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CHAPITRE II

Pour qui veut connaître l'esprit de la démocratie française, rien ne vaut l'étude de l'histoire. L'expérience et l'observation exigent beaucoup de temps et d'efforts, et peuvent nous tromper, parce qu'elles ne nous apprennent pas à discerner la forme du fond, les modes des mœurs, les passions éphémères des préjugés permanents. Si nos hommes d'État les plus habiles ont été si souvent déroutés, cela tient peut-être à ce qu'ils regardaient plus qu'ils ne réfléchissaient ; ce qui passe leur cachait ce qui dure. Nos révolutions leur apparaissaient comme des effets sans cause, ou comme des effets plus grands que la cause, et ils ne savaient pas voir, sous l'inconstance des volontés, la constance du caractère. S'ils avaient mieux médité notre histoire, ils auraient été moins souvent surpris et déconcertés par des revirements qui n'étaient en somme que les manifestations d'un même tempérament ou les symptômes d'un même mal, comme la fureur et la prostration qui se suivent invariablement au cours de certaines affections nerveuses.

On fait aujourd'hui une large place à l'étude des races et des climats, parce que les sciences physiques sont à la mode, et que leurs glorieux succès les rendent envahissantes. De quelque vogue que jouisse la physiologie, ses explications ne suppléent pas toujours à celles de l'histoire. Le plus savant peseur de cervelles et mesureur de crânes nous dira-t-il pourquoi les Français ont été à si peu de distance si dévots à la monarchie et si enthousiastes de la République, pourquoi la démocratie américaine ressemble si i)eu à l'aristocratie anglaise, pourquoi les Saxons du continent sont si dociles, et ceux de la Grande- Bretagne si indépendants, pourquoi l'Italie a subi tant de vicissitudes ? Pour se rendre compte d'un fait, il n'est que de connaître les faits qui l'ont précédé ; la meilleure philosophie est encore celle qui déduit le lendemain de la veille. Les qualités permanentes d'un peuple gouvernent davantage sa vie privée ; sa vie politique obéit à des influences plus mobiles, à des passions qui s'échauffent et se refroidissent, à des traditions qui peuvent changer, à des croyances qui se transforment.

Je n'exige point que vous pâlissiez dans l'ombre des archives et des bibliothèques ; j'ai promis de résumer à votre profit les leçons de l'histoire. Si votre fortune dépendait de la faveur d'un homme, rien ne vous serait plus utile que de connaître sa vie, mais il ne serait pas pour cela nécessaire de posséder des mémoires détaillés sur chaque jour de son existence. Il vous suffirait de savoir l'origine de ses habitudes d'esprit et de cœur, de ses opinions, de ses goûts et

de ses passions. Un portrait moral ne va point sans une biographie plus ou moins complète; quand on n'a pas de temps à perdre, on ne doit prendre de la biographie que ce qui sert à éclairer le portrait. Ceux qui savent le mieux l'histoire ne sont pas toujours ceux qui en tirent un bon parti. Personne presque ne l'étudié pour en appliquer de bonne foi les enseignements à la politique. Les érudits dédaignent la politique, se perdent dans les détails, s'enferment dans le cercle étroit d'une époque ou d'un règne. Admirons leur patience, leur pénétration, leur génie; ne leur demandons pas ce qu'ils ne pourraient nous donner. Les politiques parcourent nos annales, comme un avocat parcourt un dossier, pour y puiser des arguments bons ou mauvais ; quand ce n'est pas l'intérêt qui les aveugle, c'est l'esprit de parti. Ils interrogent les 'siècles à la façon d'un juge d'instruction ou d'un défenseur; chacune de leurs questions implique la réponse, et la réponse vient toujours au gré de celui qui la sollicite, parce que dans la multitude innombrable des faits et des personnages, nous en trouvons toujours qui déposent comme il nous plaît. Vous aurez à cultiver cet art de suborner l'histoire ; c'est une des parties essentielles du publiciste et de l'orateur. Mais en ce moment nous ne cherchons que la vérité.

