CHAPITRE II
CHOIX d'un principe
Ce n'est pas la religion qui vous fournira le principe de votre doctrine ; elle a trop peu de prise sur les Français d'aujourd'hui. Le catholicisme et la démagogie sont brouillés sans retour ; le temps des Guises ne reviendra plus. La libre pensée a ses fanatiques ; mais leur fanatisme tient à leurs rancunes bien plus qu'à leurs croyances, qui d'ailleurs peuvent être infiniment variables. L'aversion qu'inspire à beaucoup de Français la foi de leurs pères est une passion puissante, mais ce n'est qu'une passion : nous cherchons une idée. D'ailleurs il est à craindre que ce moyen d'action ne finisse par s'user ; on s'en est déjà tant servi !
Le patriotisme est un sentiment plus général et plus durable, dont les hommes d'Etat de la démocratie peuvent et doivent tenir compte. Il a fait merveille en 93, au dedans et au dehors; tandis qu'il donnait à la France la force de résistera la coalition, il procurait un irrésistible ascendant aux Jacobins qui l'exploitaient contre leurs rivaux. En 1871, le patriotisme exaspéré par la défaite et la capitulation
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n'a pas peu contribué à provoquer Texplosion de la Commune. Les canons qu'on a tournés contre les soldats de la France avaient été fondus pour tuer des Prussiens. Si une nouvelle guerre éclatait, si nous étions encore vaincus, vous pourriez vous souvenir des sans-culottes d'autrefois, des outranciers d'hier. Mais on ne saurait prévoir toutes les crises qui peuvent survenir, et vous me dispenserez d'insister sur un sujet aussi pénible. La Convention a laissé de grands exemples ; mais en pareille matière l'imitation est dangereuse ; la parodie a quelque chose de répugnant, même pour les gens peu scrupuleux. D'ailleurs Tart de jouer sa tête ne se réduit pas en préceptes comme l'art de faire son chemin. Les Carnot ne sont démagogues que par occasion, et les Saint-Just ne seraient sans doute que des fous furieux si les Carnot leur manquaient.
Il n'est pas impossible de fonder sur le seul patriotisme tout un système de politique : la base serait assez large et assez solide. On adresse plus d'un reproche à la démocratie, et particulièrement à la démocratie française ; mais il n'est pas vrai qu'elle manque de patriotisme. Je ne crois pas que jamais, depuis quatre-vingts ans, cette noble passion ait été chez nous plus vive, plus sincère, plus populaire qu'à l'heure présente. S'il était facile de faire comprendre au peuple toutes les conditions du relèvement de la France et de la sécurité nationale, on prendrait sur lui un bien grand empire, en dépit des efforts impuissants d'une petite secte qui nie la patrie. Beaucoup de gens rêvent la suppression des frontières, mais il en
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est fort peu qui songent à les supprimer avant de les avoir rétablies : vous m'entendez bien.
Mais la démagogie n'a rien à voir dans cette affaire. Nous cherchons un principe qui s'accommode aux besoins de notre ambition, qui nous fournisse des armes contre nos adversaires et nos rivaux, qui nous permette d'exciter les passions à notre gré. Or le patriotisme n'a point cette vertu. En 1792, quand les émigrés servaient de guides à l'étranger, quand les Prussiens et les Pandours nous envahissaient au nom du roi, l'amour de la patrie se confondait avec la haine de l'ancien régime Le massacre de septembre n'eût pas été possible sans le manifeste de Brunswick, ni la Terreur sans l'armée de Condé. Maintenant il n'y a plus de guerre civile, plus de parti de l'étranger ; il y a dans notre patriotisme plus de tristesse que de colère.
Je suppose que vous parveniez à chasser de votre esprit toutes les préoccupations, tous les préjugés, toutes les passions qu'enfante la politique, pour ne plus vous poser qu'une seule question : « Que devonsnous faire pour préserver notre pays des dangers extérieurs, pour lui faire reprendre son rang et son bien? » Voilà un beau sujet de méditation. Mais que voyez-vous de commun entre une pareille recherche et l'ambition personnelle ? Savez-vous si vos découvertes seront de nature à plaire au suffrage universel? Peut-être serez-vous amené à proclamer des vérités ingrates, à donner des conseils désagréables, à combattre les opinions les plus populaires, à rabrouer les courtisans : au lieu de gagner la faveur
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du souverain, vous passerez pour un ennuyeux censeur, pour un sermonneur importun. Au lieu de faire appel aux sentiments qui paient de reconnaissance les hommes qui les flattent, vous prêcherez l'esprit de renoncement et la conciliation. Ce n'est pas le moyen de faire fortune.
