CHAPITRE IV
l'égalité sociale
L.'égalité politique pleinement conquise, le suffrage universel devenu maître de toutes choses, le principe de la souveraineté du peuple partout appliqué, ii reste à établir l'égalité sociale. Ce mot enferme un sens infini; on peut s'en servir pour justifier quelques réformes modestes, aussi bien que pour supprimer jusqu'aux dernières traces des institutions existantes. C'est la formule d'une révolution qui n'a point de bornes. Celui qui en acceptera toutes les conséquences avec une logique intrépide, cherchera l'idéal de la civilisation future dans la règle des couvents catholiques. Pour lui, l'humanité tout entière devra courber la tête sous ce joug pesant, que n'allégera plus l'attente d'une vie future ni l'amour d'un Dieu t'ait homme. Dans la pratique, il vient un moment oii les peuples se lassent de descendre un à un les degrés de cette échelle, où ils rejettent brusquement la domination des sectaires; les sectaires eux-mêmes, quand ils sont à l'œuvre, ont peur de leurs propres succès; ils hésitent, ils transigent, ils s'arrêtent-
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Mais la théorie ne connaît pas ces tempéraments ; la doctrine est impitoyable. Si le cœur se révolte, l'esprit va jusqu'au bout. Quelques grands utopistes ont eu ce courage. Les Platon, les Thomas Morus, les Cabet, ne se lassaient pas de raisonner juste; ils avaient la foi ; ils obéissaient à la logique.
Vous ne ferez pas comme eux ; vous ne dévoilerez pas tout votre système ; vous vous réserverez le droit et le moyen d'enrayer, de reculer devant l'absurde et l'odieux, de partager ou même de devancer l'indignation publique. Mais les circonstances seules vous apprendront quand il conviendra de donner le signal d'une halte. C'est affaire de tact et non de théorie. Aussi dois-je vous exposer la théorie, sans vous marquer d'avance le point où elle deviendrait pour vous un guide dangereux. Je vous indique le chemin où vous marcherez, où vous conduirez le peuple jusqu'à ce qu'il soit las. Pourvu que vous mettiez un peu de vague dans l'expression de vos desseins, on vous suivra avec ardeur et avec confiance. Les hommes ne craignent pas l'utopie. La plupart n'ont pas assez réfléchi sur les conditions de leur existence, n'ont pas une connaissance assez nette des lois de la vie, pour redouter les maux où les plongerait la recherche de l'égalité absolue. Une peinture trop exacte du paradis communiste les choquerait peut-être, mais une description pompeuse et confuse charme leur imagination, flatte leurs instincts poétiques et leurs instincts religieux en même temps que leurs passions mauvaises. La Chimère leur plait jusqu'à ce qu'ils sentent ses griûes dans leur chair.
Livrons-nous donc hardiment à la logique , et voyons où elle nous mène.
Le peuple a conquis l'égalité politique; il ny a plus d'aristocratie héréditaire qui l'opprime, plus de cens électoral qui Thumilie, plus de corps administratifs qui semblent subsister par eux-mêmes hors de lui et au-dessus de lui : sera-t-il content ? On a mis entre ses mains la toute-puissance : n'en usera-t-il pas pour améliorer son sort ? Se résignera-t-il, quand il peine et qu'il souffre, à chercher uniquement dans le travail et dans l'économie l'allégement de sa peine et la fin de ses souffrances? Il s'aperçoit bientôt que la liberté n'est pas tout, et il rêve la justice. Or l'inégalité sociale lui paraît profondément injuste.
Est-il juste que le hasard de la naissance prodigue aux uns tous les biens, inflige aux autres tous les maux ? Est-il juste que l'oisif regorge de délices, et que le travailleur, privé de toutes les jouissances de la vie, lutte jusqu'à la mort contre des fatalités invincibles ? Cette inégalité est si choquante, surtout aux yeux de qui ne voit point d'avenir au-delà de cette terre, qu'il n'est pas nécessaire d'en être victime pour s'en indigner. Les protestations les plus vives, les plus éloquentes, les plus entraînantes, sortent du milieu des heureux de ce monde, soit que leur cœur s'attendrisse sur le malheur de leurs semblables, soit que leur raison les contraigne à suivre jusqu'au bout les conséquences d'un principe une fois posé. Les plus riches même goûtent parfois une étrange et fière volupté dans le dépouillement qu'ils s'imposent par l'imagination, et leur conscience les encourage à
saper les institutions dont ils profitent. Ce sont lies nobles qui ont ébranlé les privilèges de la noblesse ; ce sont des bourgeois qui contestent avec le plus de vigueur la légitimité des avantages dont ils jouissent.
Il est permis de se demander si l'inégalité sociale ne détruit pas l'égalité politique. Un citoyen est- il tout à fait libre, quand le besoin le tient dans la dépendance d^autrui ? Les ouviers qui n'ont aucune réserve ne sont-ils pas les serfs de qui les emploie ? En fait, leur liberté est entière, puisqu'ils votent le plus souvent contre le vœu de leurs patrons. Mais il suffit de quelques atteintes portées à cette indépendance électorale pour donner une force irrésistible à la propagande des ennemis de l'ordre social actuel. Un orateur habile, un écrivain de talent, n'ont pas de peine à faire passer l'exception pour la règle.
Les esprits absolus, les caractères violents, les tempéraments révolutionnaires vont droit au but, et proposent d'établir l'égalité d'un seul coup, en partageant les biens ou, ce qui est plus sur, en abolissant la propriété. Ils conçoivent une société idéale, où le hasard et la naissance ne mettraient aucune différence entre les hommes, et ils cherchent à imposer leur sA'Stème par tous les moyens qu'autorise la loi ou leur conscience. La loi est étroite, mais la conscience est large. Ils obtiennent en général peu de succès, bien qu'ils exercent beaucoup d'influence. On leur accorde qu'ils voient le but, mais on estime qu'ils le rapprochent trop. Le tableau qu'ils tracent du monde futur a l'air d'un roman peu vraisem-
blable, ou peu séduisant. Ils exigent de l'humanité un efifort trop rude ; ils menacent trop d'intérêts. Si entiché que soit le peuple de l'idée d'égalité, il conserve presque toujours assez de bon sens pour se défier des transformations subites, assez d'honnêteté pour reculer devant la spoliation brutale. La propriété a trois classes de défenseurs : ceux qui la possèdent ; ceux qui espèrent la conquérir ; ceux que leur éducation a trop bien habitués à la respecter pour qu'ils se résolvent aisément à la détruire. Il faut peu de temps pour faire accepter une doctrine nouvelle aux ignorants, et même aux gens cultivés; il en faut bien davantage pour effacer les traces d'un sentiment héréditaire. La foi change vite ; les mœurs changent lentement. Une nation convertie au principe de la communauté ou du partage égal des biens ne sera pas pour cela décidée à l'appliquer. Quand l'apôtre a triomphé des objections, il lui reste à déraciner les scrupules, et c'est là sa plus lourde tâche.
