L'ENVIE
flexibles, et les plus maltraités ne désirent point s'afTranchir d'une chaîne que Tiiérédité leur a rendue chère.
Dans la démocratie, et surtout dans la démocratie française, rien ne subsiste de ce qui peut contenir et apaiser l'envie sociale. Le sentiment religieux est affaibli ou ruiné. L'égalité des droits fait souhaiter l'égalité des conditions. La stabilité relative des fortunes ne permet pas aux âme's ambitieuses d'espérer comme en Amérique un enrichissement facile et rapide. Les fréquentes révolutions politiques, qui remettent toutes choses en question, suggèrent l'idée d'un bouleversement total. Enfin, comme nous avons l'habitude de ne point donner de bornes au pouvoir de l'Etat, du législateur, du gouvernement, nous ne voyons pas d'obstacles qui puissent décourager l'envie.
Peut-être viendra-t-il un temps où les lois économiques seront assez solidement démontrées, assez généralement connues pour que même les prolétaires^ s'il en reste, sachent que l'appauvrissement des riches n'enrichira jamais les pauvres. Il faudrait pour cela que tout le mionde comprît quel rôle le capital accumulé joue dans la production, quelle solidarité fait dépendre la subsistance des uns de la prospérité des autres, quelle décadence enfin attend le peuple qui supprimerait, par le nivellement des conditions, les ■plus puissants mobiles de l'activité humaine. Nous n'en sommes pas là.
L'envieux se dit : << L'inégalité est injuste. Il est possible, et même facile de la supprimer. Si elle est
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supprimée, ce sera à mon profit ». Si vous voulez échauffer l'envie démagogique, et vous en servir, vous ne sauriez trop insister sur ces trois propositions, pour les mettre hors de doute, pour les enfoncer de plus en plus dans les esprits et dans les cœurs.
Il faut d'abord étaler et au besoin exagérer la richesse des riches, et l'immensité des avantages qu'elle leur procure. Imaginez un homme opulent; décrivez avec emphase la magnificence de son palais, le luxe de son existence, la puissance infinie que lui assure son or. L'or est un mot magique qui doit tinter dans yos discours ; il doit être admis que tout cède à l'or, que tout s'achète ; plus d'un satirique et d"un moraliste vous fourniront à ce propos des citations classiques. Pour faire sentir l'énormité d'une somme, il existe des procédés dont la banalité n'a pas diminué la valeur. Le meilleur consiste encore à calculer combien de familles pourraient vivre avec la fortune que détient un seul banquier, et dont il ne se contente pas. Cette arithmétique manque rarement d'exciter l'indignation.
Il est bien entendu que vos auditeurs se considèrent presque tous comme des prolétaires. Tel ouvrier qui vous écoute ou vous lit ne sait pas que, par la modération de son travail, par Taisance relative de sa vie, par les jouissances qu'il se procure à bon marché, il se trouve fort au-dessus de la moyenne de l'humanité. Encore moins se dit-il que ce qui lui manque lui manque peut-être par sa faute, qu'il n'est pas assez laborieux, ou pas assez économe, qu'il aime trop