CHAPITRE PREMIER
Rien n'est plus rare aujourd'hui que le dévouement véritable ; rien n'est plus utile que l'apparence du dévouement. Si le maître que vous voulez séduire ne croit pas que vous lui soyez dévoué, il ne vous pardonnera rien ; s'il le croit, il vous passera tout. L'affection est le prix de Tafifection : grands et petits, rois et peuple, nous aimons qui nous aime. Mais le dévouement est autre chose que l'amitié : c'est un attachement qui ne demande pas à être payé de retour; c'est le don de soi-même à un homme, à une idée, à une cause, don gratuit et irrévocable. Le dévouement ne suppose pas toujours la tendresse ni l'aveuglement: j'imagine que, sous Charles IX et sous Louis XV, bien des sujets ont été dévoués au roi sans illusion ni sympathie. Pourtant il y a dans une âme dévouée autre chose que le sentiment du
devoir. Le devoir se pèse, se discute ; il y a des devoirs qui se balancent; le dévouement est de sa nature absolu et sans borne. Le dévouement est quelque chose de plus que la bravoure : le brave se risque, l'iiomme dévoué s'oublie. Je ne sais qui a dit qu'il y a toujours dans le dévouement une part de bêtise. La vérité est que le progrès de la civilisation a rendu plus rare ce sentiment si commun chez les peuples primitifs. Du moins on se dévoue un peu plus aux choses, et beaucoup moins aux hommes, depuis que l'intelligence est devenue plus capable d'abstraction, et qu'on shabitue à calculer. Mais nous n'avons rien inventé de plus poétique ni de plus touchant que le dévouement des soldats japonais à leurs seigneurs, des highlanders d'Ecosse aux chefs de leur clan. Le système féodal repose tout entier sur le principe du dévouement, et les monarchies modernes, sorties de la féodalité, sont fondées sur la même base. Nos rois ont pendant de longs siècles possédé le dévouement de leurs sujets, même quand ils avaient perdu leur estime. Aujourd'hui encore, s'il y a des républicains par raison, les seuls royalistes dignes de ce nom sont ceux qu'enchaîne à la famille des Bourbons un dévouement héréditaire, car ce sentiment n'est jamais si fort que quand il est transmis avec le sang. Pour qu'un homme parvienne à l'inspirer à un grand nombre de ses semblables, sans y avoir droit par sa naissance, il faut qu'il excite une admiration sans limites, et qu'il ait longtemps exercé le commandement. Aussi est-ce le privilège des grands généraux, comme Sylla, César, Cromvell,
Napoléon : un usurpateur doit être un soldat heureux ; le prestige de la victoire et l'habitude de l'obéissance peuvent seuls allumer dans les âmes cette passion monarchique ; une fois qu'elle y a pris racine, elle est presque indestructible. L'exemple des vieux grognards nous montre que le dévouement grandit dans les épreuves, se fortifie par les sacrifices, résiste aux plus justes griefs. Le succès peut lui donner naissance, quand le succès emporte une idée de grandeur, de gloire et d'héroïsme : mais le malheur ne fait que l'enfoncer plus avant dans les cœui's.
Si l'habitude n'émoussait les jouissances les plus vives, les rois ne connaîtraient pas de volupté supérieure ni égale à celle que doit leur procurer la pensée du dévouement dont ils sont l'objet. Les théologiens nous apprennent que Dieu nous a créés pour le servir, c'est-à-dire, comme il n'a nul besoin de nos services, pour que nous lui soyons dévoués ; l'Être infini et tout-puissant désire en quelque sorte obtenir de ses créatures ce complément de son bonheur. Mais la piété envers Dieu est excitée chez les croyants par la contemplation de sa majesté, par la reconnaissance, la crainte et l'espoir ; le dévouement envers les rois est plus spontané, plus gratuit, plus noble ; Dieu leur porterait envie, s'ils sentaient tout le prix de ce don magnifique que des millions d'hommes font de leur corps et de leur âme à ces divinités de chair et de sang. Mais, blasés par l'habitude, ils reçoivent comme le paiement d'une dette tous les hommages qu'on leur rend en face, et ils ne songent même pas
aux hommages muets qui chaque jour, dans toute rétendue de leurs états, s'élèvent vers leur personne comme un invisible parfum.
