne sensée, s’il n’est, pas inconvenable, ridicule, nous osons dire honteux, de prendre ainsi ce coup d’appétit, quoique l’usage en soit devenu si commun et si à la mode ! Nous devrions regarder la table comme un champ de bataille, funeste pour nous par mille défaites que le démon de la gourmandise nous a fait essuyer. Nous ne devrions nous approcher de la table qu’armés pour combattre notre plus formidable ennemi; et, au lieu de cela, nous nous livrons à lui, pour ainsi dire, pieds et poings liés, avant même qu’il nous ait attaqués, en excitant, par toutes sortes de moyens, un appétit que nous devrions plutôt chercher à modérer, dans l’intérêt de nos corps autant que dans celui de nos âmes.

La table est dressée, l’heure du repas arrive ; un homme s’avance pour y prendre place... c’est un chrétien. Il forme sur son front le signe de la croix, de cette croix sur laquelle son Sauveur Jésus a été

abreuvé de fiel amer et de vinaigre . Alors une

pensée l’occupe . Il est inquiet . Savez- vous

pourquoi? Il a peur de ne pas manger assez . Il

craint de n’avoir pas assez d’appétit . Et pour aug¬

menter cet appétit, il jette dans sa poitrine un liquide brûlant qui va si bien en agiter toutes les fibres qu’il ne pourra savoir quand il aura assez mangé. Voilà qui semblerait incroyable si on ne le voyait tous les jours. Lorsqu’on se met à table, notre seule inquiétude doit consister dans la crainte de trop manger, et une crainte différente est plus que puérile ; elle est inconcevable

et honteuse . Nous n’avons pas besoin de ces

choses pour exciter l’appétit ; il y a assez du dé mou pour nous exagérer les bonnes qualités des mets, et nous crier, depuis le commencement jusqu’à la fin du repas: “ Mange, mange, tu en as besoin.”

Mais si les boissons fortes sont inutiles avant le repas, elles le sont encore plus pendant que l’on mange.

D’après le témoignage des hommes les plus instruits

MANUEL DE LA

sur ces matières, le plus puissant dissolvant que nous ayons pour notre nourriture est l’eau, et l’eau pure telle que Dieu nous la donne. Les boissons fortes, loin d’aider à la digestion, comme quelques uns le prétendent, l’arrêtent au contraire 5 et ceux qui s’en servent pendant leurs repas sont infiniment plus sujets à avoir des vents, des rapports d’estomac, des indigestions que ceux qui boivent de l’eau. La raison en est bien claire. Veut-on conserver longtems de la chair, ou toute autre substance sujette à la corruption pour qu’elle devienne dure et coriace ? on la fait tremper dans des boissons fortes, on l’en imbibe. De même, si les vivres que vous mettez dans votre estomac sont imbibées des liqueurs spiritueuses que vous buvez, loin d’être plus tendres et plus faciles à être digérées comme vous le pensiez, elles deviennent nécessairement plus dures; et il faut alors que votre pauvre es» tomac travaille trois fois plus pour les broyer que si vous n’eussiez pris que de l’eau. Aussi, si on veut être de bonne foi, on avouera qu’après un repas où on a tant soit peu pris de boissons fortes, on se sent fatigué, appesanti, on éprouve une forte fièvre, on ressent des maux de tête, on a un mauvais sommeil : ce sont là des misères et des infirmités auxquelles on ne sera jamais exposé si on ne boit que de l’eau pendant les repas.

Si les boissons fortes ne font que du mal à l’homme avant et pendant son repas, au moins, dira-t-on, elles lui sont infiniment utiles lorsqu’il travaille fort ? — Point du tout : Plus un homme travaille fort, et moins il a besoin de boisson. Le pauvre journalier a bien assez de ses durs travaux pour se fatiguer et s’épuiser sans boire encore d’une liqueur dévorante qui le fatigue et l’épuise plus que son travail, en tenant constamment son sang à l’état de fièvre.

