DU CHIEN
Préliminaires.
Le chien est-il un type original? Y a-t-il eu plusieurs chiens d'origine primitive ? La souche première est-elle le chien de berger ? Vient-elle du chacal, ou du loup ou du renard? Le chien n'est-il pas un type ? N'est-il que le produit accidentel de Taccouplement fortuit d'autres animaux?
Toutes ces questions ont tour à tour été controversées, toutes ont eu des partisans et des antagonistes; et il n'y a pas lieu d'en être surpris quand on songe que le chien est l'ami le plus fidèle de l'homme, son compagnon le plus intelligent et le plus dévoué.
Le chien (canis), de l'ordre des carnassiers fissipédes, est le plus intéressant des animaux. Doué
à]*un çfand'cquyage, d'un odorat parfait, d'unim^ *: yliihctlim^ijSût J^ la raison^ susceptible d'instruction, apte à perfectionner par le travail ses qualités naturelles, il est pour l'homme un serviteur incomparable ; il partage ses peines et les allège ; il concourt à ses plaisirs et les double. C'est lui qui garde les troupeaux, qui veille sur le foyer domestique la nuit et le jour. C'est avec son aide que les bêtes féroces furent domptées, et, sans lui, la chasse, ce plaisir si vif, si animé, ne se pratiquerait encore qu'au moyen des battues et des pièges.
Instinct da GMen.
Nous avons dit que le chien était doué d'un instinct tout voisin de la raison. Sans nous jeter dans des considérations métaphysiques qui nous éloigneraient de notre sujet , nous appellerons raison la propriété de lier plusieurs idées ensemble et d'en déduire des conséquences logiques. Cela posé, nous demanderons si, après l'homme, le chien n'apparaît pas comme doué de la plus grande faculté de raisonnement ?
J'avais un chien épagneul qui aimait beaucoup l'eau ; un jour de grande chaleur, je jetai à la rivière, dont la berge était escarpée dans cet
endroit, une baguette, en l'invitant à la rapporter. Il n'hésita pas; mais comme le courant était fort rapide, il ne put regagner le bord que très-loin, et quand, déjà exténué, il courait grand danger de se noyer. Depuis lors, quand je lançais un bâton au même lieu, il le suivait de Tœil en galopant sur le bord, et ne se précipitait dans leau qu'à Tendroit où la rive s'inclinait en pente douce. N'est-ce pas là de l'intelligence? Une brute guidée par l'instinct de conservation aurait refusé une seconde expérience ; une autre, sans souvenir du danger de la veille, eût affronté de nouveau le même péril et dans les mêmes conditions.
Et ce chien qui, dans la foule, reconnaît et arrête l'assassin de son maître, n'est-ce pas là du courage et de la fidélité raisonnes ?
Un de mes amis avait deux chiens courants et un chien d'arrêt; après la fermeture de la chasse, un des courants, qui était un grand vagabond, s'échappait chaque jour pour aller au bois, mais bientôt il se lassa de chasser seul, et, pendant quelque temps, il cessa ses excursions. 11 employa ce temps en cajoleries près de l'autre courant, pour l'engager à le suivre ; n'ayant pas réussi, il se retourna vers le chien d'arrêt, qui se laissa séduire, mais, conune ce dernier ne voulait pas entrer au bois, il renonça bientôt à l'association et reprit §es habitudes sédentaires.
Un chien d^arrêl de ma connaissance était un terrible voleur, il avait Tliabitude de prendre le bœuf dans le pot et de renverser la marmite quand elle était couverte. Un jour Je le vis pousser sous la cheminée une chaise d*enfant,afin d'atteindre les saucissons suspendus au-dessus du foyer.
M. E. Blaze raconte S d'après M. Dupont, de Nemours, l'histoire du chien d'un décrotteur qui trempait ses pattes dans le ruisseau et les posait sur les souliers du premier passant, seulement quand la sellette de son maître était libre.
Il dit encore ' : « Voyez les jeunes chiens dans « un défaut ; ils sont là, gueule béante , incertains, « ne sachant ce qu'ils veulent faire ; si la voix « d un chien, vieux routier, retentit dans la forêt, « ils y courent tous. C'est faire preuve d'intelli- « gence que de suivre les conseils des vieillards ; « ils avouent par là qu'ils ont plus de confiance « en Mirant qu'en eux-mêmes. Nos jeunes gens « ne donnent pas toujours autant de preuves de « sagesse. »
Puis il ajoute {page 42) : « Vous connaissez « rhistoire de ce chasseur qui, après s'être reposé « sur un fossé, oublia sa bourse. Le chien ne vou- « lut pas qu'il se remît en route ; il mordait le « cheval aux naseaux et lui barrait le chemin. Le
1 Histoire du ChieUf p. 326.
«I6id., p. 41.
« maître, impatienté, ou peut-être croyant son « chien atteint de rage, fut assez malheureux pour \ « lui tirer un coup de pistolet ; le pauvre animal
<f alla mourir sur la fatale sacoche . Dieu me pré- « serve de jamais commettre un pareil crime I »
J'invite les professeurs de rhétorique à citer ce trait, comme un exemple du sublime de sentiment.
Eh bien! quelque. infatué que l'on soit du système de l'instinct et de la raison sans transition, il faut bien reconnaître que si les faits que nous venons de rapporter n^appartiennent pas à la raison, ils dépassent de beaucoup les opérations mécaniques et uniformes de Tinstinct. Les livres et les journaux sont remplis de mille faits analogues.