Nous avons eu la monarchie la plus absolue et la révolution la plus terrible : il y a chez nous une tradition monarchique et une tradition révolutionnaire. La première nous est plus intime, et la seconde plus chère. C'est la Royauté qui a fait notre éducation, mais c'est la Révolution qui s'est emparée de nos

cœurs. La Royauté nous a surtout donné nos travers, et la Révolution nos passions. L'ancien régime est généralement détesté. Gardons-nous d'en conclure qu'il n'ait point laissé de traces; il a duré trop longtemps pour n'avoir pas façonné nos âmes. Nos pères étaient jusqu'en 1789 les plus gouvernés des hommes; quoi qu'ils eussent à souffrir de l'excessive tutelle que le pouvoir faisait peser sur eux, ils en avaient si bien pris l'habitude qu'ils permirent à Napoléon de détruire jusqu'aux derniers vestiges des libertés récemment conquises, mal établies, mal pratiquées et mal appréciées. Ce n'est pas impunément qu'un peuple supporte, pendant des siècles, des maîtres aussi absolus. Il fut longtemps admis que l'autorité royale était chargée non seulement de la sécurité des sujets, mais de leur bonlieur terrestre et futur. Elle réglait à la fois le commerce et les croyances, l'industrie et la police. On trouvait naturel qu'elle fit la guerre à l'hérésie comme à la disette. D'autres nations ont subi des tyrannies plus cruelles ; aucune n'a subi une tyrannie plus minutieuse. La Royauté a inculqué aux Français l'idée de l'Etat-Providence, et l'on sait que la Providence ne dédaigne rien, ne laisse rien en dehors de son intervention. Quand on avait à se plaindre, on ne s'écriait pas : « si nous voulions! » mais « si le roi le savait : » Louis XIV ne se contentait pas de dire : « l'Etat, c'est moi 1 » Les Anglais d'aujourd'hui appellent bien leur flotte, la flotte de Sa Majesté. Ce qui est plus grave, c'est que l'Etat, sous Louis XIV, et dans la pensée des sujets comme dans la pensée du roi, c'était tout. L'institution a disparu, mais le

préjugé surfit. Il n'y a plus de roi, mais il y a encore un Etat, et l'idée que nous nous en faisons ressemble fort à l'idée que s'en faisaient nos aïeux. La ProYidence a changé de costume, non d'attributions.

Cette adoration du pouvoir central est d'autant plus enracinée dans nos esprits que l'histoire nationale, telle qu'on l'a écrite et enseignée jusqu'ici, n'est guère que le panégyrique de l'administration. On a bien reproché aux rois leurs faiblesses, leurs vices, leurs mauvaises actions, mais non leurs mauvaises mesures. On s'amuse quelquefois à les injurier ; on ne les juge guère, On fait la satire des hommes, non la critique du système. D'ailleurs la satire est presque aussi aveugle que l'éloge. Ce n'est pas rétablir la vérité que de brûler des idoles, et que de précipiter de l'Olympe dans l'enfer les objets de notre culte d'autrefois. Si les Français avaient été si longtemps opprimés par des monstres, on ne s'expliquerait pas qu'ils se soienf si aisément laissé remettre sous le joug. Je ne sais ce qu'on apprendra à nos enfants : pour nous, on nous apprenait à nous réjouir des conquêtes de la royauté, à prendre les progrès de l'autorité royale pour des progrès nationaux, comme si la France avait été plus grande sous Louis XV que sous saint Louis, comme si la domination des intendants n'était pas aussi lourde que celle des seigneurs. Mais cette confusion que les historiens faisaient entre le souverain et le pays, entre l'ordre administratif et la vie nationale, l'opinion Ta faite pendant des siècles. Chez nous le Tiers-Etat a pris fait et cause contre la noblesse, et s'est jeté dans les bras de la royauté, qui

n'a su que se servir de lui sans lui accorder ni la moindre liberté, ni même l'égalité devant l'impôt et devant les fonctions publicxues. Le peuple français a joué le rôle du cheval qui veut se venger du cerf, et il en a toujours été fier. Le maitre a fait un double pacte, d'abord avec le peuple pour abattre les nobles, puis avec les nobles pour manger le peuple. Celui-ci a bien fini par se révolter, mais il n*a pas cessé d'admirer ceux qui l'avaient dompté. La Révolution a interrompu la tradition du dévouement et de la fidélité des sujets, non la tradition des pouvoirs forts et du gouvernement à outrance.

