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les plaisirs, qu'il écorne trop, du samedi soir au lundi soir, la paye de chaque semaine. D'aiileurs il n'est pas égoïste; quand même il ne serait pas victime des iniquités de l'état social, il n'en serait pas moins indigné.
Corrigez Labruyère, et refaites à Yotre usage le fameux parallèle du riche et du pauvre. Le riche doit tout au hasard de la naissance ; il ne s'est donné que la peine de venir au monde. Ou bien c'est un patron qui gagne cent pour cent, voire davantage, sur le salaire de l'ouvrier. Le riche est orgueilleux, dur et avide. Il se plonge et se vautre dans toutes les débauches. S'il fait parfois le bien, c'est par vanité, ou par peur, et pour racheter par un sacrifice insignifiant la masse de ses biens mal acquis. Il craint le.progrès et la liberté, toujours prêt à se prosterner aux pieds du maître qui lui garantira la tranquille possession de ses trésors. Il est cruel au besoin, implacable dans ses vengeances, et capable de tout quand on menace son Dieu, le veau d'or.
Le pauvre est un vaincu qui a vainement lutté contre la destinée. Ses vertus sont bien à lui; s'il a des vices, il ne les doit qu'à la fatalité. Est-il ivrogne ou débauché? c'est qu'il a besoin de s'étourdir; paresseux? c'est qu'il est mal nourri ; ignorant? comment aurait-il pu s'instruire? Le plus souvent c'est un père de famille qui ne peut élever ses nombreux enfants, et qui se tue sans parvenir même à leur donner du pain. Ne craignez pas de faire rougir par ce tableau les célibataires vicieux ou fainéants qui vous écoutent et vous applaudissent. Ils sont charmés
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d'oublier leurs propres fautes et de s'attendrir sur les souffrances imméritées de leurs frères ; ils croiront souffrir eux-mêmes et ne l'avoir pas mérité. D'ailleurs chacun s'abîme et se perd dans cet être collectif, le peuple, qui peine et qui a faim, qui est patient, courageux, généreux, trop patient même et trop généreux, qui possède toutes les vertus et supporte tous les maux, éternelle victime de la grande injustice sociale.
Tous avez en effet à prouver que la société est habilement organisée de façon à favoriser le riche aux dépens du pauvre. Et d'abord c'est sur le pauvre que pèse l'impôt. A cet e'gard votre démonstration sera d'autant mieux comprise que vos auditeurs savent ce qu'ils paient, et le sentent ; mais ils ne savent pas ce que paient les riches. Ici un peu de statistique fera merveille. Il ne faut pas dédaigner les chiffres; ils donnent aux plus creuses déclamations un air de profondeur et de solidité. Il est bon d'alléguer les économistes; en gros on les flétrit comme les avocats impudents de la tyrannie plutocratique; mais quand on peut emprunter à l'un d'eux une phrase, un mot qui condamne quelque institution existante, il faut s'en emparer comme d'un aveu que la vérité arrache aux méchants.
Mal réparti, l'impôt doit être encore plus mal emploj'é. Après avoir analysé à votre façon le budget des recettes, décomposez le budget des dépenses. La dette est le fruit des guerres, c'est-à-dire des crimes et des folies monarchiques. Vous n'êtes pas obligé de réclamer la banqueroute ; remarquez seulement en
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passant avec quel zèle les riches ont pris soin de faire passer la rente pour sacrée. Dans tout le reste, faites ressortir l'utilité des dépenses publiques pour les riches, leur peu d'intérêt pour les prolétaires. Si vous ne proposez pas Tabolition immédiate des armées permanentes, faites-la du moins espérer. La guerre est peut-être encore à craindre pour une République isolée dans la vieille Europe ; quand le soleil de la démocratie luira pour tout le monde, la fraternité enclouera les canons, rendra les jeunes gens à la charrue et à l'atelier. L'administration, la justice, la police, n'ont-elles pas pour objet principal de protéger les riches? L'instruction est-elle également donnée à tous? Le budget des cultes, s'il existe encore, ne sert-il pas à soudoyer des prêcheurs de résignation et d'obéissance? Parlez des gros traitements, du cumul, des états-majors inutiles, des grosses sinécures, de tout ce qui contribue au gaspillage des finances. Si votre public conclut que la Révolution de 89 n'a servi à rien, ne craignez pas qu'il redemande pour cela l'ancien régime. Il pensera plutôt que la Révolution est à peine commencée, et qu'il reste bien des choses à balayer. N'est-ce pas ce que vous voulez ? Vous êtes du côté du manche.
Mais le grand oppresseur, le tyran qui se sert du pouvoir et de l'impôt, de l'armée et de la police, le maître abhorré, c'est le capital. C'est à lui qu'il faut faire la guerre ; c'est lui qu'il faut charger de toutes les iniquités. Les plus francs, du moins en apparence, l'attaquent de front, le condamnent à mort ; je ne vous conseille pas de les imiter. Le socialiste
absolu, le communiste, se charge d'une lourde tache. Il se pose en irréconciliable ennemi de la société, s'interdit d'avance toute transaction. Il ne peut s'enrichir, ni rester riche, sans se rendre suspect. Il se livre aux fanatiques, au lieu de se servir d'eux. Les réactions et les révolutions sont pour lui également dangereuses ; dans les premières il doit craindre le ressentiment des conservateurs ; dans les secondes, la désillusion des foules qui croyaient toucher à la Terre-Promise, et qui se trouvent égarées dans le désert. Il est plus sage de n'assaillir la propriété qu'en détail, et de commencer par les positions les moins défendues. Prenez-vous aux biens de mainmorte, à tout ce qui sent le monopole et le privilège, aux grandes compagnies qui ont obtenu des concessions de l'Etat, et qui ont l'air d'exploiter une portion du domaine public. Vous pourrez même vous borner à critiquer l'impôt, à demander qu'il soit progressif, ou simplement proportionnel. C'est exiger bien peu, mais cela suffit, car la majorité des citoyens se croit toujours lésée. L'impôt touche à tout, et l'on peut mettre dans une loi de finances une révolution plus complète que celle de 93.
