CHAPITRE V
La haine est un des plus puissants ressorts des choses humaines. Elle est courageuse et patiente ; elle brave le péril et elle sait attendre. Elle naît plus vite et plus facilement dans les âmes cxue l'amour. Elle n'a pas besoin d'un objet précis, car elle s'attaque volontiers aux masses. On aime quelques hommes ; on en hait des milliers, une race, un peuple, un parti, une "église. Pour une personne qui affronte la mort par dévouement, il y en a dix qui Taffrontent par haine. Dans notre civilisation moderne, les haines privées sont rares ; d'ailleurs elles s'accordent peu avec la douceur de nos mœurs et la délicatesse de nos nerfs; mais rien n'est plus commun que les haines collectives.
A l'état sauvage, l'étranger est un ennemi, et la haine de l'étranger est un instinct naturel, parce que c'est un instinct salutaire. Dans l'antiquité les peuples ne songeaient guère qu à se faire le plus de mal possible. Comme les résultats de la conquête étaient terribles, les guerres étaient acharnées et les haines implacables. Le christianisme, qui fit de l'amour de
nos semblables le premier des préceptes, introduisit en même temps dans le monde les haines religieuses, la haine de l'infidèle, la haine du juif, la haine de l'hérétique. Il y a deux mille ans, les intérêts suffisaient à mettre les hommes aux prises ; on y a ajouté les croyances. Le moyen âge et les temps modernes n"ont peut-être pas dépassé les temps anciens par la férocité ; mais il existe maintenant un contraste étrange entre la philanthropie des doctrines et la violence des actes. Le Canaque tue pour manger ; les Romains et les Carthaginois se menaçaient réciproquement de l'esclavage ; les Vandales voulaient des terres. Les Hébreux exterminaient les ennemis de Jéhovah : Jéhovah était le Dieu jaloux. Massacrer au nom d'un Dieu de paix, torturer au nom de l'Évangile ou au nom de la fraternité humaine, c'est montrer que les passions naturelles sont si fortes, qu'elles ne se contentent pas de vaincre les doctrines qui leur résistent : elles les asservissent et les exploitent. Peu de guerres ont été aussi atroces que celle de la Vendée ; les blancs avaient pour emblème le cœur de celui qui priait pour ses bourreaux ; les bleus ne rêvaient que le bonheur de l'espèce humaine. Pourtant il n'y avait point là d'hypocrisie; il n'y avait que le triomphe des instincts profonds sur les croyances superficielles, du fond permanent sur la forme changeante, de l'animal sur l'esprit. Et c'était l'esprit qui déchaînait l'animal, la croyance qui surexcitait l'instinct.
D'un peuple à l'autre il y a deux grandes sources de haine, la différence et la concurrence. La con-
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currence suffît sans la difFérence, mais la différence ne suffit pas sans la concurrence. On ne hait les Chinois que quand ils deviennent gênants. On ne fait pas un crime aux nègres de la couleur de leur peau ; c'est seulement une raison pour qu'on les frappe plus fort, quand on les frappe. Dans les querelles civiles, la différence suffit. On se hait, même sans crainte ni rancune, ni rivalité, parce qu'on pense autrement. Il faut pourtant reconnaître que ce motif a un peu perdu de sa valeur, depuis que la tolérance, sans être devenue une pratique, est devenue un dogme. Aussi est-il presque toujours nécessaire d'y ajouter la rancune. Non pas cette rancune directe et grossière qui joue dans le monde un rôle bien moins considérable qu'on ne Timagine. Car les hommes sont souvent moins ardents à venger leurs griefs réels que des griefs imaginaires, ou traditionnels et collectifs. Ce ne sont pas les plus féroces terroristes qui avaient le plus souffert de l'ancien régime. On peut même soutenir que le besoin de vengeance n'est jamais si terrible que quand il est impersonnel, car il prend alors l'apparence de la j ustice. Rappelez à votre auditoire les maux qu'il a soufferts ; s"il en est délivré, vous ne réchaufferez qu'à moitié. Faites-lui un tableau émouvant d'une iniquité longtemps impunie, d'une oppression séculaire ; vous lui inspirerez un désir irrésistible de châtier les coupables, et, si les coupables sont absents, ou morts, ou inconnus, de châtier leurs descendants, leurs héritiers, leurs avocats, quelqu'un enfin, n'importe qui. Grande ressource pour les démagogues en ce pays de révolutions
et de réactions. Pourvu que nous remontions assez haut, nous avons tous quelque chose à venger; comme les partis datent de loin, nous pouvons toujours rendre nos adversaires responsables d'une mul- .titude de méfaits.
