‹ Manuel des sociétés de tempéranceChapitre 19 sur 35 · LE PEUPLE CANADIEN A LA DISTILLERIE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE CANADIEN A LA DISTILLERIE

Pour Rum, Wiskey, Grosse Bière, etc., livrés, .

Piastres 1,000,009

Balance due par le Peuple à la Distillerie,.

2,000,000 Piastres 1,000,000

Ah ! nous voudrions que Dieu daignât donner à notre faible voix la force et l’autorité qui lui manquent pour faire pénétrer partout la vérité : nous dirions à nos concitoyens: “ Défiez-vous par dessus tout des distilleries et de ceux qui vous en vantent les bienfaits imaginaires.”

Le liant prix qu’elles donnent pour vos grains n’est qu’illusoire et n’a rien de réel, car si on a mis, dans rautomne de 1815, un million de piastres entre vos mains pour prix de vos grains, on a trouvé le moyen, dans le cours de l’année, non seulement de vous faire rapporter cette somme à la distillerie, mais on vous l’a fait doubler : et, pour un million de piastres qu’on a semblé vous donner, on vous en a arraché deux millions !

Mais les grains, dit-on, baisseraient considérablement s’il n’y avait pas de distilleries!... Qu’est-ce que cela fait?... Au lieu de vendre ses grains un million de piastres aux distillateurs, le peuple n’en aura que cinq cent mille des autres Commerçans... C’est bien vrai... Mais, encore une fois, cinq cent mille piastres em-" ployées à soutenir ses institutions, à payer ses écoles, à améliorer l’agriculture, à ouvrir de nouvelles terres et y établir les enfans, ne feront-elles pas mille fois plus de bien au peuple que deux millions données pour du wiskey, de la bière, à l’avantage de Messieurs les Distillateurs ?

Bien plus, le seul mal que les distilleries font au peuple, n’est pas de lui enlever le prix de ses sueurs et de le ruiner, tout en lui faisant croire qu’on l’enrichit, mais encore, à la suite de la pauvreté et de la misère profonde où elles en réduisent tous les jours un grand nombre, viennent les crimes de tous genres, la désolation, la mort. Six lignes plus haut que l’article que nous signalons, nous en lisions, sur le même journal, une nouvelle preuve : “ Mardi matin, y disait-

MANUEL DE LA

Ê on, une femme de la rue Ste. Elizabeth a été u trouvée morte dans son lit. La veille elle s’était. “ couchée ivre aussi bien que son mari !”

• “ Le trois du courant, un homme a été trouvé mort “ dans un champ, dans un état complet de nudité. “ C’était un ivrogne reconnu. L’on croit qu’ayant “ l’esprit dérangé par la boisson, il se sera déshabillé “ en plein air, et sera mort de froid !”

Et pendant que nous tracions ces lignes, non loin de notre demeure, un homme est ramassé se roulant à terre dans son sang. Troublé par la boisson, il s’était coupé la gorge avec un rasoir !

Peuple Canadien, voilà le bien que les distilleries vous font ! Avec les poisons qu’elles vous donnent, elles affaiblissent votre raison, elles vous démoralisent, elles vous tuent ; et pour cela vous leur donnez, tous les ans, deux millions de piastres!

Nous traversions, il n’y a que peu de tems, de Longueil à Montréal, sur un steamboat où nous remarquâmes trois voitures richement chargées. L’une appartenait à un Irlandais des Townships qui nous dit qu’il n’habitait le pays que depuis quatre ans, et qu’avant de quitter sa chère Irlande, il s’était enrôlé dans la Société de Tempérance, comme le reste de ses compatriotes. Les deux autres voitures qui fixèrent notre attention étaient conduites par des Canadiens.

L’après-midi, revenant de la ville à la campagne, nous ne fûmes pas peu surpris de nous rencontrer avec les trois mômes personnes que nous avions remarquées le matin. Mais quelle ne fut pas notre douleur de voir qu’une seule avait su faire un bon et saint usage de son tems et de son bien ! C’était le brave Irlandais. Il était parfaitement sobre et regardait avec une véri-* table complaisance tous les effets qu’il rapportait pour

le soutien de sa famille. C’était de la farine, du cuir, des livres d’écoles. Son visage rayonnait de joie. Il semblait penser aux tendres embrassemens de son épouse, à son retour ; aux caresses si douces de ses chers petits enfans, qui ne manqueraient pas de venir bien loin au-devant de lui se jeter entre ses bras. On eut dit que son cœur s’épanchait en actions de grâces que les Anges portaient au ciel .