Cependant, malgré l'évidence, bien des gens diront : instinct ; instinct, je le veux bien, mais alors, si je ne sais où s'arrête la puissance de raisonnement que je concède au chien, apprenez-moi jusqu'où peut aller l'instinct sans prendre le nom de raison; écoutons M. Delabère-Blaine % sans doute que sa définition si lumineuse de l'instinct tranchera la question et nous mettra d'accord :
« L'instinct peut être défini : la propriété qui • règle les actions des animaux et les porte à leur « conservation et à la reproduction de leur es- « pèce ; c'est ime propriété que Ton peut regarder
* Pathologie canine j p. 32,
<' comme inhérente à Torganisation des corps, et
« C'est pourquoi (différente de la raison) cette
« propriété commence avec l'organisation du
« corps lui-même, comme nous pouvons le re-
« connaître par le mouvement et les autres actions
« du fœtus dans l'utérus. L'instinct (contraire-
« ment à la raison) se développe dans la perfec-
« tion aussitôt qu'il devient nécessaire. Le petit
« poussin, dès qu'il a brisé sa coquille, pique sa
« nourriture et la choisit judicieusement ; le fai-
« ble petit chien, immédiatement à son entrée
« dans le monde, cherche le mamelon et en épuise
« le lait avec plus d'adi^esse que ne pourrait faire
« le plus habile mécanicien aidé des meilleurs
« instruments. Les opérations de l'instinct étant
« dirigées vers la conservation de l'existence et la
« propagation de l'espèce, il a dû nécessairement
« être donné parfait, ou le but aurait été manqué.
« Mais comme ces opérations ne tendent qu'à ces
« fins, elles ont dû être établies sur une petite
« échelle. Dans les animaux domestiques comme
« dans les sauvages, les actions de l'instinct étant
« dirigées vers les lois essentielles de la conser-
« vation et de la propagation, elles restent uni-
• formes. Les mêmes aptitudes générales , la
• même dextérité pour le choix de la nourriture, « pour Téloignement de leurs ennemis et le soin
• de leurs petits, étaient telles, il y a 2,000 ans.
« qu'elles le sont aujourd'hui. Le principe ins- « tinctif, comme purement conservateiu', leur a « été parfait originellement ; il n'a pas besoin d'un « plus grand développement , et n'en a pas reçu.
« Si cette définition de l'instinct peut être re- « gardée comme correcte, il n'y a pas besoin d'ar- « guments pour prouver que beaucoup d'actions « des chiens, étrangères à la vie organique, ne o peuvent qu'être rapportées à une haute faculté « inteilective, et doivent être regardées comme « extra-instinctives, »
A ces réflexion^ si justes, nous pourrions ajouter que le chien rêve, et qu'est-ce que le rêve, sinon le prolongement pendant la nuit, de la pensée qui a fortement préoccupé le jour ?
Il ne conviendrait ni à mon caractère, ni à mes sentiments, ni à mon profond respect pour les choses saintes, que l'on trouvât, dans les pages qui précèdent, une tendance au matérialisme ; je n'ai voulu que constater des faits propres à prouver la supériorité instinctive du chien sur les autres animaux. Je reconnais bien volontiers que la science et l'intelligence des chiens du xix® siècle ne grossira pas la science et l'intelUgence des chiens du xx® ; il n'est donné qu'à l'homme de progresser sans cesse et d'augmenter ses connaissances d'aujourd'hui de toutes les découvertes du temps passé.
^loin
Sixième sens.
Indépendamment de Vinstinct raisonné du chien (j'emploie cette expression fautive pour ne blesser aucune opinion), il possède encore, en communauté avec le pigeon, le cheval, le chameau, etc., un sixième sens qui n'a point été nommé, car jusqu'à présent on n'a découvert aucun organe extérieur qui y réponde, comme ToreUle à l'ouïe, par exemple ; je veux parler de la faculté qu'ont presque tous les animaux, mais à un degré différent, de se retrouver, de regagner leur logis, quoiqu'ils en soient éloignés de plusieurs lieues, et quand ni la vue ni l'odorat ne peuvent leur venir en aide.
Un chien normand avait été amené de Rennes dans un wagon, chez M. J. Thirion, à Sailly (Moselle). Peu de jours après son arrivée, ce chien fut conduit, dans un coffre fermé, à la forêt de Briey (14 lieues environ); découplé sur un sanglier, il disparut, et ce fut seulement au bout d'un mois qu'il fut rencontré, mourant de faim, dans un bois, à une lieue de Sailly. Un petit effort de plus et il rentrait, après avoir franchi deux rivières, dans un domicile qu'il connaissait à peine et dont
il avait été séparé par quinze lieues d'un pays tout à fait inconnu.
En 1833, j'avais acheté un couple de chiens courants, en Allemagne, à plus de vingt lieues de chez moi ; je les fis chercher dans une voiture qui ne permettait aucune communication avec Textérieur. Peu de jours après leur installation au chenil, le chien parvint à s'échapper. Poursuivi par un domestique à cheval, il fut bientôt acculé à la Moselle, qu'il traversa bravement à la nage, et en deux jours il eut regagné son premier gîte.
Je pourrais citer vingt autres exemples, non moins merveilleux, de ce sixième sens que les naturahstes et les philosophes ont reconnu, mais sans le pouvoir expliquer. Il est inutile de faire remarquer que tous les chiens ayant ce don de seconde vue, il appartient à Tinstinct qui permet à certains animaux la perception des objets sans le secours des yeux. Toutefois, malgré cette précieuse qualité, ou pour lui venir en aide, les chiens que Ton transporte en voiture pour la première fois ont toujours le nez à la fenêtre et semblentétudierlepays avec uneparticuhèreattention, mais toujours plus avec le nez qu'avec les yeux.
