EXEMPLES, A PORTER MES PARENS ET MES AMIS A FAIRE LE MEME SACRIFICE
Apostolat que les Membres de la Société de Tempérance s'engagent à exercer à l'égard de leurs amis et de leurs Parens.
S’il faut du courage et une ardente charité pour s’imposer, pour la vie, le sacrifice des boissons fortes, dans le but d’aider nos frères faibles à y renoncer, il n’en faut pas moins pour s’acquitter de cette dernière obligation, que la Société de Tempérance impose à ses membres. Il faut surtout s’armer d’une sainte hardiesse, et fouler aux pieds tout respect humain. Mais les difficultés et les peines ne sont rien quand on travaille pour le salut de ses frères, le bien de sa patrie, la gloire de son Dieu.
Que les membres de la Société de Tempérance n’oublient pas que l’existence de cette bienfaisante Société dépend du zèle qu’ils mettront à la propager et à l’étendre.
D’après les meilleurs renseignemens que nous avons pu nous procurer, il y a aujourd’hui plus de cent mille membres de la Société de Tempérance en Canada. Eh bien ! que chacun d’eux lui gagne, seulement dans le cours de cette année, deux de leurs parens et de leurs amis, et dans un an la Société de Tempérance comptera trois cent mille membres ; et si ceux-ci, animés du même zèle que les premiers, gagnent, en un an, deux de leurs amis, avant deux ans il ne se dépensera pas une soûle goutte de boissons fortes parmi nous, excepté dans les cas rares où elles peuvent être utiles, et où des personnes sages et prudentes en conseilleraient l’usage. Que de péchés alors seront arrêtés ! que de batailles, de juremens, de paroles libres, de
désirs et d’actions criminelles, que la boisson enfante tous les jours, cesseront ! que de larmes seront séchées ! que de familles, sur le penchant de leur ruine, ou déjà ruinées, se relèveront ! que de pauvres mères, qui n’ont jamais goûté la paix et le bonheur domestiques, béniront Dieu du changement opéré dans leur maison ! que d’enfans, destinés à devenir l’opprobre de la société, le fléau de leurs familles, la désolation de la religion, par la mauvaise éducation qu’ils reçoivent de parens adonnés à la boisson, deviendront de bons citoyens, de bons chrétiens !
Animé par la vue du sentiment qui doit en résulter, que chaque membre de la Société de Tempérance profite donc de toutes les circonstances qui se présenteront pour faire cesser la trop bonne opinion qu’on a entretenue, jusqu’à ce jour, des boissons en usage parmi nous, et ne laisse jamais perdre l’occasion d’augmenter le nombre des soldats généreux qui s’engagent à combattre toute leur vie le démon de l’ivrognerie. Mais, pour y réussir, il faut que les membres de la Société de Tempérance s’efforcent de rendre cette Société respectable ; pour cela, ils ne doivent pas se borner à donner l’exemple de la tempérance dans le boire et le manger. Ce serait certainement manquer leur but et attirer sur eux et sur la Société, le ridicule, et en éloigner les honnêtes gens, que de prêcher la Tempérance, et d’oublier les autres devoirs que la religion nous impose. Ce fut le malheur des Pharisiens : ils affichaient une extrême régularité dans la pratique de certaines vertus apparentes, et négligeaient les commandemens les plus absolus de Dieu ; aussi Jésus-
Christ les traite-t-il à? hypocrites . Les membres de
la Société de Tempérance ne se feront donc pas seulement remarquer par cette vertu si belle ; mais ils seront, de plus, modestes dans leurs paroles, simples dans leurs habits, charitables envers leurs frères, fervens à l’église, zélés pour l’œuvre admirable de la Propagation de la Foi, exacts à approcher des sacremens, prompts à faire taire les mé disans et les j tireurs :
MANUEL DE LA
et cela, lion par ostentation, mais pour leur propre salut et pour la plus grande gloire de Dieu, n’ayant pas d’autre pensée que de suivre le conseil que notre Divin Sauveur nous donne à tous dans son saint Evangile : “ Que votre lumière brille devant les hommes,
“ afin qu’ils voient vos bonnes œuvres, et qu’ils gloa rifient votre Père qui est dans le ciel.” (Math. ch. 5, v. 15.)
La religion ne nous défend pas d’aimer notre patrie ; au contraire, elle consacre et bénit cet amour. Et, si nous avons quelque chose de cet amour de la patrie, ne devons-nous pas être tout de feu et de zèle pour détruire ce qui la ruine et la déshonore?
Depuis plusieurs années tous les fléaux sont tombés sur nous successivement. La peste, la guerre civile, les gelées, les vers qui dévorent les moissons d’un bout à l’autre du Canada: partout la pauvreté, la misère, la gène dans le commerce. Au milieu de tout cela, ne serait-ce pas un abus criminel des dons de la Providence, que nous ajouterions à nos autres iniquités, si nous continuions nos folles dépenses d’autrefois, qui nous ont épuisés même dans nos jours d’abondance]
“ Mais vous exagérez, dit-on souvent aux Apôtres “ de la Tempé rance : la boisson apparaît à votre ima- “ gination ardente comme certains objets, pendant la “ nuit, à de timides voyageurs. Ils voient partout “ d’horribles fantômes; leur sang se glace dans leurs “ veines; ils ferment bien fort les yeux pour ne pas “ voir les spectres hideux qui les poursuivent ; puis “ ils courent ; et tout haletants couverts de sueurs, ils “ racontent en tremblant le lendemain ce qu’ils ont “ vu. Et le crédule vulgaire de s’ébahir et detrem- “ bler. Mais les gens sages savent à quoi s’en tenir “ sur toutes ces choses. De quelques faits isolés vous “ tirez des conclusions générales. De ce qu’un mal- “ heureux a été aperçu ivre au coin d’une rue, vous “ ne voyez plus que des ivrognes partout; — et, parce “ que vous avez connu une famille infortunée, ruinée “ par la boisson, vous croyez naïvement que c’est le
“ peuple Canadien tout entier qui chancelle d’ivresse, “ et qui s’en va, se noyant dans une mer de rum . ”
Ah ! plût à Dieu que ce que nous avons dit des maux que la boisson nous fait, fût exagéré ! Oui, de tout notre cœur, nous donnerions jusqu’à la dernière goutte de notre sang, pour que les malheurs sans nombre, publics et particuliers, pour que la ruine de tant de familles, la désolation et les larmes de tant de pauvres femmes, la dégradation et la perte de tant de milliers de jeunes gens, la damnation de tant d’âmes, fruits amers, immédiats et journaliers de l’usage des boissons fortes en ce pays, ne fûssent que des exagérations .
Mais l’erreur et môme l’exagération sont devenues choses impossibles. Nous devions à notre pays, nous nous devions à nous-même, de ne négliger aucun moyen permis de connaître la vérité, et de la connaître tout entière. Or, rien ne nous paraissait plus loyal et plus court, pour parvenir à notre but, que d’écrire à nos vénérables confrères et à tous nos compatriotes en général, pour les prier de nous éclairer de leurs conseils, de nous venir en aide, et de nous faire connaître ce qui pouvait se dire des désordres qu’entraînaient après elles, dans les différentes localités, les boissons fortes. — C’est ce que nous avons fait, sans égard aux clameurs de la calomnie, ni aux conseils des timides. — Et quelles réponses avons-nous eues?...
“ Nous ne rpouvons vous répondre,” nous a-t-on écrit d’un grand nombre de lieux différens, “ car si “ nous vous disions les folies journalières, les orgies, “ les crimes, les malheurs de tout genre qu’enfantent “ les boissons parmi notre peuple, nous aurions trop “ l’air d’écrire un libelle ; ainsi nous prenons le parti “ de garder le silence sur ces choses, et nous vous con- (* seillons fortement d’en faire autant.”
