‹ Manuel du démagogueChapitre 17 sur 20 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Si vous étiez sujet cVun prince, il vous faudrait d'abord trouver accès auprès de lui; n'est pas courtisan qui veut. Dans une monarchie, la vocation, la volonté, le talent ne suffisent pas; il y faut encore la naissance et l'occasion. Dans une république, le souverain est accessible à tous ; à toute heure on peut l'aborder et le séduire : il n'est que de se faire entendre.

Autrefois le barreau attirait les ambitieux. Une belle plaidoirie improvisait une réputation durable. Les '.'lecteurs allaient chercher au prétoire la plupart de leurs représentants, surtout quand ils voulaient donner une leçon au pouvoir. Les avocats inspiraient autant de jalousie à leurs rivaux sans robe que d'inquiétude au gouvernement. Mais leur règne est passé. Il n'y a plus guère de procès politiques. Quand la

presse est asservie, ou du moins gênée, c'est devant un tribunal qu'on peut parler avec le plus de hardiesse. Quand la presse a toutes ses aises, l'éloquence judiciaire n"a plus de privilège; contenue par la sévérité du tribunal, par la rigueur des convenances, des coutumes et des règlements, elle paraît assez froide à côté des ardeurs de la presse et de la tribune populaire. Je ne trouve pas mauvais que vous sachiez le droit : l'étude des codes et de la jurisprudence vous fera trouver des réformes à proposer, des questions à soulever ; votre esprit sera plus fécond en arguments et en expédients. Mais c'est par la presse que vous vous signalerez au maître à qui vous devez plaire.

Je ne dirai pas que tout journaliste est un flatteur, il y a trop d'exceptions. Mais il faut avouer que le métier du journaliste ressemble un peu à celui du courtisan. On ne caresse que les préjugés dont on est dupe et les passions qu'on partage, mais on les caresse tous les jours. On se pique d'une rude franchise, d'une sincérité courageuse ; on censure âprement le pouvoir; on dit même au peuple ses vérités. Mais on répète chaque soir ou chaque matin à son parti, à son lecteur : « Tu as raison ; tu luttes pour la bonne cause; tu es le soldat de la justice et du droit. Tes chefs sont grands; tes compagnons d'armes sont des braves; tes adversaires sont des sots ou des méchants, des faquins ou des coquins, ou tout au moins des dupes. » Le journaliste loue ses abonnés, même sans j' penser. Il les loue dans les articles de fond, en les confirmant dans leurs opinions; il les loue dans sa polé-

mique, en leur montrant combien ils sont supérieurs aux adeptes du parti contraire. Il les loue daps leurs croyances et dans leur scepticisme, dans leurs goûts et dans leurs répugnances, dans leurs am.ours et dans leurs haines. Je ne sais si Louis XIV, aux jours de sa splendeur, recevait des louanges aussi bien tournées, aussi continuelles, aussi variées, aussi capiteuses que celles que chacun de nous peut se procurer pour un sou.

Sans doute il est des écrivains qui poussent la franchise jusqu'à blâmer leur parti. Mais ils mettent plus de ménagements dans leurs remontrances que le Parlement de Paris s'adressant au roi. Ils emploient à cette tâche difficile toutes les ressources de l'exorde ' insinuant, de la périphrase et de l'euphémisme. Les plus austères s'ingénient à enduire d'un miel exquis les bords de la coupe ; encore prennent-ils soin de n'y pas verser trop souvent un breuvage amer. On douterait de leur fidélité à la cause qu'ils servent ; on les accuserait de trahison ; on les montrerait au doigt. Souvent vous voyez un journaliste rudoyer ses amis, tonner contre leur faiblesse et leur pusillanimité; vous êtes tenté de le prendre pour un Bourdaloue. Ne vous y trompez pas : ces violences sont encore des flatteries; ces reproches n'ont pour objet, ou pour résultat, que de déchaîner une passion qui n'osait se donner carrière. Ce prédicateur ne fait la guerre qu'aux scrupules, et ses coups les mieux assénés chatouillent nos fibres les plus secrètes.

Ceci n'est pas une satire, et je n'instruis point le procès du journaliste. Après tout il fait son devoir.