Ajoutons à tous les mérites du chien, à son instinct développé, à sa vive intelligence, mille qualités aimables et surtout une fldéUté que ne rebutent ni les mauvais traitements ni la misère,
el nous comprendrons alors Tamitié passionnée de certaines personnes pour ces animaux, pourquoi d'autres préfèrent leur société à celle des hommes et même à celle de leur propre famille , enfin pourquoi, dans Tantiquité, le chien a été adoré, et pourquoi, de nos jours, beaucoup d'écrivains célèbres ont consacré quelques pages à son histoire naturelle.
Ceci nous ramène à la question que nous nous sommes posée en débutant : l'origine du chien.
Origine da GMen.
Le chien est-il un type primitif, et, s'il est un type, est-il unique? M. Delaguette, ancien vétérinaire des gardes du corps, compagnie de Grammont, croit à un type multiple; écoutons-le : « Gonunent l'influence seule du climat et des ha- « bitudes aurait-elle donné des doigts palmés aux « chiens pêcheurs de Tlslande? Il est probable « que cette conformation particuUère s'effacerait « à la suite de plusieurs croisements, mais non « qu'elle pourrait s'acquérir. Les chiens qui « chassent continuellement au marais ne présen- « tent pas, malgré leur séjour dans Teau, cette « expansion : la peau entre les doigts. On peut
« donc, sans émettre un paradoxe trop fort, croire « que plusieurs des variétés du chien sont d'ori- ■ gine primitive, et d'après ce système on pour- « rait reconnaître deux races principales, Tune « des chiens qui vont naturellement à Teau, « Tautre des chiens de terre. »
L'opinion que le loup est le type primitif du chien n'est pas soutenable. Outre quelques différences dans la forme générale avec le chien sauvage, le loup n'a aucune des qualités aimables du chien, et toujours il est resté féroce, malgré les essais tentés pour le réduire en domesticité. L'antipathie du loup et du chien est proverbiale, mais elle ne suffirait pas à prouver la non-filiation , puisqu'il y a vingt exemples d'accouplement productif entre les deux espèces.
Il y a quelques années, une louve , à l'époque de la chaleur, fut remarquée rôdant aux environs d'un gros village nommé Jarny (Moselle) . Un chien de cultivateur qui avait été lancé à sa poursuite, disparut sans qu'on eût entendu ni sa voix ni aucim bruit de combat. Le lendemain, et plusieurs jours de suite, il disparut de nouveau à peu près à la même heure de la soirée. Durant le mois d'octobre suivant, on eut connaissance, dans le pays, d'une portée de chiens-loups ou plutôt de loups-chiens, car ils étaient, comme d'ordinaire, plus loups que chiens. Plusieurs furent
pris vivants : ils étaient d'un roux pâle ; craintifs et farouches , ils faisaient entendre, mais rarement, \m glapissement aigre comme celui du renard.
Le renard a, plus que le loup, de Tanalogie avec le chien ; mais son habitude de vivre soUtaire, la puanteur qu'il exhale, surtout quand il est échauffé par une longue course ou au temps des amours, la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité, de l'apprivoiser complètement et de réduire son instinct- carnassier, tout cela ne permet pas d'en douter, le renard et le chien ne sont pas parents.
Le chacal serait plutôt de la famille du chien. Comme lui, il est vorace, il vit en bande, sa construction extérieure et intérieure est absolument la même. « Cependant, dit M. Delabère-Blaine *, « le chacal, généralement répandu sur l'ancien « continent, n'a jamais pu être naturalisé dans le « nouveau, et, par quelques essais tentés pour « le transplanter, il ne parait pas avoir été des- « tiné, comme le chien, à devenir exotique.... « Quoique la direction et les os du squelette soient « semblables à ceux du chien, il existe cependant « une disproportion considérable dans la lon- « gueur des extrémités antérieures et postérieures, « qui donne au chacal une tournure sans ressem- « blance avec aucune race connue du chien. Ces
* Pathologie canine, p. 10 et 11.
« considérations paraissent prouver que le chien « ne tire pas son origine du chacal, et, si la fe- « melle du chacal ne porte que quatre semaines « (ce qui n'est pas prouvé), il n'y a plus de doute ■ à ce sujet. »
BufTon déclare que le chien de berger est la souche primitive. Suivant lui, « ce chien, malgré sa « laideur et son air triste et sauvage , a un caractère « décidé, auquel l'éducation n'a pas départ \ il est « le seul qui naisse pour ainsi dire tout élevé, et « qui, guidé par le seul naturel, s'attache de lùi- « même à la garde des troupeaux avec une intel- « ligence admirable et non communiquée, qui, « par ses talents, fait Tétonnement et le repos de « son maître, tandis qu'il faut, au contraire, beau- « coup de temps et de peine pour instruire les « autres chiens.
« Gomme la nature ne manque jamais de re- « prendre ses droits lorsqu'on la laisse agir en « hberté, et qu'elle tend toujours, pour se réha- « biliter, à détruire le produit d'un art qui la « contraint, on peut juger que le chien domes- « tique abandonné en Amérique aux mains de la « nature, s'est promptement rapproché du chien « de berger, qui doit être regardé comme le mo- • dèle de l'espèce entière ^ »
* Buffon, du Chien,
Valmoat-Bomare partage Popinion de Buffon sur Torigine du chien *.
Le nouveau Dictionnaire d'Histoir^i naturelle * par une société de naturalistes et d'agriculteurs, est également d'avis que le chien de berger est le type primitif.
