‹ Manuel du démagogueChapitre 13 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

NÉCESSITÉ d'un PRINCIPE

Disons-le à l'honneur de notre espèce : les hommes ont besoin d'une doctrine. L'habitude, le calcul, la colère, tous les intérêts, toutes les passions, peuvent diriger leur conduite. Ils obéissent parfois à un penchant irrésistible, à une impulsion aveugle, sans balancer ni réfléchir. L'acte accompli, ou bien ils se repentent, ou bien ils en trouvent la raison, et cette raison se rattache à tout un ensemble de principes et de théories. La filiation peut être indirecte ; la chaîne peut avoir plusieurs anneaux : elle ne souffre pas d'hiterruption. Si les soldats obéissent à leur chef, si les fidèles abandonnent au prêtre le gouvernement de leur vie et de leur conscience, du moins le prêtre et l'officier savent pourquoi ils agissent et font agir, le soldat et le fidèle savent pourquoi ils obéissent. S'il suffit d'un proverbe pour déterminer

un paysan qui hésite dans une affaire grave, il y a dans ce proverbe toute une philosophie concentrée, le résumé d'une expérience héréditaire. Les folies même et les crimes les plus odieux s'expliquent, se justifient. Il y a le droit de la guerre, le droit de défense légitime, le droit à l'existence. Il y a la morale de la persécution, la morale de la tyrannie, la morale de la terreur. Après avoir tué sa mère, Néron fait plaider sa cause par un Sénèque. Les inquisiteurs sont des docteurs et des saints; les égorgeurs de la Saint-Barthélémy traduisent la pensée d'une Eglise infaillible ; Carrier se dit et se croit l'instrument de la justice.

Les passions exerceraient un empire moins durable si elles ne pouvaient appeler la raison à leur aide, si dans leur duel contre la conscience elles n'étaient pas armées d'arguments. N'est-ce point là la grande supériorité de l'homme*? Le lion repu s'endort : l'homme repu s'interroge, s'examine, se démontre son propre droit. Qu'il s'agisse d'un grand crime ou d une action seulement douteuse, il faut que l'affaire soit discutée, plaidée, jugée dans le for intérieur ; grands ou petits, les coupables tomberaient dans le désespoir ou changeraient de voie, sils ne parvenaient à s'acquitter. C'est une loi de notre nature : il ne nous suffit jamais de satisfaire notre passion, si notre conscience n'est satisfaite à son tour. Hàtons-nous d'ajouter que la conscience se contente à moins de frais, prend le change aisément, se nourrit volontiers de viande creuse. La passion exige des réalités ; la conscience accepte des apparences.

Ne dites donc pas : « J'exciterai les passions, et je mènerai les hommes. » Ce n'est pas assez. Il faut aussi des principes, un système de morale et de politique. 11 faut que vous assuriez à ceux que TOUS conduisez la tranquillité d'âme sans laquelle ils se déroberaient bientôt à votre influence. Je vous ai indiqué les procédés que vous aurez à employer dans plus d'un cas particulier pour justifier l'orgueil, la convoitise, la haine, l'envie. Mais il est bon, il est nécessaire de rattacher les cas particuliers à des principes généraux. Ce n'est pas tout d'invoquer les principes ; il faut les posséder, savoir comment on les manie, commuent on en déduit les conséquences même les plus lointaines. On s'épargne ainsi bien des contradictions, bien des tâtonnements. On trouve plus vite les arguments utiles et les répliques triomphantes. On acquiert une autorité qui permet d'abréger les démonstrations. Un homme à principes, qui a bien établi sa réputation, se dispense au besoin de raisonner serré ; on le croit sur parole quand il affirme que ses conseils sont conformes aux principes. J'aurai donc fait beaucoup pour votre avenir si je parviens à vous présenter sous une forme claire le catéchisme de la doctrine démagogique.