Et les deux Canadiens? . Nous le disons le cœur

navré de honte et de douleur ; ils n’avaient chacun qu’un gros baril de boisson dans leur voiture ! L’un des deux, dans un état de stupidité et d’ivresse complètes, était étendu près de son baril, et servait de risée aux nombreux étrangers qui traversaient avec nous. Il n’ouvrait la bouche que pour proférer des sottises ou des blasphèmes. L’autre, quoique moins ivre, était cependant dans un état déplorable !

Sans doute que tous nos Canadiens ne reviennent pas de la ville dans cet état de dégradation. Mais, si vous voulez avoir une idée de ce qui en est, comptez le nombre prodigieux d’auberges et d’autres maisons où l’on vend des boissons, et qui toutes prospèrent rapidement: allez, de tems en tems, vers le soir, sur les chemins par où passent les habitans qui reviennent du marché, et vous ne serez pas longtems sans voir que la boisson fait, comme disait l’honorable Juge Mondelot, un mal incalculable à notre peuple. Le mémoire suivant, que nous tenons de la complaisance de Monsieur Jessopp, officier de douane à Québec, est bien de nature, ce nous semble, à faire comprendre la nécessité d’une réforme prompte et générale.

MANUEL DE LA

Etat des boissons fortes importées à Montréal et à Québec, et quantité fabriquée en Canada dans les années 1839, 1840 et 1841. (1).

Années.

Importées

Montréal,

Distillées

en

Canada.

Importées

Québec.

TOTAL

Gallons.

Gallons.

Gallons.

Gallons.

Bureau de la Douane,

Québec, 21 octobre, 1841.

(Signé,) H. JESSOrP,

Collcct.

Cette statistique prouve heureusement une diminution considérable de la consommation des boissons fortes en ce pays, dès 1840 et 1841. Ce résultat est provenu des efforts tentés partout à ces époques pour l’établissement des Sociétés de Tempérance. Mais, depuis 1843, les chiffres suivants, dont nous garantissons l’exactitude, montrent une effroyable et rapide augmentation dans l’importation et la distillation des spiritueux :

(1) Ces tableaux de la consommation des liqueurs fortes en Canada, pour les années précédentes jusqu’à 1846, sont instructifs et méritent d’être conservés. Us forment un contraste bien remarquable avec le débit actuel de ces liquides malfaisants dont l’importation est déjà réduite à une quantité proportionnellement très faible, la distillation ea ayant totalement cessé dans le Bas-Canada.— (Ed.)

Etat des boissons fortes importées et distillées eu

Canada.

en 1843.

en 1845.

TOTAL

Importées... Gallons,

Distillées en Canada,

Voilà six millions six cent cinquante-huit mille quatre cent quatre-vingt-treize gallons de boissons en esprit que l’on dépense en Canada dans le court intervalle de trois ans !

En supposant que chaque gallon de ces boissons en esprit ne coûte qu’une piastre, (et il est certain qu’en grande partie il coûte davantage) voilà six millions six cent cinquante-huit mille quatre cent quatre-vingttreize piastres dépensées par les Canadiens en trois ans, pour cet unique objet ! Par conséquent, depuis vingt ans, voilà plus de vingt millions de piastres dépensées en Canada pour la boisson ! ! !