M. E. Blaze ' est incertain entre le chien sauvage et le chien de berger ; il ne peut se décider.
Enfin, voici venir M. Delabère-Blaine *. Pour lui, il n'y a pas de doute, il tranche très-carrément la question : • Indépendamment des raisons pour « croire que le chien de berger a différentes ori- « gines, suivant les coins du globe où on le trouve, « nous avons des preuves directes que la plupart « des chiens de TEurope proviennent du chien « appelé grand Danois. . . . Les races de chiens sau- • vages trouvées jusqu'à présent dans quelques « parties du monde présentent toutes des carac- « tères communs, surtout dans la tête et la face ; « ces caractères diffèrent beaucoup de ceux du « loup, du renard ou du chacal; de plus, on a pu « observer que ces races ayant été apprivoisées, « puis rendues à Tétat sauvage, elles ont donné à « leur produit les mêmes formes du chien sau-
1 Dictionnaire d'Histoire naturelle^ vol. III, p. 408, 409.
« 1803. Vol. V, p. 352.
3 Histoire du Chien.
* Pathologie canine ^ p. 12.
« vage, quoique ces formes eussent été altérées « durant leur état de domesticité. Ces faits sont « concluants, ils paraissent prouver que l'opinion « de Buffon est dénuée de tout fondement, et que « le chien j a, dès sa création ^ existé comme un ani- « mal de pure origine et sans mélange. »
Nous avons vu que le chien n'est point exotique ; il n'est étranger à aucun pays du monde, et la preuve que tous ont une même origine, c'est que tous s'accouplent avec une grande facilité et procréent des animaux reproducteurs. Transportés sous toutes les latitudes, soumis à Tinfluence du climat, de la nourriture et des caprices des hommes, leurs variétés sont innombrables : il n'y a pas jusqu'aux défauts volontaires ou accidentels qui n'aient été cultivés pour former des espèces permanentes et plus ou moins recherchées ; ainsi, en accouplant à plusieurs reprises des chiens auxquels on avait coupé la queue, avons-nous obtenu une race privée de cet ornement naturel ; ainsi, nous avons obtenu les bassets à jambes torses ; ainsi, une race à quatre doigts seulement aux pieds de derrière (et c'est là une véritable amélioration, car ce cinquième doigt, cet ergot, quand il existe, est si^jet à se déchirer); ainsi, des chiens rouges, blancs, noirs, tigrés, des chiens sans poils, à poils ras, à poils soyeux, à poils rudea. Les variétés du chien d'arrêt sont également nom-
breuses : le Pointer qui, en quelques minutes, bat dix hectares de terrain, passe beaucoup de gibier et arrête comme un pieu ; l'Epagneul, plus sage, et qui a souvent besoin d'eaiu ; le Griffon, qui tend à disparaître, est entêté, difficile adresser, mais qui fait merveille dans les fourrés et les ajoncs ; enfin, le Braque, qui est plus recherché, est peu robuste en général ; puis toutes ces variétés se subdivisent encore à l'infini.
Différentes races de Chiens d'arrêt.
Cette mère de famille veut éviter à son flls les périls de la chasse, elle lui dit : La chasse, plus que les cercles encore, éloigne de la société et détruit les bonnes manières et le savoir-vivre (good manners, and good breading)^ auxquels lord Chesterfield attachait une si haute importance ; fuyez donc la chasse et les chasseurs ; elle préfère livrer sans défense, ce fils chéri, au jeu, aux nymphes et à tous les orages des passions.
Ce monsieur à lunettes, cet envieux qui n'a ni jambes, ni estomac, ni santé, réserve ses meilleures plaisanteries contre les chasseurs, il assure que la chasse exclut la science, qu'elle éteint le flambeau des arts ; il ne s'aperçoit pas, le pauvre
homme, que pour être moins chasseur, il n*est pas plus lettré.
Non, mille fois non, les chasseurs ne sont pas des sots parce qu'ils sont chasseurs ; comme les autres hommes, ils payent leur tribut à la sottise, s'ils sont ignorants, paresseux, incapables ; mais, à part cela, de grands chasseurs peuvent avoir du mérite (et les preuves ne manquent pas depuis Xénophon), car la chasse, si elle n'est quun attrait et pas une rage, empêche la corruption du cœur et la séduction des vices ; la vie simple des champs, le séjour des bois, les splendeurs du soleil, les grandes scènes de la nature, développent rintelligence et donnent plus de liberté à la pensée. Malheureusement, si des chasseurs sont instruits, il y en a qui sont inintelligents, comme de simples mortels, et bien incapables de découvrir des horizons nouveaux ; d'autres, sans soucis, sans soins, ne prennent de la chasse que la part matérielle, ils ne voient pas plus loin qu'un lièvre tué etunrable à la broche; aussi, fatigants, ennuyés, ennuyeux, ils sont à bout de voie dès qu'ils sortent de leur chenil ; ils ne font pas même leur métier en conscience, et, sans s'inquiéter des conséquences , ils laissent vagabonder leur bonne cliienne.à l'époque de la folie, ou bien, s'ils la séquestrent soigneusement, ils font un croisement irréfléchi, absurde même. Ce serait ici le moment
d'étudier les inconvénients des alliances consanguines, de la dégradation physique et morale qui qn est la suite, de Talbinisme qui en découle habituellement, même dans les espèces sauvages, quoique dans l'espèce canine moins que dans d'autres, mais cela nous entraînerait trop loin de notre sujet.
De son côté, le chien ne connaît pas l'amour, il ignore les douceurs de la fidélité, il n'a que des sens ; la brune et la rousse, la naine et le molosse, la plébéienne de Téchoppe et la levrette des salons, tout lui est bon, tout lui duit, rien ne l'arrête ; il change le matin, le soir, à toute heure ; dans ce genre d'exercice il est infatigable, semblable aux flots de l'Océan, son cœur ou plutôt ses désirs sont soumis à un flux et reflux perpétuels. La chienne ne vaut pas mieux ; copiant la ville et la cour, elle trouve la constance une institution purement humaine qui contrarie la nature et limite le plaisir; c'est une coureuse, une fille des rues que rien n'efiFraye, qui ne recule devant rien, qui a des faveurs pour tous, et se hâte d'oublier qu'elle vient d'aimer, pour aimer encore.