Cette doctrine doit être simple et facile à comprendre. Car nous avons affaire au suffrage universel, qui discerne mal les nuances, qui ne saurait embrasser un grand nombre d'idées à la fois, ni suivre sans se rebuter une déduction trop subtile. Les protestants et les catholiques prouvent solidement l'autorité de la Bible ou de l'Eglise : « S'il a plu à Dieu, disent-ils,

de donner aux hommes une religion, il a dû leur donner en même temps un moyen aisé de ne point s'écarter de la vraie religion. Les occasions de tomber dans Terreur sont presque aussi fréquentes que celles de tomber dans le péché : Celui qui allume dans nos âmes le flambeau de la conscience aurait-il refusé à notre intelligence une lumière semblable ? Il serait indigne d'un être parfait de ne se révéler qu'aux savants et aux philosophes. Il fait luire le soleil sur les pauvres comme sur les riches ; ne ferat-il pas luire le soleil de la vérité aux yeux des humbles d'esprit ? Aussi a-t-il placé à jamais le dépôt de la vérité — dans un livre accessible à tous, disent les uns — dans un tribunal dont les arrêts sont partout entendus , s'écrient les autres. Ainsi tous les êtres doués de raison ont à leur portée la règle de la foi et la nourriture de l'âme. »

Onpeutappliquer à la démocratie un raisonnement analogue. Sans doute, il n'y a ici ni Bible ni pape. La Convention même, à qui l'on accorde souvent l'autorité d'un concile, s'est trop ravisée, repentie, contredite, pour que le recueil de ses décisions serve toujours d'oracle. On devra donc convenir d'un petit nombre de principes, ou mieux d'un principe unique, auquel on puisse toujours remonter, dont on puisse toujours descendre. Dans toute controverse, on s'appliquera à déterminer quelle est parmi les opinions en présence la plus conforme au principe, ce qui sera dautant plus facile qu'on aura pris soin de simplifier la doctrine.

Ici se présentent quelques objections dont nous

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allons débarrasser notre chemin. Il y a des gens, aristocrates de tempérament ou de théorie, qui n'approuvent pas cette simplicité, qui prétendent au cantraire y voir le signe de Terreur. Divertissons-nous à les écouter.

c< Si l'on envisage la politique comme un art, disent ces citoyens malintentionnés, on avouera que c'est un art délicat, qui ne saurait s'acquérir sans apprentissage. La médecine, qui s'occupe de la santé et de la maladie du corps humain, n'est exercée que par des hommes en qui l'expérience est unie au savoir. Tout le monde, il est vrai, parle de la médecine, et prétend à l'occasion s'y connaître ; cependant les diplômes et les chaires ne se donnent pas encore au suffrage universel ; on fait encore une distinction entre les charlatans et les hommes de l'art. Le corps social est une machine bien plus vaste et plus complexe, d'autant plus difficile à bien gouverner qu'ici la maladie se cache souvent sous les dehors de la santé, et que les plus atteints sont les moins avertis.

« Mais considérons plutôt la politique comme une science; si l'art applique les procédés, c'est la science qui fixe les principes, et il s'agit précisément de la recherche des principes. Or tout le monde sait aujourd'hui que les sciences ont fait fausse route tant qu'elles ont suivi la méthode déductive, celle qui consiste à poser des principes simples pour en déduire toutes les conséquences à l'aide de la logique. On a construit ainsi une physique de fantaisie, une chimie romanesque, une astronomie chimérique, une physiologie puérile. Heureusement l'esprit moderne, sous

MANLEL.

rimpulsion de Bacon et de Galilée, s'est frayé une autre voie. Il a rompu avec les préjugés, les autorités, les systèmes ; il a dit adieu à la métaphysique, à la scoiastique, au syllogisme. Il s'est mis à observer, à expérimenter, rassemblant des faits à foison, les rapprochant, les comparant, les combinant avant de rien conclure ; avançant pas à pas, n'usant des hypothèses que provisoirement ; toujours prêt à reconnaître ses erreurs, à faire entrer les faits nouveaux dans le cadre des lois admises, et renonçant aux lois plutôt que de faire violence aux faits. Sans doute on arrive ainsi à croire que la nature est gouvernée par des principes simples, qu'un petit nombre de forces, peut-être même une force unique, suffit à produire l'infinie diversité des efifets. Mais c'est là le dernier mot de la science, le but entrevu plut(3t qu'atteint, la conclusion suprême. La méthode scoiastique prend pour le point de départ delà science la détermination des principes, qui en sont le point d'arrivée selon la méthode moderne. Or il parait que la politique, même quand elle s'arroge l'épithète de scientifique, en est encore à la scoiastique et au moyen âge. Tous vous croyez des hommes de progrès ; vqus vous traînez sur les pas de saint Thomas d'Aquin. Ce n'est pas haj'oco et laralipton qui égaraient nos pères ; c'est leur manie de raisonner à contre- sens, de partir de l'inconnu et de l'universel pour arriver au connu et au particulier, de définir les objets avant de les étudier, et d'argumenter au lieu d'observer. Vous vous moquez d'eux, et vous les copiez. Au lieu de construire la science du gouvernement sur les mêmes