D’autres confrères, et des laïcs de la plus haute respectabilité, nous ont décrit, d’une main tremblante, des choses à faire verser des larmes de sang, en nous conjurant (quoique ce fût public dans leurs localités)
MANUEL DE LA
de n’en rien dire dans le Manuel de Tempérance, pour ne pas blesser telle et telle paroisse ou telle et telle famille.
En résumé, que nous a-t-il été possible de conclure de ce qui nous a été communiqué de mille endroits divers, si ce n’est que la boisson fait encore plus de ravages, plus de mal à notre peuple que nous ne nous l’étions d’abord figuré ?
“ Les Marchands de ma paroisse,” nous écrivait un vénérable Prêtre, “ ont vendu pour quatre-vingt mille piastres de boissons fortes depuis vingt ans, et on n’a pas eu le moyen de soutenir deux bonnes écoles sur un pied permanent et respectable depuis ce tems !”
Un Marchand nous écrivait d’une autre paroisse : “ Depuis quinze ans j’ai vendu, année commune, entre huit et dix tonnes de boissons fortes ; six autres Marchands en ont débité au moins autant. Plusieurs Commerçans ont fait ici une assez belle fortune, mais les pauvres habitans sont ruinés, et ne se relèveront que difficilement !”
“ J’en aurais bien long à vous dire,” nous écrivait un commerçant respectable, “ si je vous racontais tout le mal que la boisson a fait à ma paroisse. Je mécontenterai de vous dire que, seulement depuis vingt ans que je suis établi ici, il y a plus de 60 habitans, et des plus riches, qui ont été obligés de tout vendre; dont les enfans, en partie, sont sur le chemin, et qui seraient encore assurément à leur aise et maîtres chez eux, s’il n’y avait pas eu de boisson ! . ”
‘‘Vous désirez connaître le mal que la boisson a fait,” nous écrivait encore une Dame : “ Vous savez à peu
près ma triste histoire. Ah ! Monsieur, si je vous en rappelle le souvenir, c’est pour vous conjurer de continuer à en détruire le règne. On ne comprend pas assez, en général, le mal qu’elle fait tous les jours. Il faut avoir été la femme d’un mari adonné à ce malheureux vice de l’ivrognerie pour savoir ce qui en est . J’étais jeune, riche et heureuse chez mon père,
lorsque mon époux me demanda ma main. Ses biens pouvaient monter à deux mille louis, et je lui en donnai neuf cents le jour de notre mariage. Comme vous s^vez, Monsieur, je suis réduite aujourd’hui à la dernière misère, et il me faut souvent tendre la main à l’aumône qu’on me donne, et manger le pain de la charité !... Mon mari a tout dépensé, tout bu avec ses amis dans l’espace de vingt ans que nous avons vécu ensemble, et mes pauvres enfans n’ont pu recevoir d’éducation. Les deux ainés sont partis pour les Etats- Unis ; il y a huit ans que je n’en ai entendu parler. Croyez-moi, Monsieur, il y a plus de douleur, plus de larmes à verser qu’on ne saurait dire, dans une vie comme la mienne. Encore si j’étais seule ! Mais je connais bien des femmes qui sont à peu près dans les mêmes circonstances que moi. Que le bon Dieu vous bénisse donc, et vous accorde la grâce de réussir dans votre pieux et généreux dessein. Mes petits enfans prient, tous les jours, le bon Dieu pour vous !” .
Il est impossible de tout citer. Encore une fois il faudrait des volumes pour dire ce que la boisson fait verser de larmes, ruine de familles, paralyse de bonnes œuvres et fait commettre de crimes en Canada, dans la court espace d’une année !
Il ne se passe presque pas de semaines sans que les journaux n’aient quelques événemens déplorables en ce genre à nous raconter, et cependant on sait que les familles, les amis ont soin de les tenir secrets autant que possible, et que la pins grande partie échappe à la publicité. Ces jours derniers encore, voici ce que nous lisions dans les colonnes de la Revue Canadienne :
“ Le nommé Edouard O’Neil a assassiné sa femme et cinq de ses enfans, puis il s’est tué lui-même sur les cadavres de ses victimes. Une fille de seize ans seule a échappé à ce massacre horrible. Cette homme avait l’habitude de l’ivrognerie, et lorsqu’il a commis son dernier crime, il était plongé dans l’ivresse la plus profonde.”
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MANUEL DE LA
rapportait la fin tragique et lamentable d’un autre ivrogne, tombé raide mort dans une auberge.
Nous sommes loin de savoir tout ce que la boisson a causé de malheurs depuis six mois. Cependant la multiplicité des faits enregistrés dans ce court espace de tems, et que nombre de Prêtres ou des concitoyens de la plus haute respectabilité ont bien voulu nous communiquer, est véritablement effrayant, et la plupart sont accompagnés, comme toujours, des circonstances les plus déplorables. Nous ne sommes embarrassés que sur le choix, et nous prenons presqu’au hasard :
“ S’il y a un Dieu pour les ivrognes,” nous disaiton dernièrement, “ c’est un Dieu bien terrible. Deux de nos habitans les plus marquans viennent d’en faire une épouvantable expérience. Ils revenaient tous deux de la ville tellement ivres qu’ils ne pouvaient plus conduire leurs chevaux. Arrivés à un endroit où le chemin passe sur le bord de la rivière, les voitures ont versé : nos deux malheureux ont été précipités à l’eau et s’y sont noyés !”
— ■“ François . , était allé avec sa femme à une
paroisse voisine, faire visite à un parent ; tous les deux montèrent dans la voiture pour s’en retourner, aussi ivres que possible. Les chemins étaient très mauvais : une pluie de trois jours consécutifs les avaient couverts d’eau et de boue ; et la voiture était traînée avec une grande vitesse à travers les ornières, par un cheval fougueux que ne pouvait plus maîtriser la main impuissante de son maître .
“ Si vous fussiez passé à cette heure de la nuit dans
la paroisse de . , vous auriez vu une lampe éclairant,
de sa pâle lueur, une maison où le bonheur et la paix ne sont jamais entrés. Quelques enfaus, assis chacun dans un coin, soupiraient et n’interrompaient le morne silence de la nuit que pour dire :... “ Mon Dieu ! que “ c’est triste de penser que nosparens sont sur le che- “ min dans une nuit aussi noire : mille accidens peui( vent leur arriver.” Un affreux pressentimenffpe-
sait sur leur âme, et chassait bien loin le sommeil. Enfin il est minuit ! Le bruit d’une voiture se fait entendre ; elle s’arrête à la porte . , mais elle n’avait
plus de siège. Les enfans aperçoivent leur père, seul, couvert de boue, étendue au fond de sa petite charrette . “ Où est notre mère ? crient-ils tous ensem-
“ ble? Papa, où donc est notre mère?” . Le mi¬
sérable, levant avec peine sa tête appesantie par l’ivresse, semble sortir comme d’un songe . “ Quoi !
“ nous voilà déjà arrivés!... Votre mère?... Votre “ mère ?...... Ah ! le diable l’a emportée, je crois ;
“ car elle était avec moi quand je suis parti... Mais “ les chemins sont si mauvais ! Et puis, elle était “ encore plus ivre que moi.”