Avec cette grande incurie d'une part, cette légèreté de principes de l'autre, il n'est pas étonnant que les nobles races se soient abâtardies, que des espèces aient disparu, pour faire place à des variétés auxquelles la science n a pu assigner
un nom dans le genre, tant leur mobilité de forme, de robe, de proportions, d'instinct a été excessive. J'ai vu en Espagne des chiens d'arrêt poivre et sel, assez semblables à un picotin d'avoine, c'est une robe inconnue en France ; dans le même pays j'ai rencontré une chienne à jambes torses, elle ne prenait pas les lièvres à la course, j'en conviens, mais elle arrêtait fort bien. J'y ai rencontré souvent aussi des chiens à double nez comme des dogues, c'est-à-dire avec une gouttière entre les narines, et ce double nez faisait rarement l'effet d'un simple qui aurait été bon ; il y a en Lorraine de petits couchants connus sous le nom de race de MM. Bertrand de Jarny, on les dit très-bons ; en Touraine, je fus assez heureux pour rendre un léger service à une grande dame russe, elle voulait à tout prix me faire cadeau d'un joli chien, excessivement petit, rapportant bien, arrêtant de même ; elle assurait qu'il était d'une race précieuse et que les seigneurs du Nord la préféraient aux autres pour la chasse en plaine. Malheureusement j'appartenais à l'État, j'avais peu de loisirs dans ce moment et je dus refuser. J'ai vu un chien courant qui arrêtait passablement ; dans la même portée, il y a eu, à ma connaissance, des chiens d'arrêt et des chiens courants, les uns et les autres ont été élevés sans trop dlnsuccès, suivant l'enseigne de leur robe, etc.; j'en
passe et des meilleurs. Le nombre des espèces, des variétés, des sous-variétés est donc illimité, et dans ce tohu-bohu de croisements il est à peu près impossible de retrouver le pur sang, la souche primitive ; il est non moins difficile d'assigner les caractères généraux et particuliers au moyen desquels on pourra reconnaître la race pure, il faut se borner à dire les qualités exceptionnelles, à peindre la robe et la forme extérieure des chiens les plus beaux et les meilleurs dans les espèces signalées par nos pères et dont les traces fugitives sont arrivées jusqu'à nous ; traces plus ou moins altérées, et que cependant un œil exercé retrouve dans tous les individus.
Le Braque.
Le braque, le plus commim, et probablement le père de cette nombreuse lignée qui a depuis revêtu toutes les couleurs, a le poil ras, le fond de la robe gris blanc, ou tigrée avec des tache» marron plus ou moins larges, plus ou moins fréquentes ; ses oreilles, toujours couleur marron, sont petites et plantées haut sur la tête.
Ce chien est obéissant, facile à dresser, peu fidèle ; pour chasser, il abandonne son maître sans difficulté ; il va à Teau, si on l'en prie, mais il ne Taime pas. Il est déUcat, et, en général, il s'em-
porte dans les taillis fourrés et n'y quête pas classiquement.
Un grand braque bien fait est un bel animal ; c'est un plaisir très- vif de lui voir battre la plaine et arrêter des perdreaux. Certains chasseurs préfèrent les chiens de haute taille, non-seulement à cause de leur beauté, mais parce qu'ils se défendent mieux contre les mâtins et qu'ils sont toujours visibles dans les couverts. Les braques de moyenne taille gênent peu dans les chambres, et se transportent plus facilement en voiture ou en wagon ; pour ces motifs, ils sont préférés par quelques amateurs ; hélas I aussi ils mangent moins, et dans notre siècle d'ostentation et de misère, c'est une raison, mais on n'ose la dire bien haut.
Le braque à fond blanc et taches brunes est évidemment ime corruption du premier; ses qua- Utés et ses défauts senties mêmes ; quoique moias pur que le précédent, il plaît davantage, il est moias canaille.
Le braque à fond blanc et à taches noires est encore plus vulgaire que les précédents, je parle de sa robe, car il est plus rare que les autres et il a en sa faveur d'avoir le nez large et très-ouvert ; j'ai connu quatre ou cinq chiens de ce poil, ils étaient tous admirablement bien faits et excellents; ila étaient gais, légers et beaucoup plus dévouée à leur maître.
L'épaynenl.
L'épagneul a la robe blanche marquée de taches brun marron ; son poil, lisse et soyeux sur le dos, est très-long aux oreilles, à la queue, à la culotte et à la partie postérieure des pattes de devant. Celui qui remplit le mieux les conditions de ce programme est évidemment d'une race pure.
L'épagneul est d'ordinaire marqué en tête d'une façon régulière ; il est fidèle, caressant, très-intelligent ; il a une aptitude spéciale pour la chasse au marais, ce qui n'exclut chez lui aucune des qualités nécessaires aux autres chasses, et qu'il possède toutes. Suivant moi, ce chien est supérieur, quoique la grande chaleur lui soit insupportable, et que sa toilette soit difficile à faire.
Il y a une espèce d'épagneul dite de la petite espèce. Elle a les mêmes quahtés et les mêmes torts que le grand épagneul.
Il y a aussi une variété d'épagneuls noirs ; durant quelques années ils ont été très-recherchés dans la Moselle, on s'en estpromptement dégoûté ; ils étaient querelleurs et n'avaient pas le nez trèsfin.
Le Oriffon.
