‹ Manuel des uvres de bronze et d'orfévrerie du moyen ageChapitre 128 sur 151 · REGNARIT • REX • ET • SAPIENS • ERIT · texte numérisé non relu

REGNARIT • REX • ET • SAPIENS • ERIT

Au chapiteau de la Force est le prophète Daniel: -\- Daniel propiieta. Il est imberbe. Sa tête est nimbée comme celle d'un saint, mitrée ou tiarée comme celle d'un grand-prêtre. Il indique de la droite le passage de la mer Rouge et tient de la gauche une banderolle (4Ù :

OMNES • POPVLl ■ ET • TRIBVS • ET • LINGVE • IPSI • SERVIENT •

Texte de force et de toute puissance.

Au chapiteau de la Justice, c'est Ezéchiel : ezecitiel propiieta. Tête nue, barbue et nimbée. Il tient des deux mains une banderolle où :

SIMIIJTVDO • ANIMALIVM • ET • IlIC • ASPECTVS • EORVM •

Je ne saisis pas le rapport entre ce texte et la Justice pas plus qu'entre celui d' Isaïe et de la Prudence.

A Chartres, au croisillon du sud, dans la galerie placée sous la rosace, on voit les quatre grands prophètes portant sur leurs épaules les quatre évangélistes, comme l'Ancien Testament porte le Nouveau. Ici, de même, au-dessus des quatre grands prophètes, s'élèvent les attributs des quatre évangélistes.

Sur la colonne de la Prudence et d'Isaïe, l'ange ailé et nimbé de saint Mathieu (ses • matiievs • evvangla • ) tient une banderolle où ce texte n'est pas étranger à la prudence :

IPSE • SALVVM • FACIET • POPVLVM • SVVII • A • PECCATIS • EORVM •

Sur la colonne de la Tempérance et de Jérémie, le plus tempérant des animaux, c'est-à-dire le bœuf de saint Luc (s • lvcas • ewangla) , tient une banderolle où ce texte est assez mal choisi pour la tempérance :

DABIT • ILI.I • DNS • SEDIÎM • DAVID • PATUIS • EIVS»

Sur la colonne de la Force et de Daniel, le fort, rugissant et terrible lion de saint Marc (s • marcvs • ewangla) tient une banderoUe oi^i est ce texte dont le dernier mot est redoutable :

IPSE • vos • BAI'TIZAniT • IN • Sl'lRITV • SANCTO • ET • IGNE •

Sur la colonne de la Justice et d'Ézéchiel, l'aigle de saint Jean (s • ioiiaanes ewangla) tient une banderolle où se lit :

VERBVM • CARO • FACTVM • EST •

J'aperçois bien un rapport entre É/.échiel, qui a entrevu et admiré le ciel, et saint Jean, qui l'a vu et décrit. Je comprends que la Justice, qui règne surtout au ciel, soit surmontée de l'aigle, qui liabite les espaces célestes plutôt que la terre. Je comprends encore que l'aigle, attribut des empereurs qui doivent surtout faire régner l'équité sur la terre, domine la représentation de la justice humaine; mais je ne trouve pas une relation suffisante entre le « Verbum caro factum est » et ja justice teri'estrc ou céleste. L'incarnation et la rédemption procèdent surtout de la miséricorde divine.

Ces attributs allemands des évangélistes ne ressemblent pas aux nôtres. Chez nous, l'attribut est tout entier un animal (l'ange excepté, bien entendu); chez les Allemands, c'est un être humain, qui n'a d'animal que la tête et les ailes.