2u2 DANS LA CARRIÈRE

C'est un avocat qui plaide tous les jours la même cause, une cause qui lui estclière. Ne doit-il pas emploj-er tous les moyens efficaces pour encourager ses alliés, pour en gagner de nouveaux, pour enfoncer plus avant dans Tesprit de ses lecteurs la conviction qui l'inspire et qui l'honore? Ne chercliera-t-il pas à faire des conquêtes, à persuader les indifférents et à réchauffer les tièdes? A-t-il le droit de dire tout ce qu'il pense et tout ce qu'il sait? Certaines vérités ne seraient-elles pas sous sa plume des aveux compromettants? Un excès de franchise et de bonne foi ne passerait-il pas pour une demi -trahison, en présence d'ennemis qui font arme de tout?

Ce n'est pas de la presse en général que nous avons à nous occuper ici, mais de la presse démagogique. Vous ne souhaitez point que je vous déduise longuement les préceptes d'un art dont les modèles sont si accessibles et si achevés. Mais pour vous rendre compte de la méthode que suivent les maîtres, il ne suffit pas de les lire ; il faut connaître les matériaux dont ils se servent, comme pour juger de l'habileté d'un avocat il faut avoir étudié le dossier, et entendre la plaidoirie de l'adversaire. Un fin courtisan n'est goûté que du maître, mais il n'est apprécié que de ceux qui savent ce que vaut le maître. Voulezvous admirer un journaliste? Voyez ce qu'il tire d'un fait insignifiant, ou même fâcheux, comment il l'arrange en le racontant, comment il en fait ressortir certaines circonstances, en laissant les autres dans l'ombre, comment il le rattache à des causes lointaines, et en tire des conséquences inattendues ;

LA PRESSE 26:î

comment il transforme gradueUement une hypothèse en présomption, une présomption en certitude ; avec quelle aisance il s'impose la loi de rappeler tout ce qui sert, et d'oublier tout ce qui nuit. Le public se doute-t-il de la peine qu'on se donne pour lui plaire toujours, même quand on est contraint de lui fournir des informations qui devraient l'affliger, si on les lui présentait toutes nues?

La polémique n'a pas de secrets, bien qu'il ne soit pas facile d'y exceller. C'est comme l'escrime : un maître d'armes vous montrera tous les mouyements en une leçon, mais il faut des années pour acquérir la promptitude du coup d'œil et du poignet. Travestir l'opinion de l'adversaire, le citer habilement, en divisant ce qu'il a uni, en confondant ce qu'il a distingué; déplacer la question, se jeter sur les personnes quand les choses sont gênantes, et réciproquement; faire doucement violence à l'histoire en dissimulant tour à tour les différences et les analogies selon qu'on veut s'autoriser d'un exemple ou contester la valeur d'une expérience ; mêler à propos le raisonnement et l'émotion ; conclure du particulier au général ; glisser dans le débat des principes abstraits qui ont l'air inoffensif et dont on tirera tout à (•OUI) tles conséquences écrasantes ; douter de tout et ne douter de rien ; enfin persuader aux lecteurs que c'est leur cause qu'on plaide, leur intérêt qu'on soutient : tout cela est à la fois l'enfance et le comble de l'a ri. Rien n'est plus simple en théorie ; la pratique est inliniiuent variée, souvent délicate. 11 est vrai que les juges sont prévenus. Il s'agit d'avoir raison, non

2ui IjA.NS la CAllKiElU-.

au^ yeux d'un arbitre impartial, mais aux yeux dt» l'abonné. Les polémistes qui l'oublient commettent parfois des imprudences, accordent des concessions dangereuses, ébranlent par une démonstration maladroite des propositions qui sont des axiomes pour leur public spécial.

La presse, qui est pour d'autres une profession, n'est pour vous qu'un moyen de parvenir. Elle doit vous faire connaître, non vous faire vivre. Vous servirez cordialement la cause que vous aurez embrassée, mais en homme d'Etat, non en simple soldat, et sans jamais la séparer de votre cause personnelle. Vous combattrez pour la victoire, mais pour une victoire opime.

Débutez autant que possible dans un journal qui ait la vogue et qui la donne. En matière de presse, quoi qu'en dise César, il vaut mieux être le dixième à Rome que le premier dans une bourgade. Ou bien faites choix d'un do ces journaux que dirige un chef (le parti, et dont la rédaction est un état-major. Fuyez i anonyme et le pseudonyme, à moins que vous n'éprouviez le besoin de dissimuler votre inoxpfrience et de cacher vos écoles, ou que vos collaborateurs ne soient assez puissants pour vous porter d'un seul coup aux honneurs. Gardez-vous dp la modestie comme d'un vice ridicule; songez que de nos jours c'est la jeunesse qui confère l'autorité : il n'appartient qu'aux vieillards d'être timides et réservés. Soyez fier et hardi, pendant qu'on n'a encore à vous reprocher ni une faute, ni une erreur, ni un l'opentir. Ne craignez pas le paradoxe, pourvu (jut^

VOS paradoxes soient l'exagération, et non le contrepied des préjugés à la mode.

