‹ Manuel du chasseur au chien d'arrêtChapitre 10 sur 16 · RACCROC PRODIGIEUX, ROQUETTE, PERDRIX ÉTRANGÈRE · texte numérisé non relu

RACCROC PRODIGIEUX, ROQUETTE, PERDRIX ÉTRANGÈRE

Nous sommes au 10 octobre, les cailles ont regagné rinde et TAfrique ; si vous avez suivi mes conseils, vos compagnies de perdreaux sont à peu près intactes et vous pouvez désormais les poursuivre sans scrupule.

La perdrix, de même que la caille, se trouve à peu près partout, avec cette différence cependant

que la perdrix née dans un taillis, ou celle qui a été souvent tiraillée, se tient au bois et ne le quitte que le soir vers trois à quatre heures, pour y rentrer le lendemain matin, après avoir mangé. La pluie chasse les perdrix hors des bois, le bruit des gouttes, en tombant sur les feuilles et par terre, les inquiète et elles sortent en piétant. Les amateurs qui savent cela et qui ont vu rentrer une compagnie, se postent à bon vent et affûtent leur sortie; c'est un pauvre métier. Le matin, vous trouverez plus particulièrement les perdreaux dans les chaumes au ressui ; plus tard ils gagnent le couvert, pommes de terre, betteraves, colzas, surtout si la chaleur est grande.

Votre chien croise devant vous à une distance de vingt-cinq à trente pas, il avance, il recule, il retourne sur lui-même ; quelque chose d'extraordinaire se passe, des émanations particulières, mais vagues encore, lui sont arrivées, tout à coup elles frappent franchement son odorat, il tombe en arrêt. Vous reconnaissez que ce sont des perdreaux, parce que sa tête est haute et sa queue horizontale, quelquefois il s'assied tout doucement, surtout si vous êtes un peu éloigné. Tous les chiens n'arrêtent pas absolument de la même façon, mais n'importe, il faudra peu de temps pour que vous soyez au courant des allures du vôtre, et vous vous tromperez rarement. Cette connais-

sance a son prix, car quand on compte sur un lièvre ou une caille et qu'il part une compagnie, on est surpi^-is, et il y a probabilité que Ton manquera.

Vous tournez depuis quelques instants, vous n'avez rien pu découvrir à terre, la compagnie part, attention! et, plus que jamais, ne vous pressez pas, ne vous emportez pas, ne jetez pas votre coup de fusil au hasard dans la bande ; c'est là recueil le plus grave, les meilleurs tireurs s'y brisent longtemps. En tirant sans viser, vous manquerez neuf fois, mais la dixième, vous réussirez et tuerez trois ou quatre perdreaux. Exemple : en 1834, à Amelange (Moselle), nous chassions un jour d'ouverture ; la chaleur était extrême et nous avions fait peu de chose, quand ma chienne, l'illustre Sola \ tomba en arrêt dans un champ de millet : c'étaient des perdreaux, ils partirent dans

* Chose singulière ! cette fameuse Sola était fille unique d'une fille unique, et jamais elle n'a rais au monde qu'un seul chien, que j'ai malheureusement perdu. Ces trois bêtes étaient excellentes.

Faut-il conclure de cette singularité que moins il y a d'enfants, et par conséquent de diflfusion, plus est grande la concentration et l'énergie des qualités naturelles ou acquises des parents? Non, assurément ; mais cependant il ne serait pas impossible qu'il y eût là quelque chose de vrai, et le fait étrange que je signale pourrait servir de point de départ à une série d'observations qui ne seraient pas sans valeur, touchant les phénomènes de la génération chez les animaux.

le soleil , je les voyais à peine, je tirai au petit bonheur mon premier coup ; après avoir ramassé celui qui, s'étant jeté à gauche, fut tué de mon second coup, je reçus successivement de la gueule délicate de ma chienne treize autres perdreaux, grands et maillés. J'appris quelques jours après et de la bouche même du garde, que le lendemain, en coupant le millet, il avait encore trouvé deux perdreaux blessés et incapables de fuir. Total : Quinze sur dix-neuf d'un seul coup I ! C'est, dans le genre, le fait le plus incroyable que j'aie vu ou dont j'aie même entendu parler par les plus audacieux hâbleurs. Plusieurs personnes de Metz, notamment M, de Marin, capitaine d'état-major, ont été témoins de ce coup merveilleux, et d'ailleurs, ceux qui me connaissent savent que je suis incapable de mentir et d'exagérer d'im seul perdreau. L'appât d'ime telle réussite, d'un raccroc si heureux, ne doit pas vous tenter, ne vous laissez pas séduire par le nombre, ni étonner par le bruit. Visez, visez toujours et les probabilités seront renversées, c'est-à-dire que vous tuerez neuf fois sur dix, ayant pour vous non-seulement le perdreau ajusté, mais les voisins qui ne sont point assurés contre les écarts de votre plomb. La seule chose permise au départ d'une compagnie, c'est de voir tout d'abord que deux perdreaux vont se croiser et de saisir le moment :

Pour un croisé j'attends en couche Qu'une perdrix à l'autre louche *.

En un mot, comme au noble jeu de billard, comptez peu sur le bonheur et beaucoup sur l'adresse.

