‹ Manuel des sociétés de tempéranceChapitre 20 sur 35 · J. WILEY · texte numérisé non relu

J. WILEY

Chef de Police „

Montréal, 22 Décembre, 1846.

L’immoralité croît d’une manière effrayante en proportion, non de l’accroissement de la population, mais de l’augmentation de l’usage des boissons... Le tableau suivant que nous avons extrait du Journal de Médecine, publié à Montréal par A. Hall, Ecr., M. D. et R. MacDonnell, Ecr., M. D., No. 7, vol. Il, en donne une nouvelle et triste preuve ;

Population du District de Montréal en

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îndictemens .

Les cinq premières années de ce tableau présentent un total de 1099 personnes contre lesquelles les jurés avaient trouvé bill, et les cinq dernières 2151. Le résultat de ces recherches prouve que si la population, dans cette période de tems, s’est augmentée dans la proportion de 33 par 100, les crimes publics ont augmenté dans l’effrayante proportion de 100 par 100. Et personne ne peut douter que cette démoralisation sans exemple et si rapide ne soit due à l’usage des boissons fortes.

Mais voici quelque chose de plus désolant encore, s’il est possible, que tout ce que nous avons dit cidessus !

Quel est le catholique, Prêtre ou laïc, qui pourra lire les lignes suivantes sans que son cœur ne soit brisé par mie immense douleur, sans que son âme ne soit remplie non seulement d’un dégoût profond, mais d’horreur et de haine implacable contre les boissons enivrantes ? Ah ! quel est donc l’étrange pouvoir de ces poisons funestes, puisqu’ils semblent défier et braver Dieu même jusque dans les traits de sa plus grande miséricorde !

Voici ce que M. Bolduc, jeune et courageux Missionnaire à la Colombie, écrivait dernièrement à un de ses amis : “ Un avenir des plus déplorables s’offre à

“ mes yeux, et tellement que, Dimanche dernier, en-

i{ tendant prêcher le Père . sur ce sujet, j’en étais

u tout-à-fait découragé, et je formai le projet certain u de retourner en Canada dans peu d’années, si les,

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“ choses 11e changent pas, pour n’avoir point la dou- " leur d’être témoin oculaire des maux qui vont fondre “ sur cette malheureuse colonie. Sans doute, tu me “ demanderas qui a pu apporter un si prompt déran- “ gement aux belles espérances que j’avais conçues. “ Le voici en un mot: La boisson! oui, cette mal- “ heureuse boisson qui se fabrique ici même, va en “ faire plus que le Diable en a fait depuis qu’il y a “ des blancs en ce pays, et cela en moins de deux ans. “ On a beau prêcher et menacer de la colère du ciel, le “ désordre croît rapidement. Tous ces vieux voya- “ geurs qui n’ont fait que boire pendant tout le tems “ de leur jeunesse, et qui en ont été privés depuis “ plusieurs années, trouvent cela si doux, qu’il y en “ a plusieurs qui vendront femme et enfans pour pou- “ voir se procurer un verre de ce poison. Le débor- “ dement des mœurs va recommencer ; il ne faisait que “ de cesser en plusieurs lieux. Les meurtres vont se “ commettre de tous côtés. C’est une désolation !”

Si nous devons tous détester les boissons à raison du mal qu’elles nous ont fait, quelles bornes mettronsnous à cette haine méritoire contre elles1? A la vue des malheurs particuliers et publics, des morts funestes, des crimes de tout genre qu’elles enfantent partout où elles régnent, quelles pensées doivent naître dans nos âmes, sinon des pensées de destruction, d’ anéanti ’s s ewent complet de ces funestes breuvages? Eussent-ils produit quelque bien à notre pays, il faudrait encore les détruire, à cause de l’immense disproportion qui se trouve entre le bien et le mal qu’ils causent. Mais, à côté des maux sans nombre qu’ils enfantent, ils sont entièrement stériles pour le bien. C’est donc l’abstinence totale prêchée par le Père Matthew qu’il faut embrasser et enseigner de paroles et d’exemples. Les plus chauds partisans de l 'usage modéré ne peuvent s’empêcher de dire que l’homme qui ne prend aucune boisson spiritueuse, ne court aucun danger de les aimer ; tandis qu’ils sont forcés d’avouer que celui qui y goûte, peut finir par les aimer, et court visiblement le

risque de devenir ivrogne. Or, l’Esprit Saint nous dit: “ Celui qui aime le danger y périra.” Si je vois dix personnes qui font aujourd’hui ce qu’on appelle usage modéré de ces liqueurs dévorantes, je puis dire, sans crainte de me tromper, qu’aimant le danger, plusieurs d’entr’elles y périront.