Dieu a condamné l’homme au travail, à la peine, à la fatigue, et c’est en vain qu’il cherche à se soustraire à cette nécessité . N’allez pas croire que des bois¬

sons fortes que vous prenez font cesser votre épuise-

ment et votre fatigue ; non : elles ne vous ôtent que la sensation, et par-là vous exposent à prolonger vos travaux bien au-delà de vos forces. Si vous prenez des boissons fortes, nous avouons très volontiers que, sur le moment, vous sentirez moins la fatigue que celui qui ne boit que de l’eau ; peut-être qu’à l’instant continuerez-vous un travail que vous étiez sur le point d’abandonner ; oui, mais tout cela est aux dépens de votre santé que vous épuisez, de votre vie que vous abrégez.

Expliquons plus clairement notre pensée. L’homme qui travaille sans prendre de boissons fortes, travaille comme un homme raisonnable ; il se soumet à la loi de la nature, qui est celle de Dieu : lorsqu’il est fatigué, il se repose ; il n’a pas l’imprudence de se charger d’un fardeau qui excède ses forces . , s’il faut le

porter, il refuse sagement de le faire tant qu’il est seul, il attend que ses amis, ses compagnons viennent à son aide. Mais, dès qu’un homme prend des boissons fortes, on peut dire qu’il s’expose à travailler non pas comme un homme, mais comme une bête sans raison... Donnez-lui un verre de boisson, il vous dit qu’il ne sent plus la fatigue ; donnez-lui en deux, il vous dira qu’il est presqu’aussi frais, aussi reposé que s’il n’avait rien fait encore. Donnez-lui en un troisième, il rit, il chante sous le fardeau qui l’écrase ; il le trouve léger, il ne s’aperçoit pas qu’il le porte ; si vous lui en donnez un quatrième, il se sent si fort, qu’il ne voit rien à son épreuve ; il 11e peut plus se porter lui-même, et cependant il se croirait capable de porter la terre si vous vouliez la lui mettre sur les épaules.

Le fait est que la boisson n’a pas donné de forces à son corps, mais qu’elle lui a oté l’esprit en proportion de ce qu’il en a bu. Elle avait un peu altéré son bon sens, lorsqu’il n’en n’avait bu qu’un verre, elle le lui ! avait complètement ôté au quatrième. Aussi, voyez comme il s’agite, comme il force outre mesure, comme il travaille sans prudence lorsqu’il a la tête tant soit peu échauffée. Mais souvent, dés le lendemain, il est

MANUEL DE LA

au lit, malade d’une pleurésie, d’un effort, dont il ne sera guéri qu’après des mois entiers de souffrances. Il lui faudra pendant ce tems payer le Médecin, perdre un tems considérable alors que ce tems lui est le plus précieux pour gagner sa vie ; le peu d’avance qu’on avait est bientôt dissipé ; en peu de jours on est réduit à la mendicité ; il faut que les voisins viennent au secours... Et nous doutons fort que le bourgeois qui vous aura ainsi fait boire pour vous porter à travailler au-delà de vos forces, et qui sera la première cause de votre malheur, soit bien empressé à apporter du pain, des habits à votre femme infortunée, à vos pauvres enfants qui languissent autour de votre lit de douleur.

Nous avons interrogé sur ce sujet une foule d’ouvriers respectables, à Québec et ailleurs; tous nous ont déclaré que lorsqu’ils prenaient de la boisson, même en petite quantité, s’ils oublaient pour un moment la fatigue, ils payaient à l’instant bien cher ce léger soulagement..., car, quelques moraens plus tard, ils se sentaient tellement épuisés, rendus, que, pour oublier ce nouvel épuisement et continuer la besogne, il fallait boire de nouveau des liqueurs fortes presque pour la valeur de leur journée, à la fin de laquelle pourtant ils n’avaient jamais autant fait de travail qu’ils en font depuis qu’ils se sont mis de la Société de Tempérance. Il est tellement faux que la boisson augmente les forces de l’homme et le rende plus capable de supporter la fatigue, que tous les maîtres de chantiers, tous les grands entrepreneurs de Québec et d’ailleurs, préfèrent la journée des hommes qui sont de la Tempérance parfaite à celle des autres. Plusieurs même ne veulent pas avoir d’autres ouvriers que ceux qui sont de la Tempérance.