Si un perdreau est tombé mort, ne courez pas, mira, no toca, comme disent les filles espagnoles, courez encore moins, s'il n'est que blessé; n'excitez pas votre chien, ne l'animez pas, calmez-le au contraire, forcez-le à se coucher à vos pieds ; puis, quand votre fusil sera chargé, conduisez-le doucement à l'endroit où la pièce est tombée, ou sur la trace qu'elle a suivie en fuyant. Si Médor s'emporte sur cette trace, arrêtez-le à tout prix, criez : beau/ de votre plus grosse voix, employez les menaces et le fouet; au besoin sachez perdre votre perdreau ; si vous avez un collier de force, faitesen usage. Un chien qui reconnaît qu'une pièce est blessée, et il le reconnaît toujours, sera très-disposé à la courir; s'il la rejoint, dans son emportement il la fera partir, et probablement elle sera perdue pour vous; s'il l'attrape ce sera mille fois pire, car voici les conséquences probables : il contractera une grande disposition à bourrer les pièces de gibier qui remueront ou couleront à son arrêt,puis à les serrer, à les mâcher, peut-être plus encore si le perdreau saisi l'a été loin de vos yeux

4 Le Vieux Chasseur, p. 89.

et de vos cris. Vous voyez bien qu'à ce charmant jeu de chasse, il n'y a point de petites fautes, c'est comme au whist ou au piquet.

Il arrive souvent que votre chien étant en arrêt tourne la tête avec précaution de gauche à droite. Vous lirez et vous entendrez dire qu'il veut, par ces mouvements , vous indiquer le nombre des perdreaux ou de cailles, n'en croyez pas un mot. J'ai une haute estime pour l'intelligence du chien, mais cela ne va pas jusqu'à lui donner la connaissance innée de l'arithmétique. Lorsque votre chien tourne la tête, lorsqu^il change son arrêt, c'est que, les perdreaux n'étant pas réunis, le sentiment lui arrive de plusieurs côtés à la fois; c'est qu'un innocent, inquiété par sa présence ou la vôtre , a dressé la tête, qu'un autre a coulé en attendant le signal du départ général.

Lot*sque vous aurez fait lever une compagnie ^ que vous ayez tiré ou non, tué ou manqué, regar^ dez la i^emise et rendez-voUs-y en prenant le bon vent. Mais pour Dieu^ encore une fois^ n'y courez pas. Soyez calme si vous voulez que votre chien lé soit; et puis, quand les perdi^eaux sont forts et maillés, le bruit, les cris, lés grands mouvements les effrayent et ils partent hors de portée. En manœuvrant mal et soi-même et son chien, on peut voir beaucoup de gibier et ne pas tirer un seul coup de la journée.

Je vous ai parlé plusieurs fois de perdreaux maillés. Un perdreau est maillé, quand les plumes de la gorge, rousses et safranées dans la première jeunesse , deviennent d'un blond cendré trèsagréable à l'œil, et quand des plumes, d'un rouxbrun foncé commencent à dessiner un fer à cheval sur la poitrine des mâles, ou une simple ligne chez les femelles.

Cette opinion, admise chez les chasseurs et consacrée par les naturalistes, n'est cependant pas celle de M. d'Houdetot, mais il est vrai que M. d'Houdetot est esclave de la phrase déclamatoire, et le besoin d'arrondir une période se fait souvent sentir aux dépens de l'exactitude.

« Le grognard de la chasse ne fait qu'une

« chasse loyale qui laisse une chance de salut « à Tennemi. S'il rencontre une seconde couvée « de perdreaux à peine maillés, saluant d'un affec- « tueux regard cette bonne mère qui s'élève et retombe à quelques pas pour attirer sur elle « seule les dangers qui menacent ses petits, il « rappellera son chien *. »

Mais quand les perdreaux sont maillés, ils sont grands comme papa et maman, et alors la bonne mère, au lieu de jouer le jeu dangereux que suppose M. d'Houdetot, s'enfuit à tire-d'ailes à im kilomètre, avec toute sa famille.

* Le Chasiewr rustique^ p. 17&.

« Lorsque les nouvelles plumes ont paru,

« on dit que les perdreaux sont maillés,

« Les plumes rousses sur la tête et le rouge des « tempes ne tardent pas à se montrer, c'est ce « qu'on appelle pousser le rouge.

« Enfin, sur l'estomac des mdles commence à se « dessiner fortement, et d'ime manière plus faible « sur celui des femelles, un fer à cheval, » etc.

« A cette dernière époque, on ne peut distin- « guéries vieilles d'avec les jeunes que par l'in- « spection de la première plume de raile,arrondie « chez les premières et s'aiguisant en pointe chez

« les secondes ^ »

A la fin d'octobre, vous ne sortirez plus dans le but unique de rencontrer des perdrix, vous songerez à l'année prochaine, à moins que, privilégié entre tous, vous n'en ayez encore plus qu'il n'est nécessaire pour une ample reproduction, après avoir fait une large part à l'oiseau de proie et aux désastres d'un hiver rigoureux ou d'un printemps humide.

A la fin d'octobre on ne chasse plus en plaine, mais on se promène encore, et l'on peut rencontrer des oies sauvages, des hérons ; aussi faut-il toujours avoir dans son sac du gros plomb et quelques balles. Les vanneaux et les pluviers passent aussi à cette époque. Les perdreaux commen-

* Nouveau Dictionnaire d'histoire naturelle ^ vol. I, p. 257.

cent à piquer le vert, on les trouve dans les nouvelles semailles et dans les colzas.