Vingt millions de piastres dépensées pour se procurer une chose qui n’a pas contribué au bonheur d’une seule famille, qui n’a pas inspiré à un seul individu, une pensée, une action honorable à son auteur, utile à la patrie, glorieuse à Dieu ! Sans compter les blasphèmes, les discordes, les désordres de toute espèce, les meurtres, les vols, dont la boisson a été la source féconde parmi nous, depuis vingt ans, l’effrayante dépense qu’il a fallu faire, pour nous procurer les dangereuses jouissances que les boissons donnent, n’est-elle pas un crime qui pèse sur notre malheureux pays 1 S’il y a des crimes poqr les nations comme pour les individus, assurément celui-là en est un. Si on eut jeté cette somme à la mer, on aurait certainement commis une grande faute ;

MANUEL DE LA

mais notre faute n’est elle pas mille fois plus grave d’avoir employé une si prodigieuse somme d’argent à l’acquisition d’une chose qui a produit des milliers de crimes, sans produire un seul acte de vertu ; qui a causé la perte éternelle d’une foule de malheureux, sans avoir jamais contribué au salut de personne ; qui a ruiné de fond en comble de nombreuses familles, sans avoir jamais ajouté au honneur d’aucune ; qui a abrégé la vie à une foule innombrable de nos frères, sans avoir jamais ajouté un jour à l’existence de personne !

Ne mériterait-il pas l’exécration de Dieu et des hommes, le peuple dont tous les chefs de familles, d’un commun accord, arracheraient, tous les vingt ans, vingt millions de piastres à leurs pauvres enfans, pour les jeter à la mer? Une pareille action ne serait-elle pas aussi criminelle qu’insensée ? Et sommes-nous moins coupables, moins insensés, que ceux-là le seraient, nous qui, depuis vingt ans, avons arraché des mains de nos enfans, de nos neveux, cette énorme somme, non pas pour la jeter à la mer, où elle n’aurait fait de mal à personne, mais pour en acheter un breuvage destructif de tout ce qu’il y a de bon dans l’homme?

Quel bien n’aurait-on pas pu faire si on eut voulu utiliser un pareil capital ! Que de jeunes gens auraient pu être établis ! que de forêts encore incultes et sauvages, auraient été converties, depuis vingt ans, en champs fertiles et couverts de moissons, avec vingt millions de piastres ! Que de terres habitées encore aujourd’hui par les ours et par les loups, seraient couvertes de, jeunes familles devenues le soutien, la force de la patrie, l’honneur et l’espoir de la religion !

Voyez-vous ces terres immenses et fertiles, vers lesquelles se dirige, tous les ans, de toutes les parties de l’Angleterre, de l’Ecosse et de l’Irlande, une population frugale et laborieuse? Pourquoi les Canadiens n’ont-ils pas été les premiers à acquérir ces terres, afin d’y établir leurs enfans? pourquoi, tous les jours, ee laissent-ils cerner et absorber par une population

étrangère qui tôt où tard finira par tomber sur eux comme le vautour sur sa faible proie ? Ne croyez pas que les moyens ni la force nous aient manqué. Ditu nous a donné vingt millions de piastres depuis vingt ans: c’était plus qu’il ne fallait pour acheter et cultiver toutes ces terres . Mais nons avons trouvé une

voie plus facile, plus douce pour l’écoulement de notre argent : nous avons fêté, traité nos amis, nous avons fait des noces somptueuses, donné de grands repas ; nous avons fait la fortune de plusieurs personnes, qui, à leur entrée dans ce pays, n’avaient en partage que la mendicité, et qui roulent maintenant carosse; ces étrangers ont eu la bonne volonté de nous fournir des boissons de toute espèce, et, par reconnaissance, nous leur avons sacrifié le prix de nos sueurs et la plus riche portion des biens que nous tenions de nos pères. Nous ne pouvons établir nos enfaus : ils ne peuvent rester toujours avec nous, car l’étendue de nos terres ne nous permet pas de les diviser plus qu’elles ne le sont déjà... Que vont donc devenir ces nombreux jeunes gens, l’espoir de la patrie et de la religion ? Ce qu’ils vont devenir ? Ah ! si vous en avez le courage, voyezles se séparer tous les ans par milliers de leurs familles, s’éloigner du lieu natal, pour devenir serviteurs, valets d’écurie, travailler comme des mercenaires aux pêches du Golfe et s’y démoraliser; ou, ce qui est pis encore, s’enfoncer dans les forêts du Haut et du Bas- Canada, à la suite de quelques spéculateurs de chantiers, pour en revenir les mains vides, le corps épuisé, mais surtout l’esprit et le cœur gâtés par tous les vices.

Si, au lieu de dépenser ces millions de piastres pour la boisson, on les eut consacrées à l’établissement de notre jeunesse, quel bien n’en serait-il pas résulté?....