Assurément le démagogue doit passer pour patriote ; il ne lui est même pas interdit de l'être. Mais il le sera à sa façon. Il effacera de notre histoire tous les siècles qui précèdent la Révolution ; pour lui la France date de 89 : au delà de cette aurore, il ne voit que ténèbres. Le principal objet de sa haine et de sa défiance n'est pas l'étranger, le vainqueur, l'envahisseur, c'est le Français qui pense mal. La haine de l'ennemi étranger nous impose des sacrifices ; la haine de l'ennemi politique nous procure des bénéfices. Ceux qui en veulent à un peuple voisin ont bien rarement l'occasion de se satisfaire, ne l'auront peut-être jamais ; ceux qui en veulent à leurs concitoyens se donnent mille jouissances de détail. On lutte à toute heure contre le parti adverse ; on l'injurie, on le harcelle, on lui inflige toutes sortes de vexations ; tous les jours on légifère, on gouverne, on administre contre lui. C'est une guerre qui coûte peu, qui rapporte beaucoup, qui recommence sans cesse, une guerre d'éternelles conquêtes et de victoire? quotidiennes. Chaque matin, en dépliant son journal, on lit le bulletin de la Grande Armée dont on fait partie ; ' on se couronne de lauriers sans quitter le coin du feu. Pour servir sa patrie, le soldat brave la fatigue, le froid, la faim, la mort ; il quitte son tra-
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vail, sa maison, ses parents i ses enfants. Il perd son libre arbitre, obéit en silence à des chefs qu'il n'a pas choisis, qu'il tient peut-être pour inférieurs à luimême, dont il devient l'instrument passif comme le bâton dans la main du yieillard. Pour servir son parti, le citoj'en n'a qu'à lire la feuille qui l'amuse et le flatte, qu'à déposer à de rares intervalles un bulletin dans l'urne électorale. Si son dévouement va jusqu'à fréquenter des réunions où on l'encense, jusqu'à crier bravo quand on l'accable de louanges, c'est un homme d'élite. S'il fait partie d'un comité, sïl parle et s'il écrit, il prend rang parmi les héros ; il savoure toutes les douceurs d'une activité sans péril, et peut rêver tous les profits que donne la victoire. Vous voj^ez bien que le démagogue a cent fois plus de chances de plaire quand il sonne la charge contre l'ennemi intérieur que quand il engage le peuple à porter ses regards au-delà des frontières.
Gomme tout le monde, vous vous proposerez pour but la sécurité et la grandeur de votre patrie. Mais vous chercherez la sécurité dans l'application de vos doctrines, la grandeur dans le triomphe éclatant et dans la propagation de vos principes. Nous accordons volontiers à nos amis le monopole de toutes les vertus, y compris les vertus guerrières. Vous vous rappellerez que la Marseillaise a conduit nos pères à la victoire avant de nous conduire à la défaite, et vous vous persuaderez, en dépit de quelques preuves contraires, que les hommes ne se battent bien que sous un drapeau orné de votre devise. Si. vous avez une foi vi^^, de la passion et du savoir-faire, il vous
sera aisé d'arranger Thistoire au profit de cette croyance. Voilà pour la sécurité ; cjuant à la grandeur, chacun la cherche où il veut. D'autres peuples mettent leur amour-propre à étendre leur territoire, à se faire respecter et à se faire craindre : vous direz qu'.un pays n'est grand que par les idées qu'il représente, que le rôle de la France est de fournir un modèle à Thumanité, de marcher à l'avant-garde sur la route du progrès, j'entends du progrès politique et social. Car Thonneur d'appartenir à une nation qui produit de grands savants, de grands écrivains et de grands artistes ne nous flatte qu'indirectement, tandis que nous sommes personnellement fiers d'éclairer le monde par nos lois et nos actes publics. Dans les choses de l'esprit, nous n'avons qu'un reflet de la splendeur dautrui ; dans les choses de la politique, chacun de nous est un rayon du faisceau lumineux.
Ainsi le patriotisme même nous ramène à la recherche d'un autre {)rincipe. Relisons donc la devise que nous ont léguée les grands hommes de la Révolution. Trois mots y sont inscrits ; c'est entre ces trois mots que nous devons choisir.
Ecartons d'abord la fraternité. C'est un terme vague, sentimental, dont les religions ont abusé, qui a surtout le tort grave de nous rappeler un devoir, et non un droit. Restent la liberté et l'égalité.