La roquette est une perdrix plus petite que la perdrix commune, elle est de passage ainsi qu'une autre plus grosse * et que je n'ai vue indiquée nulle part ; les unes et les autres ont le plumage très-foncé ; on les rencontre en bandes nombreuses de trente, quarante et même cinquante qui ne demeurent jamais plus de trois à quatre jours dans un canton. Elles sont farouches et ne se laissent pas approcher. Cependant j'en ai tué plusieurs de chaque variété ; voici comment je m'y suis pris : je tirais dans la volée une balle percée de deux trous en croix, le sifOiement aigu du projectile mettait le désordre dans la troupe et en jetait quelques-unes à Técart. Je poursuivais ces dernières avec acharnement, et, comme elles étaient dépaysées et sans guide, je finissais par les atr teindre*

J'ai vu chez un ornithologiste des roquettes si petites, si petites qu'elles eussent constitué une seule variété, si elles avaient été authentiques; l'amateur savait, disait-il, qu'elles avaient été tuées dans le pays (Bourgogne). Il faut être sur ses

> M. SponviUe, de Chambley, observateur judicieux, a femarqué cette grosse variété dans la partie montueuse et autrefois boisée du canton de Gorze (Moselle). Il a cru même qu'elle s'y était acclimatée ; du moins, il en a vu régulièrement pendant plusieurs années.

gardes avec les collectionneurs, ils sont sujets à se tromper et à tromper les autres ; on fabrique des oiseaux comme on fabrique des parchemins, des statues, des médailles, desRubens, etc.; il faut un examen minutieux, mi œil expérimenté pour découvrir les fourberies inventées par les brocanteurs pour satisfaire la gloriole des nouveaux marquis de Tagiot et du report ; au Muséum de Paris, dans le voisinage même de la chaire d'anatomie comparée, n'y a-t-il pas, dans ce moment (janvier 1859), une baleine impossible? Telle que Ta faite le professeur qui Ta empaillée, elle ne pourrait manger. — Qu'en pensez-vous? et voyez ce qu'il peut arriver chez de moins savants.

Une chose fort singulière, pour moi inexplicable, et qui a rapport à ce qui précède, vient de m'arriver. Aujourd'hui, 16 octobre 1857, je venais d'écrire le commencement de cet article, quand vers trois heures il me convint de prendre lair. Le vent était nord-est et depuis la veille le brouillard intense. Je suivais encore le chemin, j'étais à peine à quelque cent mètres d'Hagondange (Moselle), quand mon chien tomba en arrêt dans un colza. Je reconnus bien que c'étaient des perdreaux, et cependant je ne pouvais le croire, ni moi ni personne n'en ayant vu ou entendu dans ce canton depuis deux mois que la chasse était ouverte ; à ma connaissance les plus rapprochés

perchaient à deux kilomètres. Le colza était haut de 40 cent., très-épais, et complètement mouillé ; il y avait donc impossibilité de tourner mon chien et je marchai droit sur le point qu'il indiquait. Une compagnie de quinze à seize perdreaux s'enleva et j'en tuai deux d'un coup ; je fus si étonné que je ne songeai même pas à redoubler, quoiqu'ils fussent partis à mes pieds. J'allai dans la direction de la remise, un homme me dit : « Ils se sont séparés, il y en a dans ce champ de pommes de terf'e, les autres sont dans les jeunes trèfles. » C'était à peine à cent pas du départ. Mon chien les trouva bientôt, et en tournant je marchai sur un que je tuai ; cinq autres partirent derrière et se relaissérent tout près, j'en tuai deux du même coup, sous le nez de ma bête. Je trouvai les trois autres à une remise voisine, je les vis par terre, et, quoiqu'ils se touchassent, il en resta deux seulement sur le carreau ; le troisième, blessé, passa le chemin de fer et je perdis beaucoup de temps à le chercher inutilement. Je suis assuré que si, contrairement à mon habitude de requêter de préférence atout, une pièce blessée, j'avais été aux pommes de terre, il n'en serait pas resté un seul. Voyons maintenant la figure de ces perdreaux. Leur plumage était très-foncé, leur grosseur sensiblement plus considérable que celle du perdreau ordinaire. Sur les sept, six avaient le fer à cheval

très-vif, et, sans les pattes encore un peu jaunes, sans l'angle extérieur des yeux à peu près privé dé la membrane rouge papillaire, on eût dit de très- vieux mâles ; le blessé leur était en tout semblable, je l'ai vu à deux pas ; le septième, aussi gros que les autres, avait cependant un air enfantin; de plus, il était dépourvu du fer à cheval et devait être une femelle de la même variété, mais d'une couvée différente. Une autre particularité que je ne dois pas omettre, c'est qu'en partant ils faisaient tous entendre le cri de rappel, quoique, d^ordinaire, il n'y ait que le père et la mère qui donnent le signal de la direction, dans nos compagnies du pays.

Pour moi, il n'y a pas de doute, ces perdreaux sont de l'espèce de ceux que j'ai tués autrefois dans la Wœvre (canton de la Lorraine entre Marsla-Tour, Jarny, Etain et les côtes de la Meuse). Mais pourquoi ces perdreaux, jadis si sauvages, tenaient-ils si bien aujourd'hui et pourquoi se laissaient-ils tuer comme des cailles ? Avaient-ils été chassés par un oiseau de proie? Alors, après le premier vol et le premier coup de fusil, ils auraient dû reprendre leurs habitudes et ne plus se laisser approcher. Egarés dans le brouillard persistant depuis trente-six heures, étaient-ils fatigués? Y a-t-il une variété de perdrix sourde ou stitr comme il y a le guignard dans l'espèce

pluvier (charadrius pluvialis)^ comme aussi, dans l'espèce bécassine {galUnago minor) , il y a la sourde qui est indifférente au bruit, et la double qui part sous les pieds... quand elle part? Je ne sais, et ces questions sont jusqu'à présent insolubles. Mais le fait est positif, et, je le répète, aussi étonnant qu'inexplicable.