bases que les autres sciences, vous en faites une sorte de théologie mj^stique, avec son Evangile, ses Pères et ses Docteurs. A^ous ne vous refusez même pas le plaisir d'excommunier les hérétiques, et de chasser de l'Eglise quiconque se refuse à embrasser vos dogmes sur la foi de vos conciles. «

J'aime à croire que vous commencez à connaître assez bien l'esprit de votre rôle pour que ces objections ne vous intimident pas. J'admets qu'elles vous troublent un peu dans le silence du cabinet, et qu'elles vous forcent à réfléchir pour votre propre compte ; mais vous n'aurez aucune peine à confondre quiconque vous chercherait en public une si mauvaise querelle. Il vous suffit de répondre que si la politique est une science à faire, et une science qui restera longtemps encore complexe et difficile, il faut bien en attendant que les sociétés vivent, et qu'elles se gouvernent. Qui donc peut mieux gouverner le peuple, que le peuple lui-même? Faut-il qu'il abdique tous ses droits au profit de rinstitut et de la Sorbonne? Sous cette objection spécieuse, qui ne tend, en réalité, qu'à semer le scepticisme et le découragement dans les âmes scrupuleuses, on recannait les éternelles prétentions du parti aristocratique. Cet ennemi si souvent vaincu, toujours renaissant, n'ose plus combattre sous le costume théocratique, ni sous l'armure féodale, ni même sous le déguisement censitaire ; il prend maintenant le masque de la science. Battu dans ses temples, dans ses palais, dans ses comptoirs, il se réfugie au collège; il se fait pédant, endosse la robe et brandit la férule , comme si le

suffrage universel n'était qu'une bande d'écoliers 1 Vous voyez que ce thème est commode et facile à développer ; il est -si agréable de plaider devant im tribunal la compétence de ce tribunal. C'est le peuple qui vous juge, et vous avez à lui prouver qu'il est bon juge. Mais il ne faut point vous contenter de cette rhétorique. Poussez plus vigoureusement votre adversaire. Dites-lui que la politique n'est ni une science, ni un art, mais une partie de la morale. Pour discerner le juste et l'injuste, l'homme n'a qu'à descendre en lui-même, et qu'à interroger sa conscience. Est-ce qu'on a besoin de pâlir sur les recueils de jurisprudence pour savoir ce que c'est que le droit et le devoir? Que les savants cherchent leur route à tâtons, et s'épuisent à découvrir une boussole ; le vrai démocrate a son étoile polaire, immobile dans un ciel sans nuage : la Justice.

Une fois le principe posé, vous n'aurez qu'à vous abandonner à la logique, comme une barque au fil de l'eau. La politique est pour vous affaire de sentiment ou de raisonnement, non d'observation. Ce n'est pas autour de vous qu'il faut regarder pour dérouler la longue chaîne des conséquences, c'est en vous. Mettez de la géométrie dans votre éloquence ; établissez des définitions ; promulguez des axiomes ; démontrez des théorèmes avec leur cortège de corollaires. Cet air de précision et d'exactitude charme les esprits français. En d'autres pays, on rougit de n'être pas pratique ; chez nous on ne rougit que de n'être pas logique. Ne craignez pas que cette rigueur vous gêne, et vous oblige à admettre des consé-

quences fâcheuses. Il n'y a rien de si accommodant que la raison pure. Il faudrait ignorer l'histoire de l'esprit humain pour ne pas savoir combien l'intérêt est fécond en sophismes ingénieux, combien il est aisé ce pher le syllogisme à tous les usages, et de pétrir à volonté des systèmes qui ont une apparence de granit. La philosophie ofifre plus d'un exemple de cette souplesse des idées ; mais les théologiens surtout ont montré jusqu'où va la complaisance des principes. Il est à remarquer que les casuistes les plus dévergondés sont précisément ceux qui se piquent le plus de raisonner à la façon des géomètres ; leurs livres offrent sans cesse le pompeux étalage d'une logique scrupuleuse.