Ici le choix paraît difficile et l'on est tenté de s'en dispenser. Ne peut-on vouer à ces deux déesses un culte également fervent ? Est-il donc vrai qu'on ne puisse servir deux maîtres ? Les Etats-Unis nous
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offrent l'exemple cruii peuple qui ne sacrifie ni la liberté à l'égalité, ni l'égalité à la liberté. Si le tempérament français ressemblait à celui des Yankees, si nous avions les mêmes traditions, il ne serait sans doute pas nécessaire d'opter. Mais notre situation est bien différente, et j'estime que le démagogue français, tout en protestant de son zèle pour la liberté, doit cependant fonder sur le seul principe de l'égalité tout son système de doctrines politiques et sociales. Brûlez le même encens sur les deux autels, mais sachez d'avance sur lequel des deux vous offrirez des sacrifices.
Nous avons déjà remarqué que les Français se sont pendant de longs siècles habitués à regarder le gouvernement comme une Providence , et à tout attendre de lui; le pouvoir royal s'était affermi chez nous à mesure qu'il s'affaiblissait chez nos voisins d'outre-Manche. Ce qui coule de sang latin dans nos veines contribue à nous donner le goût de l'ordre et de l'unité. La sociabilité même de notre race nous porte à exercer et à subir une intervention fréquente dans les actes de la vie privée. On a pu appeler le catholicisme une grande école de respect : peu de gens y ont vu une grande école de liberté. Or l'influence morale de la religion survit à son empire, comme l'influence de l'éducation sï'tend bien au-delà des limites de l'enfance, même chez les hommes qui se croient le plus émancipés. Les révoltés sont toujours jusqu'à un certain point les élèves de ceux dont ils secouent le joug.
Les philosophes du xviii° siècle, dans leur zèle pour
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le bonheur de riiumanité, faisaient volontiers appel au pouvoir. La plupart souhaitaient, non le renversement, ni même la diminution de la roj'auté, mais l'avènement d'un roi éclairé, servi par des ministres dignes de lui. Le grand Frédéric, la grande Catherine, l'empereur Joseph II, recherchèrent et obtinrent le suffrage des écrivains de notre pays par leurs flatteries ou par leur activité réformatrice, en travaillant ou en feignant de travailler à affranchir leurs peuples de la superstition, de l'ignorance et de la misère, non en posant des limites à leur propre pouvoir. Les hommes d'Etat à la mode, Pombal, Choiseul, Aranda, furent des hommes de progrès, non des hommes de liberté. En général, les philosophes français vécurent en bonne intelligence avec tous les souverains absolus, à l'exception de celui qui régnait sur eux.
Rousseau fut un républicain et un démocrate, mais son Contrat social établit la domination de la majorité. Le peuple qu'il rêve est un peuple d'égaux, ce n'est pas un peuple d'hommes libres. Ce grand homme ne paraît pas avoir beaucoup étudié les Anglais; de son temps les Américains étaient presque inconnus ; on ne savait pas que les colonies britanniques offraient déjà des modèles de gouvernement libre sous la suprématie de la métropole. Jean-Jacques connaissait mieux Genève; or Genève ne fut jamais un foyer de liberté. Il admirait les anciens; mais les Grecs et les Romains, si jaloux de l'indépendance de leurs cités, et souvent fanatiques de l'égalité, firent toujours bon marché de l'indépendance des individus. Or les Grecs
et les Romains servirent de modèle aux meneurs de la Révolution bien plus que les Anglais ou les Américains, les Hollandais ou les Suisses.
L'ancien régime ne violait pas moins la liberté que l'égalité : pourquoi la Révolution ne prit-elle pas le contre- pied du despotisme aussi bien que de l'aristocratie? La déclaration des droits de l'homme et les premiers actes de la Constituante semblaient également favorables aux deux principes. Cependant on constata de bonne heure que l'esprit nouveau tendait à déplacer le pouvoir plutôt qu'à le diminuer. On introduisait partout l'élection, mais l'élection n'est pas tout : il y a des tyrans élus. On se jetait dans la décentralisation : il y a des tjTannies locales. On ôtait l'autorité au roi et à ses agents pour la donner au peuple : il y a des tyrannies populaires.
En haine des anciennes corporations ouvrières, qui étaient des monopoles, et des corporations monastiques, qui étaient des prisons, la Constituante méconnut, proscrivit môme la liberté d'association. Pour assurer le succès d'une entreprise chimérique, la Constitution civile du clergé, elle restreignit la liberté de conscience et en prépara la suppression absolue.