Faisons donc un habile usage des ressources infinies que nous offre l'histoire. Les hommes sont naturellement oublieux ; il ne faudrait que deux ou trois générations pour que les plus grands crimes sortissent de notre mémoire, si personne n'avait intérêt à les rappeler. Qui songerait aujourd'hui à la Saint- Barthélémy? Qui se souviendrait de la Révocation de l'Edit de Nantes ? Ces choses-là sont si loin de nous ! Peut-être nos propres aïeux n'ont-ils vu dans les Dragonnades que le légitime exercice de l'autorité royale, guidée par le zèle de la vraie foi ; peut-être ont-ils applaudi quand le sang des huguenots coulait dans les rues de Paris. Ni les Valois, ni les Guises, ni les Gondis n'ont laissé de descendants qui puissent porter à cette heure le poids de la réprobation humaine. Mais le catholicisme subsiste, et la royauté a encore des partisans. Pour rendre odieux catholiques et royalistes, remettons sans cesse sous les yeux de nos contemporains l'horrible récit de la nuit du 24 Août ; évoquons les spectres des victimes : les spectres sont fort utiles en politique. L'Inquisition est encore plus commode; c'est une mine inépuisable d'arguments à sensation.
Ces villageois ne s'aviseraient point de détester leur curé, bon homme qui ne fait de mal à personne, qui n'use du bois que pour se chauffer, et qui ne torture-
rait pas un chien ; tout au plus le trouvent-ils un peu long quand il prêche, et trop enclin à insister auprès des indifférents pour les faire venir à la messe. Mais si vous distribuez dans le hameau des journaux qui racontent les hauts faits de Torquemada, qui montrent par quels hens étroits le clergé d'aujourd'hui tient à celui du quinzième siècle ; si vous ajoutez à cette prédication quotidienne un almanach orné d'effroyables images, autodafés, humides cachots, squelettes enchaînés, supplices raffinés, bourreaux en cagoule acharnés sur des hérétiques, il se fera peu à peu dans l'esprit de nos paysans une assQciation d'idées entre toutes ces horreurs et l'inoffensif diseur de bréviaire ; ils verront du sang sur ses mains et sur sa robe ; il leur apparaîtra dans leurs rêves la torche à la main, coiffant du san-benito les librespenseurs de la commune. On croira lui faire grâce en avouant que son impuissance l'a jusqu'ici empêché de donner carrière à ses instincts. Si par un enchaînement de circonstances dont le passé nous offre des exemples, ce malheureux desservant était proscrit comme insermenté, détenu comme suspect, guillotiné comme aristocrate ou fusillé comme otage, plus d'un parmi ses paroissiens s'écrierait naïvement : « C'est justice après tout : pourquoi ont-ils tant brûlé d'hérétiques ? »
Ce gentilhomme s'étonne d'être haï : qu'a-t-il fait pour cela? Ses fermiers ne l'accusent point de rapacité; il donne volontier-^ aux pauvres, et il fait largesse aux pompiers. Il est peut-être un peu fier, moins cependant que tel bourgeois qui jouit de l'affection
populaire. Mais il est noble ou il prétend l'être ; il a des ancêtres ou il s'en flatte. 11 passe pour souhaiter le retour du roi : que faut-il de plus? C'est un homme de l'ancien régime. Ses voisins connaissent l'histoire de France. Leur érudition est puisée aux bonnes sources ; si elle ne se hausse pas jusqu'aux romans d'Alexandre Dumas, ils ont lu du moins un journal bien pensant, et même quelques brochures. A la place où s'élève une coquette villa, séjour d'automne du moderne rentier, ils aperçoivent dans la nuit du passé un donjon féodal, sombre, hautain, avec un pontlevis sur un large fossé peuplé de grenouilles que les manants doivent faire taire pendant la longueur des jiuits. Ils se voient eux-mêmes à la place de ces serfs infortunés, humiliés, dépouillés, torturés, peut-être jetés dans une oubliette ou dans une basse fosse, ou pendus haut et court pour avoir tué un lièvre dans leur jardin. Le propriétaire d'aujourd'hui a beau payer une bonne indemnité aux laboureurs dont la récolte est endommagée par les lapins de ses bois, malgré le zèle meurtrier de son garde-chasse ; on se le représente bardé de fer, foulant aux pieds de son lourd destrier les moissons des vilains, les battant par surcroît et caressant leurs femmes. Tu te demandes, malheureux, pourquoi tes voisins te montrent une mine si revêche. Ne le sais-tu pas ? tu les as opprimés ; ta les opprimes encore tous les jours, à l'heure où le facteur apporte le journal. Tu exerces à leurs dépens le droit de suite, le droit d'aubaine, le droit de champart, le droit de garenne, le droit de colombier, le droit de four banal, sans compter le droit du seigneur. Tu
leur fais payer les lods et ventes, le quint et le requint, et par-dessus tout tu leur fais battre l'eau de tes fossés pour imposer silence aux grenouilles. C'est imprimé ; on fait apprendre à l'école un livre où la chose est expliquée tout au long ; il y a même une chanson là-dessus. C'est peut-être ce que les gamins du village ont retenu de plus clair de leur cours d'instruction civique ; voilà pourquoi ils te regardent de travers, et volontiers te jetteraient des cailloux quand tu passes devant la maison commune au moment où la classe vient de finir.