Les quatre Vertus cardinales, les quatre grands prophètes et les quatre attributs des évangélistes circonscrivent quatre arcades trilobées, dans chacune desquelles se développe un sujet circonstancié. Entre le Phison et le Gehon, la Prudence et la Tempérance, Isaïe et Jérémie, saint Matthieu et saint Luc , est assise sur un trône la sainte Vierge tenant l'enfant Jésus. Marie (sca • maria), nimbée et couronnée, tenait à la droite un petit sceptre fleuronné , que Jésus a pris à sa main gauche pendant que, de la droite, il caresse le menton de sa mère, humain et charmant motif, qui annonce déjà le XIV' siècle. J'ai dit plus haut que le texte de l'attribut de saint Luc, « Dabit illi Dominus sedem David patris ejus », n'avait pas un rapport bien net avec la Tempérance qui sert de soubassement à la colonne où repose saint Luc ; je ne retire pas mon observation, mais j'ajoute que ce texte s'applique à merveille à l'enfant Jésus, assis sur les genoux de sa mère, assise elle-même sur un trône royal. Quant à Isaïe, placé à la droite du groupe, et qui dit : u Egredietur Virga de radice Jesse », on sent qu'il devait e.-corlor la Vierge mère.

Aux pieds de la Vierge est agenouillé un jeune ecclésiastique imberbe, vêtu d'une chasuble et tenant à deux mains une banderoUe oîi on lit :

AVE • MAIUA • (iliACI.V • PLENA •

Évidemment c'est le donateur du monument, qui paraît s'appeler Wilbernus. Il est présenté à Marie par deux saints évêques du diocèse, tous deux debout, nimbés, crosses, mitres et revêtus de la chasuble. Au-dessus de leur lête, dans l'archivolte de l'arcade trilobée, on lit la double inscription suivante, dont la première et la seconde moitié sont séparées par une croix.

AVILBERN' • VEME • SPE.M • DAT • LVVDIQ • MARIE HOC • DECVS • ECCLESIE ■ SVSCIPE • XPE • PIE

Entre le Géon et le ïygre, la Tempérance et la Force, Jérémie et Daniel, saint Luc et saint Marc, Moyse (moyses), nimbé comme un saint, tables de la loi à la main gauche, tient à la main droite une baguette avec laquelle il sépare les eaux de la mer Rouge pour faire passer les douze tribus d'Israël. Chaque tribu est représentée par un individu coill'é d'un bonnet conique à pointe 1. Ces douze Hébreux portent à la main ou sur leurs épaules les dépouilles et les vases de l'Egypte, les habits et les provisions du voyage. Aaron tient à la main gauche une cassette et sa verge fleurie à la droite. Pour vivre dans le désert, pour gouverner une multitude indisciplinée, il fallait au peuple la Tempérance et à Moyse le Coui'age entre lesquelles cette scène est sculptée. Le texte de saint Marc, du reste , « Ipse vos baptizabit in Spiritu sancto et igné », convient parfaitement au sujet. A l'archivolte, on lit :

PER • MARE • PER • MOYSEN • FVGIT • F.GVPTV.M • GENVS • EORVM • PER • XPISTVII • LAVAi:ilRO • E\XiI.MVS • TENEBRAS • MCIORVM ■

Entre le Tygre et l'Euphrate, la Force et la Justice, Daniel et Ézéchiel, le lion de saint Marc et l'aigle de saint Jean, est figuré le baptême du Sauveur. Jésus, nimbé du nimbe crucifère, est plongé dans le Jourdain jusqu'à mi-corps. A la gauche, deux anges tiennent les vêtements du Christ ; à la droite, saint Jean-Baptiste, nu-pieds et nimbé connne un apôtre, pose la main droite sur le front du Sauveur. Au-dessus de la tète du Christ, le Saint-Esprit, en

1. Saint Paul, « Épitre première au Corintliiens », cli. x, vers. 1-1 1, fait comprendre ce sujet : — « Frères, vous ne devez pas ignorer (juc nos pères ont tous été sous la nuée ; qu'ils ont tous passé la mer Rouge; qu'ils ont tous été baptisés sous la conduite de Moïse dans la nuée et dans la mer; qu'ils ont tous mangé la môme viande mystérieuse, et qu'ils ont bu le môme breuvage mystérieux. Car ils buvaient de l'eau de la pierre mystérieuse qui les suivait, et celte pierre était Jésus-Christ. . . Or, toutes ces choses ont été des figures de ce qui nous regarde. . . »