Le doute est antipathique à la nature humaine. Nous aimons les axiomes, les aphoiismes, les formules absolues. De plus, beaucoup de gens adorent la contradiction. Ainsi, je serais peu surpris qu'on dit : * Si ces perdreaux sont plus, gros et plus noirs, cela tient à des circonstances exceptionnelles de nourriture ; s'il y avait sept mâles sur huit, c'est un singulier effet du hasard, mais qui s'explique parce que, dans l'espèce, il y a deux tiers de mâles pour un tiers de femelles ; quant au cri de rappel, M. de C... a cru l'entendre; du reste, ces perdreaux ont toujours été là où on les a rencontrés, seulement M. de C... et son chien n^ont pas su les trouver. » D'autres assureront sans doute que ces perdreaux, élevés dans une vigne, et dans une paix profonde, auront été pris d'une panique au moment d'une bruyante vendange, qu'ils se seront égarés sur le territoire d'Hagondage, et que là, éreintés par un vol désordonné, ils ont pu se laisser fusiller sans se défendre ; enfin on expliquera la couleur très-foncée

du plumage supérieur, comme on explique Tapparence noire d'un lièvre sur ses fins.

Les opinions sont libres, du moins on disait cela autrefois ; je ne m'inscris en faux contre aucune supposition. J'ai cité un fait scrupuleusement observé, et j'en conclus qu'il y a dans l'espèce perdrix une variété plus grosse, mais signalée imparfaitement encore par les chasseurs et les ornithologistes. Un jour ou l'autre, le hasard aidant, un voyageur heureux découvrira dans la faune de je ne sais quel pays, cette perdrix problème et en fera part à la science dans l'embarras.

Comme complément aux observations précédentes, je dois ajouter que tous les jours moins un, jusqu'aujourd'hui 24 octobre 1857, j'ai quêté et requêté les champs où j'avais primitivement rencontré les perdreaux de passage, et que je n'ai rien revu de ces voyageurs infortunés.

. Je pourrais dire aussi que j'ai trouvé à Londres, au Zoological Garden, une perdrix qui avait une ressemblance parfaite avec celle qui nous occupe. Mais laissons l'Angleterre, je la déteste à cause de la révolution et du poignard qu'elle a toujours prêts contre le souverain qui la gêne, contre le pays qu'elle convoite. Je méprise son humilité en face des Américains et son arrogance envers le roi de Naples. Je m'irrite de ses discours fanfarons sur la liberté, de ses propos menteurs sur l'hu--

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manilé ; racquitlement de Bernard, le plaidoyer de son avocat, les acclamations qui ont salué un scandaleux verdict, ont excité mon indignation ; mon cœur a palpité d'une joie patriotique à la lecture des adresses des colonels français touchant répouvantable forfait du 14 janvier; ce fut un bonheur de voir leur haine se faire jour comme au temps du premier Empire, sans se soucier des nécessités d'une alliance politique. Je désire que la Turquie et les puissances se réveillent pour réclamer Tile de Périm, en rappelant le tapage de commande fait à propos de la misérable île des Serpents. Chaque jour je prie le ciel pour le triomphe des cipayes et pour que Tlnde, arrachée à des dominateurs odieux, soit livrée à Tinfluence chrétienne et civilisatrice de l'Europe entière, etc., comment donc emprunterais-je rien à l'Angleterre, même one partridge ?

Dans les lies de la Méditerranée, les perdrix grises se posent fréquemment sur les arbres; en France oa pourrait dire que jamais elles ne se perchent, quoique trois ou quatre fois j'en aie vu et même tiré sur de vieux saules ou sur des murailles, chassées qu'elles avaient été par l'émerillon. Pourquoi cette différence? Je ne me l'explique pas d'une manière satisfaisante, mais elle ne m'étonne pas plus que d'avoir vu les étourneaux, si méfiants en tous pays, devenir en

Hollande familiers jusqu'à Timpertinence ; les canards sauvages du lac de Viesbaden accepter le pain jeté à quelques pas par les baigneurs, et les morelles de Lucerne rester pendant le jour soigneusement en deçà du pont du côté de la ville, parce qu au delà les coups de fusil ne leur sont pas épargnés ; la confiance et Tinstinct de conservation chez les animaux se développent en raison directe des procédés des hommes envers eux.

La vieille perdrix n'est pas communément estimée par les gourmands, c'est à tort. Deux vieilles perdrix font un potage au riz excellent ; aux choux, aux oignons, aux olives, elles sont fort présentables; un pâté de perdrix n'est pas sans mérite ; enfin elles entrent dans la composition du magister restaurant que Brillât-Savarin prescrit pour les cas d'épuisement par certains excès *; cela seul devrait la recommander à l'attention des chasseurs.

