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CHAPITRE II

On paraît attacher, de nos jours, une assez grande importance aux réunions publiques. Il est yrai que les comptes rendus des journaux font connaître les noms des orateurs, et donnent une sorte d'immortalité à toutes les sottises qui se débitent presque tous les soirs dans un certain nombre de salles enfumées. Cependant nous ne voyons pas que les favoris du public spécial qui se donne ce divertissement avancent à grands pas dans la carrière de l'ambition. Ces prétendus meetings pourraient bien n'être qu'un spectacle où les assistants paient leur place moins cher qu'ailleurs, et oii les acteurs sont moins bien dressés.

L'histoire nous fait illusion. En Grèce, et même à Rome, c'est par la parole que se conquérait la popularité. Mais la presse n'existait pas, Les citoyens d'Athènes passaient leur vie sur la place publique ; ils étaient assez peu nombreux pour que toute l'assemblée entendît les paroles de l'orateur. Grâce aux esclaves et aux tributaires, les Athéniens pouvaient

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consacrer leur temps aux affaires de l'Etat : ils se faisaient même payer pour exercer leur souveraineté. A Rome, l'éloquence joue un moindre rôle ; encore l'éloquence judiciaire exerçait-elle plus d'influence que l'éloquence politique. Cicéron était surtout un avocat ; il fut moins puissant et moins populaire que les grands généraux de son siècle. Les tribuns se faisaient plus redouter par leurs motions que par leurs discours. Les peuples modernes sont dispersés sur un vaste territoire, et la grande masse des citoyens est vouée au travail ; c'est par la presse qu'on les éclaire et qu'on les émeut.

Nous n'avons pas de véritables clubs, et il ne suffirait pas d'abolir un article de loi pour restaurer cette iustitution, qui fut si florissante de 1789 à 1794. Les Jacobins et les Cordeliers étaient de véritables cercles. Il fallait y être présenté; on pouvait en être exclus par un vote d'épuration. Les résolutions qu'on y adoptait tiraient leur importance de l'importance des membres et des affiliés. Quand la Convention eut repris possession d'elle-même, elle ferma la salle des Jacobins comme un foyer de désordres ; elle aurait pu les mépriser du jour où ils ne prenaient plus leur force dans sa faiblesse. Pour rendre aux clubs une partie de leur ancienne puissance, il faudrait leur rendre l'organisation qu'ils durent jadis aux circonstances; ce serait une création artificielle, et probablement éphémère. En 1848, il n'y avait pas de gouvernement, et les clubs ne servaient guère qu'à préparer des insurrections. Les tribuns du temps s'y sont usés plus qu'ils n'y ont grandi. Les clubs sont un

instrument d'agitation qui a sa valeur aux lieures cle trouble. Le meilleur moyen d'échauffer les hommes, quand on veut les porter à la violence, c'est de les rassembler pour leur donner le spectacle de leur propre colère. Dans les temps tranquilles, les réunions publiques (je ne parle pas des réunions électorales) ne sont trop souvent que des farces jouées par des énergumènes devant des badauds, et la réputation qu'on y gagne est rarement enviable. On perd son temps à lutter contre des préventions bruyantes, et il est inutile de disputer à des rivaux indignes la faveur d'un public de rencontre.

Il n'en est pas de même des conférences, où l'orateur a le loisir de soutenir une thèse devant un auditoire attentif et bienveillant. Le conférencier se fait connaître, s'exerce à la parole, apprend par expérience quelles sont les cordes qu'il faut toucher pour mériter des applaudissements. Autant le public des réunions est fantasque, turbulent, écervelé, autant le public des conférences est sérieux, reconnaissant de la peine qu'on se donne pour l'instruire et lui plaire. Car il ne sépare pas l'instruction du plaisir ; il tient à sortir de la salle mieux convaincu de ce qu'il croyait déjà, muni d'arguments nouveaux en faveur des opinions qui lui sont chères. Vous pouvez travestir l'histoire et raisonner avec peu de justesse, sans qu'il découvre vos erreurs ou vos sophismes, mais il veut des faits et des raisonnements, et goûterait peu une déclamation mal déguisée. Il y a dans les âmes médiocrement cultivées un besoin de savoir qui les rend sincèrement crédules, une bonne foi naïve qui fait

d'un auditoire populaire le plus sympathique des auditoires, pourvu qu'on ne choque point ses préjugés.