Faites choix d'une passion qui inspire tous vos articles, qui soit Tàme visible de toutes les productions de Yotre esprit. Si l'on vous croit bien échauffé. on vous pardonnera plus d'un excès et plus d'une redite. Il est bon que cette passion soit une haine : ]a haine du clergé, la haine de la noblesse, la haine des mauvais riches, des agioteurs, des exploiteurs, de la féodalité financière et industrielle. Dites bien haut que vous avez fait contre cet ennemi un serment d'Annibal. Souvenez-vous de Caton et de son refrain sur la destruction de Carthage. Les refrains donnent l'idée d'une volonté inflexible et d'une persévérance sûre d'atteindre le but. En dirigeant vos efforts sur un seul point, vous acquerrez plus vite la notoriété, votre avis en aura plus de poids. Vous pourrez étudier la question à votre aise, découvrir le premier les réformes à proposer, les abus à dénoncer, les griefs à faire valoir. Ce n'est pas l'homme d'un seul livre qui est à redouter, c'est l'homme d'une seule idée. Plus tard vous étendrez votre action ; commencez par la concentrer. Ne perdez pas votre temps à démontrer des idées reçues ; soyez novateur. Si c'est au clergé que vous faites la guerre, inventez des nouveaux moyens de le tracasser, forgez de nouvelles armes pour le combattre ; trouvez-lui des privilèges dont il jouisse encore, des crimes qu'on ait oublié de lui reprocher. Si vous vous donnez la peine (le méditer et d'approfondir votre sujet, vous ne tarderez pas à vous distinguer ; la plupart de vos

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confrères, engagés à fond dans la mêlée, absorbés parles soucis de la vie parisienne, peut-être fatigués par un excès de production, cheminent dans les sentiers battus, et n'ont pas le temps de chercher du neuf.

Quel que soit l'objet spécial de vos études et de vos efforts, vous devez connaître l'histoire de la Révolution française comme les théologiens connaissent l'Écriture sainte. C'est votre Écriture sainte; c'est une mine inépuisable de faits, de mots et d'idées. Pendant cinq ou six ans, toutes les passions ont été déchaînées, toutes les vertus ont eu leur apothéose, tous les crime.i leur excuse. Il n'est pas une question de gouvernement, de stratégie civile, de législation politique ou sociale, qui n'ait été soulevée, remuée, tranchée de plusieurs façons pendant ces quatre ou cinq années plus remplies que deux ou trois siècles ensemble. Les lois votées par les Assemblées, les motions des clubs et des journaux de ce temps forment un recueil où pourraient puiser dix générations de réformateurs. Quand vous ferez un emprunt aux orateurs et aux écrivains de cette époque, n'hésitez pas à l'avouer, à indiquer vos sources. Les hommes (le la Convention ont hérité de l'ancien et du nouveau Testaments, des prophètes, des apôtres, des martyrs et des docteurs. Ceux qui se sont proscrits les uns les autres sont réconciliés par la postérité : Robespierre et Danton s'embrassent dans le Panthéon révolutionnaire.

Par une contradiction naturelle au cœur humain, les esprits les plus amoureux du changement aiment à

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invoquer l'exemple du passé, d'un certain passé. Les l)ai'venus veulent des ancêtres. Une sottise même ou une absurdité choquante tirerait d'une citation de Saint'Just ou de Cambon un lustre inattendu. Il vous est permis de vous souvenir de Yergniaud ou de .Alirabeau, mais la Montagne seule fait autorité. Les (Constitutionnels et les Girondins sont comme certains écrivains fameux des premiers siècles de TÉglise, les Tertullien, les Origène, qui ont laissé des chefsd'œuvre, mais qui ont mal fini; on les cite pour orner le discours, non pour trancher le débat. Quant aux Thermidoriens, ce ne sont pas. des hérétiques, mais des renégats. La chute de Robespierre, ayant amené une réaction, est regardée comme un événement funeste, même par les gens à qui Robespierre eût fait horreur s'ils lavaient vu à l'œuvre. Les moins sanguinaires des hommes sont parfois les plus empressés à maudire la journée qui mit fin à la Terreur.