Aussi n'est-ce point par la violence que s'accomplira la transformation sociale. Il suffit d'établir que le progrès consiste à diminuer l'inégalité parmi les hommes, et que tous les actes du législateur doivent tendre vers ce but. La seconde proposition n'est pas moins essentielle que la première. Les plus éminents économistes ont essayé de prouver que l'évolution naturelle de la civilisation moderne rapproche graduellement les conditions ; mais ils ne veulent pas que l'Etat se charge d'accélérer ce rapprochement. Or l'intervention de l'Etat est précisément le lien de
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toutes les écoles socialistes. Si l'on cherche pour le socialisme une définition capable d'embrasser l'infinie variété des systèmes que le langage vulgaire range sous le même vocable, on n'en trouve pas de meilleure que celle-ci : « Les socialistes sont ceux qui veulent faire intervenir la puissance publique dans la répartition des richesses. )> 11 est aujourd'hui bien difficile, il est presque impossible de plaire sans professer et soutenir des doctrines qui tombent sous le coup de cette définition, sans se donner pour socialiste. Piquez-vous de modération et de sens commun; répudiez les brusques révolutions ; moquez -vous doucement des utopies ; flétrissez au besoin les liommes de sang, et sojez simplement un homme de progrès, un ami des réformes. Pourvu qu'il soit bien entendu que le progrès est l'œuvre de l'Etat, que les réformes regardent le législateur, vous donnerez d'assez amples satisfactions aux passions dont vous aurez condamné l'explosion brutale.
Dans une République où. toutes les libertés sont garanties, au moins sur le papier, la loi la plus importante, le maitre rouage de la machine politique, c'est la loi de finances. Permettre et défendre, voilà la grande affaire des gouvernements monarchiques : prendre et donner, voilà la grande aflfaire des gouvernements démocratiques, quand ils se proposent pour but l'égalité sociale. Le budget est un réservoir qui recueille la richesse pour la distribuer. Il n'a plus pour objet de pourvoir à certains services d'intérêt général, mais de modifier la répartition des fruits du travail et des dons de la Fortune. Voulez-vous savoir
jusqu'où un peuple est arrivé dans la Yoie du socialisme? Etudiez son budget.
Commençons par examiner les dépenses. Il y a cette différence entre l'Etat et les particuliers, que celuici règle ses dépenses sur ses recettes, tandis que TEtat règle ses recettes sur ses dépenses. Car le particulier puise dans sa propre bourse, et l'Etat dans la bourse d'autrui ou, si l'on veut, dans la bourse de tout le monde. Mais ce tout le monde est quelquefois une minorité. En dépit des objections que hasardent les sages, les Chambres se laissent aisément conyaincre de la nécessité d'une dépense nouvelle. Il est vrai qu'elles ne votent pas volontiers de nouveaux impôts. Mais cette répugnance fera place à l'empressement, le jour où il sera reconnu que l'impôt est un instrument de progrès, et le percepteur une seconde Providence, chargée de réparer les injustices de la première.
Nous laisserons de côté la Dette et la Guerre. En dehors de ces deux gros chapitres, que la démocratie essaiera de réduire, les autres services publics deviendront apparemment ijIus onéreux. Il n'y aura plus d'administration centralisée, mais les fonctionnaires ne seront pas pour cela moins nombreux. Il faudra d'abord indemniser tous les membres des corps élus, peut-être même payer de leur peine les votants et les clubistes. Il restera beaucoup de places à remplir ; si l'on commence par en réduire le chiffre, 'on ne tardera pas à en créer de nouvelles. Plus les élections sont importantes, plus les influences électorales sont exigeantes et avides. Dans une société où
les professions à la fois libres et lucratives sont en butte à la défiance des pouvoirs et à de perpétuelles avanies économiques, les places seront recherchées avec passion. Si elles sont données à la faveur, les favoris du souverain ne trouveront jamais qu'il y en ait assez. Si elles sont données au concours, on prendra plaisir à entretenir grassement les électeurs intelligents aux dépens des citoyens riches. Quand on aura organisé un système d'instruction publique qui mène d'examen en examen les enfants du pauvre à rentrée des emplois, tous les pères rêveront pour leurs fils des emplois bien rétribués, qu'il faudra multiplier comme on multipliait, sous l'ancien régime, les canonicats, les abbayes, les commanderies, les bénéfices de toute sorte, pour les cadets des familles nobles. Tout le monde mettant à la loterie, on accroîtra le nombre des lots. Une nation d'aspirants ne se croira jamais pourvue de trop de fonctionnaires. Il y a longtemps que cette manie nous possède, et que les moralistes nous criblent à ce sujet de railleries aussi spirituelles qu inutiles. Les railleries même cesseront quand on verra dans l'abondance des emplois publics un moyen de remédier à l'inégalité. La pratique du « fonctionnarisme » est bien vieille ; il est temps d'en donner la théorie, et de montrer que cette prétendue maladie n'est qu'une des formes du progrès démocratique.
Les appointements croîtront aussi avec rapidité, et cela pour plusieurs motifs. On a beaucoup déclamé contre les gros traitements, parce qu'on voyait surtout dans les hommes qui les touchent les créatures
du pouvoir. Quand ils seront les créatures du peuple, on en sera moins choqué. Peut-être le souverain tiendra-t-il à ce que ses serviteurs soient au moins les égaux des rentiers, des marchands et des industriels. Alors les ambassadeurs et les ministres seront sans doute moins rétribués, mais la masse des petits et des moyens fonctionnaires jouira d'une plus honnête aisance. Comme personne ne sera plus inamovible, ni par les lois ni par les mœurs, on devra gagner d'autant plus qu'on ne pourra compter sur un avenir assuré. La prodigieuse modération des employés actuels de l'Etat vient surtout de ce que leur médiocre situation leur est du moins à peu près garantie. Otez la garantie : il faudra doubler ou tripler les appointements.
On s'effraie de la charge croissante qu'impose au budget le service des pensions civiles et militaires. L'instabilité des fonctions et la transformation de l'armée semblent devoir alléger ce fardeau. En réalité il deviendra bien plus lourd, parce que l'État sera contraint de se faire l'assureur général de tous les citoyens; je parle de l'assurance sur la vie. Ce sera une des premières conquêtes de la démagogie ; sur ce terrain, la bataille est au moins à moitié gagnée. Les esprits légers s'imaginent que ce n'est pas là une opération très onéreuse, parce que les compagnies d'assurances sont fort riches. L'analogie n'est qu'apparente. Les compagnies donnent des retraites aux gens qui ont payé exactement tous leurs termes. L'État en donnera à qui en aura besoin, jeunes ou vieux, travailleurs ou fainéants. Sans doute on peut
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imposer une cotisation obligatoire. Mais comme cette redevance sera payée par la masse de la nation, le suffrage universel ne manquera pas d'en abaisser le taux à un chiffre insignifiant. Figurez-vous une compagnie pourvue d'une réserve indéfinie et gouvernée par les assurés eux-mêmes. Cette compagnie, c'est rÉtat démocratique ; la réserve , c'est l'impôt ; les assurés, ce sont les électeurs.