Quant fux perdreaux, si vous prévoyez le cas d'un déjeuner improvisé dans une auberge quelconque, je prends la liberté de vous conieiller la sage précaution d'en fourrer deux, rôtis de la veille, dans votre carnier. Que vous ayez ensuite la chance de trouver du beurre frais, j'ose vous assurer que vous ferez un déjeuner bien supérieur à celui que vous offriraient les cailles au bouillon de M. Blaze. Pouah!!

* Phynologie du Goût.

Il a été souvent controversé chez les gourmets, si le perdreau vaut mieux que la caille, la caille que le perdreau, si la perdrix rouge est préférable à la perdrix grise; question oiseuse, débat secondaire; il faut faire comme certaines femmes qui préfèrent les bruns et n'excluent pas les blonds,

Du Lièvre

CONSBRYaTION ou GIBIBR TOÉ, ANECDOTES

Malgré les progrès du siècle, malgré les comices agricoles, malgré le drainage protégé par le crédit foncier, malgré les mines d'or de la Californie et de l'Australie, nous n'avons pas tous encore (mais cela viendra), quarante mille livres de rente, trente chiens au chenil, un piqueur, quatre valets de chiens, quinze mille hectares de forêts, des cerfs et des daims à courre deux fois par sem^ne. Pour les jours de fête, il faut nous contenter d'un chevreuil qui pointe à trois lieues du lancé et ne revient jamais, d'un sanglier qui bourre et éventre nos chiens, ou d'un renard prenant deux kilomètres d'avance sur les hurleurs qui percent lentement à travers les ronces et les épines ; mais pour le grand ordinaire, il nous reste le lièvre, de tous les animaux le plus charmant. Avec le lièvre on lance toujours, on est rarement bredouille.

Si le lièvre n'existait pas, il faudrait Vinventer. Le lièvre est la providence du chasseur au chien courant, et je suis peu surpris que La Conterie ait donné tous ses soins à expliquer les procédés et les déduits de cette aimable chasse ; que Tabbé Jean du Bec, malgré sa soutane, en ait disserté dans un opuscule intéressant*; que Gardiner, gentilhomme anglais pur sang, l'ait mise, dans un hvre que j 'espère faire connaî tre au monde cynégétique, Tait mise bien au-dessus même de la chasse au renard. Mais ce lièvre si précieux dans les bois estassommant en plaine ; il pèse communément de six à huit livres; c'est une matière encombrante, comme disent messieurs des douanes; chassez donc avec un tel poids sur les épaules, quand vous portez déjà six ou huit Uvres représentées par le plomb , le carnier, le fusil I Pour parer à cet ennui, je vous conseille d'avoir toujours une provisionne pièces de cinquante centimes, et d'expédier^ chaque fois que vous le -pourrez, vos lièvres à domicile.

A l'ouverture de la chasse, le précieux quadrupède se rencontre en tous lieux, quoique de préférence dans les couverts et dans les terrains secs et pierreux quand le temps est à la pluie. On redonnait que le chien arrête un lièvre, à son immo-

* L'antagoniè du lièvre et du chien, mis en ordre par L. de Curel et réimprimé par le Journal des Chasseurs,

bilité, à la hauteur de sa tête, à sa queue très-roide et un peu arquée à rextrémité. Ici comme pour le perdreau, il n'y a point de règle absolue : les chiens contractent certaines habitudes qui dépendent de leur tempérament , de leur ardeur, de la manière dont ils ont été dressés ; mais au bout de huit jours le maître ne doit plus se tromper, il saura, au premier coup d'œil, ce qui est au nez de son chien.

Le lièvre est le gibier qui tient le plus mal à Tarrêt. Gîté dès le point du jour, il est froid quand vous entrez en chasse; le peu de fumet qu'il exhale force le chien à approcher très-près, et, pour l'ordinaire, quand le sentiment lui arrive, la bête part, à moins que ce ne soit un petit levraut. Je n'ai pas à vous apprendre la manière de tuer un lièvre, visez en plein corps, sauf les cas déjà expliqués d'un lièvre qui traverse devant vous à cinquante pas et au delà et de celui qui galope sur vous. Au reste voici des aphorismes du Vieux Chasseur^ dont vous ferez tel usage qu'il vous plaira :

Le lièvre saute, tire au bond, Et fais qu'il saute sur ton plomb.

Remise du perdreau, C'est la mort du levreau.

Perdrix en tête, lièvre en cul, C'est autant de plomb de perdu.

Lorsque votre chien s'anime, qu'il rampé, qu'il s'arrête et regarde à droite el à gauche, tenez-vous sur vos gardes, c'est un lièvre qui vient de partir ou qui s'est remisé il y a peu de temps. Le chien cherche à le voir, il pressent qu'il va débouler, il voudrait lui donner une poussée. Criez souvent beau ! beau ! forcez-le à ralentir de façon à le suivre immédiatement, et, s'il y a lieu, vous pourrez tirer.