En vérité, la politique serait une idylle si l'on n'était haï que pour le mal qu'on a fait. Grâce à l'association des idées, nous étendons notre désir de vengeance non seulement à ceux qui ont commis un acte odieux, mais à ceux qui en profitent, à ceux qui l'approuvent^ ou ne le blâment pas assez fortement, aux champions du' drapeau qui a couvert le crime, du régime qui a favorisé l'oppression. C'est ainsi que tous les roj^alistes sont responsables des méfaits de tous les rois, tous les républicains du sang versé par la Terreur, tous les bonapartistes du 2 décembre et de Sedan, tous les catholiques de l'inquisition et du massacre des Albigeois. Cette injustice fait le fond de la plupart de nos polémiques ; au lieu de croiser des arguments, on croise des récriminations, on se jette des cadavres à la tête. Cette façon de discuter est à la portée de tout le monde et favorise singulièrement la paresse d'esprit; elle nous épargne la peine de trouver des raisons. Car souvent on pourrait battre son adversaire par de bonnes raisons ; mais il fau-
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cirait les chercher, les exposer, les faire valoir : c'est un travail. Il est plus facile et moins fatigant de rappeler quelque odieux forfait ; les spectateurs, s'il y en a, ou les lecteurs, applaudissent à ces coups droits, qui les divertissent hien mieux qu'une argumentation en règle.
Il va sans dire que ce genre d'escrime suppose un certain dédain de la vérité historique. On n'a pas besoin d'inventer des faits faux ni de nier des faits vrais : il suffit de choisir ce qui sert, et de négliger ce qui nuit. Voulez-vous décrier la philosophie du dix-huitième siècle ? Vous trouverez dans la vie et dans les écrits de Voltaire les éléments d'un réquisitoire éloquent et substantiel ; il est vrai qu'on y peut trouver aussi de quoi écrire un panégyrique non moins éloquent et non moins substantiel : qui vous force à vous en souvenir ? Rousseau était un ingrat, un méchant et un fou ; il est vrai qu'il prêcha avec un succès prodigieux l'amour de la vérité et de la nature, qu'il attendrit une génération sceptique et sèche, qu'il ressuscita en France, après la Régence, après le ministère de Fleury, après cinquante ans de décadence et de frivolité, la faculté de l'enthousiasme et la passion des grandes choses ; mais ce n'est pas notre affaire. Voulez-vous accabler les catholiques sous le bûcher de Jeanne d'Arc, en montrant comment les princes de l'Eglise contribuèrent au supplice de l'héroïque bergère ? Vous oublierez naturellement qu'elle était elle-même très catholique, et que sa vocation lui venait des Saints du Paradis. Vous n'êtes pas obligé de reconnaître que cette vie-
time des prêtres est une martyre chrétienne. Si on vous le rappelle, yous distinguerez dans cette âme, pourtant si simple, le patriotisme qui est sublime, et la foi, où TOUS ne verrez qu'une folie. Séparer dans le débat ce qui fut inséparable dans la réalité, confondre ce qui est distinct, c'est le triomphe de la polémique et le procédé favori des partis.
La presse française, qui vit de polémique et n'a jamais su se dégager des partis, ne contribue pas médiocrement à arranger l'histoire au gré des passions. L'éducation commence à l'y aider, à préparer les citoyens de l'avenir à la lecture des journaux. Il est peu d'historiens qui ne se sentent obligés de dire tout, ou presque tout, de mentionner les services, les bienfaits, les circonstances atténuantes, à côté des fautes et des crimes. L'étude du passé, quand elle est sincère et complète, est une école d"indulgerîce. Elle nous apprend que les francs scélérats sont aussi rares que les héros sans tache, que les institutions ne s'établissent pas sans cause, et ne durent pas sans mérite, que la fraude et la violence n'obtiennent pas par elles-mêmes de longs succès. Mais, si l'historien véritable est un juge impartial, et en somme bienveillant, les allusions historiques sont arbitraires. On prend ses armes où l'on veut, et les lecteurs, qui sont presque toujours ou prévenus, ou ignorants, ou inattentifs, ou tout cela ensemble, finissent par ne voir et ne savoir que ce qui flatte leur passion, que ce qui entretient leur haine.