Les règles que je vous indique souffrent pourtant des exceptions. Condorcet, quoique Girondin, est resté à la mode pour son athéisme, sa théorie du progrès et ses idées sur l'instruction publique. On pardonne à Garnot d'être devenu presque royaliste et de s'être laissé faire comte de l'Empire, parce qu'il a organisé la victoire. Il ne faudrait pas non plus reprocher à Jean Bon-Saint-André d'avoir accepté de iSapoléon une préfecture, ni à Lakanal d'avoir témoigné à M. Guizot la plus cordiale sympathie. 11 y a des péchés cachés et des mérites qui excusent tout.

Les cinq années de la Révolution (1789-1194) suf-

liront à votre érudition historique. Quantàl'anciennH France, vous n'avez pas besoin de la connaître ; cela pourrait même vous gêner. Il est convenu que les annales de la monarchie forment un long amas de turpitudes, que jusqu'en 89 le peuple n'a connu que la servitude et la misère. La polémique contemporaine a si bien rassemblé et mis en lumière toutes les laideurs de l'histoire de France, qu'il est inutile de remonter aux sources pour enrichir un arsenal si abondamment garni. Vous risqueriez même, si vous y regardiez de trop près, de tomber dans le doute au sujet de certains faits souvent allégués, de certains mots souvent cités, de certaines opinions reçues, et cela nuirait à votre sincérité.

Il est une science dans laquelle il vous importe de paraître versé : c'est Téconomie politique. Le peuple est las de s'entendre objecter les lois naturelles de la production et de la distribution des richesses. Dans un temps oi^i la religion a perdu son empire, toute théorie qui s'enveloppe d'un manteau scientifique inspire le respect, même aux passions. Si les passions finissent par prendre le dessus, c'est qu'il se trouve des habiles pour mettre la doctrine à leur service. Jamais souverain n'a manqué de théologiens, de philosophes et de jurisconsultes ; il y a des courtisans en us, et des flatteurs tout couverts de la poudre des bibliothèques. Le peuple devait susciter à son tour ce genre d'adulateurs. Les utopistes comme Saint- Simon, Fourier, Cabet, manquaient de poids; on voyait trop en eux le rêveur et le romancier. C'est sur le terrain de l'économie politique qu'il fallait

combattre les économistes ; Proudhon en France, Lasalle et Karl Marx en Allemagne, ont fourni à la démagogie les théories dont elle avait besoin, théories assez difficiles à réfuter, car elles sont en général obscures et subtiles. Ce sont des Chimères sans ailes ; elles n'en ont que plus de griffes. Un auditoire populaire ne peut qu'être charmé, quand on lui sert à petites doses des démonstrations dont la conclusion est conforme à ses désirs. Il ne s'amuse pas à éplucher les prémisses, il ne tient même pas à les comprendre. Mais il veut que ses docteurs aient au moins l'apparence d'une érudition solide et d'une dialectique serrée. Il faut donc lui servir à l'occasion des chiffres, des abstractions, des déductions, tout l'appareil d'un débat scientifique. Il faut qu'on le prenne pour juge des discussions où l'on soutient ses intérêts supposés. L'arrêt est rendu d'avance dans sa pensée ; il est bien résolu à couronner son champion, vainqueur assuré d'un absent ou d'un adversaire qu'on ne daignerait pas écouter. Mais la certitude du triomphe ne vous dispense pas de déployer tout l'appareil du combat. Il est probable que ni les circonstances, ni la tactique du parti et du journal auxquels vous appartiendrez, ne vous permettront de tout dire, et d'exposer jusqu'au bout la théorie du progrès démocratique, telle que nous l'avons esquissée plus haut. Il faut toujours sacrifier quelque chose à la discipline; trop de liberté serait un danger. Il vous suffira de marquer la direction où vous voulez conduire le peuple, en promettant de marcher avec l'opinion, ou plutôt de la devancer. Evitez donc de désigner votre but avec trop

de précision ; laissez entendre que vous n'avez i)as dit votre dernier mot. Ne vous livrez à aucune école doctrinaire ; tout Credo vous deviendrait une prison.