“ Ces paroles furent comme un coup de foudre pour ces pauvres enfans. Les deux plus âgés prennent une lanterne et courent à la recherche. A une demi-lieue de distance, ils aperçoivent un amas de boue au milieu du chemin: c’était une femme sur laquelle une voiture semblait être passée, car sa tête était tout- à-fait plongée et cachée dans la vase. Elle était morte. C'était leur mère II ”
— Nous venions de faire part de la lettre de la Dame citée plus haut au Rév. Père . , qui arrivait de prê¬
cher une retraite : “ Ce que cette femme infortunée vous écrit,” nous dit-il, “ n’est que trop vrai. La boisson torture l’âme et le cœur de plus de femmes qu’on ne pense généralement ; on ne peut avoir l’idée de ce qu’une femme, surtout une mère de famille, souffre de la part d’un mari ivrogne. J’en ai rencontré, dans la dernière paroisse où j’ai prêché, dont l’histoire, si elle était écrite, arracherait des larmes. Comme j’étais sur mon départ, une de ces infortunées s’est présentée à moi, et m’a dit des choses véritablement incroyables si elle n’en avait porté des marques encore sanglantes sur elle... Son mari, non content d’avoir refusé d’assister aux exercices de la retraite, comme pour mieux braver le bon Dieu qui l’appelait à se convertir, en avait employé presque tout le tems à
MANUEL DE LA
boire. Pendant son ivresse, dans un accès de fureur, il s’était jeté sur sa femme, et, après lui avoir arraché les cheveux et brisé le visage à coups de poings, il l’avait mordue à plusieurs endroits, sur les bras, d’une manière horrible . Les soupirs, les lar¬
mes, les sanglots de cette malheureuse femme, ce visage tout meurtri, ces bras dévorés et sanglans, tout cela joint à la pensée que c’était l’œuvre d’un chrétien, et de son propre mari ; que les enfans avaient été témoins de cette scène d’abomination et d’horreur....: tout cela a saisi mon âme d’une indicible tristesse. Jamais le souvenir de ce que j’ai vu là ne s’effacera de ma mémoire. Je savais déjà que la boisson était un des grands fléaux du pays, mais j’en suis resté plus convaincu que jamais.”
— Mais qui pourra dire les angoisses, les douleurs,
les cris déchirans de la femme et des enfans de F .
riche habitant canadien de . , mais ivrogne, lorsqu’ils
le tirèrent de sa voiture, pour le voir expirer, de la mort des réprouvés, un instant après?... Il était absent depuis plusieurs jours, et grande était l’inquiétude de sa famille, car personne ne savait où il était... Chacun faisait de tristes conjectures sur lui ; on l’avait si souvent ramassé ivre, étendu le long des fossés ! Et, dans ee même hiver, il serait mort de froid si la Providence n’eut pas fait passer son voisin, un soir, par une route peu fréquentée. Il le releva pour mort, au milieu du chemin, à la tombée de la nuit, par un tems
extrêmement rigoureux . Cette fois-ci donc, il était
parti sans dire où il allait, et s’était rendu à la ville en compagnie d’un autre ivrogne. — Quoiqu’ils eussent chacun une somme d’argent assez ronde, soit qu’ils en eussent perdu une partie, soit qu’on leur en eût volé, comme c’est très souvent le cas, après huit jours de débauches, il fallut songer à revenir, car la bourse était vide. D’ailleurs, comme on peut bien le supposerais étaient épuisés... Il leur restait cependant assez d’argent encore pour s’enivrer une dernière fois, et ils partent de la ville à peu
font;
tout le malheureux F . Ne pouvant plus se soutenir,
il s’était étendu de toute sa longueur dans le Irai-
neau . Les chemins étaient dans un très mauvais
état. Ils étaient remplis de cahots que la pluie de la veille, suivie d’un grand froid, avait durcis comme des pierres. Le cheval, qui était fougueux et n’avait rien fait depuis plusieurs jours, impatienté par ces cahots, a bientôt pris sa course ; en un clin d’œil il a franchi les cinq lieues qu’il lui fallait parcourir.
Il se faisait déjà nuit, et l’infortunée femme n’attendait plus son mari ce jour-là. Quoique, dans les dix-huit années qui s’étaient écoulées depuis qu’elle était mariée à un ivrogne, elle n’eût jamais eu un jour de bonheur, son âme était encore plus triste en ce moment que de coutume. Les larmes abondantes qu’elle versait ordinairement, n’avaient pu couler pour la soulager, et elle sentait un poids immense sur son cœur. Les enfans étaient aussi plus abattus qu'à l’ordinaire, et ils avaient passé la journée dans un morne silence. La douleur de leur mère, ses soupirs continuels, le désordre de la maison que personne n’avait eu le courage de remettre dans son état de propreté ordinaire 5 — la conduite infâme de leur père, surtout depuis un an ; ses absences qui devenaient de plus en plus fréquentes, tout leur rendait la vie ennuyeuse et
insupportable . Et l’aîné d’entre eux, si l’amour de
sa bonne et douce mère, dout il partageait et parfois calmait les douleurs, ne l’eut retenu, aurait depuis longtems quitté le pays.
Enfin la voiture arrive à la porte, et chacun sort .
Ils prennent leur père dans leurs bras, et le rentrent dans la maison .
Femme chrétienne, couvre ta tête de deuil !... cœur si sensible et si bon, te voilà au comble de tes douleurs ! ce que tu redoutais tant vient d’arriver ! l’épouvantable châtiment, que ta foi voyait depuis si longtems suspendu sur la tête de ton infortuné mari, et dont tu lui as mille fois parlé avec des paroles si pleines de douceur et d’arnour, est tombé sur lui ! Il
MANUEL DE LA
vient de mourir ivre ! ! ! Et vous, pauvres enfans, faites retentir l’air de vos gémissemens, de vos cris de douleur Un glaive tranchant vient de percer vos cœurs, et il n’en sera jamais arraché. Une ptensée triste, désolante, empoisonnera désormais votre vie... Tous les jours vous aurez à vous dire: Mon père est mort ivre ! !
Voisins, et vons surtout qui avez été les complices
de 1 ivrogne, venez voir comment il a fini ! . Sa
figure est couverte de sang, sa tête est brisée comme si on l’eut frappée violemment de mille coups de marteau... A force de se heurter contre les barres du trai- H eau dans les cahots, elle s’était défoncée ! ! L’épanchement du sang dans le cerveau avait tué l’ivrogne !
— Dieu a toujours haï les ivrognes: de tous tems il les a punis bien sévèrement. Mais jamais il ne les a frappés d’une manière aussi terrible que dans ces derniers tems.
En novembre dernier, un ivrogne avait laissé son cheval dans une étable, à la Pointe-Lévy. Il va pour 3e visiter et le tourmenter, suivant sa coutume: mais l’animal se jette sur son malheureux maître, le renverse, et se pliant les jambes de devant, il se met à genoux sur sa poitrine comme pour l’écraser. C’est en vain que le malheureux ivrogne crie, se débat, fait mille efforts pour s’arracher. L’animal furieux le saisit avec ses dents, l’arrête entre ses jambes, le foule
et l’écrase sous le poids de son corps . Enfin on
accourt... Et c’est avec bien des difficultés qu’on l’arrache aux dents de son terrible adversaire. Il n’était plus reconnaissable... Le cheval lui avait horriblement mordu le visage... Le corps eutier n’était qu’une plaie . Les deux bras avaient été cassés ou plutôt broyés sous les dents de l’animal .
tellement qu’il fallut tout de suite en couper un. Le lendemain, il fut nécessaire de le couper encore plus haut. Mais les soins devaient être inutiles, car Dieu voulait donner un nouvel exemple aux ivrognes... La
gangrène, s’étant mise dans les plaies, après trois jours des plus cruelles souffrances, l’ivrogne paraissait devant son redoutable Juge !
— Trois jeunes gens buvant dans une auberge de Montréal, tenaient des discours impies et libertins. “ Buvons à la santé du Dieu néant !” dit l’un d’eux; et il se lève pour boire... Mais il n’avait pas vidé son verre, que la main de Dieu l’avait renversé mort aux pieds de ses compagnons !
Maudite boisson !