D'autre part, la puissance des compagnies tient à l'accumulation des intérêts d'une somme une fois placée. Or, l'État n'accumule pas ; il dépense tout ce qu'il reçoit, et presque toujours d'avance. L'argent qu'on lui confie ne se reproduit pas. S'il se fait banquier, il sera vite entraîné à prêter à un taux très faible, et avec peu de discernement. Il n'y a dans un pays qu'une quantité limitée de placements sans risques. Quand l'État sera devenu l'assureur de tout le monde, que fera-t-il des primes versées par tout le monde, en admettant qu'il les exige, et qu'il ne les emploie pas sur-le-champ à ses besoins? Il les gaspillera de façon ou d'autre, soit qu'il consacre ses capitaux disponibles à des entreprises qu'il est incapable de diriger et même de choisir, soit qu'il les confie à des emprunteurs suspects, sous l'empire de préoccupations philanthropiques, politiques et électorales. Mais pourquoi insister sur ces hypothèses ? L'État ne place pas : il mange. Portons donc au budget des dépenses le chapitre redoutable de la Caisse des Retraites.
L'enfance n'a pas moins de droits que la vieillesse à notre sollicitude. Ce qui se passe sous nos yeux '
nous éclaire sur les exigences d'un prochain avenir. On n'a pas osé rendre l'instruction obligatoire sans la rendre gratuite. Au lieu de proclamer le devoir des familles, on a proclamé le devoir de l'État. Les familles n'auraient pu être astreintes qu'à un minimum de sacrifices. Dès qu'elles ont fait le nécessaire, et un nécessaire qu'on ne saurait élever bien haut sous peine de soulever un mécontentement général, on n'a plus rien à leur demander. Mais le budget apparaît au suffrage universel comme un trésor inépuisable. De là l'enflure progressive des programmes. Les programmes sont rédigés d'après les besoins de la population parisienne, et il serait choquant de les abaisser pour la province et la campagne.
Mais pourquoi l'enseignement primaire serait-il seul donné gratuitement? C'est un préjugé presque universel que l'instruction mène à tout. On a tant répété cet axiome qu'on a oublié le caractère et la conduite. Une démocratie vouée au culte de la logique et de l'égalité souffrira-t-elle que le hasard de la naissance assure aux enfants du riche un plus large développement intellectuel ? On disait jadis que tout soldat portait dans son sac son bâton de maréchal de France ; on dira de même que tout écolier porte dans sa tête son portefeuille de ministre. D'une part, sous l'empire de la confiance religieuse que nous inspire l'utilité de l'instruction, on grossira sans cesse et sans mesure le programme de l'enseignement primaire; c'est ce genre de progrès qu'on désigne du nom bizarre d'instruction intégrale, comme si tous les Français étaient appelés à devenir des encyclopédistes. D'autre part,
l'enseignement secondaire et supérieur deviendra gratuit, et sera largement offert aux enfants pauvres qui gagneront des bourses au concours. Il peut arriver que l'on nuise ainsi au commerce, à l'industrie, à l'agriculture, en poussant aux carrières libérales des jeunes gens intelligents qu'une éducation plus modeste aurait rendus utiles dans une autre voie. Au bout de peu d'années, la France regorgerait d'avocats et de politiciens ambitieux, m.anquerait de commis laborieux et capables ; elle aurait trop d'artistes et trop peu d'artisans habiles ; elle posséderait plus de bons ingénieurs que de bons contre-maîtres, plus de bons contre-maitres que de bons ouvriers. Mais on se rassurera si l'on pense que les concours mettent en lumière dix médiocrités pour un esprit supérieur, et que bien des hommes de mérite auraient été hors d'état de faire leurs preuves dans une tendre enfance. Il ne semble pas qu'en Chine, où l'instruction mène à tout, les lettrés soient l'élite delà nation. Le principal résultat de la gratuité de l'enseignement secondaire et supérieur, sera de multiplier outre mesure les candidats aux fonctions publiques. Comme les bacheliers auront des droits particuliers à la bienveillance de l'État, et qu'ils seront l'avant-garde des classes pauvres en marche vers l'égalité, on tiendra compte de leurs prétentions, ne fût-ce que pour soustraire le gouvernement à l'hostilité d'une meute de créanciers jeunes, ardents et affamés. Ce n'est pas une difficulté aussi grave qu'il semble ; nous verrons pourquoi.
Dans un pays où les familles sont déchargées du
soin de pourvoir à 1 instruction des enfants, on ne voit pas pourquoi elles seraient obligées de pourvoir à leur éducation matérielle. L'école est le temple de l'égalité . C'est là que les futurs citoyens font l'apprentissage des vertus démocratiques, et l'on hannira de cette enceinte sacrée toutes les distinctions de la fortune. Les enfants seront donc habillés et nourris uniformément aux frais du Trésor. C'est là une idée que les docteurs modernes ont trouvée, ou cru trouver, dans l'héritage des républiques antiques, et qu'ils n'ont eu garde de négliger. Les philosophes de la Convention ont mis. ce point hors dé doute.
La grande Assemblée révolutionnaire attachait aux fêtes publiques une importance qui semble excessive. Elle en faisait une partie essentielle de son système d'éducation nationale. Des critiques peu bienveillants n'ont vu là qu'une imitation presque servile, qu'une parodie du culte catholique, que les législateurs essayaient de remplacer pour l'abolir plus sûrement. Nos pères ont peut-être caressé l'espoir de faire oubher les pompes religieuses par la magnificence des pompes civiques; ils se sont peut-être fait illusion sur la profondeur de l'impression que les grands spectacles officiels laissent dans l'âme des enfants. Mais la démocratie aime naturellement les fêtes, parce qu'elles sont le triomphe de l'égalité, parce qu'elles convient les plus pauvres à un régal que des rois pourraient envier. Il y a des jours oii tous les citoyens sont appelés à savourer les mêmes jouissances, où ces jouissances leur sont offertes avec une profusion et une splendeur qui les enivrent.