Dans les polémiques, ne guerroyez que contre les gens qui sont moins avancés que vous. Si vous êtes obligé de rompre quelques lances avec ceux qui se piquent de vous dépasser, taxez-les d'indiscrétion, de précipitation, d'impuissance ; traitez-les d'enlants perdus ou d'enfants terribles, mais conservez le droit de leur donner raison un jour : vous ne savez pas jusqu'où vous irez. Résignez-vous à trouver des novateurs plus hardis que vous-même ; c'est folie d'enchérir sur les fous. Mais l'avenir est inconnu. Ne criez donc pas : « C'est absurde ! » ni : c< Jamais î >> Dites : « C'est impossible 1 » et « Pas encore 1 »

Certains publicistes cherchent le succès dans la violence de leur polémique. Cela leur réussit quelquefois. Je ne vous conseille cependant pas de les imiter. Outre les inconvénients de toute sorte qu'entraînent les querelles personnelles, le public prend malaisément pour des hommes d'Etat sérieux les gens qui l'ont diverti par leurs fureurs. Je vous engage même à vous abstenir de faire chorus avec les foules qui déchirent un homme impopulaire. Cet empressement qu'on met parfois à donner avec tout le monde son coup de pied ou son coup de dent est une lâcheté inutile. Les esprits supérieurs n'aiment pas à s'enrôler dans une meute.

En revanche il est très avantageux d'être le premier à dénoncer les suspects de demain, à signaler les défaillances prochaines, à deviner la défection

dans l'hésitation. On sait assez que le peuple brûle volontiers ses idoles. La vérité est qu'on exagère son liumeur capricieuse, et qu'il ne lapide ses chefs que quand ils refusent de le conduire où il veut aller. Sa logique n'est autre chose que la logique des passions, choyant qui les sert, et maudissant qui leur résiste. On a écrit des volumes sur l'inconstance de la démocratie, sur l'ingratitude des foules, lieux communs vulgaires et, en somme, assez vides. Un homme d'Etat s'écrie : « Je n'ai pas changé ; pourquoi change-t-on à mon égard? — Tu as été populaire tant que tu as suivi le courant; du jour où tu essaies de le remonter, tu deviens odieux ; la force qui te brise est celle qui te portait. »

A mesure que les événements se déroulent et que les réformes s'accomplissent, des esprits scrupuleux ou timides s'arrêtent et veulent arrêter les autres. Toute armée a ses traînards. Le tribun d'hier devient modérateur; après s'être servi de l'éperon, il veut user du frein. Le peuple s'étonne et s'indigne ; ce changement d'attitude lui semble une trahison ; son amour se transforme en haine. Il est en cela de bonne foi. Les plus honnêtes gens, quand ils servent ses passions, négligent de lui faire entendre qu'ils ne les serviront pas toujours ; s'ils l'avertissent, il ne les écoute pas. Leur opposition le surprend, et celui quia su la prévoir se fait grand honneur par sa vigilance et sa pénétration. Marat, le plus répugnant des hommes, devint l'oracle de la multitude pour avoir injurié successivement tous les meneurs de la Révolution quelque temps avant qu'ils fissent halte. Les choses

ne yont plus aussi vite ; cependant l'étude des hommes politiques en vue, de leurs principes et de leur caractère, vous permettra de les dénoncer et de les attaquer poliment, mais clairement, la veille du jour où éclatera leur lassitude ou leur dégoût ; vous acquerrez ainsi la réputation d'un démocrate clairvoyant et zélé.

Rien n'est plus utile, dans une époque aussi agitée, que de connaître les acteurs du drame politique. Leur passé vous fera deviner leur avenir. Vous distribuerez à propos la louange et le blâme ; vous choisirez sagement vos amis et vos ennemis, si vous prévoyez d'avance quels seront à la prochaine étape les favoris du peuple et les objets de son aversion. Or cette divination n'a rien de magique, dans un temps où les hommes parlent et écrivent sans cesse. Aujourd'hui les plus habiles calculateurs et les plus Ans diplomates laissent percer leurs intentions et leurs pensées secrètes, pour qui se donne la peine d'interpréter leur silence aussi bien que leurs paroles. Il n'y a plus guère d'hommes d'Etat de cabinet. Un journaliste attentif connaît presque aussi bien ses contemporains fameux, même sans leur avoir jamais parlé, que les courtisans les plus assidus connaissaient les ministres et les favoris de Louis XIV. Il suffit de tout lire, car tout s'imprime.

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