Il semble que les partis puissent secouer assez facilement le fardeau de ces responsabilités éternelles,
en n'acceptant le passé que sous bénéfice d'inventaire. Pourquoi nous rendre solidaires des erreurs ou des méfaits de nos aïeux, de nos devanciers, de ceux qui ont soutenu notre cause par des moj^ens que nous ne voudrions pas employer, défendu notre doctrine par des arguments dont nous connaissons la faiblesse et dont nous dédaignons le secours? Pourquoi nous enchevêtrer dans les liens d'une tradition gênante et compromettante? Il n'j a que l'Eglise qui soit infaillible, il n'y a que les catholiques qui n'aient pas le droit de répudier ce qui les embarrasse, et de se laver les mains des crimes d'autrefois. Les partis politiques sont plus libres. Rien ne les empêche de porter la discussion sur le terrain du présent, pour peu que le passé soit trop difficile à justifier. Il en est ainsi dans les pays où l'on ne se dispute le pouvoir que dans l'enceinte de la Constitution. En Angleterre, les whigs ou libéraux et les tories ou conservateurs opposent des programmes aux programmes ; les whigs ne passent pas leur temps à parler des horreurs du moyen-âge et des assises sanglantes, ni les tories à pleurer Charles P"" et à flétrir Cumberland, le boucher de rÉcosse. En Amérique, les républicains et les démocrates se font une guerre plus violente qu'acharnée, où l'amour du pouvoir a plus de part que la haine et la vengeance. Et que pourrait-on venger? On se querelle assez brutalement, mais on ne se jette pas à la tête des cadavres séculaires.
En France on ne sait pas, on ne veut pas se dégager de la tradition. Les partis s'obstinent à prendre l'histoire pour champ de bataille, ou plutôt pour ar-
senal, parce que chacun s'exagère le mérite de ses ancêtres, et ignore ou se dissimule leurs défauts. On aime mieux ergoter sur le droit que de discuter sur l'utile ; on parle bien plus de la racine des systèmes que de leurs fruits. Les républicains eux-mêmes, qui ont pour eux le double avantage de la possession et de la raison abstraite, mettent leur amour-propre à défendre les moins défendables de leurs devanciers : les plus doux se refusent à condamner les massacres de septembre ; les plus humains sont pleins de tendresse pour le tribunal révolutionnaire. A plus forte raison les royalistes se croient-ils obligés de vanter l'ancien régime, qu'ils ne songent pourtant pas à rétablir, et dont l'apologie imprudente les expose à des objections irréfutables, à de terribles récriminations. Aussi la polémique a-t-elle chez nous Tair d une vendetta de plume et de parole. Nous ne discutons pas, nous requérons ; nous ne pesons pas des arguments, nous énumérons des forfaits. Au lieu de ressembler à des associés qui délibèrent avec chaleur sur des intérêts communs, nous ressemblons à des peuples différents que la force aurait juxtaposés sur le même territoire, et qui chercheraient à s'exclure, à se bannir, à s'exterminer les uns les autres.
Deux choses favorisent en France le développement et l'exploitation de la haine : l'absence d'un public neutre, et la séparation absolue des partis.