Vers le 15 octobre, quand les feuilles, les glands, les faines commencent à tomber, le bruit épouvante les lièvres dans les bois, et on en trouve beaucoup en plaine. Les braconniers savent cela, aussi c'est le moment où les gardes doivent multiplier leurs tournées, afin de parer, si possible, à une destruction complète. Alors on rencontre les lièvres dans les blés verts, déjà anciens et bien levés; dans les fossés bordés de haies, principalement les jours de pluie et de grand vent ; dans les vieilles etgrosses cultures et surtout dans le s colzas qui sont le seul couvert des mois d'octobre, de novembre, et de l'hiver quand il n'est pas sévère. Dès la mi- octobre, les colzas sont toujours mouillés, le plus beau soleil ne les sèche plus, leurs larges feuilles, couvertes débrouillard ou de rosée, sont comme une nappe d'eau suspendue à un pied du sol. Un chasseur qui ne veut pas prendre un bain jusqu'à la ceinture, celui qui ne veut pas s'exposer aux

plaintes absurdes d'un paysan jaloux (je dis absurdes, car vous ne faites aucun mal, les feuilles que vous pourriez casser, doivent tomber et pourrir sous peu de jours) , celui-là n'abordera les colzas qu'à distance, il laissera manœuvrer son épagneul, le colza est son triomphe; là où j'ai vu des braques reculer, bouder, entrer pour ressortir bien vite, Tépagneul se précipite, arpente dix hectares en vingt minutes, trouve et arrête le lièvre caché dans cette forêt d'un nouveau genre. Tous les épagneulsquejai élevés étaient admirables à cette chasse sur terre et dans l'eau tout à la fois*

Ne vous laissez pas influencer par les observateurs superficiels, et pour trouver un lièvre, ne le quêtez jamais dans les champs où il y a du fumier en tas ou répandu ; les lièvres ne se relaissent là que faute de mieux, quand ils sont poursuivis par des chiens ou bien encore quand le fi'oid est trèsvif, alors que le fumier ne sent plilâ le fumier ;

sauf ces cas exceptionnels, vous n'en rencontrerez jamais^ à priori, je vous le répète.

n y a des terrains, des enclos, où rarement roUs vei'rez un lièvre, il y en a d'autres où toujours vous en trouverez ; quand un coup de fusil a trariclié les jours du possesseur du sol^ un autre le i'émplaceî uno avulso^ non déficit aller, juSqù^à ce qu'il ait le même sort; la même destinée lés attend tous, comme les femmes dans leurs amours ; aux

uns le tournebroche inévitable, aux secondes les trahisons, les amants infidèles, les maris ingrats.

L'année dernière, et en moins d'un mois, j'ai tué au même lieu quatre lièvres blessés ; les blessures étaient incontestables ; pour deux, il s'agissait de pattes cassées, et mon chien eut bientôt happé les pauvres diables ; chez les autres, c'étaient des plaies non encore fermées et fort visibles aux parties postérieures.

Le hasard peut être pour beaucoup dans la rencontre fortuite de ces quatre invalides sur le même point. Cependant, pourquoi n'y aurait-il pas des infirmeries pour les animaux malades? Les héros malheureux de Tarmée française (pardon du rapprochement) n'ont-ils pas à leur disposition Bourbonne, Vichy, Plombières,Baréges? Eh,mon Dieu! savons-nous si un terrain soumis à de certains courants d'air, abrité contre d'autres, donnant naissance à telles ou telles plantes hygiéniques, ayant un sous-sol plus tiède ou plus frais, n'est pas un heu favorable à la guérison des bêtes ? Une hase mal remise des douleurs de l'enfantement, un levraut épuisé par une course forcée, un vieux bouquin effleuré par du plomb ou la tête fatiguée par des combinaisons stratégiques qui ont mis les chiens en défaut, doivent avoir besoin de régime, de traitement, et, pour cela, toutes les places peuvent n'être pas également bonnes ; de même que

le savant hébété par la mé taphysique , le banqui ste par les calculs du report, se hâtent de quitter Paris pour l'Italie et les bords de l'Adriatique, de même aussi que la jeune fille échauffée par les veilles et la polka, va demander son rétablissement aux lies d'Hyères ou au ciel du Midi, il semble naturel que les lièvres souffrants renoncent à leurs habitudes ordinaires pour un séjour plus tranquille et un régime plus doux.

Sous rinfluence de la lune ou d'une fatigue excessive, les lièvres s'endorment d'un sommeil profond : on marche dessus et ils ne partent pas. Un jour j'en fis tirer un au gîte à un écolier, sans doute il n'y avait pas de plomb dans son fusil, car il fit feu de ses deux coups et le lièvre prédestiné ne s'enfuit qu'à l'approche de mon gamin bien sot et bien mortifié.

Dans ces circonstances de lune, de soleil ardent, de fatigue, de grand vent, il arrive qu'un chien surprend un lièvre au gîte dans un buisson et le happe. Gardez-vous de joindre vos cris à ceux de la pauvre bête, attendez un instant qu'elle soit étranglée, ou bien vos menaces, vos jurements effrayeront Médor et il lâchera sa proie ; vous ne la reverrez que hors de portée, à cent pas, et vous faisant un pied de nez.

Avec un peu d'habitude et d'attention, le lièvre au gîte est facile à découvrir quand le gîte n'est

qu'un léger enfoncement entre deux mottes de terre ; mais pendant l'hiver, lorsque la neige est ancienne et épaisse, ils se creusent de véritables terriers qui les rendent complètement invisibles, et les braconniers ont moins de succès ; sauf dans ce dernier cas, il est très-rare que les lièvres reprennent le même gîte, cependant je Tai vu quelquefois, surtout de la part des levrauts.

Le lièvre établit toujours sa demeure de façon à avoir le bon vent pour entendre facilement ce qui se passe autour de lui; c'est ce qui explique les deux ou trois gîtes qui se touchent et que Ton rencontre quelquefois, surtout dans les grosses cultures, le lièvre a modifié son établissement avec le vent.

