‹ Manuel du démagogueChapitre 10 sur 20 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

l'envie

De tout temps on a reproché à la démocratie de développer et d'exalter la plus triste et la plus basse des passions humaines, Tenyie. Il est naturel que l'égalité pohtique fasse désirer l'égalité sociale, et nous verrons plus loin, quand nous étudierons la doctrine démagogique, par quelle suite de raisonnements les peupl-es sont amenés à vouloir abattre tout ce qui s'élève au-dessus du niveau moyen. Sous tous les régimes et dans tous les paj^s, le bonheur des uns excite la jalousie des autres ; mais on rougit d'avouer un tel sentiment, parce que c'est en quelque sorte un aveu d'infériorité, d'impuissance et de méchanceté. Les passions honteuses ne se déchaînent que quand on leur fournit des prétextes honorables. C'est ainsi que le patriotisme, le sentiment religieux, l'amour de Tordre et l'amour de la liberté donnent parfois à la férocité humaine l'occasion de s'assouvir. On voit alors les cœurs sensibles et tendres se dilater devant le spectacle de la guillotine, les missionnaires de la charité et les apôtres delà philanthropie se complaire en d'horribles massacres, les honnêtes gens professer

avec enthousiasme des théories dont rougirait un vulgaire assassin. Ce n'est pas la cro3'ance en un Dieu de paix, ni le zèle pour l'intérêt public, ou pour la grandeur nationale, qui donnent le goût du sang ; ces belles passions ne font que démuseler et lâcher la bête. De même ce n'est pas la démocratie qui engendre l'envie ; elle ne fait que l'ennoblir et la mettre à son aise.

Je ne parle pas de cette envie qui n'est que de l'émulation aigrie, et qui se prend surtout à d'heureux rivaux : « Le potier, dit le vieil Hésiode, porte envie au potier, et le chanteur au chanteur. » Il s'agit ici de l'envie sociale, du sentiment qui anime les petits à l'égard des grands, les pauvres à l'égard des riches, quand les raisons delà grandeur et de la richesse ont CBssé d'être visibles, ou ne paraissent pas suffisantes. Dans une société profondément religieuse, la volonté de Dieu explique et justifie les inégalités sociales; les humbles ne se révoltent pas contre les dispensations de la Providence. Il peut aussi arriver que le contraste entre les conditions soit trop complet, trop écrasant, pour que l'on songe même à instituer des comparaisons, à discuter les titres de l'aristocratie. L'envie est comme étouffée par l'impossibilité absolue, évidente, de se satisfaire; l'impuissance constatée produit la résignation. Là où la hiérarchie des castes est fortement organisée, là où la tradition exerce un empire souverain, l'ordre établi se maintient de luimême et l'on ne songe même pas à s'en plaindre ; les Hindous sont pour la plupart sincèrement attachés au régime qui les enferme dans des cadres in-

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