La résistance de la royauté, du clergé, de la noblesse, la guerre étrangère et la guerre civile, devaient porter un coup funeste à la liberté naissante. On continua d'en parler, de l'aimer, de croire qu'on mourait pour elle. Mais à la frontière, c'était l'indépendance nationale qu'on défendait ; à l'intérieur, c'était surtout l'égalité. Les Français étaient assu-
rément moins libres sous la Convention que sous Louis XIV. On avait remplacé le billet de confession par le certificat de civisme, et le civisme se prouvait par un changement de mœurs et d'habitudes si complet que Jamais peut-être aucun peuple n'en a rêvé de tel, même dans la fièvre d'une réformation religieuse.
La Terreur devait amener une réaction. Sous le Directoire les institutions furent en somme assez libérales ; mais que servent des lois libérales sous un régime de coups d'Etat ? Le Directoire déconsidéra la liberté par ses faiblesses comme par ses violences. Il prépara le Consulat et l'Empire. Ce serait perdre son temps que de rappeler tout ce que fit Bonaparte pour le rétablissement du pouvoir absolu. Sa tyrannie fut à la fois plus supportable et plus savante que la Terreur. La Convention avait eu la fièvre, et l'avait donnée : la fièvre ne dure pas. Bonaparte créa une machine administrative si complète, si ingénieuse, qu'on n'a jamais eu le courage de la briser, et que tous les gouvernements s'en sont servis les uns après les autres. On a dit que Louis XYIII s'était couché dans le lit de Napoléon ; on en peut dire autant de la Monarchie de juillet, de la seconde République, du second Empire, de la troisième République.
Pendant cette longue série de révolutions, les atteintes portées à la liberté furent plus graves, et causèrent moins d'indignation que les atteintes portées à l'égalité. Le gouvernement de la Restauration se fit plus de tort par ses velléités aristocratiques que par ses mesures les plus rigoureuses. Depuis l'789 on
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n'a pu reconstituer aucun privilège de race ; depuis 1848 il n'y a plus de privilège de fortune. Tandis que le clergé forme toujours un corps dans l'État, se défend encore, passe quelquefois à l'oifensive, il y a longtemps que la noblesse n'est plus qu'un souvenir, ou qu'une institution mondaine ; elle n'a plus de poids que dans les salons.
Il est vrai que les libertés politiques ont été trèscliaudement défendues et revendiquées. L'opinion publique s'est enflammée pour la presse, s'est intéressée au droit de réunioii, même au droit d'association. Mais ce dernier n'a jamais été conquis. L'enseignement à tous les degrés est resté soumis à une multitude d'entraves et de servitudes. Les successions sont réglées par des lois minutieuses qui enchaînent le père de famille et dépouillent les mineurs au profit du fisc et des avoués. Malgré l'exemple des États-Unis, la négation de la liberté de tester est encore regardée comme un des dogmes essentiels de
la démocratie.
Ce qui a beaucoup nui à la cause de la liberté, c'est que ses champions de la veille sont trop souvent devenus ses adversaires du lendemain. Quelques philosophes restent fidèles à leurs doctrines, mais les partis les plus ardents à réclamer toutes les libertés dans l'opposition ne sont pas les moins prompts à les restreindre dès qu'ils touchent au pouvoir. La fameuse Union libérale, qui combattit si vigoureusement l'Empire, s'est assez piteusement dissoute, et quelquesuns de ses membres les plus distingués ont embrassé avec une rare désinvolture les traditions les plus
décriées de radministration impériale. Ce revirement semble être dans la nature des choses, et cependant il ne se produit pas dans tous les pays. M. Gladstone au pouvoir ne devient pas conservateur. C'est qu'en France la guerre n'est pas seulement entre deux méthodes de gouvernement, mais entre la République et la Monarchie. En Angleterre la vie politique est une lutte de systèmes et d'idées ; chez nous c'est une lutte de drapeaux. Un libéral anglais qui cesse d'être libéral est un transfuge ; un libéral français risque précisément d'être quahfié de transfuge, d'apostat, de renégat, s'il tient à ses doctrines quand son parti a gagné la bataille. Il faut changer de langage pour ne pas changer de parti. Aujourd'hui ce sont les monai^histes qui parlent le plus de liberté. On les accuse d'inconséquence et de versatilité ; mais leurs accusateurs s'exposent naïvement aux mêmes reproches.