18Zi MANUEL DES OEUVRES DE BRONZE

colombe, étend ses ailes; au-dessus du Saint-Kspi'it, le Père, sortant la tête des nuages ou du ciel, bénit son Fils de la main droite, tandis que de la gauche il tient une banderolle où se lit :

me • EST • FILIVS • MEVS • DILECTVS •

A l'archivolte de l'arcade trilobée est écrit :

rur. • n.vpTizATVR ■ \vc ■ qv» • sanc.ïificatvr-

NOBIS • HAPTIS.MA • TniBVEXS • IN • FLAMIXE • CIIRISMA •

Enfin, entre l'Euplu-ate et le Phison, la Justice et la Prudence, Ezéchiel et Isaïe, l'aigle de saint Jean et l'ange de saint Matthieu, les douze enfants d'Israël, représentés par un Hébreu et conduits par Josué, portent l'arche d'alliance sur leurs épaules et traversent à pied sec le Jourdain, au fond duquel ils vont déposer les pierres qu'ils tiennent à la main.

A l'archivolte de l'arcade on lit :

AD • PATRIA.M • lOSVi; • DVcr-: • FLV.ME.V • TRANSIT • IIEBREVS • nVCI.MVR • AD ■ VITAM ■ TE • DVCE • FONTE • DEVS •

Ces deux vers nous dispensent de faire remarquer combien le passage du Jourdain et de la mer Rouge sont des » figures » parfaitement choisies pour représenter le baptême qui s'administre dans ce monument de bronze.

La « lèvre » de ce font baptismal est faite par une mouhu'e plate, un ruban entre des filets, sur lesquels on a gravé tout autour les quatre vers qui suivent, et dont chacun est précédé d'une croix. :

+ Qvatvor • irroiant • paradisi • flumina • mvndvm-

+ Virtvtes • Qve • rigant • totidem • cor • criminc • mvndvm-

+ Ora • prophetarvm • qve • vaticinata • fvervnt-

+ llcc • rata • scriptores • evangelii • cecinervnt- +

Au premier vers, les quatre fleuves qui arrosent le monde -au deuxième, les quatre vertus qui abreuvent le cœur pur; au troisième, les quatre grands prophètes dont les prophéties furent proclamées des réalités par les quatre évangélistes du quatrième vers.

Je ne sais si l'on sera de mon avis, mais j'admire cette géométrie de quatre par quatre où est renfermée, d'une façon si mathématique et si poétique tout à la fois, l'histoire de la religion.

Le couvercle complète la cuve matériellement et symboliquement, comme la couronne complète et caractérise un souverain.

Ce couvercle, conique comme la tiare des papes du xiii' siècle, est sculpté de quatre sujets qui correspondent aux quatre scènes du bassin.

Ainsi, immédiatement au-dessus de la Vierge mère tenant l'enfant Jésus, fleurit la baguette d'Aaron au milieu des onze autres baguettes des tribus d'Israël. Isaïe, qui est au bassin et qui dit u EgredieturVirgade radiée Jesse d, peut, en levant la tête, voir cette floraison d'un bâton desséché. Les douze baguettes sont placées sur un autel que Moïse accoste à droite et Aaron à gauche. Moïse (moyses) pieds nus et nimbé comme un apôtre, tient une banderolle où se lit ;

PnOPlŒTAM ■ SVSCITABIT • I)K • FILÎIS • Vi:STRIS •

Aai'on (vvr.ox), pieds chaussés, mais tête nimbée et coitTée de la tiare conique, tient des deux mains le vase des sacrifices, aiguière dans laquelle sa baguette a repris sa sève.

A l'archivolte de l'arcade trilobée qui encadre cette scène, on lit ce texte, qui explique le rappoi't entre la floraison d'une branche morte et la maternité d'une vierge:

V1RG\ • VIGET • FLORE • PARIT • ALAIV • VIGENTli) • PVDORE •

Au-dessus des colonnes qui portent cette archivolte, sortent à mi-corps des prophètes qui précisent encore par leur présence et leurs paroles la scène qu'ils accompagnent.