— Le 28 octobre dernier, une femme, du nom de Pauline St. Germain, est ramassée ivre, complètement nue, dans une des rues de Montréal. On la transporte à l’hôpital où elle expire quelques heuies après.
— Le lendemain, une autre malheureuse est trouvée ivre dans une autre rue. Conduite à l’hôpital, elle y meurt après une affreuse agonie.
— “ Dieu vient de donner un terrible exemple à ma paroisse et à tous les ivrognes,” nous disait, vers la même époque, un curé des environs de Montréal. “ Une malheureuse, adonnée depuis longtems à l’usage des boissons fortes, en demande à son mari, qui la refuse. Furieuse . “ tu lie veux pas m’en don¬
ner?” dit-elle, “je trouverai bien de l’argent pour en acheter!” Elle court au bord de la rivière pour y prendre dans un petit réservoir, quelques poissons qui
venaient d’être pris . Elle voulait les vendre pour
acheter de la boisson. Arrivée au bord de l’eau, elle y tombe morte !”
— Le jour de Pâques, Louis . , après avoir passé
le Vendredi et le Samedi Saints dans les auberges, revenait de grand matin chez lui. Sa malheureuse femme, qui n’avait fait que pleurer pendant ce teins sans pouvoir prendre de nourriture ni de sommeil, s’était laissé tomber à la fin de lassitude sur une
chaise . Elle entend frapper à la porte des coups
accompagnés d’horribles blasphèmes. Toute tremblante, elle reconnaît la voix de son mari... Elle court, ouvre la porte : au bas du perron elle aperçoit un
MANUEL DE LA
homme étendu sans mouvement: c’était son mari! La boisson l’avait étouffé : il était mort subitement.... en ivrogne !
— Le jour de la Toussaint, cette année, on ramassait dès le matin dans une basse-cour de Montréal, une canadienne, nommée Anne Labadie qui s’y était couchée ivre pendant la nuit, et y était morte.
— Le lendemain, sur le marché de la môme ville, une autre femme avait peine à marcher tant elle était ivre ; elle chancelle à chaque pas. Parmi la foule qui la regarde passer, les uns rient, les autres sont émus de honte, de compassion et de douleur. Elle tomba enfin sur le pavé... On court à elle : elle était morte !...
— Quelques jours plus tard, à Montréal, une autro femme est trouvée morte-ivre dans une écurie !
Maudite boisson qui dégrade aussi la femme et la tue !
— Dans les colonnes du Berean , de Québec, du 29 octobre? on lit : “ Lundi dernier, le Coronaire a tenu “ une enquête sur le corps d’un nommé McGlory : Il “ venait d’être ramassé ivre sur le marché. Trans- “ porté à la première station de Police, il est mort “ aussitôt subitement !”
— Nous venions de débarquer sur le quai à . ,
lorsqu’un ami nous rencontre ; mais il paraît tout absorbé par une pensée triste...
— “ Qu’avez-vous donc? vous est-il arrivé quelque malheur ?...
— “ Oui, un malheur bien déplorable vient d’avoir
u lieu . Vous rappelez-vous M . , que vous avez
“ dû connaître au Collège? Eh bien, il vient de se “ noyer sous mes yeux ; il était ivre ! Son frère, à “ qui, je crois, vous avez fait la classe, n’a pas mieux “ fini. Après avoir traîné les auberges pendant douze “ ans, il a été ramassé, il y a quelques mois, dans les “ rues de Bytown, pour être transporté dans un hôpiu tal, où il est mort le lendemain comme il avait vécu. te Ces malheureux, qui ont hérité d’une si belle “ fortune, et qui ont partout des parens si res-
“ pectables, ont tout perdu par la boisson. Voyezu vous cette belle propriété ? Ce n’était pas la seule “ que leur père avait gagné à la sueur de son front. “ Éh bien ! ils n’ont mis que quelques années à la dis- “ siper. Il est vrai que leur pauvre mère leur en “ avait laissé un bel exemple ! . ”
— Quelle figure angélique! quel aimable enfant! disions-nous, en passant notre main sur la blonde chevelure d’un enfant d’environ cinq ans, ou plutôt d’un petit ange, que nous rencontrâmes assis, seul, sur le perron d’une maison, près de laquelle nous passions! Comme sa bonne maman doit l’aimer ! Quelles délices elle doit éprouver à le presser mille fois le jour sur son cœur !
“ Ah ! Monsieur,” nous répondit M. le Grand-Vicaire de . , qui nous fesait l’honneur de nous ac¬
compagner, “ sa mère, la pauvre et digne femme ! “ a été enlevée d’une manière bien tragique aux ca- “ resses de ce cher enfant. Au lieu de presser ce petit u ange contre son cœur, elle n’a plus que des verset “ de la pourriture sur son sein... car elle est morte
“ dernièrement ! . Ce charmant enfant a été ra-
u massé dans la rue, et doit sa subsistance à la charité “ du brave homme que nous venons de rencontrer.
“ Voici en peu de mots la déplorable fin de ses pa- “ rens : — Son père, qui était pauvre, mais honnête “ homme s’il en fut jamais, avait un ivrogne pour “ voisin. Un jour qu’il voulait l’empêcher de faire “ son tapage ordinaire pendant son ivresse, il en fut “ cruellement mordu... La plaie s’est envenimée; et u malgré les soins des Docteurs, il est mort après une H semaine d’horribles souffrances... Sa jeune femme u qui était une de ces âmes douces, sensibles et ai- 44 mantes que la peine tue, n’a pu survivre à son mari. “ Elle est morte de langueur et de chagrin quelques 4< jours après.”
Nous regardions avec un nouvel intérêt ce pauvre petit orphelin. Ses blonds cheveux tombaient en boucles sur ses épaules, mais on voyait que ce m’étaient
MANUEL DE LA
pas les mains d’une mère qui les avaient tressés. On eut dit qu’une triste pensée avait déjà flétri son beau front si blanc. Ah ! sa douce maman n’était plus là pour le couvrir des mille baisers du plus pur et du plus saint amour, après celui de Dieu. Son bel œil, avec une indicible expression de douceur et de mélancolie, se fixait sur nous comme pour nous interroger et dire :
“ Je suis un pauvre orphelin . Maman, ma bonne
“ et chère petite maman m’a abandonné, et je ne sais
“ pourquoi . On m’a dit qu’elle était morte... Ah !
“ si vous la voyez, dites-lui donc qu’elle revienne.
“ Dites-lui que je l’aime toujours . La dernière fois
“ que je l’ai vue, elle était couchée sur des planches ;
“ je l’appelai, et elle ne me répondit pas ! . Je vou-
“ lus l’embrasser, mais elle ne m’a pas souri, elle ne
“ m’a pas tendu ses bras comme de coutume ! . .
“ Pourquoi donc ne revient-elle pas m’endormir sur “ son sein ?... Je ne la trouve plus à mon premier ré-
“ veil qui me sourit et me presse contre son cœur .
“ Je suis seul ! “ Mon papa m’a aussi abandon-
« né!! . ”
Pauvre et cher petit orphelin..., triste victime de la boisson ! que le bon Dieu te protège ! murmurâmesnous en le quittant. Notre cœur était gros de douleur ; notre bouche laissait échapper des paroles de malédiction contre la boisson qui rend l’homme homicide et jette tous les jours l’enfant sans protection sur le pavé des rues; et nous disions à Dieu : “ Seigneur, “ qui avez promis d’écouter la prière de ceux qui vous “ invoquent, accordez-nous la grâce de voir finir “ parmi nous le règne de la boisson ; car elle est “ maudite : elle sépare l’époux de sa femme et le tue ; “ — elle change l’homme en un animal cruel et stu- “ pide ; — elle enfonce lentement le poignard au cœur u de la jeune femme; — elle arrache la mère des bras u de ses enfans, torture son âme de toutes les angoisses, “ et lui rend amer ce que Dieu lui avait donné si “ doux, l’époux, la famille, la vie ! La boisson est “ maudite ; car, après avoir ôté à l’enfant père et
“ mère, elle ne lui laisse pour héritage qtie l’opprobre “ et les larmes. Seigneur, faites que tous ceux qui “ ont un cœur chrétien parmi nous soient remplis d’une “ immense horreur de la boisson, qu’ils la maudissent, u et s’entr’aident à en détruire l’usage.”