Mirabeau avait une vue de génie quand il écrivait dans une de ses notes secrètes : « Comparez le nouvel » état des classes avec l'ancien régime : c'est là que » naissent les consolations et les espérances. Une » partie des actes de l'Assemblée nationale, et c'est w la plus considérable, est évidemment favorable au >^ pouvoir monarchique. N'est-ce donc rien que d'être » sans parlements, sans pays d'Etats, sans corps de » clergé, de privilégiés, de noblesse ? L'idée de ne » former qu'une seule classe de citoyens aurait plu à ); Richelieu ; cette surface égale facilite l'exercice du » pouvoir. Plusieurs règnes d'un gouvernement ab- » solu n'auraient pas fait autant que cette seule » année de révolution pour l'autorité royale. »

Otez seulement ces deux adjectifs « monarchique et royale », le reste est plus vrai que ne le pensaient les contemporains et les compagnons d'armes de Mirabeau.

11 semblait que la tempête eût tout emporté :

Napoléon rétablit tranquillement l'ancien régime, moins les privilèges féodaux. Il nous laissa Tégalité, sauf quelques légères dérogations au principe. Pour tout le reste il retourna de vingt ans en arrière. Il eut son Concordat, et un catéchisme officiel, sa justice administrative, ses intendants sous le nom de préfets, ses Bastilles même et ses lettres de cachet. Il nous faisait rentrer dans notre tradition. La tyrannie impériale ne choquait presque personne ; le peuple ne se plaignait que de la conscription et des droits réunis ; les riches se contentaient de respirer : après les émotions de la Terreur et les agitations du Directoire, ils ne demandaient qu'à jouir de la vie. On regrettait d'autant moins la liberté, sur laquelle on avait tant déclamé, qu'on ne l'avait pas connue. Ceux des Jacobins qui n'étaient ni déportés, ni sénateurs, ni préfets, gémissaient dans l'ombre ou conspiraient dans le vide ; ils n'avaient point de parti ; à peine avaient-ils une doctrine. Les souvenirs de 89 ne subsistaient que dans quelques âmes d'élite. Les Chambres étaient unanimes, la presse était esclave, l'opinion muette. L'Empereur régnait comme un Louis XIV que n'eût gêné aucun privilège, aucune corporation, comme un Louis XVI qui n'aurait eu à ménager ni parlement, ni gens de lettres, qui aurait eu affaire à un peuple désillusionné. Mirabeau avait été prophète.

Napoléon gouvernait avec plus d'autorité qu'un roi et surtout avec plus d'uniformité. Là où les rois se contentaient de l'obéissance, il imposait la discipline. La Révolution avait introduit l'unité dans les lois, dans les finances, dans les poids et mesures ; il voulut

rintroduire dans le monde des intelligences par l'enseignement religieux et civil. Par le catéchisme impérial et la création de l'Université, il instituait le dressage des esprits. C'est lui qui mit en pratique l'idée jacobine d'une éducation nationale réglée par un programme unique ; cette idée s'est si bien im- [ilantée dans ce pays que personne ne la conteste, et que la liberté des méthodes n'a même pas de défenseurs parmi les libéraux. C'est encore une maxime reçue qu'il faut modeler toute la jeunesse sur un même type. Ceux de nos concitoyens qui prétendent lutter pour la liberté d'enseignement sont les partisans résolus du catéchisme obligatoire.

Sous la Restauration, il y eut bien une opposition qui contestait l'omnipotence du gouvernement. Mais c'était une question de parti bien plus qu'une question de doctrines. On chicanait les Bourbons sur leur autorité parce qu'on haïssait les Bourbons, non parce qu'on se défiait de l'autorité. Que trouvait-on, en effet, dans l'opposition ? Des bonapartistes qui avaient servi la tyrannie sans scrupule ; des voltairiens qui n'en voulaient qu'aux Jésuites ; des républicains qui ne distinguaient pas la Constituante de la Convention ; des doctrinaires qui admiraient le Consulat, qui voulaient emprunter à l'Angleterre ses institutions politiques, non ses libertés locales, qui aspiraient à faire passer la souveraineté dans les mains de la classe moyenne, non à restreindre l'action de la souveraineté. Les préfets de Louis XVIII ne différaient guère de ceux de Napoléon, et, plus tard, les préfets de Louis-Philippe ressemblèrent à leurs de-

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vanciers autant que le permettaient les circonstances.