L’éducation languit encore partout dans notre pays: nos institutions publiques ne s’élèvent que lentement, ne se soutiennent qu’avec peine. Quand on parle au peuple de la nécessité d’envoyer les enfaus à l’école, on en reçoit cette réponse, presque partout la môme :

Nous n’en avons pas le moyen,” C’est bien vrai ;

MANUEL DE LA

quand un pauvre peuple a dépensé vingt millions de piastres au profit des marchands de boissons, il doit lui en rester peu pour ses écoles... Mais un pareil état de choses peut-il subsister longtems? En honneur et en conscience, pouvons-nous ainsi prodiguer “ pour nous procurer un objet presque toujours inutile, souvent nuisible, et toujours dangereux, les biens que Dieu nous dispense dans sa bonté ? Non, non, c’est impossible ! A moins que nous ne voulions notre ruine, notre dégradation, comme peuple et comme chrétiens, il est tems pour nous d’y prendre garde !

N’imitons-nous pas l’enfant prodigue, qui, après avoir follement dissipé les biens qu’il tenait du meilleur des pères, se trouva bientôt réduit à la dernière misère, et finit par rechercher la nourriture des plus vils animaux? Le peuple Canadien en est presque arrivé là: après avoir follement dépensé vingt millions de piastres, on l’a vu (du moins en grande partie,) descendre à une telle pauvreté, qu’il n’a eu pour se nourrir que l’avoine qu’il ne donnait autrefois qu’à ses animaux. C’est un fait qu’on ne peut nier, et dans lequel il est impossible de ne pas voir le bras de Dieu qui nous punit. Mais il ne nous châtie que pour nous faire rentrer dans de meilleures voies ; voilà pourquoi sa Providence nous offre, dans la Société de Tempérance, un moyen prompt et infaillible de faire cesser les maux que J a boisson a fait tomber sur nous.

Quelques calculs faciles nous aideront à comprendre ce que le pays doit gagner, seulement sous le point do vue économique, par l’établissement de la Société de Tempérance. Supposons que les cent mille membres qui la composent aient été dans l’usage de dépenser, tous les jours, pour la valeur d’un sol de boisson, avant de s’être joints à cette Société ; ils dépensaient donc, tous les ans, la somme de trois cent quatre mille cent soixante-six piastres, qu’ils épargnent aujourd’hui !

Quand on ne considérerait la Société de Tempérance que sous ce point de vue d’économie, tout Canadien ami de son pays ne devrait-il pas se faire un devoir et un honneur d’en devenir l’apôtre zélé ?

On demande souvent, d’une manière pharisaïque, si c’est un grand péché de prendre un petit coup, de tems en tems, seul ou avec ses amis? A cela nous répondrons : Dans l’usage des boissons fortes, il y a deux péchés à craindre : le premier est le péché de gourmandise, qui est presque toujours ou du moins très souvent le péché de celui qui fait usage de boisson forte, sachant qu’elles ne sont propres ni à conserver sa santé, ni à soutenir son corps, et qui n’en boit que parce qu’il les aime; le second péché, qui se commet, sinon toujours, au moins très souvent par l’usage (même l’usage prétendu modéré) des boissons iortes, est la dépense inutile.

Par exemple, un homme, qui ne prendrait que pour trois sols de boisson (cela ne ferait pas deux verres), tous les jours, ne serait certainement pas coupable du péché d’ivrognerie, une si petite quantité ne pouvant pas l’enivrer ; cependant il aurait dépensé, au bout de l’année, neuf piastres et quinze sols pour cette boisson. Or, nous ne craignons pas de dire qu’une pareille dépense est excessive et criminelle pour la majeure partie de nos habitans, (et nous en donnerons plus bas les raisons); voilà pourquoi un homme, sans pécher gravement sous le rapport de la gourmandise, pourra se rendre coupable d’une autre manière en buvant ses deux ou trois petits verres par jour. Il en serait autrement si Dieu avait laissé chacun le maître de faire ce qu’il veut de son bien ; mais cela n’est pas, et nous rendrons compte, au jugement, d’un sol mal employé, comme d’une parole dite mal à propos.