Généreux chrétiens qui, pour l’amour de J.-C. et de vos frères, avez fait le sacrifice des boissons, souvenez-vous que vous avez deux espèces d’adversaires à redouter contre les saints efforts que vous faites pour gagner de nouveaux membres à la Société de Tempérance. Les premiers vous attaqueront de front et vous diront de suite, franchement, qu’ils aiment leur liberté, leurs plaisirs et surtout la boisson ; que, par conséquent, ils sont bien décidés à ne jamais être des vôtres; — ceux-là ne sont pas dangereux, car ils sont au moins honnêtes et francs... La seconde espèce est plus à craindre; de ceux-ci, surtout, vous devez vous défier, et devant eux ne jamais reculer. Le nombre en est très grand ; plusieurs même se sont déjà enrôlés dans les Sociétés de Tempérance, ou sentent la nécessité de le faire bientôt, à cause de leur position ou de certaines circonstances dont ils ne sont pas toujours les maîtres ; ils sont les Judas delà Société. Ils commencent ordinairement par vous applaudir. Ils admirent, disent-ils, votre zèle, vos succès ; seulement ils ne voient pas que la boisson fasse autant de mal qu’on le dit Ils se pâment d’amour pour la vérité, et n’aiment pas les exagérations. “ Prenez garde,” vous répètent-ils sans cesse, u avec toutes ces exagé- “ rations vous faites plus de mal que de bien à la So- * ciété de Tempérance.”
Mais alors, pour prouver qu’il n’y a rien d’exagéré dans les maux que vous attribuez à la boisson, vous en appelez à l’argument des argumens, vous citez des
faits . des faits nombreux, récens, et qui se sont
passés à leur porte, et quelquefois dans leur propre famille. C’est alors que, voyant leurs ruses démasquées, ils se bouchent presque les oreilles d’horreur. A leurs yeux vous n’êtes plus qu’un misérable : “ Ne vau-
MANUEL DE LA
“ drait-il pas mieux, s’écrient-ils, ensevelir toutes ces u choses dans l’oubli] quels droits avez-vous de pu- “ blier des faits qui peuvent compromettre, indisposer 1 “ etc.”
Ne vous en laissez pas imposer par toutes ces clameurs. Pour inspirer partout l’horreur des boissons fortes, citez sans crainte tous les faits que vous connaissez à leur charge. Pourvu qu’ils soient arrivés au su et au vu de toute une localité, ils sont du domaine du public. Cachez les noms propres, autant que possible, mais le fait public est votre propriété : c’est la Providence qui vous l’a fait connaître pour vous inspirer, à vous et aux autres, le dégoût et l’horreur de la boisson .
Ricn-de plus funeste que ce système de secret qui, sous le manteau de la charité, empêche la vérité d’être connue, quand il ne faudrait souvent que la publier pour arrêter le mal.
Ah ! si le peuple canadien savait ce qui se passe aujourd’hui dans son sein, au sujet des boissons ; si des calculs justes, faits dans chaque localité, lui mettaient chaque année sous les yeux ce que la boisson lui coûte d’argent et de larmes ; si, comme nous, il voyait la plaie hideuse qui le défigure, et ternit l’éclat de ses plus belles vertus ; s’il apercevait le chancre qui lui dévore les entrailles, il serait saisi d’horreur, et prendrait avec énergie les moyens que la Providence lui offre d’arrêter le mal avant qu’il devienne incurable.
Nous ressemblons à clés hommes qui, apercevant le feu au milieu de la ville, empêcheraient de sonner l’alarme. Nous voyons le mal grandir, et non contens de garder le silence, nous voudrions l’imposer aux autres. Mais un pareil silence n’est-il pas un crime]
La citadelle est cernée : l’ennemi est aux portes. Il forme et grossit ses rangs, prépare de nouvelles batteries ; déjà de larges brèches sont faites aux murs î et nous ne jetterions pas le cri d’alarme ! et nous n’appellerions fias tout le monde au combat ! !
Voici ce que nous écrivait, le 23 novembre dernier,
nn médecin des plus distingués et des mieux informés de Québec : “ Vous ne sauriez croire combien “ l’ivrognerie fait de progrès parmi le peuple. Il y a “ une réaction des plus déplorables. Tout le monde “ en est témoin, tout le monde en gémit ; et personne,
cependant, 11’ôse élever la voix pour la signaler et “ la combattre.
“ Dimanche dernier encore, deux malheureux ont “ été victimes de leur intempérance. L’un d’eux est u mort dans une auberge. Sa mort a été si subite, “ qu’il n’a pu avoir aucun secours ni de la religion, ni “ de la médecine. L’autre a été ramassé dans la rue “ et déposé dans un fournil pour y expirer, un instant “ après, d’une congestion cérébrale, causée par la u boisson. Un troisième ivrogne est tombé hier dans “ un puits et s’est noyé. Ces trois malheureux, frap- “ pés par la mort dans leur ivresse, ont été mis dans “ un coin du cimetière. Témoin oculaire des désor- “ dres journaliers et toujours croissans que cause l’u- “ sage des boissons fortes parmi notre peuple de la u ville et des campagnes, je gémis profondément.”
Si nous pouvions taire connaître seulement la moitié des dépenses de la ville de Québec et du Faubourg St. Roch, et peindre les maux sans nombre qui y sont causés par les boissons fortes, nous serions à peine cru ; nous aurions à faire un tableau vraiment effrayant. Mais nos larmes et nos sanglots nous arrêteraient, car nous aimons ces populations de Québec et de St. Roch de tout l’amour de notre âme. Mais n’v a-t-il que ce malheureux peuple, déjà si souvent et si étrangement visité par la main de Dieu, qui continue à l’outrager en se plongeant, plus que jamais, dans le vice de l’ivrognerie ? Non ; la nouvelle capitale du Canada, la grande, riche et belle ville de Montréal rivalise avec son aînée, et la surpassera bientôt par ses brutales orgies..., par la sale et dégoûtante ivrognerie d’une partie de ses habitans. Ecoutons la voix si patriotique d’un de ses premiers Magistrats, l’honorable Juge Mondelet, dans son discours prononeé de-
MANUEL DE LA
vaut les jurés du dernier terme, sur ce qui se passe en
ce moment à Montréal .