Les économistes répliqueront, et tâcheront de vous confondre : comment y parviendraient-ils ? S'ils vous accusent d'ignorance, ils perdront leur temps, car vos juges en savent moins que vous. Si l'on vous oppose l'expérience du genre humain, rappelez-vous que la loi du progrès permet toujours de mettre le passé hors de cause. Si les événements semblent vous donner tort, si les tentatives socialistes dimi-
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iment la confiance, ébranlent le crédit, ralentissent le travail, aggravent la misère, ce sont des armes qu'on vous met en main. Tonnez hardiment contre la férocité des riches, qui enfouissent leurs trésors et affament le pauvre pour échapper à de justes revendications. Tant que le courant démagogique est dans toute sa force, les échecs ne font qu'aigrir les cœurs et surexciter la colère. Quels thèmes oratoires vous fournissent vos adversaires ! Gomme il est aisé de flétrir leur égoïsme, de dénoncer en eux les ennemis de la République, ou des mercenaires soudoyés par la haute banque et les grandes compagnies, qui sont les Pitt et Cobourg du temps présent ! Quel beau rôle que de plaider la cause des petits, des opprimés, des serfs du travail et des esclaves de l'atelier, contre la féodalité nouvelle, plus tyrannique que l'ancienne ! Tout cela est l'abc du métier; j'ai honte devons donner des conseils aussi superflus; je ne le fais que pour ne rien omettre. Le premier venu, en pareille matière, sait être tour à tour pathétique et précis, aligner des chiffres et narrer des anecdotes, peindre comme un poète et calculer comme un caissier. Faites comme les autres ; vous n'aurez même pas besoin d'innover par la violence et l'exagération ; on peut redire cent fois la même chose sans lasser l'auditeur ou le lecteur ; cent fois on le laissera plus content de lui-même, plus mécontent de son sort, plus assuré que les lois lui font tort, et qu'il n'a pas son compte.
Sans doute il faut un peu varier ro])jet de vos attaques, selon le public auquel vous avez affaire.
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Dans les villes vous vous prendrez surtout au capital ; dans les campagnes, à l'impôt. Dans les villes vous insisterez sur les chapitres qui manquent au budget des dépenses ; dans les campagnes, sur les chapitres qu'il faudrait ôter du budget des recettes. L'ouvrier prolétaire ne craint pas que la dette grossisse, car il n'a pas de rentes, ni que les taxes deviennent plus lourdes, car il se flatte d*y échapper. Le paysan suit d'un œil attentif les variations de sa cote , et se méfie de tout ce qui ressemble à du gaspillage; ce n'est pas monts et merveilles qu'il faut lui promettre : c'est tout sim- .plement la diminution des impôts. Mais on peut lui parler des gros traitements et des gros profits. On peut aussi lui persuader que son travail est mal rétribué, que les détenteurs de la richesse mobilière détournent de l'agriculture les capitaux dont elle a besoin. Dans certaines régions on exploitera la jalousie qu'inspirent la capitale et les villes ; ou bien l'on représentera les grands propriétaires comme des accapareurs. Mais il ne faut pas s'aventurer sans précaution sur ce terrain, car souvent la petite propriété se juge solidaire de la grande. D'autre part la démagogie rurale est trop dépendante de la démagogie urbaine pour songer à la révolte, puisqu'elle reçoit des villes ses journaux, ses candidats et ses idées.
Quelle que soit votre thèse, n'oubliez pas que rien ne sert tant à exciter l'envie sociale que les brusques contrastes et les oppositions tranchées. L'antithèse est le nerf de votre éloquence. Négligez les intermé-
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diaires ; placez sans cesse en présence les deux extrêmes, l'opulence et la misère. Point de milieu entre le palais et le galetas, entre les truffes et le pain noir. Il ne s'agit pas de mettre aux prises des rivaux et des voisins, mais de soulever dans les âmes un sentiment de révolte contre des potentats lointains, contre des satrapes presque inconnus. Il ne s'agit pas d'ameuter la foule des pauvres contre le riche qui passe dans une voiture , ou qui habite le château prochain, besogne grossière, digne des tribuns de carrelbur et des démagogues de la borne, mais d'appeler l'état social à la barre de la conscience pojiulaire, et de l'y faire condamner sans appel.
Ainsi s'opère une heureuse transformation de l'Envie. Les anciens en faisaient un sentiment bas et rampant ; ils la personnifiaient sous les traits d'une déesse à l'œil louche, au visage grimaçant, au teint livide ; ils lui donnaient pour emblème le serpent. Maintenant elle porte haut la tète. Elle ne chuchote plus, elle déclame. Elle ne siifle plus, elle tonne. Elle ne jette plus des regards obliques sur le bien d'autrui, elle réclame fièrement sa part. Au lieu de rougir de ses prétentions inavouées , elle a conscience de son droit; au lieu de se blottir dans son égoïsme, elle s'est faite philanthrope; elle a de belles formules et fait de belles phrases ; elle s'intéresse au bonheur du genre humain ; elle plaide la cause des déshérités ; elle pleure sur ceux qui souffrent ; elle flétrit l'avarice et la tyrannie. Elle sème la discorde avec des airs d'apostolat, elle hait avec attendrissement. Elle ne ronge plus les coeurs qu'elle pos-
sède ; elle les dilate. Ce n"est plus une farie coiffée de vipères : c'est Némésis, la déesse de la revanche, la sœur aînée de la Justice.