Quand une hase et un bouquin n'ont pas été troublés dans leurs amours, quand la nuit s'est écoulée sans rencontrer de rivaux, le matin, ils se relaissent l'un près de l'autre, à quelques pas ; si vous les rencontrez , vous pourrez faire coup double.

Celui qui, sans être surpris ou trompé par ses yeux, tue un caille teait, fait une sottise ; celui qui tire sur un perdreau moins que demi commet un meurtre ou une tentative de meurtre. Quant au levraut, il est impossible d'être aussi sévère, car voici ce qui arrive : si l'animal tient l'arrêt dans une touffe d'herbe, un buisson, sous une trochée

de pommes de terre, il sera difficile de juger de sa taille. Si cependant vous le reconnaissez pour une bête de lait, il faut que vous rappeliez votre chien et qu'il revienne, ou bien que vous alliez doucement par derrière, le tirer à vous par la patte ou la queue, et il est probable que ce bruit et ces mouvements feront fuir le levraut; alors votre chien le prendra, et c'est une mauvaise le- . çon. Lors donc qu'il partira, tuez-le, c'est préférable. Je ne puis résister au plaisir de citer une jolie page de M, Blaze sur ce sujet; le lecteur m'en saura gré, j'en suis assuré.

« On ne commence la chasse aux perdreaux « que lorsqu'ils sont parvenus à leur grosseur, « quand ils ont quitté leurs premières plumes et « qu'ils sont maillés (avis à M. d'Houdetot); de « même qu'à la guerre on reconnaît un droit des « gens, une loi d'honneur que tous les généraux « respectent, à la chasse il existe certaines règles « que doit toujours suivre un chasseur conscien- « cieux. Tuer un pouilleux *, c'est manger son blé « en. herbe, c'est se priver d'un plaisir futur, c'est ' a commettre un crime dérobasse. Et d'ailleurs, à « quoi ce pouilleux peut-il servir ? Sans goût et a sans saveur, on le jette dans la gouttière pour « qu'il devienne la pâture du chat. Bien plus,

i Pouilleux signifie qui a des poux; je crois donc qu'il convient de dire pouillard.

« c'est se donner un ridicule, et chez nous autres « Français, un ridicule c'est quelque chose. Lors- « que arrivés au rendez-vous les chasseurs étalent « avec orgueil le fruit de leurs travaux, lesplaisan- « teries, les quolibets pleuvent sur le maladroit, « sur l'assassin, et, pendant le dîner, il sert de « plastronà tous les sarcasmes de labande joyeuse.

« Et puis im pouilleux ne compte pas comme « pièce tuée ; dans l'inspection sévère que chacun « fait de la carnassière de son voisin, car il s'agit « de nommer roi de la chasse celui qui montre a le plus de preuves d'adresse, un pouilleux, « un levraut de lait ne comptent pour rien. Il faut t du gibier de bon aloi, poil ou plumes ; il doit « être au moins dans l'adolescence, jamais dans « l'extrême jeimesse ; il faut que ses ailes ou ses « jarrets puissent le dérober à vos coups. Dans « ce contrôle mutuel essentiellement moral, on a « pour but de flétrir les mauvaises actions, c'est « le meilleur moyen pour empêcher de les com- « mettre*. »

Puisque je me suis oublié à parler cuisine à propos de la caille et de la perdrix, je dois cet hommage au lièvre de rappeler le distique latin :

Inter aves turdus si quis mejudice certet, Inter quadrupèdes prima gîoria îepus.

Le Chasseur au Chien d'arrêt^ p. X03 et 104.

Cela est vrai, et je plaine les Juifs et les mahométans qui ne mangent pas des lièvres ; je parle . des sectateurs fervents qui observent la loi.

Lorsque, malgré vous, vous aurez tué un petit levraut, je veux vous apprendre quel parti on en peut tirer. Voici ma recette, elle est préférable à celle de M. Blaze, qui jette la bête au chat sur la gouttière : faites découper le levraut tout entier et par morceaux comme pour un civet, faites sauter au beurre et au persil, puis mouillez avec quelques cuillerées de bouillon et servez chaud.

Il n'est pas indifférent pour la cuisine de savoir si un lièvre est jeune ou vieux ; un lièvre est jeune quand le tibia casse sous le poids du corps ; quand Tentre-deux des oreilles est légèrement plissé et que les oreilles s'écartent sans peine *, enfin quand les os du genou ne sont pas très- serrés Tun contre Tautre.

Il est souvent agréable de pouvoir conserver une pièce de gibier jusqu'au jour où votre famille ou des amis viendront s'asseoir à votre table. Tout le monde n'a pas une glacière à sa disposition, et d'ailleurs la glacière donne fréquemment aux pièces conservées un sentiment de moiteur, un goût de moisissure assez répulsif. Je vais donc vous dire les moyens que j'ai employés pour suppléer à la glace et qui m'ont toujours réussi.

Le premier est très-simple, videz proprement

les animaux et enterrez-les profondément dans un tas de Blé. Ayez soin de fermer les portes et les fenêtres à cause des chats. Le second, un peu plus compliqué, n'est pas moins efficace : videz les animaux et lavez à Teau froide ou tiède, suivant la saison, tout le sang qui adhère aux diverses parties de l'intérieur. Mettez dans le gosier et dans Tanus un morceau de charbon de bois, puis dans le corps et suivant la grosseur de l'animal, plusieurs autres accompagnés de branches de thym, de serpolet ou d'origan; à défaut de ces plantes, on prend de petites branches d'arbres verts. Celte opération terminée, on recoud le ventre de la béte et on suspend à la cave ; elle peut y demeurer quinze jours et même trois semaines sans s'altérer, suivant l'abaissement de la température.