Cette vérité a été mille fois prouvée : mais le Père Matthewl’a démontrée d’une manière aussi frappante que nouvelle et ingénieuse. Plusieurs personnes respectables lui avaient dit qu’elles trouvaient dur de conseiller aux pauvres ouvriers de s’abstenir des boissons

fortes et des grosses bières qui étaient, suivant elles, si propres à les soutenir dans leurs pénibles travaux. Le vénérable Apôtre de la Tempérance, voulant convaincre ces Messieurs que les liqueurs fortes, loin de donner des forces à l’homme, ne servent qu’à l’affaiblir, imagina le moyen suivant:

Il fait faire trois fortes chaloupes parfaitement semblables : mêmes dimensions, même bois, mêmes ferrures, même pesanteur, même vitesse ;... chacune d’elles pouvait recevoir douze rameurs... On choisit pour les monter 36 hommes des plus robustes et, autant que possible, d’égale force. Les Messieurs, qui sont d’avis que les boissons spiritueuses donnent des forces à l’homme, choisissent eux-mêmes 24 hommes, dont douze sont accoutumés à boire du rum, du wiskey et d’autres boissons fortes, et 12 qui sont dans l’usage de ne prendre que de la grosse bière. Ils montent chacun dans la chalope qu’ils préfèrent, on leur donne un coup de la boisson qu’ils aiment pour les fortifiers, et on leur promet une forte récompense s’ils peuvent passer la troisième chaloupe, qui est montée par douze membres de la Société de Tempérance, qui n’ont pas pris de boisson spiritueuse depuis longtems. On montre à tons l’espace qu’il faut parcourir. Il faut an moins une heure de marche et de travail de leur part. Les milliers de témoins sont accourus de tous côtés... Les trois chaloupes sont rangées de front ; elles sont également belles, également légères; la mer est parfaitement calme. Les rameurs sont à leurs postes: les

bras tendus sur leurs rames, ils attendent, le signal .

Tous les cœurs palpitent d’espérance et de crainte... Enfin le signal est donné. Les trois chaloupes s’élancent ensemble avec une égale rapidité...... Aucune

d’elles ne semble d’abord dévancer les autres; mais bientôt un cri de joie part de celle que montent les buveurs de boissons fortes. On s’aperçoit en effet qu’ils dévancent leurs adversaires de quelques pieds. Ceux qui les suivent de plus près sont les buveurs de bière. Les disciples du Père Matthew sont dans la dernière

MANUEL DE LA

confusion : la chaloupe montée par les membres de la Société de Tempérance reste la dernière. Chacun, du rivage, excite, du geste et de la voix, le courage de ceux à qui il donne ses sympathies... Les buveurs de boissons fortes triomphent, et expriment le plaisir qu’ils éprouvent par des cris répétés, que le vent porte jusqu’à leurs amis, et qui semblent redoubler leurs forces...

Mais, déjà, près de la moitié de l’espace est franchie, et l’on distingue à peine les embarcations ; l’on voit cependant que, sans être à une grande distance les unes des autres, elles ne vont pas de front. Celle qui dévance les autres semble n’être pas la même qu’au commencement de la course. Le silence le plus absolu règne parmi cette multitude de personnes, si bruyantes il n’y a qu’un instant. Chacun regarde, avec une inquiétude impossible à décrire, dans l’espé-rance qu’il va reconnaître, en avant des autres, la chaloupe pour qui sont ses vœux. Mais les esprits ne sont pas longtems en suspens. La chaloupe qui est la première semble voler sur les eaux... Le Père Matthew reconnaît bientôt qu’elle est montée, comme il l’avait prévu, par ses chers et bien-aimés disciples. Les buveurs de bière arrivent ensuite à une certaine distance et paraissent beaucoup plus épuisés. Les buveurs de boissons fortes étaient les derniers. Ils semblaient plus forts et plus vigoureux que les antres au moment du départ mais ils n’étaient pas au milieu de leur course que déjà ils commençaient à mollir et à perdre leur premier avantage, ils paraissaient tellement épuisés, ils étaient tellement inondés de sueurs à côté de leurs vainqueurs, qui semblaient frais et capables de recommencer, que chacun resta convaincu que les liqueurs fortes, loin de donner des forces à l’homme, ne sont propres qu’à l’épuiser et l’affaiblir.

