‹ Manuel des uvres de bronze et d'orfévrerie du moyen ageChapitre 123 sur 151 · A VALLENDAR EN ALLEMAGNE. — HAUTEUR TOTALE, 38 CENTIMÈTRES · texte numérisé non relu

A VALLENDAR EN ALLEMAGNE. — HAUTEUR TOTALE, 38 CENTIMÈTRES

faisceaux de colonnes, et de l'entrelacement des branches étaient sorties les ogives des arcades et les nervures des voûtes. A l'occident flamboyait en verres de couleur la grande rosace, comme le soleil au front des cieux. « Regardez, me dit-il en me montrant de la main la lune sans nuages et dans son plein, regardez la belle hostie blanche qui reluit à la voûte azurée du ciel. Dans le disque enflammé du soleil qui se lèvera demain, évidez tout le centre pour y enchâsser l'hostie céleste sur laquelle nos regards se fixent en ce moment, et vous aurez l'ostensoir qu'on élève au-dessus de l'autel, au sommet du tabernacle. »

C'est de la poésie que tout cela, mais cette poésie a donné leur forme aux ostensoirs français en usage depuis trois cents ans. L'hostie est blanche et ronde comme l'astre de la nuit, et on l'entoure d'un cercle d'or d'où partent des rayons alternativement droits comme une flèche et ondulés comme un éclair. Ce disque lumineux et rayonnant, on le place sur un pied, et le vase entier s'appelle un « soleil ».

La forme du « soleil » n'a pas été inventée par le moyen âge, puisque l'ostensoir de l'hostie n'existait pas encore ou existait à peine; mais si, au lieu d'avoir été créée à la fin du xiii' siècle, la fête du Saint-Sacrement avait existé dès le xii% il est probable que, de 1150 à 1250, où l'imagination reli-

gieuse a tant créé, on aurait inventé le soleil qui aurait eu, à n'en pas clouter, un éclat que nous ne connaîtrons peut-être jamais.

Quoi qu'il en soit de cette supposition , l'imagination des xv^, xvi' et xvii^ siècles a fait des elTorts pour donner une grande valeur d'art et de poésie aux ostensoirs.

En l/i04, on trouve cette description dans le Trésor de la Sainte-Chapelle de Bourges :

« Un joyau d'or, de maçonnerie, ou milieu duquel souloit estre un lis esmaillé de blanc ouquel avoit un satTu" et six perles, lesquels safïïr et perles ledit seigneur (Jean, duc de Berry), avoit retenu par devers lui ; et y a à présent un cristal ront pour mettre corpvs Domint ; et entour sont les quatre évangélistes esmailliés; et au-dessus a un petit demy ymage de Nostre-Dame, de taille ; et par dessoubs ledit cristal avoit un lieu pour mettre reliques ouquel ledit seigneur a fait mettre un petit ymage d'or de saint Jehan Baptiste, lequel a un dyadème (un nimbe) derrière sa teste, garny de cinq perles*. »

Cet ostensoir représentait donc le Sauveur en son jugement, comme on dit fréquemment dans les inventaires ; il était accompagné de Marie à sa droite, de saint Jean-Baptiste à sa gauche, et entouré des quatre évangélistes. Mais, si la Vierge et saint Jean-Baptiste y étaient sous forme humaine, le Sauveur n'y apparaissait que sous l'espèce du pain. Dans l'ostensoir qui suit, le Christ se montre non-seulement sous l'apparence du pain, mais encore sous la forme de l'homme : » Un joyau d'argent doré, qui fu messire Ythier Martreuil, en son vivant évesque de Poitiers (1387-l/i05) et chancellier dudit mons. le duc (Jean de Berry), en manière d'un tabernacle fait de maçonnerie; dedans lequel est Dieu en son jugement, et devant lui Nostre-Dame et saint Jehan, et deux angèles aux deux costés ; et au-dessus du tabernacle a un reliquaire à mettre corpvs Domini. Et est assis ledit joyau sur un entablement d'argent doré soustenu de six angèles. Et poise environ 105 marcs^. »

En 1502, dans l'inventaire de la cathédrale de Laon, on trouve la description suivante, dont les orfèvres peuvent faire leur profit :

<( Un noble vase d'argent doré pour porter la très-sainte Eucharistie à la fête du très-saint Sacrement. En liant, l'image du Sauveur assis pour le jugement. Aux côtés, deux anges dont l'un tient la croix et l'autre la lance ^. Sur

1. «Description du trésor de la Sainte -Ctiapelle de Bourges», par M. Hiver de Beauvoir, p. 25, n° 57.