Le lièvre est de tous les animaux celui qui est soumis aux plus rudes épreuves ; nul n'est plus inoffensif, et cependant il est en guerre avec le monde entier : c'est un peu l'histoire de la société. Que le hasard le mette en vue, aussitôt, hommes, femmes, chiens, enfants sont à sa poursuite ; le loup, le renard, la fouine, les oiseaux de proie sont ses ennemis; l'homme le chasse le jour et la nuit, au chien, au fusil, au lacet, à Taffût, à la traque ; aussi depuis longtemps l'espèce eût disparu si Dieu, dans sa bonté et sa prévoyance, n'avait accordé à celte précieuse bête le

don de la superfétation et d'une multiplication que n'arrêtent ni les chaleurs de Tété ni les rigueurs de l'hiver. Déplus, il a de longues jambes, de rhaleine, quelques ruses et une peur qui le met toujours sur ses gardes.

Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donne la fièvre.

Tant de faiblesse d'un côté, tant de moyens de destruction facile de l'autre n'empêchent pas le chasseur d'oublier la disproportion des athlètes, et de célébrer chaque fois la mort du pauvre diable comme \m triomphe.

A cause de ses fréquentes relations avec l'homme, il n'est pas étonnant que ce soit sur le lièvre que le chasseur ait à raconter les histoires les plus merveilleuses, les blagues les plus étourdissantes.

Il m'a été dit, à moi, par un homme qui prenait le ciel à témoin de sa véracité, qu'un jour il avait tiré un lièvre de très-près, et que la bête éventrée, dévidant ses entrailles, n'avait pas moins fait plus d'un kilomètre avant que le chien ait pu la prendre.

Un autre ajoutait que, dans les mêmes circonstances, le lièvre, faisant des crochets, avait enroulé ses boyaux au col du chien et l'avait étranglé :

Tel est blessé qui blesse et meurt content s'il tue.

M. E. Blaze raconte, sans sourciller, que son

père, je crois, tua un lièvre au sommet d'une montagne couverte de neige ; Tanimal, dégringolant jusqu'en bas, était devenu le noyau d'une pelote si énorme qu'il fallut une hache pour Tentr'ouvrir et atteindre le civet.

Les historiettes précédentes sont d'une digestion difficile, elles paraîtront fades cependant, auprès de celle-ci : Un braconnier à TafFût vit sortir du bois, et non loin de lui, une hase escortée de deux bouquins; ces messieurs, n'ayant pu tomber d'accord sur le partage des faveurs de la belle, se livrèrent un combat furieux et périrent l'un et l'autre. La dame, jusque-là indifférente, s'approcha alors des deux cadavres et les toucha de son nez et de ses pattes, puis, son malheur étant certain, elle s'affaissa sur elle-même et succomba à son émotion profonde... Trois lièvres et sans tirer^ trois victimes de l'amour, comme dans un drame de M. Alexandre Dumas, quelle chance pour un braconnier ! ! ! L'inventeur de cette sottise doit être mis au rang des conteurs fantasques qui, pour ne pas suivre la voie battue, pour renchérir sui^ tous, se lancent dans les excentricités, et aboutissent à des choses plus ridicules qu'amusantes et naturelles. Bien des auteurs en sont là; jene nommerai personne, c'est aux critiques de profession et non à moi, qu'il appartient de leur dire leuf fait. Mais arrêtons-nous, il en est temps.

En battant la plaine, sous prétexte de vous faire Toeil et la main, ne tirez jamais sur les chouettes, elles sont inoffensives et mangent les souris ; tirez encore moins sur les hirondelles qui ramènent le printemps, les fleurs et les lilas, vivent sous votre toit et Fégayent par leur aimable chant. Mais saluez toujours d'un coup de fusil, les pies, les geais, les oiseaux de proie, les fouines et les belettes, ce sont des rivaux qui vont sur vos brisées et, soit dit sans vous offenser, détruisent plus de gibier que votre redoutable escopette.

Je pourrais ajouter mille détails minutieux à ce qui précède touchant la chasse du lièvre, mais outre qu'ils seraient aussi fastidieux à lire qu'à écrire, un chasseur intelligent résoudra sans peine, et par lui-même, tous les cas particuliers qui pourront se présenter; il ne lui faudra qu'im peu d'expérience et d'observation.

Mon œuvre estterminée. Adieu, chers lecteurs; que saint Hubert répande sur vous ses bienfaits ; sans soucis dans le cœur, sans affaires dans l'esprit, jouissez agréablement de la chasse; que la pluie et le vent respectent vos projets; que vos chiens répondent à vos désirs, que votre fusil ne rate jamais et que la goutte épargne vos jambes. Si vous trouvez que j'ai bronché, que j'ai mal dit, soyez indulgents. N'oubliez pas qu'il n'était question ni de vous, amuser, ni de vous plaire, mais

seulement de faire, selon mes moyens, un livre utile aux écoliers, profitable aux malheureux. Amen *.

' Nous rappelons que le ManueX a été imprimé au profit des pauvres.

{Note de Véditeu/r.)

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