Ainsi la méthode déductive ne vous sera jamais un obstacle. Or elle vous rendra l'inappréciable service de vous débarrasser des faits. C'est ici que se manifeste toute la supériorité de la démagogie sur les autres professions. La plupart des hommes sont esclaves de la réalité. Leurs bévues éclatent aux yeux. L'agriculteur qui récolte une faible moisson sur un sol fertile, aura beau prouver qu'il connaît à fond la chimie et la botanique; on estimera toujours qu'il n'est qu'un ignorant. Le négociant qui fait faillite ne se réhabilite pas par des phrases et des raisonnements. L'ingénieur qui voit une crue emporter son pont, l'architecte dont la maison s'écroule, perdraient leur temps à déclamer contre la faiblesse des matériaux et la perfidie des éléments. Un général battu conserve malaisément la confiance de son gouvernement. Il est difficile à un médecin d'élargir sa clien-

tèle en tuant ses malades, et ce n'est que dans les procès politiques, que les causes perdues grandissent les avocats.

Pour TOUS, tant que vous saurez plaire, vous n'aurez aucun échec à redouter ; rien ne vous nuira. Ce ne sont pas les événements qui jugent la doctrine ; c'est la doctrine qui juge les événements. Il n'y a rien de plus rare qu'un homme d'Etat qui avoue une faute ; cela se voit tout au plus deux ou trois ibis en un siècle. Pourtant on découvre sans peine les erreurs de ceux qui se piquent surtout de réussir. Les praticiens de la politique sont responsables de leurs conseils et de leurs actes. L'homme à principes brave la Fortune. Ce n'est pas à lui qu'on se prend de ses revers, mais à la méchanceté de ses ennemis. Ses défaites même peuvent être les degrés de sa grandeur, en excitant chez ses partisans une indignation qui va jusqu'au fanatisme. Quand le peuple est bien endoctriné, la résistance des hommes et des choses ne le décourage pas, ne l'éclairé pas : elle l'irrite. Sous le régime parlementaire, quand les affaires du pays vont ma!, le parti qui est au timon ne tarde pas à être renversé. Dans la démocratie pure, les déconvenues^ des tribuns leur servent de prétexte pour accroître leurs prétentions, pour réclamer un pouvoir plus absolu. Ils ne sont jamais plus près de la dictature que quand ils ont mis l'Etat à deux doigts de sa perte. Sans doute il ne faut pas abuser de l'entêtement populaire : il arrive parfois que l'instinct de la conservation ["emporte sur les passions les plus vives, et que le peuple poussé à bout se dégoûte à la fois de la doctrine et

des docteurs. Mais on peut le mener fort loin sans qu'il se révolte contre ses guides, et l'animer contre les obstacles où il se heurte, surtout en matière économique. Quand une politique imprudente paralyse le travail et multiplie la misère, il y a beaucoup de chances pour que la multitude, au lieu de prendre les démagogues en défiance, prenne les riches en haine. Rien n'a plus accéléré la Révolution que les maux qu'elle a d'abord causés.

S'il est facile de ne tenir aucun compte de l'expérience présente, il est encore bien plus aisé de dédaigner absolument l'expérience passée. Il faut se servir de l'histoire, parce que les exemples historiques nourrissent l'éloquence et donnent du corps aux développements oratoires; mais on doit considérer l'histoire comme une servante, et non comme une maîtresse. Car vous avez affaire à des juges peu érudits et fort passionnés, partant crédules. D'ailleurs votre principe est la recherche d'un idéal, et l'idéal est devant vous, non derrière vous. Le temps n'est plus où les hommes invoquaient sans cesse la sagesse de leurs pères; quand nous faisons intervenir nos pères dans la discussion, ce n'est que pour alléguer leur fohe, et la nécessité de ne point leur ressembler. Il n'y a guère que trois ou quatre années qui fassent exception sur tant de siècles. Avant le 14 juillet 1789, après le 9 thermidor an II, la France a toujours été gouvernée, sinon en dépit du bon sens, du moins en dépit des principes.