Le griffon ou barbet a le poil rude et frisé, sa robe est mélangée de blanc, de gris, de noir, sa
tête est ronde et sa barbe très-fournie. Le griffon est sans doute le meilleur des chiens d'arrêt, il a le nez parfait, la santé robuste, il quête correctement comme le braque, et va à Peau comme l'épagneul. Cependant l'espèce tend à disparaître, et un vrai griffon est aujourd'hui très-rare. Cela doit tenir à deux causes. La première, c'est la saleté de ses moustaches ; après avoir mangé, il souille tout ce qu'il touche ; la seconde, c'est qu'il est entêté et très-difficile à dresser. Il faut une dose peu commune de patience et de fermeté pour en venir à bout ; les gardes, qui n'ont à leur service que de la colère et de la brutalité, perdent leur latin et leur fouet à entreprendre son éducation. Ce n'est pas du griffon qu'on dira ce que Tibère disait des hommes de son temps : honiir nés l ad servitutem natL Les Français du xix* siècle ne mériteront pas non plus ce reproche ; tout le monde le sait et le peut voir en consultant le Bulletin des Lois,
Le Pointer.
Le pointer n'est connu en France que depuis 1815; il est de nouvelle invention et d'origine anglaise, l'invasion nous l'apporta ; il provient de l'accouplement d'un braque et d'une levrette ou d'un lévrier et d'une chienne braque. Les premiers sont plus estimés, je ne sais pourquoi. On
accouple ensuite le produit avec un chieu d'arrêt ; et ce dernier enfant tient du braque le nez et l'instinct de l'arrêt, et du lévrier, des jambes désordonnées. J'ai eu un pointer dans ma vie, je n'en aurai pas un second. Avec cette jolie bête, la chasse n'est plus la chasse, c'est une course au clocher ; en cinq minutes tout un canton est exploré ou plutôt bouleversé ; vous passez la moitié des cailles, les lièvres partent à des distances inaccessibles, même aux cartouches grillagées, et les voisins vous maudissent.
Le pointer n'est pas encore très-commim, et partant l'espèce n'est pas trop abâtardie. On en trouve facilement de race pure. Ils sont élégants, bien faits, d'une légèreté qui rappelle celle des chevreuils ; leur robe est communément noire, rouge brun, blanche et noire ; leur poil est trèslisse et très-fin, leur queue longue et fine. Les Anglais aiment les pointers d'un amour paternel ; ils ont raison, mais qu'ils les gardent chez eux et pour eux ; je renoncerais mille fois à la chasse s'il fallait la pratiquer en compagnie même d'un pointer au poil rude et venant en ligne directe d'Ecosse ; c'est l'espèce la plus estimée.
Choix d*nn élève.
Vous pouvez donc choisir votre élève dans une de ces catégories, mais prenez-le de race; la race fait tout, quoiqu'il y ait bien des exemples de chiens de race qui n'ont jamais rien valu et quelques exemples aussi de chiens bâtardes qui ont été parfaits. La race c'est une chance, il faut l'avoir en sa faveur. N'écoutez pas M. d'Houdetot, qui vous dit * : « Est-il rien de plus, faux que ce « vieux dicton populaire : Bon chien chasse de race ? « Un chien n'arrête pas parce que son père a ar- « rêté, mais parce que son instinct l'y engage. » Maiâ c'eàt justement cet instinct qui caractérise la race. La robe, la forme, c'est renseigne, elle peut être trompeuse comme dans l'espèce humaine; l'éducation doit rectifier, si possible, les écarts de la nature. Avec un élève de race, il y a à parier que vous aurez plus tard un chien de haut nez et qui arrêtera naturellement ; si ensuite vous le menez sagement, vous n'aurez pas perdu vos peines. J'ai élevé deux chiens d'une iface parfaite pour le sangUer, appartenant au comte de Gler-
* Le Chassew rustique^ p. 71.
mont-Tonnerre, à Boueon ville (Meuse), et ces chiens n*ont même jamais pris sur un sanglier en faite ; qu'est-ce que cela prouve, sinon que je n'ai pas eu de bonheur, quoique j'eusse bien tenu mes cartes ? J'aurais saus doute essayé vingt chiens bâtardes sans plus de succès ; d'ailleurs, le chien de sanglier sort un peu de la règle générale ; un chien chasse le sanglier, parce que... il chasse le sanglier; c'est, je crois, la meilleure raison, et comment y en aurait-il une autre ? Deux dogues, deux lévriers de forte taille et bien dressés peuvent, à la rigueur, arrêter une bêle de cent livres, mais deux chiens de race, ou deux bâtards, que pourraient-ils faire ? Pour le sanglier, le chien est vulnérable sur tous les points, et pour un chien, le sanglier ne l'est nulle part à peu près ; c'est donc un combat si inégal que le plus faible ne peut l'entreprendre sans une rage aveugle ou un courage héroïque ; c'est un cavalier chargeant sur les murailles d'une ville, c'est Caulaincourt pénétrant avec ses cuirassiers dans la redoute de Borodino et y trouvant la gloire et la mort.
Il n'y a plus, parmi les gens instruits, que M. d'Houdetot qui mette en doute la transmission héréditaire ; cette vérité, acquise aujourd'hui à la science, court les rues et les champs. Le berger de mon village lui rend hommage en ne mariant pas indifféremment les vaches qui sont sous sa garde
avec Tun des deux taureaux dont il dispose. Il sait qu'à la vache chétive il faut le taureau le plus fort, il sait que pour la chance d'un veau rouge ou noir il faut un taureau rouge ou noir.
On connaît la fameuse expérience des œufs de Geoffroy Saint-Hilaire, par laquelle il créait tel ou tel monstre à. volonté ; le célèbre zoologue en tirait cette conséquence, qu'au moment de la conception le fœtus est toujours normal, qu'il ne devient monstre que par suite d'un accident. A plus forte raison pouvons-nous conclure que si le fils ne ressemble pas extérieurement à ses auteurs, c'est qu'il y a eu perturbation, trouble, accident.