Le grand G’Connell a aussi prouvé par son exemple que l’homme actif et laborieux ne doit pas attribuer aux boissons qu’il prend, sa force et son énergie, et que l’on gagne toujours à en abandonner l’usage.

Ce glorieux défenseur de sa religion et de sa patrie désirait se faire disciple du Père Matthew, et devenir, avec le reste de ses frères, membre de la Société de Tempérance ; mais il n’ôsa pas le faire sans consulter ses Médecins. Ceux-ci lui répondirent qu’il était dangereux à son âge de changer de régime de vie ; qu’étant obligé, presque tous les jours, de parler en - plein air des heures entières, ce violent exercice nécessitait quelque chose de plus soutenant que de l’eau ; que sa santé était trop précieuse à son pays pour l’exposer par une démarche qui n’était nullement nécessaire ; qu’il ferait mieux de continuer de prendre, comme il en avait coutume, son verre de vin et ses deux verres de bière tous les jours. Quelque tems après, O’Connell rencontre le Père Matthew: il oublie le conseil de ses Médecins, se jette aux pieds de l’Apôtre de la Tempérance, et le prie de le recevoir parmi ses disciples. Depuis cette époque le libérateur de l’Irlande a plus parlé en public, a eu plus de fatigues à essuyer, de sueurs à verser qu’en aucun autre

tems, et jamais il ne s’est si bien porté . C’est lui-

même qui racontait ces détails au milieu de plus de deux cent mille hommes qui l’écoutaient. Il finissait son discours par leur dire que jamais ses poumons n’avaient eu tant de force, que jamais sa poitrine et sa voix n’avaient été aussi puissantes, ni sa santé meilleure que depuis qu’il ne buvait que de l’eau.

Mais tout n’est pas fait : de nouvelles objections, plus fortes que les premières, attendent ici les Ap'ôtres de la Tempérance. On leur dit: “ Vous nous avez " bien prouvé que la boisson ne peut faiie aucun bien, “ prise avant et pendant le repas, et qu’elle n’evSt “ bonne à rien lorsqu’on travaille. En conséquence, “ nous nous promettons bien de n’en jamais faire “ usage dans ces circonstances. Notre résolution est “ prise, et rien ne pourra l’ébranler. Mais, puisque “ nous vous avons accordé jusqu’ici tout ce que vous “ désiriez, il faut bien que vous nous concédiez quel-

MANUEL DE LA

“ de prendre un verre ou deux de boisson chaude, “ lorsque nous voyagerons l’hiver par ces temsrigou- « reux où vous savez que le froid saisit, pénètre et nous “ gèle si on ne prend pas quelques précautions ex- “ traordinaires pour s’en garantir.”

De tous les faux préjugés accrédités parmi nous, nous n’en connaissons guère de plus funestes que celui de croire que les boissons fortes ont quelque vertu pour garantir de l’impression du froid... Ah ! que de Canadiens périssent, tous les hivers, tristes victimes de ce préjugé !

La boisson n’est pas plus capable de nous réchauffer

en hiver que de nous rafraichir en été . Il n’y a,

encore une fois, que notre éternel ennemi, le démon, qui ait pu nous faire croire à leur efficacité contre les rigueurs de l’une ou l’autre saison. Pourvu qu’il nous fasse aimer la boisson, et qu’il nous accoutume à en prendre souvent, il est content, son but est atteint... Par là il excite toutes nos passions mauvaises, il affaiblit notre volonté pour le bien, diminue en nous les lumières de la raison et de la foi, éteint par degrés le respect que nous nous devons à nous-mêmes.jPl affaiblit et brise bientôt les liens qui nous attachent à ce qui doit nous être le plus cher au monde... Et lorsque, par des actes réitérés, et dont les premiers nous paraissaient sans conséquence, il nous a fait contracter l’habitude de boire, son œuvre est accomplie, il nous voit avec une joie infernale, nous débattre sous les chaînes les plus pesantes et les plus honteuses, jusqu’à ce que, de lassitude et d’épuisement, nous nous laissions tomber dans la boue et de là dans l’enfer !