“ Si l’on considère que l’éducation et la tempérance “ ont fait des progrès si rapides, qu’il est peu de per- “ sonnes qui n’aient foi au triomphe éventuel de l’une “ et l’autre cause, l’on ne doit guère désespérer de i{ voir l’état actuel de notre société subir un change- “ ment total. Mais, Messieurs, le plus tôt qu’il aura “ lieu, sera le mieux, car si l’on ne rencontre que de “ l’apathie, là où il doit y avoir de l’énergie et de ee l’activité, nous ne serons pas seulement stationu naires, nous rétrograderons inévitablement. C’est i( donc un devoir impérieux, pour chaque citoyen, “ d’aider à effectuer une réforme que l’on demande à “ grands cris. L’abus révoltant auquel nous faisons al- “ lusion, a sa source dans le grand nombre de lieux, “ en cette cité, où l’on permet à ceux qui y sont enu clins, de se livrer à leurs penchans pour l’usage des “ boissons enivrantes. Le nombre des auberges, sur- “ tout de celles dont il est presque impossible de don- “ ner une description fidèle, est très-grand ; et le mai “ qu’elles produisent est incalculable! C’est à ces (i antres d’immoralité, d’orgies et de débauches, qu’il “ faut rapporter ces émeutes nocturnes, ces tumultes “ et ces scènes effrayantes qui, depuis quelque terns, “ ont soulevé l’indignation du public, après l’avoir “ scandalisé et profondément affligé ; c’est dans ces “ repaires de désordres que vont se perdre le fruit “ d’un travail soutenu et ce qui était destiné et né- “ cessaire au soutien d’une épouse, d’une mère ver- “ tueuse et économe et de pauvres enfans ! C’est là que l’homme s’avilil, et que le sentiment comme la “ honte l’abandonnant, il cesse de se respecter, et finit “ par devenir insensible aux malheurs de ses sembla- “ blés, à proportion qu’il ferme l’oreille à ses propres intérêts. Que les crimes et les désordres augmen- “ tent, c’est ce dont personne ne doute : qu’il soit né- “ cessaire de signaler hautement un état de société aussi déplorable, afin qu’on y apporte un remède
a prompt, judicieux et énergique, c’est ce dont tout “ homme éclairé et clairvoyant, et qui a à cœur “ le bien-être de son pays, conviendra aussi facile- “ ment qu’il le ressent fortement. La Tempérance “ gagne, tous les jours, du terrain, mais pratiquement “ parlant, il lui reste encore beaucoup à faire. Ce- “ pendant, si cette cause continue à être soutenue “ avec autant d’habileté qu’elle l’a été par le passé, “ il n’y a aucune raison de craindre pour l’avenir. La “ presse n’a pas été en vain remuée en sa faveur, “ l’on a ressenti son influence, grâce à l’aide que lui “ a donné l’éducation sans laquelle la Tempérance ne “ saurait jamais devenir parfaitement efficace. Tel “ a été le procédé moral, son effet n’a été que par- “ tiel. Mais, à quoi bon tout cela, si au lieu d’être “ aidés, assistés et soutenus, les apôtres de la Tempé- “ rance sont entravés par l’ignorance d’hommes mal- “ veillans et médians, et par la force physique et bru- “ taie ? Comment peut on espérer de jamais voir ré- “ gner la vertu, la sobriété, l’industrie et la paix, si “ l’on tente le peuple, si l’on met à sa disposition les u moyens de fonder et soutenir des maisons de la pire “ sorte, où l’on perd tout sentiment moral'? C’est sur u ceux qui se prêtent à ces monstruosités, qu’en pèse “ la responsabilité : ils la partageraient cette respon- “ sabilité, s’ils se taisaient, ceux qui ont l’énergie do “ dire au public de se réveiller, d’ouvrir les yeux et “ de voir le danger qui nous menace. C’est à vous, “ Messieurs du grand juré, qui représentez les dis- “ tricts, qui en êtes l’organe, que nous faisons un ap- “ pel qui ne demeurera pas, nous en sommes per- “ suadés, sans son effet. Vous ne manquerez pas de “ vous occuper d’un sujet d’une si grande importance (( pour la société. Plusieurs d’entre vous êtes venus “ des parties éloignées du district: il peut se faire que “ l’influence pernicieuse du mal, qui a tant grandi “ dans cette cité, ne se fasse pas ressentir immédiate- “ ment dans les localités que vous avez le bonheur “ d’habiter: mais pénétrés, comme sans doute vou*
MANUEL DE LA
“ l’êtes, de l’obligation où nous sommes tons, de faire u du bien à nos semblables, quelque soient leur cou- “ leur, leur origine ou leur croyance, vous viendrez “ assurément de l’avant, avec l’énergie convenable,
et vous vous ferez entendre de manière à ce qu’on “ ne s’y méprenne pas. — Si, au reste, l’immoralité “ qui continue à croître dans cette cité, s’étend au u loin, tôt ou tard, ses effets délétères se propageront “ graduellement, jusqu’à ce que le vice et la désolation “ couvrent notre sol.”
Voilà pour nos deux grandes cités de Montréal et de Québec....
Ainsi, dans les villes comme au sein de nos paisibles campagnes, l’ivrognerie fait d’affreux ravages. Partout des faits publics, partout des malheurs de tout genre attestent que la boisson est une des grandes plaies du pays, et deviendra bientôt sa plaie mortelle et incurable si, comme ledit avec tant d’à-propos l’honnorable Juge Mondelet, les Apôtres de la Tempérance ne sont pas aidés et soutenus partout de la parole et de l’exemple de leurs concitoyens.
“ Vous désirez connaître les mauvais effets des ** boissons fortes dans le pays en général,” nous disait
M. le Grand Vicaire de . “ Elles font du mal par-
** tout, et du bien nulle part. Mais voici un évène- “ ment qui semble amené par la Providence pour “ ouvrir les yeux aux plus aveugles sur les maux qui “ suivent livrognerie....
“ On avait prêché, comme vous savez, la Tempé-
** rance dons la paroisse de . , mais, malgré que la
“ plupart de ses habitons eussent grand besoin d’en em- “ brasser les règles salutaires, ils n’en firent rien, et ** continuèrent de boire comme de coutume. Ils avaient u besoin de quelque exemple, et Dieu ne les a pas “ ménagés; ils l’ont eu bon et terrible. Il n’y a que
a quelques jours, F . , s’en revenait ivre chez lui;
“ malheureusement, ce n’était pas la première fois. “ Sa femme vent lui faire quelques reproches, mais “ ce n’était pas le bon moment. Il lui répond à sa
ni
u manière par des malédictions et des coups. La “ pauvre femme n’a rien de mieux à faire que d’aller “ se cacher dans un coin de l’écurie. La nuit était froi- “ de, la terre encore couverte de neige, et le vent de (i nord soufflait avec force. Etouffée dans ses sanglots, “ fondant en larmes, cette malheureuse dut trouver “ bien longues les heures qu’elle passa ainsi au milieu “ des animaux qui étaient meilleurs pour elle que “ son propre mari. Enfin, pensant que son cruel et “ impitoyable bourreau était endormi, et qu’elle pou* “ vait s’en retourner à la maison sans avoir à craindre de nouveaux coups, elle sort de l’étable.... u Mais quel spectacle, juste ciel ! Le feu sortait par “ toutes les issues de la maison !....
“ En un moment les voisins accourent de tous côtés “ pour arrêter l’incendie. Mais il était trop tard. Us “ ne devaient être là que de nouveaux témoins des “ vengeances que Dieu exerce contre les ivrognes. u Lorsque la porte fut consumée, le vent qui soufflait “ avec fureur, s’engouffra dans la maison et augmenta “ l’embrasement. La flamme et la fumée, poussées “ alors dans différentes directions, laissaient voir de “ tems en tems le cadavre de I’ivrogne. Il était u étendu sur des monceaux de charbons ardens et “ semblait nager dans une mer de feu.... On eût dit il que la flamme, après l’avoir léché, prenait plaisir à l’envelopper comme dans un linceul.
“ Le lendemain, lorsque tout fut éteint, on ne “ trouva plus que quelques cssemens noircis et calw cinés.”
Voyageur, quand tu passeras dans le village de.......
non loin de la demeure du Dieu des vengeances, regarde à ta gauche, et tu verras les restes noircis do la maison de l 'ivrogne. Et, si c’est la nuit, arrête-toi :
signe ton front de la croix du Christ, et écoute . Tu
entendras d’abord comme des soupirs, puis de sourds gémisse mens ; et la terre, tremblante sous tes pieds, semblera prête à s’entrouvrir.