Sans la transmission héréditaire et absolue des caractères généraux, les espèces se confondraient et disparaîtraient, car il n'y aurait pas de raison pour qu'une femme ne mit au monde une souris, et une chatte une grenouille, etc. Mais bien que tous les enfants du même homme ou de deux hommes soient des êtres humains, d'une structure identique, il arrivera cependant que l'un aura les cheveux rouges, l'autre bruns, l'im lenezépaté, le second l'aura aquilin, etc.; de même, quoique tous aient la vessie, l'estomac, le cœur placés au même heu, il se pourra que l'un soit toute sa vie bien portant, et que l'autre naisse avec une prédisposition aux calculs, à la gastrite, aux palpitations.
Cette prédispoBition organique, rexpérience démontre tous les jours qu'elle est trausmissible du père au fils, qu'il s'agisse d'un défaut ou d'un avantage. De là à la transmission des qualités niorales, il n'y a qu'un pas. Une série d'observations a eu bientôt démontré que si un homme de génie peut produire un idiot, un homme au cœur généreux et dévoué enfanter un égoïste, il y avait bien des probabilités pour le contraire, tout en tenant néanmoins un compte sévère de l'influence de la religion, de Téducation, de l'exemple et surtout de la part d'influence de la mère dans la formation du fœtus. Cette part d'influence de la mère est une autre question fort grave que les naturalistes, les philosophes, les physiologistes, les médecins les plus habiles n'ont pu résoudre, et sur laquelle, on me croira sans peine, je n'ai pas la prétention de porter la lumière. Cependant, malgré mon respect pour l'idée et la synthèse, comme j'ai fait des observations sérieuses depuis vingtcinq ans, comme un fait exact et judicieusement étudié, comme les résultats d'une pratique intelligente ont plus de valeur que des théories spécieuses ou des arguments imaginés au coin du feu, ou au lit, durant une nuit sans sommeil, je puis venir en aide à ceux qui prétendent que le fruit est un mélange du père et de la mère, sans qu'on puisse assigner dans quelle proportion cha-
cun y a contribué. En d'autres termes, je suis contre l'opinion qui attribue au père la forme extérieure tout entière, et à la femelle les organes intérieurs. Dans la multitude de chiens que j ai élevés, je n'ai reconnu aucune influence prédominante que celle de Page et de la force, quoique jamais d'une manière absolue. La structure et la robe étaient indifféremment celles du père et de la mère. En revanche, j'ai aussi reconnu que les qualités des auteurs se combinaient, se neutralisaient et se développaient, de façon que la part morale de chacun était souvent aussi facile à reconnaître, dans les enfants, que la part matérielle*
J'ai vu des loups hybrides, d'une louve et d'un chien ; c'étaient , à première vue , d'étranges chiens ; ils avaient du loup le regard fauve, la queue longue et touffue, une voix glapissante, éloignée également du hurlement et de l'aboie-, ment; d'autre part, ils avaient de commun avec le chien la douceur, l'obéissance, la soumission aux coups, une voracité ordinaire et une robe jaunâtre un peu zébrée. On le voit, il est difîicile de reconnaître, dans ce fait, une influence prédominante ; aussi je le crois très-propre à arrêter les écarts de certaines imaginations ; il ne faut pas abandonner la science pour la métaphysique.
Revenons à la transmission héréditaire pure et simple.
La plupart des animaux de T Afrique, de l'Asie et des autres pays chauds ont le poil long et soyeux, il est donc présumable que le chien braque, transporté en Espagne, par exemple, a donné Tépagneul; mais, si cela n'était pas exact, on pourrait très-sensément admettre qu*un chien est venu au monde par aventure avec de longs poils, qu'on a cultivé cette particularité par la consanguinité, en mariant le frère et la sœur, ou tels autres individus présentant la même singularité, et qu'après quatre ou cinq générations, Tépagneul ou le griffon aura été créé. Les Anglais, pour la forme matérielle, sont allés plus loin encore ; chacun sait qu'en combinant la promiscuité et la nourriture, ils ont inventé des bœufs chez lesquels les os sont les plus petits possible, des moutons dont la graisse étouffe, pour ainsi dire, la partie musculaire, des poules naines, dites de Bentham. Supposons à présent que, dans les épagneuls ou les griffons, on ait rencontré un sujet avec une disposition à marquer l'arrêt sur un chat, im oiseau, n'importe, et que par les procédés cidessus on ait cultivé cet instinct d'im ou deux individus, on est arrivé bientôt à ime variété de chien, arrêtant d'instinct tout ce qui frappe ses yeux et son odorat.
Cette intéressante question de la transmission et des influences a été traitée par la Revue hritannique * avec l'autorité de la science et de la critique qui en fait un recueil si éminemment supérieur ; j'ai été heureux d'y lire le passage suivant, confirmatif de mes propres observations :
A La conclusion de tous ces faits est que
« les parents transmettent à leurs fruits leurs « particularités individuelles de couleur, de forme, « d'idiosyncrasie, etc., et que cette transmission « n'a pas lieu comme une reproduction de Tes- « pèce, mais bien comme une répétition de leur « propre organisme individuel. »
Revenons à M. d'Houdetot, il ajoute : «Le chien
• bâtard , archibâtard du pauvre chasseur, du « braconnier, ce chien par excellence, qui pos-
• sède toutes les qualités sans un seul défaut, qui « arrête en plaine et chasse à courre, dont la « finesse de l'odorat ne le cède à aucun autre,
• témoigne victorieusement en faveur du hasard « et du fruit d'une bonne éducation. »
Et d'abord, le chien de braconnier peut être de race, rien ne s'y oppose, d'autant plus que presque toujours il l'a volé ; ensuite, si le chien de votre braconnier est archibâtard et bon, que pour l'élever, il lui ait donné la préférence sur un chien
* Revue britannique j 8e série, 2« aimée.
d'ordre ; en un mot, s'il a cru que Téducation faisait tout, que Todorat et Tarrêt ne se transmettaient pas avec le sang, nous arrivons à cette monstrueuse hérésie de dire que tous les chiens sont des chiens d'arrêt, moyennant le hasard qui leur donnera du nez, le hasard qui les rendra quêteurs, puis la patience et le coUier de force qui les contraindront à arrêter. C'est vraiment insoutenable ; comme le chien est, de tous les animaux, le plus susceptible d'éducation, je m'engagerais bien à faire arrêter et rapporter un chien quelconque, mais non à en faire un chien d'arrêt ; la différence est grande.