Il n’est pas possible aujourd’hui de prêcher d’autre Société de Tempérance que la parfaite, c’est-à-dire, la totale. Le Père Matthew, dans une lettre qu’il nous a fait l’honneur de nous adresser, a flétri pour toujours les Sociétés du second ordre, disant qn'il les regardait avec horreur; qu'elles n'étaient bonnes qu'à faire des ivrognes. Depuis la première édition de ce Manuel , la plupart de nos dignes confrères qui travaillent à la Tempérance, ainsi que les amis les plus éclairés de cette œuvre, ont reconnu pleinement cette vérité. Qu’avons-nous donc à craindre en renonçant entièrement aux boissons fortes, et en portant les autres à y renoncer pour l’amour de J.-C. 1 Qu’on ne dise pas, — “ c’est demander un sacrifice trop grand, trop péni- “ ble. Les peuples ne sont pas ainsi appelés à prati- “ quer la vertu la plus héroïque ; cette abstinence “ parfaite ne peut être proposée qu’au petit nombre, “ comme la virginité.” Il n’y a assurément aucune parité entre prêcher l’abstinence totale d’un breuvage malfaisant, et prêcher la chasteté parfaite. Celui qui s’efforcerait d’amener le monde à cette vertu héroïque, serait un insensé ; et s’il avait assez de talens oratoires pour engager les peuples dans cette voie, il serait prudent de le renfermer. Il s’opposerait à une des premières lois de la Providence ; il chercherait à mettre sur les épaules de tous un joug que Dieu n’a pas imposé au plus grand nombre.

D’étranges malheurs, des crimes affreux surgiraient bientôt de toutes parts... Pour être parfaitement chaste dans un corps humain, quelle grâce spéciale ne faut-il pas ! pour que cette vertu, qui égale l’homme à l’Ange, puisse être pratiquée, au milieu des mille séductions du monde, il faut presque un miracle continuel du Tout-Puissant.

Mais dirons «nous qu’il faille une grâce extraordinaire et privilégiée pour qu’un homme se prive toute sa vie d’une boisson qui ne lui fait ancun bien, et qui peut, tôt ou tard produire la désolation et le crime dans sa famille ? Non, il ne faut qu’une grâce ordinaire, il ne faut qu’un crucifix, une image de Jésus-Christ abreuvé de fiel et de vinaigre, pour tout esprit droit et pour tout cœur bien disposé. Il n’y a donc, encore une fois, aucune parité entre prêcher au peuple la chasteté parfaite, ou quelqu’autre vertu évangélique, et l’inviter à s’abstenir des boissons malfaisantes que les nègres de la Jamaïque lui envoient, ou que les Américains lui composent dans leurs caves infectes. Voilà pourquoi le Père Matthew, en invitant ses compatriotes et frères à renoncer à l’usage de boissons qui ne leur faisaient que du mal, a été écouté avec respect. Si, comme d’anciens hérétiques, il eut voulu faire un crime de la chasteté conjugale, l’Eglise l’eût dès lors anathématisé. Mais il a planté un arbre que Dieu a béni: six millions d’hommes ont goûté de ses faits, et les ont trouvés délicieux. Des peuples entiers se sont mis à l’ombre de cet arbre, dont les racines sont sur la terre, mais dont la tête est au ciel ; ils y ont trouvé le rafraîchissement, la paix, le bonheur et la vie qui leur avaient manqué.

En travaillant pour l’amour de nos frères et de nos enfans, pour l’amour de notre pays, pour l’amour de Jésus-Christ, à détruire l’usage journalier des boissons enivrantes, nous travaillons à une œuvre sainte et bonne ; Dieu nous sera en aide. Les boissons ont de grands et de puissans ennemis qui les combattent. De tous côtés nous voyons des cœurs et des bras généreux armés contre elles. Prêtons l’oreille, et nous entendrons des voix aux ciel, sur la terre et dans les enfers qui les accusent, les maudissent, et nous exhortent à les détruire. Elles sont maudites par une effroyable multitude de réprouvés qu’elles ont précipités dans l’abîme éternel. Elles sont maudites par des milliers de femmes qui leur doivent une existence de larmes

et de tribulations ; elles sont maudites par d’innombrables enfans qu’elles ont dépouillés des biens de leurs aucêtres, et réduits à l’indigence.

Et si Jésus-Christ a maudit le figuier stérile , parce qu’il ne portait pas de bons fruits, ne doit-il pas détester et maudire la boisson, qui lui a arraché des milliers d’âmes rachetées au prix de son sang?