2. « Description du trésor de la Sainte -Cliapelle de Bourges », etc., p. 15, n" 4.

3. Sujet fréquemment reproduit, sur les ostensoirs, comme le prouve le texte qui suit : — « Un joyaux de maçonnerie d'argent doré à porter Corpus Domini , où il a deux cristaulx

les côtés du vase où l'on a coutume de placer l'Eucharistie, sont les images des bienheureux apôtres Pierre et Paul. Sur le devant, un ange, fléchissant le genou, tient un écusson de cristal qui renferme les reliques suivantes, à savoir : de la crèche du Seigneur, du linge dont le Seigneur essuya les pieds de ses disciples à la Cène, du vêtement de pourpre, du bois de la très-sainte croix, de la pierre du mont Calvaire arrosée du sang du Christ, du tombeau du Christ, du suaire du Seigneur et de la pierre du sépulcre. Sous le vase en cristal oîi se place ordinairement l'iùicliaristie, est écrit : M' Jehan Dimanche.

Autour du pied du vase et sur le haut de la tige, sont fixées des feuilles

émaillées, mais manquent. Sur le pied sont les corps de deux morts qui

ressuscitent et sortent du tombeau. Dans ce vase de cristal où repose ordinairement r Eucharistie, deux anges tiennent un croissant dans lequel on fixe l'hostie 1. »

Dans son genre, cet ostensoir est une sorte de <( Dispute du Saint-Sacrement » en orfèvrerie. Au bas et sur le premier plan, la terre qui rend ses morts, et, dans la campagne couverte d'émaux, les vivants au milieu desquels l'artiste, maître Jehan Dimanche, s'est représenté par son nom, comme Piaphaël par sa figure. Au milieu, tenue par deux anges et accostée par les deux grands chefs de l'Eglise, saint Pierre et saint Paul, l'hostie rayonnante comme elle rayonne sur l'autel dans le tableau de Raphaël où elle est également entourée de saint Pierre, de saint Paul et des Pères de l'Eglise. Dans le haut, le Sauveur venant juger les hommes et entouré d'anges dont l'un porte, dans le bas, les attributs réels de la Passion et deux autres, dans le haut,

roses et. quatre autres pièces de cristal aux deux cosfés; et au-dessus est Nostre-Seigneur en la croix et quatre angèies qui tiennent les doux, couronne, lance et esponge. Séant sur un pié d'argent où il a six pelis leonceaulx. Pesant tout ensemble 10 marcs, 4 onces, 7 esterlins. » — «Description du trésor de la Sainte-Ciiapelie de Bourges », p. 21, n° 32.

1. « Vas quoddam nobile argenteum deauratum ad efTerendam sacratissimam Eucharistiam in festo sanctissimi Sacramenti, habens desuper imaginem Salvatoris sedentis in judicio, et a iateribus duos angelos quorum unus tenet crucem, aiter lanceam; et a lateribus vasis in quo solet reponi Euciiaristia sunt imagines beatorum apostolorum Pétri et Pauli ; et a parte anteiiore habet angelum, genu flexo, tenentem scutum cristallinum continens reliquias sequenies. Videlicetrde cunabulo Domini, de lintheo quo Dominus extersit pedes discipulorum in cena, de purpureo vestimcnto. de ligno sanctissime crucis, de lapide montis Calvarie sanguine Christi resperso, de monumento Christi, de sindone Domini et de lapide sepulchri. Et sub cristalino vase ubi solet poni Eucharistia est id inscriptum : M" Jehan Dimanche. Circa ejus pedem vasis et in stipite superno sunt alTixa... foiia esmaillata; sed... desunt. Et super pedem sunt corpora resurgenlium duo ex sepulchris. In vase iilo cristallino ubi reponi solet Eucharistia sunt duo angeli tonentes crescenlem ubi iocatur ipsii. » — Edouard Fleury, « Inventaire du trésor de la cathédrale de Laon », p. 4-5.

l'image de ces attributs. Ce dernier détail a plus de rapport avec la « Fête de l'Agneau » de Van Eyck, oii la Victime est entourée d'anges qui tiennent les instruments de la passion, qu'avec la « Dispute du Saint-Sacrement » ; mais Van Eyck et Rapliaël ont peint la même composition de deux manières ditïérentes et, on peut le dire, ce qui est à l'une appartient à l'autre : c'est la même idée exécutée par un artiste du nord et un artiste du midi.