Toute l'éloquence de Démosthènes n'a pu obtenir des xltliéniens qu'ils fissent passer le soin de leur grandeur et de leur indépendance avant la satisfaction de leurs instincts d'artistes. Les fonds consacrés aux fêtes étaient sacrés; une loi redoutable interdisait aux orateurs d'en proposer la suppression ou la réduction, et ce courageux citoyen osait à peine faire entendre par des allusions timides qu'il était peut-être opportun de sacrifier les spectacles pour sauver la patrie. On peut rattacher au département de l'instruction publique le budget des plaisirs populaires; mais il s'agit en réalité d'un des besoins de la démocratie, et d'un besoin qui croîtra rapidement avec les progrès de l'égalité, jusqu'à imposer un fardeau pesant aux finances de l'État et des communes.
Avant l'école, qui leur sera ouverte de bonne heure, les enfants seront aussi à la charge de l'État, car il n'est pas juste que les parents qui donnent beaucoup de citoyens à la République, soient plus gênés que ceux qui limitent leur progéniture par égoïsme. Au sortir de l'école, ceux qui n'auront pas eu le bonheur de conquérir des bourses d'enseignement secondaire, entreront en apprentissage, et les apprentis seront, comme les écoliers, les pupilles de la cité. Autrement la misère vouerait les uns à un métier rebutant, pendant que les autres pourraient consacrer de longues années à se former dans un métier plus lucratif et moins pénible. Le concours sera la pierre de touche des vocations ouvrières comme des vocations libérales et artistiques. Les Chinois ne lui demandent
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que leurs mandarins; nous lui demanderons aussi nos bijoutiers et nos peintres en bâtiment.
Vous avez dû remarquer que. dans les questions d'instruction publique, la liberté et l'égalité se concilient malaisément. C'est là un des motifs qui vous engageront à fonder toute votre doctrine politique sur le principe d'égalité, en ne donnant au principe rival qu'une place subordonnée. L'exemple des républiques anciennes est d'accord avec la théorie pour démontrer la nécessité de ce sacrifice, si vous jugez que ce soit un sacrifice. Puisqu'il est admis que l'éducation des enfants est la pierre angulaire de la démocratie, et que c'est sur les bancs de l'école que se forment les citoyens, il est difficile de contester à l'Etat le droit et le devoir de mettre la main sur les générations naissantes, même en dépit des familles. On pourrait objecter que l'enseignement des maîtres n'est efficace que quand il est conforme aux leçons du foyer, que les instituteurs ne sont pas beaucoup plus puissants que les gendarmes contre les idées dominantes et les mœurs héréditaires. Les gouvernements les plus dévoués au clergé n'ont pas réussi à lui livrer l'âme de la France; le premier soin des réactionnaires, quand ils arrivent au pouvoir, est toujours de s'emparer des écoles, et ils y perdent toujours leur peine. Le peuple de 89 et de 93 n'avait pas reçu l'instruction laïque. Vous répondez que l'enseignement, qui ne peut rien contre le courant des esprits, peut beaucoup pour l'aider; que dans une République, avec le suff"rage universel, l'État est le représentant de la majorité des familles, et par con-
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séquent absorbe le droit des familles ; que la vérité peut se servir utilement des armes inutiles à Terreur, et que nous avons le droit d'imiter nos ennemis après les avoir blâmés, parce qu'ils ont toujours tort et que nous avons toujours raison. Ou plutôt vous ne répondrez rien ; pourquoi réfuter une objection à laquelle votre public restera parfaitement sourd, parce qu'elle choque à la fois ses préjugés les plus enracinés, ses passions les plus vives et ses instincts les plus puissants, les bons comme les mauvais ?
Le budget des travaux publics est peut-être celui qui subira le plus de progrès, je veux dire d'accroissement. Je ne parle pas seulement des chemins de fer électoraux, ni des ingénieurs complaisants qui seront tentés de prendre au sérieux les plaisanteries de Molière et de mettre toutes nos côtes en fameux ports de mer. On peut aller loin si Ton pousse le respect du principe d'égalité jusqu'à procurer à tous les cantons des moyens de communication également faciles. Ce qui coûtera peut-être encore plus cher, c'est que l'État sera sommé de prendre la place de toutes les grandes compagnies, dont la puissance, quoique collective, excite Fenvie et la haine. On ressuscite pour ces associations de capitaux le nom de féodalité, qui dénonce à la défiance démocratique ces aristocrates à cent mille têtes. Mais ce n'est pas là une question de sentiment, et l'intérêt, bien plus que la crainte et la jalousie, poussera les pouvoirs publics à mettre la main sur des propriétés qu'on signale déjà comme des démembrements du domaine national. Tout pouvoir tend naturellemeixt à s'étendre,
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quand rien ne lui résiste, et le peuple souverain ne fait pas- exception. On rachètera donc les chemins de fer, car je ne veux pas supposer qu'on les confisque. On les rachètera pour faire profiter le public des bénéfices que réalisent les compagnies, pour abaisser les tarifs et améliorer la situation des employés. En se chargeant de Tindustrie des transports, les gouvernants trouveront une occupation pour une partie des bacheliers dont l'instruction publique aura inondé le pays. Je n'insiste pas sur les gains illicites que peut procurer une administration aussi complexe ; l'exemple des États-Unis prouve que la démocratie n'exclut pas l'improbité. Laissons de côté ces frais accessoires, et les désordres que l'abus de la politique favorise dans certaines républiques comme l'absence de contrôle dans certaines monarchies.
Une fois entré dans cette voie d'envahissement, l'Etat ne peut guère s'arrêter. Les ouvriers qu'il emploiera seront mieux traités que leurs confrères de l'industrie privée ; ceux-ci voudront passer à leur tour sous un joug agréable et léger. Il sera presque impossible de maintenir dans les ateliers de l'État une disciphne rigoureuse, de repousser, là plus qu'ailleurs, les prétentions du suffrage universel. Le droit au travail est un des premiers principes que proclamera une démocratie dégagée de toute entrave ; or les citoyens qui désireront mettre leurs bras au service de. la communauté, sauront bien ne pas trouver d'emploi chez les particuliers. Les travaux publics recruteront toute une armée, qui ne se composera pas des travailleurs les plus robustes et les
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plus zélés, mais qui imposera le respect à ses chefs et se fera largement payer de ses peines. Pour fournir au moins un semblant d'occupation à tous ces volontaires, l'État sera contraint de faire concurrence à l'industrie privée, puis il sera tenté de supprimer la concurrence, après avoir constaté qu'elle est coûteuse pour lui et ruineuse pour les autres. Ce pot de fer cassera les pots de terre.