Il est des conférences de plus d'une sorte : on pourrait les classer d'après le sujet qu'on y traite ou qu'on y prétend traiter. Laissons de côté la science, la littérature, les voyages, tout ce qui ne sert pas directement à notre dessein, quoiqu'il soit souvent habile de glisser un enseignement démagogique dans une causerie en apparence étrangère aux luttes du forum. Mais nous dirons un mot des conférences historiques et des conférences polémiques. Les premières sont toujours de saison, mais surtout dans l'intervalle des grandes agitations politiques. Elles roulent en général sur les horreurs de l'ancien régime et sur les beautés de la Révolution. Il n'est pas nécessaire pour exceller en ce genre de puiser aux sources une érudition de bon aloi, ni de débiter une leçon digne du Collège de France ou de l'École des Chartes devant un public qui n'en apprécierait pas la solidité. Votre discours doit être une plaidoirie sous forme d'étude ou de récit. Les biographies sont fort goûtées, particulièrement quand on peut célébrer un saint local. Vous pouvez aussi vous attacher à un conventionnel illustre, et promener de ville en ville le panégyrique de votre héros, Danton ou Saint-Just, Robespierre ou Camille Desmoulins. A force de vanter le patron que vous avez adopté, vous finirez par hériter d'une partie de son prestige, et l'on croira apercevoir sur vos épaules le manteau du prophète ; vous serez l'Elisée posthume d'un Élie de votre choix. Défiez-vous cepen-

dan t de la monotonie et du rabâchage; même dans une démocratie, on doit craindre le ridicule. Si les grands révolutionnaires d'autrefois sont un peu usés, ou si vos rivaux les ont accaparés, rabattez-vous sur les modernes, qui commencent à devenir des ancêtres. Les utopistes et les lutteurs, Fourier et Cabet, Barbes et Blanqui, et vingt autres, vous fourniront des sujets abondants et presque neufs; cette mine n'a pas encore été trop appauvrie. Remarquez que la conférence biographique présente cet avantage qu'on y fait appel à des sentiments nobles, l'admiration, l'émulation, la reconnaissance. On s'y échauffe sans aigreur et on s'y attendrit : cela repose des querelles du jour.

En revanche ce sont les querelles du jour qui vous fourniront le sujet de vos conférences polémiques. Vous prendrez part à toutes les grandes agitations : vous vous ferez le lieutenant des orateurs favoris du peuple ; vous les aiderez à porter la bonne parole en province. Quand une réforme est à la mode, il n'y a rien de plus facile que de la prêcher avec succès. La tribune parlementaire et les journaux vous offrent des arguments à foison. Les matériaux abondent sous votre main ; il n'y a qu'à choisir, et qu'à rehausser par l'esprit et la pathétique la banalité des arguments rebattus. Ne craignez pas de vous multiplier, et d'aller au besoin jusque dans les petites villes prêcher votre Evangile, surtout si vous débutez dans la carrière. On conquiert plus aisément les habitants d'une localité modeste, qui ne sont point blasés sur les charmes de l'éloquence démago-

gique, et qui sont flattés d'avoir, eux aussi, leur meeting et leur conférencier. D'ailleurs la conférence n'est pas tout. Avant que vous preniez la parole, un notable tous présente à l'auditoire en louant votre talent ou votre zèle. Il y a aussi les banquets et les réunions intimes qui suivent ou qui précèdent la fête oratoire, et où vous formerez des liaisons utiles. L'homme qui vient de se faire applaudir exerce toujours quelque ascendant sur ses semblables ; on recherche son amitié ; on lui promet un concours dévoué pour le jour des luttes électorales. Plus d'une candidature a germé dans un dîner ou dans une soirée donnée à l'occasion d'une conférence.

L'habitude des congrès commence à s'établir. Ce sont des réunions de délégués qui viennent de tous les points d'un territoire, ou d'une portion de territoire, délibérer sur les intérêts communs d'un parti ou d'une corporation. Certains ambitieux s'3^ glissent avec empressement ; on peut toujours être le délégué de quelque chose, fût-ce d'un cercle de trois ou quatre amis. Les congrès exercent parfois une assez grande influence, et servent à faire passer toute une multitude sous le joug d'une minorité sans mandat sérieux. Mais on risque d'y rencontrer tantôt un public trop bien informé, préoccupé d'intérêts précis, et difficile à amuser avec des phrases, tantôt un public de rivaux et de jaloux. Les congrès offrent plutôt un moyen d'action aux démagogues déjà populaires qu'un moyen de parvenir aux démagogues naissants. D'ailleurs la violence y règne trop souvent sans partage. Or je vous conseille de fuir

tous les excès. Le langage vulgaire applique d'habitude le nom de démagogie au déchaînement brutal des passions sans frein. Si vous y regardez de près, vous verrez que les tribuns de bas étage font assez rarement leur chemin. L'art que je vous enseigne est quelque chose de plus délicat, et aussi de plus utile.

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