Sans cloute la liberté fit quelques progrès sous la monarchie parlementaire, mais ces progrès tenaient moins aux changements de l'opinion qu à la faiblesse croissante du pouvoir. Le libéralisme était presque toujours une méthode d'opposition plutijt qu'une foi politique. On réclamait la liberté absolue, mais on excusait l'Inquisition, mais on rêvait la République de Platon ou de Saint-Just, mais on se pâmait d'admiration devant la fermeté du grand Empereur. On ne disait guère au gouvernement du Roi : « A'ous n'êtes pas juste 1 » maison lui criait surtout : « Vous n'êtes pas fort î « Tous ces mécontents qui tonnaient contre la tyrannie du monarque bourgeois ajoutaient tout haut ou tout bas : « Si nous avions seulement un tyran de notre choix ! «

La grande querelle du siècle ne roulait pas sur une question de liberté, mais sur une question de légitimité. Ce n'est pas : « Quels sont les droits du pouvoir? » mais : « Qui a droit au pouvoir ? » Or chaque parti, pour soutenir ses prétentions, glorifiait le passé de ses prétendants. Chacun était l'esclave de son héritage, et la tradition asservissait la pensée. Ni les royalistes ne voulaient condamner l'ancien régime, ni les bonapartistes le système impérial, ni les démocrates la terreur. Peut-on demander la liberté autrement que comme un pis-aller, quand on va chercher ses titres dans une époque de servitude ? L'opposition du temps de Louis-Philippe ne se donne pas la peine de dissimuler ses arrière -pensées : « Donnez-nous la liberté, s'écrie-t-elle, puisque vous

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avez usurpé le trône, — Donnez-nous la liberté, puisque TOUS nous refusez la gloire, — Donnez-nous la liberté, puisque vous prenez la place du peuple, qui est le Trai souverain. » Dans cliacane de ces réclamations il y a une réserve. En 1832, Victor Hugo terminait ainsi son plaidoj'er au sujet du Roi s'amuse : a II n'y a dans ce siècle qu'un grand homme, Xapoléon, et une grande chose, la liberté : nous n'avons plus le grand homme : tâchons d'avoir la grande chose. » Ainsi on se lut consolé de n'être pas libre si l'on avait eu la gloire.

L'Union libérale qui se ligua contre le second Empire, mit un peu plus de fermeté apparente dans ses revendications. Xous savons maintenant ce que les doctrines cachaient d'ambitions et d'appétits. La Fortune s'est amusée à déchirer les voiles. Les plus fougueux ennemis da pouvoir ont mal supporté l'épreuve du pouvoir : combien ont craint de se démentir à rheure du succès ?

Aussi a-t-on plaidé depuis soixante ans les droits du député, les droits de l'électeur, les droits de l'écrivain, tout ce qu'il faut aux partis pour se disputer le gouvernement ; mais on n'a guère plaidé les droits de l'homme. Xous n'avons jamais eu ni YJiabeas corpus, ni la liberté d'association, oubliée même sur le papier en 89 et en 93, ni la liberté de tester, écartée par la raison d'Etat, et flétrie par une horreur superstitieuse, ni la liberté d'enseignement, dont la loi de 1850 n'est que la caricature, ni la liberté religieuse, également proscrite par la foi et rincréduhté, ni la liberté de gérer nos affaires municipales, cantonales.

départementales. Aujourd'hui comme autrefois, nous vivons sous le régime du bon plaisir administratif ; tout est matière à règlement, à défense, à autorisation. Aujourd'hui, comme autrefois, le pouvoir est chargé d'une infinité d'attributions, distribue une infinité de faveurs, inflige à qui lui déplaît une infinité de vexations. Enfin le gouvernement dispose toujours de la justice, même quand, par hasard, les juges font de l'opposition ; car les fonctionnaires sont irresponsables, et le ministère public venge ou laisse dormir les lois au gré des ministres. On a imaginé sous le nom de séparation des pouvoirs un prétendu principe qui consiste à refuser aux citoyens toute garantie contre l'oppression. La tradition subsiste à travers les variations de la mode, et il suffit de traduire en style moderne les maximes de Richelieu.

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