Tout contribuera à rendre inévitable l'expropriation successive des principales industries. Tantôt la loi, la justice et le gouvernement protégeront si bien les ouvriers contre la tyrannie des patrons, que ceux-ci perdront courage et se résigneront à être remplacés par des fonctionnaires. Tantôt les économistes à la mode prouveront que telle ou telle industrie intéresse trop directement la vie, la santé ou le bien-être des citoyens, pour être plus longtemps abandonnée à la direction d'avides spéculateurs. Parfois les villes et les départements créeront des ateliers qui produiront chèrement, mais qui livreront les produits à bon marché, et rendront ainsi toute lutte impossible. Alors on sera contraint d'achever Tœuvre et de substituer le monopole à la liberté.
Nulle part l'inégalité n'est aussi frappante que dans l'usine; l'ouvrier est tenu d'obéir, non à des magistrats élus par lui, mais à des hommes que la fortune lui donne poiu" maîtres. Le salariat est condamné comme une dernière forme de la servitude. L'expérience démontre que l'association libre ne réussit que dans des conditions difficiles à réunir. Il faudra, donc faire passer les usines dans la main de
l'État, afin que les travailleurs n'aient plus d'autres clieis que ceux qu'ils se donneront eux-mêmes, d'autres lois "que celles qu'ils auront votées. C'est le rêve des principales écoles socialistes. 11 est vrai qu'une si grande révolution fait peur. On peut l'accomplir doucement, et s'acheminer vers le but de progrès en progrès, une fois qu'il sera reconnu que le progrès économique consiste à affranchir le travail du capital, comme le progrès politique à affranchir le suffrage universel de toute entrave. Il est difficile de marquer d'avance les étapes de cette transformation, et surtout de prédire à quel moment le démagogue habile proposera de s'arrêter ou de revenir en arrière. Mais il est clair que la logique n'impose aucune limite à cette absorption de l'industrie par l'État. La pratique seule en pourrait dégoûter un peuple que ce système mènerait à la ruine, mais alors seulement que la ruine serait fort avancée. Avant de confesser une erreur économique, les gouvernements absolus, quels qu'ils soient, commencent par se fâcher contre les obstacles, et par croire que leur insuccès tient à leur modération.
Ce n'est pas que le peuple soit épris d'un vif amour pour les ateliers nationaux, ni que l'idée d'un embrigadement général des travailleurs le séduise beaucoup. Il a en somme peu de goût pour le communisme. Il préférerait qu'on lui fournît le moyen de se passer da capital, en lui assurant du crédit. On demanderait à l'État de l'argent, sous forme de papiermonnaie; on ne lui demanderait pas une direction.
Cet essai doit être tenté, non sans frais, mais sans
aucune chance de succès. Les associations ouvrières, comme les artisans libres et isolés, peuvent réussir sous l'aiguillon de l'intérêt et de la responsabilité. Les uns et les autres ne feraient que languir si le crédit leur était prodigué sans qu'ils eussent à le mériter et à le ménager. Après avoir subventionné les ateliers, l'État serait obligé de les gouverner et de les absorber.
Est-il nécessaire de démontrer que l'État, loin de gagner par cet envahissement tout ce que gagnaient les patrons, se chargera d'un lourd fardeau? S'il les indemnise, il contracte une dette énorme; sinon il sème la ruine et la colère. Le suffrage universel est à la fois producteur et consommateur. S'il fixe tous les prix par des lois politiques, en dépit des lois naturelles observées par les économistes, comme producteur il voudra être bien paj^é pour peu de travail ; comme consommateur il voudra payer peu pour beaucoup de denrées. Il n'apercevra ce qu'il y a de contradictoire dans cette double prétention, que quand il aura reconnu, par une dure expérience, l'impossibilité de rétablir l'équilibre au moyen de l'impôt. On croit faire un grand profit en supprimant les intermédiaires. Mais dans une société prospère, les intermédiaires ne sont pas de simples parasites. Présider aux échanges, c'est une fonction qui ne deviendra pas gratuite le jour où elle cessera d'être une profession libre et privée .'Malgré les déclamations qui tournent tant de têtes, il n'est pas certain que les industriels et les commerçants prélèvent sur les produits du travail humain, déduction faite de toutes pertes, une part
plus considérable que ne ferait l'État pour solder ses employés. Ce qui est certain, c'est que les employés auraient moins de zèle, c'est que les excès du monopole sont une cause de gaspillage bien plus redoutable encore que les excès de la concurrence. Permettezmoi de ne pas insister sur une démonstration qui a été faite bien souvent, et qui serait inutile à notre dessein. Car il s'agit de vérités que l'expérience prouvera suffisamment, et que vous vous garderez bien d'annoncer avant que le peuple les constate à ses dépens.
Vous voyez que l'amour du progrès social et la recherche de l'égalité imposent- à notre République un budget fort lourd. On aura beau supprimer les frais du culte; ce n'est que la soixantième partie des dépenses actuelles. Ce qu'on économisera sur l'administration centrale, on l'ajoutera aux frais de l'administration locale. Si l'armée coûte moins, la garde nationale coûtera cher. Serait-on amené à faire banqueroute? Les arguments ne manqueraient pas. On dirait que la dette est un legs de la monarchie, que les rentiers sont les ennemis de la Révolution, que les arrérages déjà payés ont largement remboursé les prêteurs, que l'existence d'une rente d'État entretient l'indépendance du capital et, par suite, sa domination sur le travail, et enfin qu'aucune génération n'a le droit d'engager l'avenir. Mais la banqueroute serait malgré tout une mesure violente, une secousse terrible, et nous faisons ici la théorie du progrès continu, non des coups d'État économiques. Occupons-nous donc seulement de la réforme des impôts.
C'est un lieu commun parmi les socialistes que l'impôt est réparti d'une façon inique, et ne pèse guère que sur les pauvres. Les économistes classiques, tout en admettant et en proposant des réformes, contestent la grossière injustice qui fournit un si ample thème à l'éloquence comme aux calculs de leurs adversaires. Nous n'avons pas besoin de nous engager dans cette épineuse discussion, puisqu'il ne s'agit pas pour nous de proportionner exactement les sacrifices aux facultés, mais de diminuer peu à peu l'inégalité des fortunes. Il est donc clair que l'impôt doit être progressif, et que les riches doivent abandonner au trésor public une plus forte fraction de leur richesse. La doctrine est ainsi d'accord avec le sentiment, et la majorité, qui se composera longtemps de citoyens peu aisés, sera charmée d'apprendre qu'en déchargeant ses épaules pour reporter le fardeau sur la minorité, elle accomplit un devoir et sert la cause du progrès.
On supprimera donc les taxes de consommation, qui atteignent tout le monde en raison des besoins, non en raison des moyens, et qui sont évidemment injustes quand on néglige de les balancer par des impôts qui frappent uniquement le capital, comme les droits de succession et d'enregistrement. L'amour de là logique et de la simplicité engagera les législateurs à remplacer la multitude des impôts par un impôt unique et progressif sur le capital ou sur le revenu. On aura le choix entre ces deux formules, dont le sens n'est peut-être pas aussi différent qu'on le i)r<'tend parJbis.