Ainsi donc, malgré l'autorité du Chasseur rustique, prenez votre chien dans une bonne famille ; si la force et le jarret n'étaient une conséquence de la beauté des formes, je vous engagerais à n'en pas avoir souci, car un beau chien excite l'envie et est plus exposé qu'un autre à être volé ; mais les belles proportions et la vigueur marchant toujours ensemble, tâchez que la beauté de votre père et de votre mère soient aussi irréprochables que leur naissance. Et maintenant, qu'est-ce qu'un beau chien? Je vais vous le dire, en m'appuyant sur les meilleurs observateurs.
Beauté du Chien.
Voltaire * fait avec raison une distinction entre le beau moral et le beau physique. • Le beau « moral, dit-il, est souvent très-relatif : ce qui « est décent au Japon peut être indécent à Rome, « une tragédie est admirée à Paris et sifBLée à « Londres ; cependant il y a des actions vert tueuses, patriotiques, dévouées, qui obtien- « draient l'assentiment de tous les peuples du « monde, telles, par exemple, que le sacrifice de « Codrus, supposé qu'il soit vrai. »
Voltaire tire de là une formule générale qu'il applique au beau moral et au beau physique : La beauté est ce qui cause de Vadmiration et du plaisir. Ainsi, il peut y avoir incertitude sur le beau qui ne frappe que les sens; il ne peut y en avoir sur celui qui va au cœur.
Nous admettrons, si on le veut, que la beauté, pour im crapaud, c'est une crapaude avec ses gros yeux ronds, sa large gueule, son ventre jaime ; que pour un nègre de Guinée, c'est une peau huileuse et un nez épaté ; mais nous qui ne
1 Tome LU, p. 466.
nous adressons ni aux animaux, ni aux sauvages, mais aux hommes civilisés, à ceux qui ont compris Tadmiration de rantiquité pour les œuvres de Phidias et de Praxitèle, nous dirons que la beauté n'est que la parfaite harmonie des diverses parties du corps.
Qu'est-ce donc que Tharmonie? Quand y a-t-il harmonie dans les parties d'un corps? Sur quelle règle s'appuiera-t-on pour définir Tharmonie ?
Un chien qui naîtrait avec une tête grosse comme celle d'un éléphant nous paraîtrait un monstre incapable d'accomplir le but pour lequel il a été créé et de rempUr aucun des exercices de ses congénères. Il doit donc y avoir, dans les diverses parties d'un quadrupède, im certain rapport qui sera d'autant plus correct que l'animal utilisera mieux ses membres. Ainsi, im cheval qui a la tête lourde fatigue ses épaules et ne peut plus être un bon coureur. Nous voilà conduits à chercher le rapport de la tête au corps, etc., etc.
Le même raisonnement s'appliquant au chien, votre chien sera beau, quand sa tête, ni trop grosse ni trop petite, sera bien attachée, quand ses épaules seront larges et pas chargées, son rein fort, ses jarrets amples et secs, ses yeux vifs et bien ouverts.
Entendons-nous et ne donnons pas volontairement prise à la critique. Votre chien sera beau,
mais d'une manière relative. Au moyen de Tarithmétique que je viens de vous indiquer, vous ne serez plus exposé à faire tout à fait fausse route dans Tappréciation de la beauté d'un animal, vous pourrez vous rendre compte d'une certaine symétrie technique et théorique, mais cela ne suffira pas pour éviter toutes les erreurs. Il n'y a que certains hommes privilégiés qui voient, sentent et peignent la véritable beauté. Les yeux et Tâme concourent simultanément à reconnaître Tharmonie, la grâce, l'élévation qui la caractérisent. S'il en était autrement, l'inspiration serait inutile ; la prosodie, le compas, la grammaire suffiraient à Caire des poètes, des statuaires, des peintres ; avec les règles seules on créerait des choses dignes de la postérité ; l'art ne serait plus l'art, c'est-à-dire l'idéal dans la vérité ; la cathédrale de Strasbourg, V Ariane de Danneker, VAthalie de Racine auraient pu être faites par tous les praticiens habiles. Sans doute il y a des lois qui régissent le beau, mais elles ne le gouvernent pas; le beau humain, le beau moral ne sont pas même définis.
Le chien qui doit, dans un an, faire votre bonheur, vous procurer tant de douces émotions, a deux mois aujourd'hui, vous l'avez reçu quelques jours après le sevrage ; suivant toutes probabilités, il sera vigoureux puisque ses parents étaient beaux, ardents, solides : il aura du nez et arrêtera
peut-être naturellement, puisque ses auteurs ont le nez fin et arrêtent bien ; mais, d'ici là, mille accidents peuvent survenir, et il aura inévitablement à traverser plusieurs périodes critiques pour sa santé.
C'est contre les diverses maladies auxquelles il va être exposé que je veux vous prémunir, en vous disant les remèdes et les soins que mon expérience m'ont fait reconnaître pour être, sinon infaillibles, du moins les meilleurs.