A l'exception de la Belgique, il n'existe peut-être aucun pays où l'on trouve aussi peu de juges et de témoins. Il y a bien des indifférents par ignorance ou par nonchalance ; mais tous les Français qui s'oc-
cupent de politique sont enrôlés. Au besoin ils changent de bannière, mais ils ne sauraient s'en passer. Il n"}' a pas d'arbitres, il n'y a que des combattants. Or ce sont les arbitres qui modèrent les combattants et contiennent les vainqueurs. Ce sont les impartiaux qui, là où ils sont à la fois nombreux et attentifs, empêchent les excès, ou les punissent en tournant le dos aux yiolents. Ils forment l'opinion; ils tiennent la balance ; ils protègent les faibles ; comme le chœur de la tragédie antique, ils avertissent les forts de Tinconstance de la Fortune ; plus puissants que le chœur, ils exécutent leurs propres arrêts. Ils ne disent pas aux politiciens : c< Nous sommes avec TOUS, ne craignez rien»; mais : « Nous sommes avec vous tant que vous aurez raison, et pas plus loin. » C'est faute de ce tiers parti que les partis militants poussent leur victoire et leurs fautes jusqu'au bout, jusqu'ci ce qu'ils se déchirent eux-mêmes, ou provoquent la désertion de la masse qui les a trop longtemps soutenus, et qui ne les juge qu'après les avoir aidés à se perdre. C'est pour cela que nos gouvernements reconnaissent leurs erreurs trop tard, et que le corps électoral condamne les favoris qu'il a enivrés au lieu de les éclairer. C'est pour cela enfin que la haine n'est pas refrénée par la pudeur qu'impose toujours la présence de témoins impartiaux. Nous nous échauffons sous le harnais, et ilny a personne pour nous refroidir. Si nous crions, nous ne choquerons que nos adversaires, qui crient aussi fort ; si nous sommes injustes, nous ne serons redressés que par des gens dont Tinjustice est égale et con-
traire à la nôtre. Si nous mentons, nous ne serons démentis que par des critiques dont la contradiction même est à nos yeux le signe de la vérité, et qui ne seront jamais de notre avis, quoi que nous disions. S'il n'}' avait dans le monde que deux peuples, et qu'ils fussent en guerre, la guerre serait féroce, et le vainqueur serait impitoyable, faute de neutres. Or, dans la bataille des partis, la France manque de neutres.
Une des causes qui modèrent en Angleterre la lutte des partis, c'est qu'elle n'a rien de commun avec une lutte de classes ou de races. Il y a dans les deux camps des grands seigneurs, des bourgeois et des artisans. Les adversaires se connaissent, se coudoient, se pénètrent. Rien n'égale l'ignorance oii les Français d'un parti sont entretenus à Fégard du parti opposé, surtout dans les villes. Nous ne jugeons nos adversaires que sur des caricatures. Les raisonnables et les modérés sont suspects chez eux, inconnus au dehors: de loin on ne voit que les violents, et nous nous prenons réciproquement pour des fanatiques. Les Chinois ne sont pas plus étrangers aux Européens que le faubourg du Temple au faubourg du Roule. Même le contact matériel ne produit pas le contact moral. L'aristocratie sociale n'est pas un cadre qui enveloppe la nation comme le cadre d'une armée enveloppe l'armée : c'est une troupe à part. Entre le patron et l'ouvrier, souvent même entre le maître et le serviteur, il y a un fossé, un mur, une montagne. Tout diiïère : l'éducation, les intérêts, les idées, les croyances, la langue. Les mêmes faits sont compris
et appréciés d'une façon absolument opposée. Les dieux et les saints des uns sont pour les autres des démons. L'expérience et la vie pourraient nous rapprocher, nous rapprochent en effet ; mais nous n'osons juger une classe ou un parti d'après ce que nous en voyons. Nous aimons mieux en croire notre journal. La douceur qui fait le fond de notre caractère, et la politesse qui préside encore à nos rapports privés, nous empêchent de nous entremanger en détail, quand nous nous rencontrons, mais non de nous haïr en gros, d'autant plus cordialement que l'objet de notre haine n'est pas le parti adverse tel qu'il est, mais tel qu'on nous le montre pour les besoins de la guerre. Et nous n'avons garde de vérifier.
Ai-je besoin d'insister sur les avantages qu'un démagogue habile peut tirer de la haine? Cette passion est une de celles qui s'abandonnent le plus à qui promet de les satisfaire ; c'est aussi une des plus aveugles. Quand on mène les hommes par l'intérêt, on ne supprime pas en eux le calcul et la prévoyance ; quand on les conduit par la haine, ils n'aperçoivent plus que l'objet immédiat de leur antipathie; ils ne craignent ni d'être injustes, ni d'être imprudents, ni de se blesser, ni de se livrer. Ils ne réfléchissent pas, ne marchandent pas, ne comparent pas le sacrifice qu'on leur demande au plaisir qu'on leur offre; il n'y a pas de commune mesure entre la vengeance et le prix qu'elle coûte. La colère est une ivresse qui marche droit. Aussi convient-il au démagogue de mesurer les effets de ses excitations. On ne peut pas être un tribun à toute heure. On peut lâcher la bride à la haine,
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tant qu'on est irresponsable, comme le sont les journalistes et les candidats. Une fois qu'on détient une portion de l'autorité publique, il faut être prudent et savoir où l'on va. Heureusement il y a des obstacles ; dans une société réglée, la haine est presque toujours impuissante contre les personnes. On peut alors s'en servir comme d'une force contenue, régularisée, canalisée, comme de la vapeur. On ne peut la diriger contre tel ou tel individu ; on la dirige contre une classe, un parti, une institution. On rougirait d'en faire une massue, on en fait un bélier.