Et, pour que ton sang ne s’arrête pas glacé par la
MANUEL DE LA
terreur et la mort, signe encore ton front de la croix du
Christ . Ecoute,.... et tu entendras comme une voix
plaintive sortant des entrailles de la terre . , et
cette voix dira : “ Maudite boisson ! tu as causé tous
“ mes malheurs . Maudite boisson ! tu m’as rendu
“ mauvais fils, mauvais père, mauvais époux, mau-
“ vais citoyen, mauvais chrétien . Maudite boisson !
“ tu as répandu le deuil, la désolation et l’opprobre sur
“ ma femme, mes enfans, ma paroisse . Tu m’as
“ perdu ! Qu’elle soit à jamais maudite sur la terre u comme elle l’est dans les enfers, la boisson qui m’a “ fait tomber ivre aux pieds de mon terrible et sou- “ verain Juge ! . ”
Voyageur, si le son lugubre de ces paroles te fait trembler tes membres ; si tes dents s’entrechoquent malgré toi, et qu’une sueur froide coule de ton front jusqu’à terre, pense à l’Ange que Dieu t’a donné pour compagnon de ton pèlerinage. Il a ordre et pouvoir de te défendre. Arme-toi, pour la troisième fois, du signe sacré et tout-puissant de la croix, car tu as encore une grande leçon à recevoir... Ecoute..., ce n’est plus une voix seule que tu vas entendre, mais ton âme va être épouvantée par le son confus de mille voix . Tu en¬
tendras des hurlemens, et comme un affreux concert de blasphèmes et de malédictions... “ Maudite soit à “ jamais la boisson qui nous a rendus mauvais fils, “ mauvais pères, mauvais époux, mauvais citoyens, “ mauvais chrétiens !.... Qu’elle soit maudite au ciel t( et sur la terre, comme elle l’est aux enfers, la boistl son qui nous a perdus ! . ”
Puis il se fera un grand silence.
Voyageur, éloigne-toi promptement de ce lieu d’horreur ; car l’Ange de la colère de Dieu a passé là, avec son glaive de feu, pour frapper l’ivrogne et le faire
disparaître . Et, de quelque côté que tu diriges tes
pas, répète partout ce que tu viens d’entendre : Maudite soit la boisson qui rend V homme mauvais fils, mauvais père , mauvais époux , mauvais citoyen , mauvais
chrétien ! . Maudite soit la boisson au ciel et sur la
terre , comme elle P est aux enfers !
Canadiens de tous les états, riches citoyens des villes, paisibles habitans des campagnes, nous vous conjurons de regarder l’abîme ouvert devant vous !
Vous riez, vous chantez, vous faites des noces somptueuses. Les boissons de toute espèce inondent encore vos tables ; l’Europe fournit à peine des étoffes assez précieuses, des modes assez élégantes pour vos femmes et vos filles !... Mais ne voyez-vous pas de sombres nuages charger votre horizon1? ce sont les funestes avant-coureurs des tempêtes qu’un avenir prochain vous réserve ?
Votre joie, votre inconcevable sécurité font verser des larmes à ceux qui vous aiment. Pour vous dire ce que notre âme éprouve de tristesse, il nous faudrait employer les paroles des Prophètes pleurant sur la ruine et la désolation du peuple infidèle.
Ne voyez-vous pas écrits partout l’effrayant Mane... Thecel... Pharès... J'ai tout pesé... Tout compté... vos biens vont être divisés , donnés à d'autres! ....
Une main invisible traça cette formidable sentence sur les murs du palais de Balthazar, à son dernier festin... Serait-elle donc invisible aussi pour vous la main qui retrace, en caractères de feu , sur vos villes et vos campagnes, ce terrible Mane... Thecel... Pharès l — J'ai pesé, j'ai compté vos iniquités, vos folies, votre orgueil , votre ivrognerie. — En punition, vos biens vont vous être arrachés pour passer en des mains étrangères ?
Oui, c’est le cœur plein d’une inexprimable douleur que nous vous l’annonçons: avant peu d’années, si un changement prompt et universel ne s’opère parmi vous, vous serez chassés de vos maisons, et vos enfans y demeureront en qualité de serviteurs et d’esclaves. Vous employez, pour offens : f 'ou les biens qu’il vun» donne il; vous les ôtera pour nerà d’autres qui
sauront en faire un me i lie .
Ils viennent déjà ceux q , u a choisis et appelés pour vous punir et n d ouiller. Anglais, Ecossais, Irlandais, Amé courent de tous côtés; ils s’avancent cou; nuée rangée en
MANUEL DE LA
bataille. Il pénètrent déjà partout... A la hardiesse de leurs plans, à la puissance de leurs volontés, on dirait qu’ils sentent en eux-mêmes qu’ils ont une mission divine à remplir, et qu’un secret instinct leur dit qu’ils seront bientôt partout les maîtres, et vous les esclaves.
C’est une guerre de destruction qu’ils ont ordre de Dieu de vous faire. Mais c’est une guerre noble et loyale de leur part ; car le plus grand nombre n’a d’autres armes que l’industrie, la banque d’épargnes, l’amour du travail, la frugalité, la persévérance qui surmonte tous les obstacles, mais par-dessus tout l’ardeur pour s’instruire et donner à leurs enfans la meilleure éducation possible.
Comment résisterez-vous à la lutte terrible qui se prépare partout et qui déjà même est commencée sur plusieurs points du pays?... vous succomberez... car vous n’aurez à opposer que vos éternelles divisions, vos procès ruineux, votre orgueil, votre luxe insensé, l’état stationnaire de votre agriculture, votre apathie pour l’éducation, votre oubli des lois de Dieu, votre frivolité, votre amour des plaisirs, et par-dessus tout votre penchant pour les boissons fortes qui épuisent tous les ans vos ressources, et vous ôte le tems, la pensée et les moyens de faire aucune amélioration autour de vous.
Canadiens, le tems des joies folles, des dépenses inutiles, des noces et des festins ruineux, du luxe et de la boisson est passé pour vous, ou vous êtes perdus. L’heure du travail, de l’industrie, de la religieuse et stricte économie, de l’union et de la concorde, de la pénitence et du retour sincère à Dieu, est sonnée. Prenez garde de ne pas comprendre ce que la Providence veut de vous en ce moment. *
Déjà la hache qui doit vous frapper est levée. Déjà J’œuvre de votre anéantissement est commencée. Vos anciennes familles les plus nobles, les plus riches, les plus influentes disparaissent rapidement tous les jours.
- . Comptez combien de noms illustres parmi vous
sa sont éteints, seulement dans le court espace des trente dernières années ! .
Que sont devenus vos anciens seigneurs ?... Combien, parmi eux, que le fouet du créancier a déjà chassés, ou chassera bientôt ignominieusement du manoir, et dont les enfans devront aller cacher leur honte dans une terre étrangère ?
Les plus belles propriétés de vos villes ou de leurs environs, n’appartiennent-elles pns à des étrangers qui ne sont que d’hier parmi vous?
Ah ! vous vous plaignez tous les jours de l’esprit d’envahissement de ces nouveaux venus ; vous vous indignez du souverain mépris avec lequel ils vous traitent. Mais, en vérité, ne méritez-vous pas le sort qu’ils vous font? A qui la faute, s’ils montent, s’ils grandissent si vite ? si vous baissez, si vous tombez si rapidement? N’est-ce pas vous-même qui vous mettez sous leurs pieds ? >
Pour satisfaire votre vanité et votre sensualité, pour payer leurs belles indiennes, leurs soies et leurs boissons, ne leur portez-vous pas chaque jour une partie du prix de l’héritage que vous ont laissé vos pères, et que Dieu vous commandait de conserver et de rendre prospère peur vos enfans... ?