Un idéal placé trop près de nous ne mériterait pas ce nom ; il en faut un qui soit assez lointain pour

charmer l'imagination, pour enflammer les cœurs, et surtout pour rester inaccessible. La politique au jour le jour, qui fleurit chez certains peuples, n'a rien de commun avec la grande politique démocratique. En Angleterre, on a vu des agitateurs donner tout simplement pour Lut à leurs efl'orts l'abolition de l'esclavage OLi l'établissement du libre échange. L'esclavage aboli, le libre-échange proclamé, il faut donc se reposer, ce qui est ennuyeux, ou chercher un autre mot d'ordre, ce qui peut être difficile. Chez nous on vise plus haut et plus loin. Il en résulte qu'on peut tenir l'attention publique éternellement en haleine, et qu'on ne peut jamais être convaincu de faire fausse route. Si vous n'aspiriez qu'à mettre le budget en équilibre, on vous prouverait aisément que vous prenez un mauvais chemin ; mais quand vous annoncez le dessein de conduire le genre humain au Paradis terrestre, qui donc serait en état de démontrer que vous tournez le dos à votre but ?

Ne croj-ez pas que je condamne pour cela ce qu'on appelle la politique opportuniste ou la politique des résultats. Les hommes qui se qualifient ou qui se laissent qualifier d'opportunistes peuvent fort bien rêver, et même faire entrevoir, une transformation complète de la société. La plupart d'entre eux veulent tout changer ; ils se piquent seulement de ne pas tout hanger à la fois. Ce n'est pas par la modération qu'ils diffèrent des révolutionnaires, c'est par la méthode. Et quand ils parlent des résultats, ils n'entendent point par ce mot les progrès du bonheur général, ou de la moralité publique, ou de la grandeur

nationale ; il s'agit d'une somme plus ou moins grande de changements accomplis dans les institutions et dans les lois. Les démagogues opportunistes se flattent d'être plus pratiques que les autres, parce qu'ils soulèvent moins de questions pour remporter plus de succès. Il est difficile de les en blâmer; il est injuste de les mettre au rang des hérétiques, parce qu'ils ne prétendent pas imposer tous leurs dogmes d'un seul coup. Le nom même qu'ils reçoivent leur laisse toute la liberté de leurs arrière-pensées, et leurs arrière-pensées ne sont guère cachées.

Il va sans dire que le principe de votre doctrine doit être généreux. C'est assez que l'intérêt gouverne notre conduite ; laissons du moins au sentiment l'empire de notre intelhgence. 11 faut de belles paroles et de belles idées pour échauffer le dévouement des uns et pour étouffer les scrupules des autres. Plus la politique devient contraire à la morale, plus il importe aux hommes d'État de s'appuyer sur une idée morale. Ce n'est pas seulement de l'hypocrisie ; c'est qu'on a besoin d'un contrepoids, d'une diversion, d'une ivresse. La Terreur eùt-elle été possible si l'on eût moins parlé de l'humanité? Au sortir de cette besogne sanglante, les âmes avaient besoin de se rafraîchir dans la contemplation d'un idéal bucolique. Pour marcher dans la fange sans horreur ni lassitude, il ne faut pas laisser tomber ses regards à ses pieds, mais les attacher aux cimes lointaines qui se perdent dans l'azur. Il faut à tous les partis, mais surtout à la démagogie, un de ces cris de guerre qui emplissent les oreilles et les cœurs, qui ne laissent

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entendre ni les plaintes des victimes ni les malédictions des vaincus. Les peuples consentent qu'on excite leurs passions, mais ils tiennent plus encore que les individus à conserver leur propre estime. La conscience populaire a d'autant plus le droit d'être satisfaite, qu'elle est peu exigeante, et que souvent un mot lui suffit, pourvu qu'il soit bien choisi, et souvent répété. Religion, patrie, liberté, justice, selon les temps et les races, voilà ce qu'il faut écrire sur votre drapeau, en quelque lieu que vous rêviez de conduire la foule. Si vous ne possédf^z aucune de ces formules magiques, si vous ne savez pas suspendre à ce clou d'or l'échelle de votre ambition, vous pouvez être un habile homme et un fin politique de cabinet ; vous pouvez faire fortune, vous montrer bon courtisan dans une monarchie ; vous ne serez pas un dénia orogue.

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