Ce n'est pas en un jour que les hommes se résignent à remplacer ainsi une devise par une autre, à se défier des formules qu'ils ont le plus contribué à mettre en vogue, à traiter de chansons et de guitares les maximes pour lesquelles ils auraient naguère versé leur sang. L'évolution est plus lente ; on n'en a pas toujours conscience. La possession du pouvoir convertit peu à peu les libéraux, comme elle corrompt peu à peu les honnêtes gens. On commence par se flatter d'une noble constance, et l'on se met en devoir de tenir ses promesses. Les obstacles où se heurte cette bonne volonté ne tardent pas à la refroidir. Il y a beaucoup de dévouements à payer, et de rancunes à satisfaire. Chose surprenante, la victoire
affaiblit souvent les courages que la défaite avait irrités. On était plein d'audace dans l'offensive; on devient timide quand on n'a plus qu'à se défendre. A peine l'adversaire est-il terrassé : on le trouve plus redoutable que quand il était debout, comme Henri III qui s'écriait à la vue du cadavre du duc de Guise : « Je ne le croyais pas si grand. »
Les partis ne meurent pas si vite que les hommes. Les vaincus aspirent à la revanche, et la prédisent ; ils se montrent arrogants pour dissimuler leur faiblesse ; ils se vantent, et on les prend au mot. L'opposition a chez nous tant de prestige que nos ennemis commencent à nous faire peur le lendemain du jour où nous les avons chassés du pouvoir. D'ailleursleur obstination blesse notre orgueil d'apôtres : que ne se laissent-ils convertir ? Leur persistance à lutter leur donne un air de rébellion; il faut entendre de quel ton les anciens champions de la liberté parlent de la révolte. La révolte n'est peut-être pas le plus grand des crimes : c'est à coup sûr celui qu'on tient le plus à punir. Nous pouvons être humains, généreux et même justes, tant qu'il ne s'agit que de conquérir des lauriers : nous devenons impitoj'ables pour qui nous empêche de dormir sur les lauriers conquis.
Si vous ne vous préoccupez que de la liberté, vous serez contraint de renoncer à la rancune et à la haine, deux passions qui rendent tant de services à la démagogie. Vous devrez prêcher le respect des droits d'autrui : ce n'est pas le moyen de plaire. Vous perdrez ainsi tous les avantages que vous assurent
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nos longues révolutions, le souvenir des luttes récentes, le ressentiment des blessures réelles ou imaginaires infligées par les gouvernements déchus aux hommes qui ont acquis le plus de titres à la faveur du peuple. Le peuple est un souverain ; c'est manquer d'habileté que de lui rappeler trop souvent les limites de son droit. Les minorités sont des collections de sujets en disgrâce ; à plaider leur cause on se rend aisément suspect.
Le culte de la liberté est donc une religion gênante, quand elle est trop sincère. Ce n'est pas seulement parce que nous sommes Français qu'il est sage de chercher un autre Dieu. La démocratie pure est naturellement peu favorable à la liberté, parce qu elle est un gouvernement sans contrepoids. L'exemple de l'Amérique ne prouve pas la fausseté de cette maxime, car la démocratie américaine s'est développée dans des conditions exceptionnelles. Dans une république fédérale, les minorités sont plus respectées, parce qu'elles ne sont pas minorités partout. La faiblesse et la discrétion du pouvoir central laissent plus de jeu aux pouvoirs locaux, et même aux indiyidus. Par un heureux hasard, il se trouve qu'aucune religion n'est dominante aux Etats-Unis, sans que les libres penseurs y soient assez nombreux pour rêver la domination. D'autre part, le besoin d'égalité y est satisfait par la facilité avec laquelle on y fait fortune en partant de rien : dans ce pays encore neuf, où il y a tant de places à prendre, l'envie n'est pas exaspérée par l'impuissance.
Enfin la liberté n'ouvre pas à l'imagination popu-
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lairedes perspectives assez vastes. Dans cette voie, le progrès est limité. On sait ce qu'on veut; chaque conquête restreint le champ d'action des ambitieux. On arriverait même assez vite à ne plus rien désirer. Alexandre se plaignait que le monde fût trop petit ; le monde de la liberté est trop petit pour les conquérants de la démagogie. Tout programme libéral manque de vague. Nous verrons, au contraire, que la recherche de Tégalité offre à qui s'y jette une carrière indéfinie, des horizons qui reculent à souhait. Pour mener les hommes très longtemps et très loin, montrez-leur un but mobile et fuyant, et faites en sorte que chacun de leurs pas irrite en eux le désir d'arriver. Les grandes passions doivent être insatiables.