Dans les sociétés primitives, presque toute la richesse consiste en biens- fonds, et les biens-meubles eux-mêmes sont plus faciles à saisir. Les laboureurs ne sauraient dissimuler leurs récoltes, et les marchands ne peuvent cacher qu'une partie de leurs marchandises. Aussi l'impôt est-il d'une perception relativement aisée, même quand il est vexatoire. Il n'en est pas de même dans notre siècle et dans notre pays. Les capitaux engagés dans la banque sont essentiellement internationaux, et disparaîtraient dès qu'ils seraient sérieusement menacés. Les capitaux engagés dans le commerce et dans l'industrie ne sont guères moins fugaces. Une taxe trop lourde arrêterait les affaires en supprimant les bénéfices ou en les réduisant à trop peu de chose pour qu'ils continuent à compenser les risques. Toute crise cause des pertes incalculables et des maux infinis. Comme la concurrence n'est pas moins acharnée entre les nations qu'entre les individus, les impôts qui ralentissent la production et la circulation des richesses produisent des désastres irréparables, car toute place quittée est aussitôt occupée. Dès qu'une usine se ferme chez nous, une usine s'ouvre en Angleterre ou en Allemagne, à moins que le nombre des consommateurs ne diminue.
Il faut donc s'attendre à ce que l'impôt unique sur le capital ou sur le revenu ait quelque peine à s'établir. Toutefois la difficulté paraîtra moins insurmontable, si le législateur est résolu à ne reculer devant aucun moyen de progrès, devant aucune des conséquences du principe posé. On commencerait par
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changer les conditions du commerce extérieur en frappant de droits de douanes prohibitifs toutes les marchandises qui peuvent être produites en France ; on se flatterait ainsi de protéger l'industrie nationale contre les effets désastreux des lourdes taxes qui grèveraient ses profits ou son outillage. La plus importante des industries est encore l'agriculture, qui n'émigre pas, qui ne chôme guère. Pour éviter que le prix des subsistances ne s'élevât soudain , on ferait en sorte que l'impôt retom.bât presque uniquement sur la rente du sol. Pour toutes les terres louées, le fermage répondrait de l'impôt; quant aux terres cultivées par le propriétaire, l'impôt serait en quelque sorte l'équivalent dun fermage paj^é à l'Etat. Le cultivateur perdrait ainsi l'intérêt de son capital, mais non le fruit de son travail.
Il est une autre classe de capitaux qui ne peuvent fuir : ce sont les rentes sur l'Etat. Si la dette publique n'est pas abolie sans détour, elle offrira du moins un revenu sur lequel la communauté prélèvera la part qu'elle voudra. Ici on n a pas la peine de prendre : il n'y a qu'à retenir. Or les rentes sur l'Etat ne seront pas seulement la représentation des sommes prêtées au pays ; les actions et obligations des chemins de fer et des mines deviendront aussi des titres soumis à toutes les retenues qu'il plaira au législateur de leur infliger. Les expropriations successives dont nous avons déjà reconnu la nécessité, transformeront une bonne partie des capitaux industriels de la France en créances sur l'Etat, créances passives et
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sans défense, sujettes à des réductions progressives, Otages voués à toutes les avanies.
En confisquant les biens du clergé avec une partie de ceux de la noblesse, la Révolution a déplacé la propriété sans la transformer. Aussi a-t-elle supprimé l'inégalité politique , et laissé subsister tout entière Tinégalité sociale. Les hommes de 93, qui seuls ont songé à détruire cette dernière, n'ont pas eu le loisir d'appliquer leur idéal; occui)és à tirer parti de Técliafaud, ils n'ont pu tirer parti de l'impôt, ni établir un système fiscal destiné à rapproclier graduellement la condition des citoyens. Comme ils usaient largement de l'expropriation par la guillotine^ ils ont négligé les ressources de l'expropriation lente et indirecte. C'étaient des hommes d'État ; ce n'étaient pas des économistes, même à rebours. Leurs querelles intestines les ont perdus avant que leur esprit se fût élevé à la conception du progrès tel que l'entendent les socialistes modernes; s'ils ont eu cette conception, les moyens de la réaliser leur ont échappé. D'ailleurs la violence de leur gouvernement jetait le pays dans une crise qui rendait toute réforme des impôis impossible ou éphémère. La confiscation après décès, les assignats et le maximum sont des expédients transitoires, des armes de guerre que la paix devait briser. L'idée de l'évolution faisait défaut à ces esprits énergiques, qui ont employé une force prodigieuse à produire des effets insuffisants, parce qu'ils ne connaissaient pas, ou ne pouvaient appliquer la méthode progressive. Leurs héritiers montreraient sans doute plus de douceur et plus de constance. Ils n'useraient
ni de la proscription ni de la confiscation; ils remplaceraient la loi des suspects par une loi de finances, et le bourreau par le percepteur. En 93, on prenait les biens de Pierre pour les donner à Paul, et l'on ruinait l'aristocratie pour enrichir la bourgeoisie. La démocratie future ferait passer une grande partie de la fortune publique dans les mains de l'Etat, pour faire de l'Etat le régulateur de la richesse. Au lieu de bouleverser la société par une sorte de cataclysme, on la nivellerait par un travail incessant et sj^stématique.
Mais le plus commode, le plus productif et le plus efficace des impôts, c'est l'impôt sur les successions. Il existe déjà, et l'on n'a pas la peine de l'inventer et de le faire accepter : il n'y a qu'à l'accroître. Certains légistes, qui ne se donnent pas pour révolutionnaires, et qui se flattent de défendre la propriété, considèrent l'héritage comme une institution sociale, non comme un droit naturel, et soutiennent que le législateur peut, sans violer l'équité, le restreindre ou même le supprimer. Le courant des idées nouvelles paraît peu favorable à l'hérédité des biens. Si la propriété n'a d'autre origine que le travail, on peut contester qu'un homme ait le droit de profiter du travail d'autrui. La législation française limite la liberté de tester : on se demande si la volonté des morts peut lier les vivants.
Les logiciens de l'égalité réclament souvent ce qu'ils appellent l'égalité du point de départ, et veulent que tous les hommes, à leur entrée dans la vie, soient pourvus par la société des mêmes ressources spirituellps et matérielles. N'est-ce pas le sens de cette maxime populaire, si banale et pourtant grosse de
conséquences encore inédites : chacun doit être l'artisan de sa destinée ? On admet que nous soyons récompensés de nos efforts, de notre tempérance, de notre persévérance, et même de la supériorité de notre esprit et de nos forces ; est-il juste que le paresseux et le débauché jouissent de toutes les douceurs de la vie, pour s'être seulement donné la peine de naitre, mot profond que les bourgeois ont inventé pour abattre la noblesse ? Nous touchons ici au nœud de la question sociale : l'héritage, voilà l'ennemi.