Voyez-vous clans les villes, et malheureusement déjà clans une partie de vos plus belles campagnes, s’élever ces immenses distilleries?... Quelle est cette fumée épaisse et noire qui s’en échappe et obscurcit
tout, jusqu’aux rayons du soleil ? .
Cette fumée qui monte jusqu’au ciel crie vengeance contre vous !
Cette fumée !... ce sont vos biens, c’est le pain de vos enfans, c’est l’héritage de vos pères.
Oui, votre sang, vos sueurs, vos richesses, votre religion, tout va s’engloutir et sc perdre dans le comptoir du marchand, la distillerie et l’auberge.
Et ne dites pas avec quelques insensés: “ Nous *' sommes heureux d’avoir ces distilleries ; on y achète nos orges, qui en augmentent do valeur.”
Si vous n’achetiez ni bière niwiskoy, on comprend mie vous pourriez faire quelques prolits en vendant
MANUEL DE LA
bien cher votre orge à la distillerie. Mais cette supposition est impossible : car, aussitôt que vous aurez, comme nous l’espérons bientôt, la sagesse de ne boire que l’eau pure et salutaire que le bon Dieu vous offre partout, les distilleries seront ruinées et tomberont. Et le jour où elles tomberont, devra être, pour vous et pour votre famille et votre paroisse, un jour de joie ; il vous sera prouvé alors que ce n’était pas la distillerie qui vous soutenait, mais bien que c’était vous qui l’enrichissiez par votre intempérance.
Il vaudrait mieux pour vous que vos orges fussent brûlées sur le champ que d’être consumées dans la distillerie. Dans le premier cas, au moins, vous n’auriez pas la peine de la récolter.
— “ S’il n’y avait pas de distilleries, l’orge se vendrait moins cher,” dites-vous.
— Mais ne vaut-il pas mieux recevoir vingt sols pour un minot d’orge dont on fera un bon usage, que deux chelins qui seront employés à acheter de la bière ou d’autres boissons aussi malfaisantes?
“ Un tems viendra où l’éducation et la tempérance “ guériront beaucoup mieux les plaies de la société, “ que ne pourront jamais le faire nos tribunaux et nos “ prisons.” C’est l’honorable Juge Mondelet qui prononça ces paroles si pleines d’espoir dans un meilleur avenir, à la Session de Quartier du mois d’Octobre 1844... Nul doute que ces paroles si remarquables n’aient trouvé un puissant écho dans tous les cœurs vraiment Chrétiens et Canadiens... Ces beaux jours sont désirés, sont appelés par les vœux de tous. Mais comment pourront-ils arriver ces temps heureux où l’éducation (nous entendons, avec l’honorable Juge, l’éducation religieuse) et la Tempérance se donneront la main et établiront partout leur règne pacifique et mille fois béni ? Us seront impossibles tant qu’on fera croire au peuple que les distilleries sont ses amis, et que le meilleur emploi de nos récoltes est de les porter dans leurs voûtes ou leurs greniers infects pour les y faire pourrir, et les y changer en un déluge de feu...
Nous conjurons nos concitoyens, et ceux d’entre eux surtout à qui Dieu semble, en les appelant à diriger la presse, avoir donné mission d’éclairer le peuple et de Je rendre meilleur, de se servir de leur intelligence et de l’irrésistible pouvoir qu’ils ont sur l’opinion publique, pour paralyser et arrêter ces plans gigantesques de distilleries dont la multiplicité doit attrister l’œil du patriote autant que celui du moraliste. Disons la. vérité et toute la vérité à notre peuple. Faisons-lui connaître que, s’il veut attirer les bénédictions du ciel sur ses champs, ce n’est pas en faisant changer ses grains en poisons dans la distillerie qu’il y réussira. Faisons-lui connaître que si, pour un moment, il semble voir augmenter ses revenus et sa fortune, avant peu d’années, il sera cruellement détrompé de sou erreur. Car les distilleries se multipliant, l’usage des boissons ira toujours croissant ; mille pièges nouveaux seront mis sous les pas de ses jeunes enfans. IVlille filets nouveaux leur seront si bien tendus partout qu’il leur sera impossible d’échapper, et qu’ils y périront corps et biens tôt ou tard.
Répétons au peuple, tous les jours s’il le faut, ce premier principe d’économie politique, qui est de ne jamais rien faire, même avec un avantage momentané, de ce qui tend à encourager le vice et l’immoralité ; qu’il vaudrait infiniment mieux semer du bled qu’aucun autre des grains dont la distillerie encourage la culture ; que, même dans le cas où la terre ne pourrait produire que de ces derniers, il vaudrait mieux pour le pays les employer aux engrais de viandes qui seraient exportées, que de les échanger contre les boissons...... Faisons connaître au peuple que le système
du commerce libre lui assure toujours un débouché certain pour son bled; et que. lors même qu’il ne le vendrait qu’à bas prix, il 11’a rien à craindre ; car un homme ne peut jamais souffrir lorsque ses greniers sont remplis de bled, s’il se désaltère a l’eau pure de sa fontaine, s’il sait modérer ses désirs, et se croit, lui et sa famille, aussi honorablement habillé avec la
MANUEL DE LÀ
laine de ses moutons qu’avec les draps fins mais si coûteux de l’Europe.
C’est un fait bien connu que rien ne ruine plus vite une paroisse que l’établissement d’une distillerie dans son sein. Plus la distillerie s’enrichit vite, et plus la paroisse tombe et s’appauvrit rapidement. Ceci est clair et n’a pas besoin de preuves.
La distillerie ! C’est la forteresse où se préparent les chaînes qui vous lieront bientôt les pieds et les mains, pour vous bannir plus facilement de chez vous.
La distillerie ! C’est la citadelle d’où le démon lance continuellement des dards enflammés pour consumer vos maisons et vos champs, et les réduire en cendres.
La distillerie 1 Ah ! elle est un nuage embrasé qui, passant au-dessus de vos têtes et y laissant tomber, comme autrefois sur Sodôme, une pluie de feu, couvrira le pays de ruines et de larmes.
Le choléra qui vous a décimés, et les vers qui ont dévoré vos moissons, durant plusieurs années, ne vous ont pas fait de moitié autant de mal que vous en feraient les distilleries si vous aviez le malheur de voua habituer, vous et vos enfans, à l’usage des poisons qu’elles vous préparent, sous n’importe quel nom.
Nous lisions dans un journal canadien de Montréal, du 14 Décembre, un long article où l’on se félicitait de la prospérité des distilleries. “ Quatre millions de “ gallons de wiskey, y disait-on, ont été distillés dans “ la seule ville de Montréal en 1846. Un de ceséta-
blissemens, y assure-t-on, à lui seul, ne consume “ pas moins de 1800 minets de grains tous les jours.”
En vérité, se réjouir d’un pareil fait, l’annoncer à scs compatriotes comme un évènement d’heureux augure, n’est-ce pas inconcevable ?
Quoi ! vous avouez qu’aucune manufacture n’est encouragée en Canada ; on n’est pas encore capable d’y faire une .épingle, lin bouton ; il faut faire venir d’Angleterre le drap de vos habits, et jusqu’aux chapeaux de paille de vos femmes. Une seule branche d’indus-
trie locale reçoit néanmoins nn encouragement fabuleux : cette industrie a pour résultat unique de faire couler les larmes, de répandre autour de vous la ruine, la désolation, l’opprobre et la mort au sein de mille familles; et vous vous .sentez la disposition d’en féliciter vos compatriotes !
Dans un pays que viennent de frapper coup sur coup tous les fléaux : la peste, la guerre civile, la disette et des incendies tels que le monde entier en a été frappé de stupeur, savez-vous ce qui fait palpiter de joie le cœur de certains hommes ? Ecoutez la grande nouvelle : Montréal a fourni cette année au pays