La plupart des cultivateurs canadiens sont endettés ; il sont, ou du moins ils se disent incapables d’envoyer leurs enfans à l’éccle ; ils ne peuvent seconder une foule de bonnes œuvres qui se feraient tous les jours avec un peu d’aide ; ils ne peuvent établir leurs enfans, ou, s’ils les établissent, ce n’est qu’après avoir donné une partie de 1er patrimoine aux marchands de boissons. Nous ne croyons pas exagérer en disant que chacun de noshabitans: (nous parlons des plus sobres,)

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a dépensé, année commune, entre quinze et vingt piastres en boissons, tous les ans, ce qui fait environ trois cent soixante piastres sorties de chaque maison depuis vingt ans; c’est-à-dire, plus qu’il ne faut pour fonder un bel établissement à un jeune homme ayant quelque industrie. 11 en résulte que, depuis vingt ans seulement, au moins cinquante nulle jeunes canadiens ont manqué de s’établir et sont restés dans la misère, parce que leurs pareils ont fondu leur patrimoine à l’auberge ! Et si à cela on ajoute les autres dépenses que cette boisson a entraînées, par les visites, les promenades inutiles, le terns perdu, les maladies, les repas, les festins, etc., rien de plus certain que l’usage des boissons fortes ne sera pas pour peu de chose clans le poids des iniquités d’une foule de pères de familles, même de ceux qui ne se seront jamais enivrés.

Nous connaissons deux paroisses, où la Société de Tempérance du second ordre avait été établie, et nous tenons de la bouche de MM. leurs Curés, qu’il n’y avait pas, ou presque pas d’ivrognes parmi leurs paroissiens, c’est-à-dire qu’ils observaient très bien ce qu’on appelle bonnement la petite tempérance ; chose d’ailleurs très-facile. Eh bien ! dans l’une de ces paroisses qui ne compte gu ères plus de 1000 communiants, il s’est dépensé, en 1843, 840 gallons de rum, à 2s. 6d. le gallon; 988 gallons de wisk>'y, à 2s. 7d., et 60 gallons de brandy à 7s. 6d. : ce qui fait que ces liabitans, qui se disaient et se croyaient tempérans, ont consommé 1,888 gallons de boissons fortes, cpii leur ont coûté plus de mille piastres, clans une année où les grains étaient gelés en partie ou restés sous la neige, sans compter qu’une grande quantité de patates avaient été détruites par les froids prématurés. Cette même année, la paroisse dont il s’agit avait peine à soutenir deux chétives écoles, et n’avait pu donner un sol à la Propagation de la Foi !

L’autre paroisse compte environ dix-huit cents communiants : presque tousses habitans étaient aussi de \a petite tempérance: eh bien ' iis ont dépensé pour

“ dix-huit cent quatre-vingt piastres de boissons fortes en 1843 !”

Les respectables marchands qui nous ont fourni ces détails, et qui ont eux-mêmes vendu ces boissons, étaient désolés du manque de sagesse de leurs co-paroissiens et de voir se dépenser tant d’argent, nonobstant la misère publique, pour une chose si parfaitement inutile, ou plutôt si féconde en maux de tous genres. (1.)

Ces deux paroisses réunies (elles sont voisines) ont donc dépensé, dans une seule année, la somme énorme de deux mille huit cents piastres, pour la boisson ; de sorte que, si elles s’en fussent tenues à leur tempérance prétendue modérée , elles auraient dépensé, dans vingt ans, l’effrayante somme de cinquante-sept mille six cents piastres !

Ces calculs sont bien propres à nous démontrer que, si la Société de Tempérance du second ordre n’est pas de nature, comme le disait M. le Curé de Québec dans une assemblée publique, à réformer les mœurs et à faire disparaître l’ivrognerie, elle n’est pas de nature non plus à arrêter un autre crime peut-être plus funeste encore: nous voulons dire le “ mauvais usage des biens que Dieu nous donne.” En effet, qui osera dire que chacune de nos paroisses a le droit de dépenser, pour une chose inutile et dangéreuse sous tous les rapports, (dans la plupart des circonstances où l’on s’en sert,) les sommes énormes citées plus haut? Or, ou peut dire que presque toutes les paroisses du Canada,