Rien de plus facile que d'infliger à cet ennemi des pertes successives, que de déraciner l'hérédité par degrés, sans secousse ni péril. Il n'y a point de révolte à craindre ; les hommes défendront toujours avec moins d'âpreté les biens qui ne leur auront rien coûté à acquérir. A qui l'Etat fait- il tort en prélevant une large part de chaque succession ? Le mort ne peut subir aucun dommage ; le vivant n'a pas à se plaindre : ce qu'on lui laisse est encore un bénéfice net. On supprimera d'abord la succession ab intestat en ligne collatérale, en commençant par les degrés les plus éloignés. La loi est-elle obligée de croire à la tendresse d'un mourant pour des neveux ou des cousins qu'il n'a pas élevés, qu'il n'a peut-être pas connus? Ceux qui voudront tester ne disposeront que d'une partie de leurs biens, les deux tiers, la moitié ou même moins, selon la valeur de ces biens. On prouvera sans peine que le véritable et légitime héritier du riche sans enfants, c'est la communauté. Quant aux successions en ligne directe, elles seront soumises à un impôt progressif, qui en deux ou trois
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générations dispersera toutes les grandes fortunes, dont on a vainement essayé d'empêcher la reconstitution par l'établissement du partage égal. Les riches fraudent à la fois la loi et la nature par leur stérilité volontaire. Quoi de plus conforme aux sentiments de justice et d'humanité que de décapiter l'aristocratie sans décapiter les aristocrates, que de frapper l'opulence dans ce court passage d'une main à l'autre, et pour aiasi dire en l'air, sans dépouiller personne ? Qu'un père s'impose des fatigues et des privations pour faciliter l'entrée de ses enfants dans la vie, et même pour les mettre à l'abri du besoin, cela se conçoit à la rigueur : a-t-il le droit de leur assurer toutes les jouissances d'un luxe insolent '?
Les moralistes dénoncent l'amour des richesses comme la cause de la plupart de nos maux; tous reconnaissent que la cupidité peut être sans bornes, qu'on amasse pour amasser, que les avares éprouvent une singulière volupté à la pensée qu'ils posséderont leurs biens même au-delà du tombeau, dans la personne de leurs descendants, qui seront la chair de leur chair. Ce sont moins leurs enfants qu'ils aiment en accumulant un trésor, que le trésor lui-même, dont ils s'imaginent ainsi n'être jamais séparés. L'avarice consacrée par l'esprit de famille devient ainsi une avarice collective, aussi envahissante, aussi insatiable, aussi dépourvue de scrupules que celle des communautés qui accaparent la terre et l'or avec l'énergie d'une fièvre sans rémittence et la force d'une volonté plusieurs fois séculaire. Restreindre
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riiéritage, c'est donc mettre un frein à la plus terrible des passions, guérir une des plaies les plus envenimées de la société humaine.
Une fois qu'on a commencé à ébranler la superstition de l'hérédité des biens, on ne se lasse pas de porter de nouveaux coups à l'idole. La logique du progrès est implacable. Nous avons supprimé les grandes fortunes ; laisserons- nous les fortunes moyennes se transmettre d'une génération à l'autre? Accorderons-nous ce dernier refuge à l'inégalité ? Si la naissance ne fait plus de grands seigneurs, ferat-elle encore des bourgeois? Ce qui est juste contre les magnats ne sera-t-il pas juste contre les hobereaux ? Qu'est-ce après tout qu'un héritage, même modeste ? Une faveur du hasard, un billet sortant à la loterie de la vie et de la m.ort, une prime à l'oisiveté, une insulte à l'existence laborieuse des enfants du pauvre. Un jour viendra donc où le législateur achèvera d'extirper cet abus lentement déraciné. Il dira au fils : c( Cet argent que tu convoites, l'as-tu gagné ? » il dira au père : « Si ton fils est vertueux, il n'a pas besoin de ce que tu lui laisses. Sinon nous ne te permettons pas de le soustraire aux conséquences de ses fautes et de ses vices. »
Cette révolution aura été longuement préparée par l'affaiblissement et la dissolution de la famille. Considérez en effet comment le progrès transforme cette vieille institution. Les anciens plaçaient à l'origine des temps l'âge de la sagesse et de la vertu. La philosophie moderne, en proclamant l'empire de l'intelhgence et de la science, aboutit à cette conclusion,
que les fils yalent mieux que les pères. L'autorité domestique reçoit ainsi une mortelle blessui-e, que notre système d'assurances par l'Etat va sans cesse élargir. Lenfant ne reçoit plus de ses parents ni la foi ni le savoir, ni même le pain ; il appartient de plus en plus à la République, de moins en moins à ceux qui lui ont donné le jour par hasard. De même leur yieillesse n'a pas à compter sur lui, puisqu'elle compte sur la nation. Pour empêcher que le sentiment de l'inégalité se perpétue dans les cœurs, pour mieux plier les jeunes âmes aux institutions nouvelles et rompre la tradition des préjugés, le gouvernement s'efforce d'isoler l'école du foj-er, ou plutôt de remplacer le foyer par l'école. Organe de la puissance suprême et de la raison publique, l'instituteur grandit; le père décline. Les démocraties antiques, si zélées pour le maintien du pouvoir paternel, étaient des démocraties conservatrices et religieuses. Elles croj^aient à l'immobilité des lois et des mœurs, à la sainteté de la famille, à la divinité des Lares et des Pénates. Elles demandaient la vertu aux dieux protecteurs du lit nuptial et de l'autel domestique ; elles vivaient de tradition. La société moderne vit d'innovation. Elle demande la vertu à la science, et la science à l'instituteur, ce prêtre de l'avenir.
Ce qui fait la force du lien conjugal, avec la religion, avant la religion, ce sont les besoins et l'intérêt des enfants. Ces besoins disparaissent au bout de peu d'années, grâce à la sollicitude de l'Etat; cet intérêt s'affaiblit et s'évanouit avec l'hérédité des biens. Le piariage perd donc sa principale raison d'être. Il
n'a plus le caractère d'un sacrement, ni même de ce qu'on pourrait appeler un sacrement civil et laïque. C'est un simple contrat toujours dissoluble. Le législateur ne s'occupant plus des mœurs qu'au point de vue de l'hygiène, ne saurait proscrire ni flétrir les libres rapports des deux sexes. L'égalité exige que les enfants naturels jouissent des mêmes droits et des mêmes avantages que les enfants légitimes, ou plutôt tous les enfants sont légitimes et égaux devant la mère. Ici encore nous marcherons pas à pas ; nous irons du divorce judiciaire au divorce à volonté, du mariage dissoluble au mariage libre, c'est-à-dire à l'abolition du mariage, qui cesse d'être un lien pour n'être plus qu'un fait, une communauté temporaire d'habitation et d'intérêts.