Vienne une riche église, amie des grandes idées et des beaux-arts, et rien ne serait plus facile que de reproduire l'ostensoir de Laon. Certainement, je n'hésiterais pas à me chai»ger de l'exécuter.

C'est le vrai corps de Jésus-Christ, son humanité même, qui se montre aux hommes sous l'espèce du pain eucharistique et l'apparence de l'hostie. Un ostensoir, qui n'existe plus malheureusement, mais dont le dessin, ce qui vaut mieux (ju'un texte, n'a pas péri, réalisa cette idée : c'est l'ostensoir en or, diamants et perles, que Conrad de Gemingen, prince-évêque d'Eichstœdt, en Bavière, donna en 1611 à sa cathédrale. D'après le dessin conservé à Eichstœdt, le P. Martin grava et décrivit ce remarquable monument^ que nous avons fait réduire nous-même et que nous donnons ici.

' 133. — OSTENSOIU d'iîICII ST.EDT. — DE l'aN I 1 6 1 .

D'APRÈS LE DESSIN QUI SERVIT A l'eXÉCUTION.

Au centre, dans un croissant tenu par un ange, l'hostie consacrée. Au-dessus, Marie, debout sur le croissant de la lune et enveloppée du soleil rayonnant, tient l'enfant Jésus. Plus haut, le Père, nimbe triangulaire à la tête et main droite bénissante, tient de la gauche le globe du monde. Plus haut encore, le Saint-Esprit, sous forme de colombe, plane des deux ailes longuement étendues. Ce paradis est enveloppé de rinceaux qui partent de la tige où est

i. « Mélanges d'archéologie », par les PP. Cahier et .Mirtin, vol. iv, p. 287-289, pi. xxxv.

couché Jessé. De ce vieux tronc du patriarche s'échappent, à droite et à gauche, deux branches maîtresses qui donnent naissance à des branches secondaires recourbées en cercle. Au milieu de cliaque rinceau, en guise de fruit, s'élève à mi-corps un des douze principaux ancêtres de Jésus-Christ : David à droite et tenant sa harpe, Salomon à gauche et tenant son livre de la Sagesse ; puis successivement, jusqu'au sommet, les autres ancêtres. Remarquable de pensée, plus remarquable encore de forme et d'exécution, cet ostensoir devrait se reproduire aujourd'hui pour quelqu'une de nos grandes cathédrales.

En 1611 et à son début, le xvii' siècle, on le voit, n'était donc pas absolument dépourvu de poésie religieuse, et nous le retrouvons encore à son déclin, en 1685, moins beau de forme assurément, mais fort heureusement inspiré. La cathédrale de Bruges possède un ostensoir ainsi daté, « anno 1685 », qui représente un soleil rayonnant au centre duquel est placée l'hostie. Au pied, trois apôtres dorment ou plutôt se l'éveillent éblouis de la gloire de Jésus. Sur les côtés, Moïse etElie sont descendus du ciel pour contempler cette gloire. Dans le haut, le Père proclame que cette hostie est son Fils, et des anges portent une banderole où se lit le témoignage du Père : Hic est filiis mels DiLECTUS. Le Saint-Esprit ombrage de ses ailes la scène entière , qui est peuplée de dix-neuf anges assis sur les nuages. Cet ostensoir, où le pain de l'hostie est devenu Dieu, représente donc la transfiguration où le Christ apparut en Dieu aux deux prophètes et aux trois apôtres, u Belle idée bien exécutée », s'écrient avec raison les rédacteurs de l'inventaire des objets d'art et d'antiquité conservés dans les églises de Bruges ^.

Que Dieu, je ne cesserai d'en faire la prière, donne aux archéologues d'aujourd'hui, aux dessinateurs, modeleurs, fondeurs et ciseleurs un peu de cette imagination qui n'avait même pas abandonné encore le xvir siècle !

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