Au-dessus de la colonne droite de l'arcade où fleurit le bâton d'Aaron, est le roi Salomon (s\r,oyo\ • ki:n. • ), qui tient une l)anderolle où on lit :

FLORES • MEI • FRVGTVs • HONORIS • ET • IlOXESTATIS •

Le second sujet du couvercle domine celui du passage de la mer Rouge, sculpté sur le bassin. Ce sujet est le Massacre des Innocents. A la voix d'IIérode (iiFJiODKs), assis sur un trône et assisté d'un conseiller armé d'une épée, un soldat arrache des bras d'une mère, pour l'égorger, un pauvre enfant tout nu. Une autre femme allaite son jeune enfant, qui va être égorgé à son tour, et qui apportera son tribut de sang à ces flots dont la mer Rouge était une « figure ».

Au-dessus de la colonne, le prophète Jérémie pleure, avec Rachel, sur une banderolle qu'il tient à la main droite, qu'il montre de la main gauche et où se lit :

VOX • IN • RAMA • AVDITA • PLORATVS • ET • VLVL.VTVS • RACIIEL • PLORANTIS • FILIOS • SVOS-

A l'archivolte de l'arcade qui renferme ce baptême de sang, on lit :

QVOS • DOLOR • OSTENTAT • CRVOR • A • CRVDELE • CRVENTAT • XIX. 24

Au-dessus du baptême du Christ, sculpté sur la cuve, et qui est l'origine de notre rédemption, on voit, au couvercle, Jésus à table chez le pharisien. Marie Madeleine se prosterne aux pieds du Christ, c[u'elle essuie avec ses cheveux. Simon le pharisien lient une Imnderolle oîi on lit :

HIC • SI • KSStT • PUUPIIKTA • SCIUET • VTiQVE • QVAl.lS • KT ■ QVE • EST • IIVLIER • QVE • TANGIT • EVM •

Mais Jésus tient une banderolle où il n'^pond à Simon par ces paroles qui y sont gravées :

REMITTVNTVU • I.I • PECCATA • MVLTA •

A l'archivolte, on lit :

• SPE • REFICIT • PECTVS • I.ACRIMIS • A • FLENTE • HEFKCTVS •

Le prophète qui surmonte la colonne est le roi David (dd rkx); il tient une banderolle où on lit :

CIBAVIT • NOS • PANE • LACRISIARVM • ET P()T\ .M • DEDIT • NOBIS • IN • LACRIMIS.

Enfin, au-dessus du passage du Jourdain, on voit au couvercle les six œuvres de miséricorde exercées par la ^liséricorde même (miskuicoudia) personnifiée dans une reine assise sur un trône, donnant, de la gauche, un pain à un atlamé, de la droite, une boisson à un homme qui a soif. A sa droite, un homme nu va se couvrir d'un vêtement qu'elle lui a donné. A sa gauche, un pèlerin, un voyageur, se présente à elle et en est accueilli. Sous ses pieds est en prison un homme qu'elle a visité, et un malade qu'elle a soigné. Enfin, en dehors du cadre, se sauve en rampant un serpent qui est le symbole du crime et qu'elle laisse échapper, cette miséricordieuse sublime, parce qu'il lui a fourni les moyens de secourir les malheureux.

A l'archivolte, on lit :

+ DAT • VEMAM • SCELERI • PER • OPES • INOPEM • MISERERI •

Au-dessus de la colonne, le prophète Isaïe (ysaias • p.) tient une banderolle où il dit :

FRANGE • ESVRIENTI • PANEM • TVV.M • ET • EGENOS • VAGOSOVE • INDVC • IN • DOMVM • TVAM.

On voudra bien se rappeler tout ce que nous avons dit sur les six œuvres de miséricorde, surtout à propos du vitrail de la Charité^, et nous dispenser, en conséquence, d'y revenir ici.

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