A aucune époque de l’année la boisson n’est plus dommageable que pendant l’hiver, et il n’y a pas de saison par conséquent, où vous devriez être plus scrupuleux à n’en jamais goûter .

La boisson pour vous garantir du froid !... Mais vous n’y pensez pas! La boisson et le froid !... Est-ce que vous ne savez donc pas que ce sont là deux de vos plus grands ennemis, et que lorsqu’ils peuvent se ren-

contrer chez vous, ils se donnent toujours la main pour vous ôter la vie, ou du moins vous faire perdre quelque membre et vous faire horriblement souffrir.

Le froid ne peut presque rien contre l’homme qui ne boit que de l’eau. Car s’il veut attaquer un de ses membres, il est aussitôt combattu et bientôt repoussé.

L’homme qui ne boit que de l’eau a le tact fin et délicat, sa raison est toujours saine et juste, sa volonté puissante, sa vie lui est chère, il en connait la valeur, et il la défend jusqu’à la dernière extrémité...... On

ne voit jamais, ou bien rarement, de ces généreux hommes de la Tempérance se laisser geler les doigts, les pieds ou le visage. Ils se débattent, ils se défendent avec courage et constance contre leur terrible ennemi. Ils le frappent à grands coups, jusqu’à ce qu’il ait lâché prise ; ils marchent à pas redoublés, ils courent même pour mieux échapper à ses atteintes.

Tout le contraire arrive à l’homme qui prend même modérément de la boisson, surtout chaude, avant d’aller au froid !

Que diriez-vous d’un guerrier qui, partant pour le combat, se ferait lier les mains, ou briserait son épée ou son fusil ?

Eh bien ! voilà absolument ce que fait l’homme qui se met de la boisson dans le corps pour mieux supporter les rigueurs de l’hiver.

Pour se garantir du froid, il faut de l’énergie, de la volonté, des forces et de l’attention. Ce sont là les armes indispensables pour lui résister. Or, la boisson brise et détruit toutes ces armes si nécessaires ; car elle diminue considérablement, si elle n’ôte pas tout-à-fait l’énergie, la volonté et les forces de l’homme, suivant la quantité plus ou moins grande qu’il en a bu...

Voulez-vous savoir quel bien la boisson fait quand on en prend en voyage, pendant les rigueurs de l’hiver î — Lisez la désolante histoire qui suit ; elle vous en apprendra plus que tous les discours et tous les livres.

“ Trois Canadiens de la plus haute respectabilité

MANUEL DE LA

sont obligés, il n’y a pas un an, de traverser une plaine pendant une nuit d’hiver. Les chemins n’étant pas assez battus pour leur permettre d’aller en cariole, ils se décidèrent à faire le voyage à pied... Malheureusement ils partageaient avec nombre de Canadiens la funeste opinion que les boissons fortes sont utiles en voyage contre la fatigue et le froid. Ils en prennent donc une bouteille. — Avant de se mettre en route, il faut, suivant l’usage, boire un coup. — A une certaine distance, ils se sentent fatigués, ils ont donc encore recours au remède ordinaire : ils boivent un second coup. Ce fut leur coup de mort et le dernier... Le lendemain matin, des voyageurs, passant par là, apperçoivent trois cadavres, à une certaine distance les uns des autres, étendus sur la neige !... Deux étaient raides morts, le troisième ne fut rappelé à la vie qu’avec beaucoup de peines !

Tous les ans il arrive en ce pays de pareils malheurs par la même cause... l’usage prétendu modéré de la boisson !