(I) C’est avec bonheur que, depuis cette époque, nous avons vu !a première de ces deux paroisses s’enrôler généreusement sous les bannières de la Tempérance. Et, pour aider leurs co-paroissiens à être lidèles à leurs bonnes résolutions, les principaux marchands ont pris l’engagement solennel et public de ne plus importer de boissons. Aussi, quels changcmens admirables n’a-t-on pas vus parmi ce peuple généreux ! Plusieurs belles maisons d’écoles y ont éié bâties, soixantesix louis y ont été collectés pour la Propagation de la Foi, et on y jette en ce moment les fondations d’une magnifique église, etc. — ( Note de l’Auteur.)

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(excepté celles ou la Société dé Tempérance parfaite a été généralement établie,) font autant ou plus de dépenses pour la boisson, que celles dont nous venons de parler. Après cela nous taxera-t-on d’outrer nos principes, si nous émettons l’opinion que les chefs de familles, qui dépensent de pareilles sommes, n’en ont pas le droit ? qu’ils les ravissent d’une manière aussi cruelle qu’insensée à leurs enfans, dont ils diminuent ou ruinent l’héritage ? et qu’ils rendront un compte sévère à Dieu de ces exemples d’une folle prodigalité ? ... Nous blâmera-t-on d’élever notre faible voix, pour dire à nos compatriotes que Dieu leur a donné du bien pour en faire un plus noble usage ? que la religion et la raison s’unissent pour nous avertir qu’il est teins d’arrêter ces folles dépenses ? Nous reprochera-t-on de conjurer tous nos compatriotes d’employer ce que la Providence leur laisse à l’instruction de leurs enfans, à établir leurs familles, à nourrir et à vêtir leurs pauvres, à soutenir leurs institutions, enfin à faire emploi de ce qu’ils ont pour le plus grand bien de leur patx'ie, pour la plus grande gloire de Dieu?

Pour l’amour de leur pays, que les membres de la Société de Tempérance se montrent donc en tout teins zélés, courageux à détruire autour d’eux, et à bannir de leurs paroisses, toute espèce de boissons fortes ; que, dans ce but, ils s’efforcent d’attirer sous le glorieux étendard de la Société de Tempérance, tout ce qu’il y a dans leurs localités d’hommes généreux, à qui sans doute un faible sacrifice ne coûtera pas quand il s’agira d’éloigner de leur pays un des plus1 grands fléaux dont le ciel l’ait jamais visité dans sa colère.

Oui, à considérer les choses sous leur véritable jour, à les peser au poids du sanctuaire, nous pouvons dire qu’un des plus grands fléaux que Dieu, dans son trop juste courroux, ait fait peser sur nous, a été de laisser s’introduire parmi nous l’usage des boissons fortes.

On se rappelle encore avec effroi ces époques de deuil où le choléra semait dans tous les rangs la dé-

solation et la mort . Mais, depuis vingt ans, les

boissons fortes nous ont causé mille fois plus de mal que le choléra . Elles ont abrégé la vie, et occa¬

sionné une mort funeste, prématurée, et souvent plus cruelle, plus prompte que le choléra, à dix fois plus de malheureux : tout ce qu’il y a de médecins respectables en ce pays sont là pour l’attester.

Quel est le canadien qui ne se sente l’âme flétrie, saisie de douleur en pensant à ceux de nos frères qui ont péri sur l’échafaud politique ; ou qui n’ait gémi sur le sort de ceux qui ont eu pour partage dernièrement la terre d’exil et les chaînes? Qui ne déplore en •ce moment les malheurs de la guerre civile ? Et cependant, les maux de la guerre civile ne sont rien, comparés à ceux que nous ont causés les boissons fortes. La guerre civile, il est vrai, a fait périr sur l’échafaud plusieurs de nos infortunés compatriotes : mais combien plus grand est le nombre de ceux que la boisson a fait périr de la main du bourreau !

Le nombre des malheureux exilés à la suite de nos troubles politiques fut-il jamais comparable à celui de tant d’infortunés que la boisson a conduits de crime en crime, de prison en prison, jusqu’à ce qu’enfin la patrie les ait chassés loin d’elle, et les ait condamnés, eux aussi, à vivre chargés de chaînes pesantes et ignominieuses, et à mourir dans la terre d’exil ?