Pour nous, prosternés aux pieds de chacun des Ministres de Jésus-Christ, dont nous savons être le dernier et le plus indigne, de chaque chef de famille, de chaque Canadien, quelque humble que soit la position sociale que la Providence lui ait assignée, nous les conjurons tous de frapper, mais de frapper à mort cet ennemi si terrible de nos âmes et de nos corps. Qu’on ne parle plus de modération dans l’usage de ces détestables et brûlantes liqueurs. Parlons plutôt au peuple, à nos amis, à nos frères, le langage de la vérité. Disons-leur franchement que ces boissons ne sont pas un breuvage que Dieu a donné à l’homme pour en faire un usage journalier, mais qu’elles sont un poison destructeur, invention d’une cupidité originelle qui n’a trouvé son éloge et ses succès qu’à la faveur de nos appétits sensuels. Et si quelqu’un nous dit : “ Si les

“ boissons sont si malfaisantes, comment donc un si “ grand nombre d’hommes, qui en ont toujours fait “ usage, ont-ils atteint un âge très avancé?” Répondons-leur : — ■“ Le feu qui passe dans la forêt, dé- “ truit, brûle et ravage tout devant lui; cependant

quelques arbres échappent toujours à sa fureur, soit à “ cause de la dureté naturelle de leur écorce, ou de “ quelque autre circonstance. Tandis que la terre “ gémit sous la chûte des pins et des cèdres, qui ont “ si long-tems bravé la tempête et la foudre, et qui “ tombent dévorés par la flamme, le chêne, l’érable “ n’ont perdu que quelques branches, que quelques “ feuilles peut-être. Il en est ainsi des hommes qu’a “ touchés le feu des liqueurs fortes en usage parmi u nous; elles abrègent la vie à des milliers de mal- “ heureux ; mais quelques-uns, dont les forces phy-

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11 siques sont plus développées, la constitution plus ct robuste, résistent plus longtems.”

Comment, d’ailleurs, voulez-vous qu’on puisse appliquer le mot modération à l’usage journalier d’une chose que les plus savans hommes ont déclarée nuisible et presque jamais utile à l’homme? A notre avis, îe moindre usage est mauvais, le grand usage un péché, et souvent un crime affreux. Notre malheur est d’avoir préféré la modération à l’ abstinence.

“ Si votre œil, votre main, votre pied droit vous “ scandalise, vous fait, pécher ; coupez-le, jettez-le au “ feu,” dit Jésus-Christ. Il ne parle pas d’en régler mieux l’usage : il veut qu’on coupe, qu’on détruise cet œil, cette main, ce pied malheureux. Or, ces paroles ne sont pas seulement adressées à l’individu, elles sont adressées à la société tout entière. Ainsi ce n’est pas seulement l’individu qui doit cesser entièrement de faire usage de ce qui est communément pour lui un sujet de péché, mais la société tout entière doit détruire ce qui est pour elle un sujet de péché, et la cause des châtimens de Dieu.

Si nous n’osons pas marcher sur les pas de l’Apôtre de l’Irlande ; si nous n’avons pas le courage d’embrasser la Tempérance parfaite ; si nous nous bornons à ce qu’on appelle l’usage modéré des boissons, qu’en résultera-t-il ? Sans doute, les efforts prodigieux qui sont tentés pour abattre l’ivrognerie, auront quelques succès, mais la racine du mal demeurera, l’arbre aux mauvais fruits n’aura été qu’effeuillé, que diminué dans ses branches ; bientôt il repoussera pour couvrir la terre et l’empoisonner encore. L’usage prétendu modéré de ces malheureuses boissons, (qui n’est dans le fond qu’un apprentissage de l’ivrognerie), amènera une réaction terrible à laquelle rien ne pourra résister. Il sera ce qu’est l’étincelle qu’on a eu le malheur de négliger après l’incendie, et qui rallume bientôt un feu plus dévorant que le premier; ce qu’est le torrent arrêté quelque tems dans sa course, et qui, franchissant ses digues, entraîne tout dans ses flots dévastateurs.

Qu’elles sont belles, qu’elles sortent bien d’un cœur embrasé de charité pour ses frères, les paroles de M. Baillargeon, Curé de Québec, à son peuple : — “ Mes “ chers frères, dit-il un jour dans une instruction, je suis “ tellement pénétré d’horreur à la vue des maux “ épouvantables et sans remèdes que la boisson fait “ parmi vous, au milieu de mille familles infortunées ; “ je suis si bien convaincu qu’elles ne sont utiles à “ personne, que si Dieu me demandait le sacrifice de “ ma vie, je le ferais avec joie pour détruire les bois- “ sons.” *

Ces dignes paroles devraient être gravées dans les cœurs de chaque membre de la Société de Tempérance.

Elles font connaître, mieux que tous les discours, quel zèle uous devrions mettre à bannir l’usage des boissons fortes, et avec quelle inébranlable fidélité nous devons tenir à l’exécution de la promesse que nous avons solennellement faite d’Y RENONCER POUR L’AMOUR DE NOS FRÈRES, DE NOTRE PATRIE, DE NOTRE DIEU !

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