Lorsque vous avez bu un coup de boisson, surtout chaude, vous sentez aussitôt votre tête plus pesante, et vous avez une forte inclination pour le sommeil... vous voyez donc tout de suite qu’elle vous a ôté une partie de votre énergie, de vos forces et de votre connaissance même... Vous voyez donc qu’elle ne peut pas être un remède contre les attaques du froid qui demande par-dessus tout de l’énergie, des forces et de l’attention. Mettez au froid un homme endormi, il mourra en quelques minutes. Donc, encore une fois, puisqu’un des premiers et plus directs effets de la boisson est de porter au sommeil, celui qui en prend pour se garantir du froid fait un acte condamné pur le sens commun, un acte insensé.

Tout le monde sait que l’énergie et la force que la boisson procure ne durent qu’un instant. La secousse violente que le sang a éprouvée, et qui lui a donné d’abord un surcroit d’activité, est immédiatement suivie d’une réaction, d’un collnpse, d’un affaiblissement

ç ' <• 1 i i il 1 : i «,

Que deux hommes par exemple, (nous les supposons à peu près d’égale force et aussi bien vêtus l’un que l’autre), voyagent paruntems froid, l’hiver, et qu’un deux prenne un ou deux verres de boisson forte en partant ; il n’est jamais capable de résister au froid comme son compagnon. Tl tremblera bien avant lui ; il faudra qu’il s’arrête, pour se réchauffer, à la première auberge ; qu’il s’arrête plus loin pour se réchauffer encore. Et, souvent, le soir, il n’aura pas fait la moitié du chemin, et il aura cependant dépensé deux fois plus, beaucoup plus souffert du froid que son compagnon de voyage, qui aura toujours marché. Voilà ce qui se voit tous les jours en hiver.

D’ailleurs, la raison de tout ceci est bien évidente : si vous prenez de la boisson forte, surtout si elle est chaude, votre sang, comme nous le disions il n’y a qu’un instant, est poussé avec une activité, une violence qui. ne lui sont pas naturelles ; il fatigue donc nécessairement. Il en résulte une sueur, une moiteur sur tous vos membres. L’eau qui sort par tous les pores de la peau, se trouvant bientôt, dans certaines parties, en contact plus ou moins immédiat avec l’air extérieur, se refroidit et se glace subitement sur vous ; c’est alors que, sans vous en apercevoir, vous vous gelez les pieds, les mains et le visage beaucoup plus vite que si vous n’eussiez bu que de l’eau.

En outre, chacun sait qu’une des propriétés de la boisson est d’engourdir, de rendre insensibles plus ou moins ceux qui en font un usage journalier. Pour cette raison, que vous ne devez jamais commettre l’imprudence d’en faire usage lorsque vous vous exposez

au froid . Celui qui ne boit que de l’eau s’aperçoit

si le froid attaque quelques parties de son corps, il y porte aussitôt la main, il se cache mieux pour se protéger, il se donne quelques mouvemens ; enfin il marche ou il s’arrête suivant qu’il est à propos. Mais l’homme qui fait, usage de boisson forte ne pourra avoir cette sagesse, car les nerfs, qui, comme de fidèles serviteurs, ayaient reçu ordre de Dieu d’avertir leur

maître lorsque quelque accident extérieur arriverait à son corps, sont paralysés, brûlés par la boisson, ils sont comme morts, ils n’avertissent plus ; alors les pieds, les mains, la figure sont horriblement gelés et on ne s’en aperçoit que lorsqu’il n’est plus tems d’arrêter le mal. Et mille fois, le plaisir de boire un ou deux verres de boisson a été payé par la perte d’un bras ou d’une jambe que la scie du Docteur a dû séparer du corps, pour arrêter de plus grands malheurs. Sur vingt personnes que nous savons avoir perdu un membre par le froid, dix-sept étaient en boisson lorsque ce malheur leur est arrivé. D’où on peut conclure que si, comme nous l’espérons, tout le monde embrasse les règles salutaires de la Tempérance, on ne verra plus personne périr ni perdre un membre par le froid, comme par le passé.

Nous avons recueilli un grand nombre de faits à l’appui de ce que nous disons ici. Mais nous n’en citerons que quelques-uns pour n’être pas trop long.

Page 1