La rupture de la chaîne conjugale aura-t-elle pour résultat d'établir l'égalité entre rhomm.e et la femme? Devons-nous à ce propos prédire et réclamer la chute de la dernière aristocratie, l'aristocratie du sexe? Il est difficile de contester en théorie cette conséquence de notre principe. Dans la pratique, il peut être dangereux de prêcher trop nettement l'affranchissement politique de la femme et son avènement au droit de cité. On risquerait de passer pour un amateur de paradoxes ; on s'exposerait au ridicule, et l'on ne serait peut-être pas récompensé par l'approbation et l'estime de celles dont on aurait embrassé la cause. Il vous appartiendra de tâter l'opinion et de ne vous hasarder qu'à bon escient. D'ailleurs il ne manque pas de réformes à proposer en faveur de la femme, avant de demander pour elle
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le huUetin de vote. Comme l'aptitude au service militaire assure aux hommes une supériorité au moins provisoire, mais incontestable, j'estime que la question ne sera mùi-e que quand la paix perpétuelle sera solidement établie. Cela tous donne du temps.
Nous sommes ainsi arrivés peu à peu, sans violence et sans secousse, à établir le règne de la justice, selon la maxime que tout le monde répète et que peu de gens comprennent : « A chacun selon ses œuvres. » Est-ce là le dernier mot du progrès? D'éminents socialistes n'y voient qu'une étape. On. connaît la formule chère à Louis Blanc : « De chacun selon ses facultés ; à chacun selon ses besoins. » Car l'égalité du point de départ laisse subsister toutes les inégalités qui résultent de la force intellectuelle ou matérielle des uns, de la faiblesse des autres. Le hasard «le la naissance ne distribue plus aveuglément la fortune et la misère ; il distribue encore les facultés qui mènent à la fortune, les défauts qui conduisent à la misère. L'iniquité n'est plus héréditaire : elle est encore viagère. Le droit à l'assistance n'est qu'un palliatif, car l'assistance, quelle qu'en soit la forme, ne donnera jamais tout ce que possèdent ceux qui n'y ont point recours. Mais nous touchons à un redoutable problème. Comment empêcher l'élévation •les uns et la chute des autres sans porter atteinte à la responsabilité, à la liberté, sans tomber dans le communisme despotique dont Platon a tracé la repoussante image, dont les couvents ont donné l'exemple dans des conditions exceptionnelles?
Certains théoriciens préconisent l'équivalence des
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fonctions, c'est-à-dire Tégalité des salaires pour toutes les professions et tous les emplois. On peut craindre qu'un tel régime ne supprimât l'émulation et ne brisât le maître ressort de l'action humaine. Sans aller aussi loin, on peut concevoir un état social où l'inégalité, même viagère, serait sans cesse combattue et atténuée par les lois et les mstitutions économiques, où la propriété privée se perdrait graduellement dans l'association, où il ne subsisterait plus d'autre différence entre les hommes que la hiérarchie des fonctions électives, où le suffrage universel travaillerait continuellement à tenir en bride et à rapprocher du niveau commun les forts, les habiles, les heureux. Mais prenons garde de nous noyer dans les utopies. Au-delà de certaines limites, le socialiste le plus déterminé sent le sol se dérober sous ses pas. Quelques esprits vigoureux se plaisent dans ces conceptions aventureuses, se lancent à corps perdu dans l'obscurité. Mais le peuple ne les suit guère dans leurs téméraires expéditions , et ils risquent de le rebuter par l'étrangeté de leurs rêves : ils imposent à son imagination des efforts excessifs. Gomme la science, la politique peut aspirer à des progrès sans borne, ouvrir en tous sens des routes dont la perspective s'enfonce dans l'infini ; mais la politique ne peut pas plus que la science deviner pour une longue période les découvertes de l'avenir, ni marquer des étapes dans un monde inconnu.
Le seul principe d'égalité nous a conduits à travers une longue série de conséquences dont le terme se dérobe à notre esprit. Nous aboutissons peut-être à
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Futopie; nous ne nous y jetons pas de plein saut. Nous ne prêchons pas une révolution violente, une transformation subite et douloureuse. Et d'ailleurs que resterait-il au démagogue, qui fait métier de conduire le peuple, si le peuple arrivait au but du premier coup ? Le temps des cataclysmes est fini ; nous sommes entrés dans l'ère de l'évolution. Les nations veulent maintenant savoir où elles vont, mais elles savent aussi qu'il faut compter avec le temps. Elles font à ce collaborateur sa part ; si elles la lui font trop petite, il s'en dédommage bien. Elles admettent la nécessité d'une méthode et d'une gradation. Aussi y a-t-il entre l'habile démagogue d'aujourd'hui et celui d'autrefois la différence d'un négociant à un joueur ; l'un risque tout sur un coup de dés ; l'autre s'achemine vers la fortune pas à pas, ménageant ses réserves et assurant ses derrières.
Votre tâche consiste donc moins à tracer le tableau de l'humanité future qu'à indiquer le sens du progrès pour y mener ou y pousser vos concitoj-ens. Si vous étaliez trop vite vos plans, si vous mettiez trop de précision dans votre programme, vous vous heurteriez d'abord à trop d'adversaires. Par la discrétion de votre langage et le vague de vos peintures, vous séduirez presque tout le monde, et vous entraînerez la foule sur vos pas. Tous les amis des réformes seront vos collaborateurs, et les timides même vous suivront jusqu'à un certain point. Peu à peu les hommes dont vos entreprises choqueront les convictions ou les intérêts se détacheront de vous, mais vous pouvez aller loin sans que la majorité vous abandonne. Car
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s'il est bien établi que l'envie est une vertu, les envieux seront longtemps en majorité. Quand vous aurez porté assez liaut votre fortune politique et votre popularité, ou quand l'expérience aura lassé le peuple, vous vous arrêterez, et vous donnerez le signal de la iialte. Le comble de l'art, pour les tribuns, est de faire coïncider l'heure de la lassitude populaire avec celle de leur plus grande élévation, pour jouir en paix de tout ce qu'ils ont gagné dans la lutte. Si Robespierre avait eu ce tact, il eût devancé Napoléon. Mais Robespierre roulait sur la pente de la violence : vous cheminerez dans la voie du progrès. A quoi bon d'ailleurs prévoir les choses de trop loin? Mon rôle est de vous ouvrir la carrière, non de vous en marquer le terme. Nous sommes presque tous maîtres de nos débuts; plus nous avançons, plus notre volonté devient l'esclave des circonstances. Je connais la France d'aujourd'hui, et je vous promets des succès; je ne connais pas la France de demain.