Visitez la prison, interrogez les nombreuses victimes qu’elle renferme : presque toutes vous diront que leur premier pas vers l’abîme où elles sont tombées, a été l’usage des boissons fortes.

Le plus grand nombre des voleurs vous avoueront que la boisson seule est la cause des vols qu’ils ont commis, et que, sans la hardiesse que la boisson donne, ils auraient été incapables de commettre les crimes dont ils sont coupables. Pénétrez au fond des noirs et humides cachots, et si vous y Vencontrez un de ces monstres qui a trempé ses mains dans le sang de son •sembla! le, et qui est à la veille de subir le châtiment de son crime, demandez-lui comment il a pu se décL

MANUEL DE LA

der à commettre un pareil forfait : il vous répondra presque toujours, qu’un pareil malheur ne lui serait pas arrivé s’il n’avait pas eu l’habitude de boire ; qu’il était échauffé par la boisson lorsqu’il est devenu meurtrier.

Chacun se rappelle la tragique histoire de ces deux jeunes gens qui, il n’y a pas encore bien longtems, se rencontrèrent après une longue absence : c’étaient des amis d’enfance ; ils avaient voyagé chacun de leur côté et ne s’étaient pas vus depuis plusieurs années ; aussi grande fut la joie de se revoir. Ils se pressent cordialement la main... Mais, se trouvant à la porte d’une auberge, ils y entrent pour se traiter en véritables amis, et célébrer dignement la fête ; chacun fait sa politesse, et la reçoit de son ami ; la joie va toujours augmentant, les verres se vident rapidement, et bientôt les voilà à peu près ivres tous les deux. La con- \rersation alors s’anime ; ils se contredisent, ils se fâchent, ils s’insultent et se frappent sans pitié ; le plus ivre des deux tombe : l’autre lui donne un coup de pied sur le côté de la tête, et le tue !

Voici ce qu’on lisait, il n’y a pas longtems, sur tous les journaux du pays: “Jean Baptiste Rousseau, garçon tailleur, entre chez M. Dubois, aubergiste, près du marché, pour s’y faire faire la barbe. Quelques instans après, un nommé Louis Beaucaire, boucher, et père de famille, quoique jeune encore, entre dans la même auberge, échauffé par la boisson ; il se mit aussitôt à engendrer querelle au premier, contre qui il avait conservé du ressentiment par suite de quelqu’altercation qu’ils avaient eue ensemble autrefois. Rousseau, pour l’apaiser, lui offrit de prendre un verre de boisson avec lui ; ce qui fut accepté, et l’accord parut rétabli. Mais, comme le remède était plus propre à exciter les passions qu’à les apaiser, quelques momens après, Beaucaire saisit un fer- à-bière qui rougissait à la porte du poêle, et en asséna un si rude coup sur la

tête de Rousseau, qu’il l’abattit à ses pieds... Le coup était mortel, et l’infortuné Rousseau expira le lendemain !”

Le Gardien de la prison de Québec, Mr. James M’ Lare il, nous donnait, en 1840, le tableau des personnes emprisonnées pendant les neuf premiers mois de cette année. Sur 1400 emprisonnements, plus de 1140 avaient été causés par la boisson. Ce Monsieur terminait sa lettre par ces paroles remarquables : “ Si la 11 Société de Tempérance était généralement établie, (i on aurait peu besoin de prisons.”

Si l’on veut avoir une idée des maux sans nombre que la boisson fait à la société, qu’on jette encore un coup d’œil sur les deux tableaux saivans des emprisonnemens qui ont eu lieu à Montréal en 1845 et 1846, où l’on a aussi authentiqué ceux causés par la boisson :

Mois.

Nombre d’emprisonnemens.

Provenant de l'intempérance.

Inconnus.

Janvier,

F évrier,

Mars,

Avril,

Mai,

Juin,

Juillet,

Août,

Septembre,

Octobre,

Novembre,

Décembre.

Total.

A rrestations par la Police de Montréal depuis le 1 er. Janvier jusqu’au 30 Novembre 1846, par suite de l’ivrognerie.

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