Si les rois sont blasés, les peuples ne le sont pas, et savourent pleinement l'exquise douceur de cet encens. Ces souverains nouveaux ont pris à beaucoup d'égards la place des anciens souverains, éprouvent les mêmes passions et les mêmes besoins, avec je ne sais quoi de plus jeune, de plus naïf et de plus fort. Un peuple n'aime pas toujours ceux qui le servent bien, ni même ceux qui le servent à son gré, mais il prodigue sa confiance et son affection à ceux qui lui procurent la sensation royale qu'on goûte quand on se flatte d'inspirer le dévouement. Il lui plait que ses champions embrassent sa cause non seulement parce qu'elle est juste, mais parce qu'elle est sienne, non seulement par raison, mais par une impulsion instinctive et irrésistible.
Persuadez au peuple que vous lui êtes dévoué, non comme un homme habile l'est à son intérêt, ni même comme un honnête homme l'est à son devoir, mais comme un amant à sa maîtresse, comme un fidèle sujet à son roi. Si vous y parvenez, tout le reste vous sera donné par surcroit, car vous aurez atteint la source de la faveur et de la puissance. Mais il n'y a point de route qui conduise infailliblement à ce but suprême. Les foules sont à la fois crédules et défiantes, et comment les convaincre de la sincérité du sentiment que vous étalez ? Il ne sufl3rait pas de l'éprouver réellement : vous risqueriez sans cesse de déplaire par votre franchise. Ne comptez pas sur
la seule flatterie : il y a tant de concurrents, que jamais un adulateur n'est sûr de mettre la dernière enchère, et il arrive un moment où l'on n'ose plus enchérir, de peur de laisser éclater la feinte. Ne comptez pas sur l'effet d'une complaisance servile et toujours empressée : notre maître a des éclairs de raison et des velléités de modestie ; il ne veut pas seulement être caressé; il faut aussi qu'on l'éclairé, qu'on le conduise, qu'on lui impose ; il se dégoûte vite des courtisans qui s'appliquent à ne jamais lui faire sentir leur supériorité, qui manquent d'idées personnelles et d'initiative, qui se donnent pour de purs instruments.
Ce qui vous aidera le mieux à faire apprécier votre dévouement, c'est le désintéressement et le zèle.
Le désintéressement dont je parle n'est pas l'absence d'ambition, mais l'absence de cupidité. Le nombre est infini des hommes politiques qui se sont perdus pour avoir trop aimé l'argent. Certains exemples, il est vrai, semblent prouver qu'on peut servir à la fois la démocratie et le veau d'or. En Amérique, ces deux cultes s'accordent assez bien ; l'opinion publique y est peu sévère pour les gens qui exploitent un mandat électif et qui battent monnaie avec la confiance d'une majorité. C'est qu'aux États-Unis le soin de s'enrichir est regardé comme la première des vertus ; le fameux mot de M. Guizot n'y aurait pas fait scandale. Nous avons plus de préjugés, et nos hommes d'État sont obligés à plus de scrupules. En Amérique l'opulence excite moins d'envie, parce que, dans un pays où les conditions sont aussi peu stables,
70 LWRT DE PLAIRE
OÙ il y a tant de fortunes subites dues à une heureuse chance, nul ne peut affirmer qu'il ne sera jamais millionnaire. On est moins envieux des avantages qu'on espère conquérir. Chez nous la foule sera de plus en plus exigeante en fait de désintéressement, parce qu'elle se soucie moins de la liberté que de l'égalité. Tant qu'un peuple ne se préoccupe que de la liberté, il prend volontiers pour chefs des hommes que leur condition met au-dessus non-seulement du besoin, mais du désir. Quand il pense surtout à l'égalité, il se défie des riches et de ceux qui cherchent à le devenh\ Si l'on vous ci'oit avide d'argent, comment pourrait- on se fier à vous dans une lutte qui est peut-être au fond une lutte de classes ?
Il ne faut pas non plus que le désintéressement soit absolu : il aurait alors quelque chose d'offensant. Acceptez le salaire de vos labeurs, mais qu'il soit médiocre. La démocratie n'aime pas les services gratuits ; elle les juge d'un mauvais exemple, et ne veut pas être humiliée. Mais ne faites rien pour vous élever au-dessus d'une modeste aisance : on vous soupçonnerait de méditer une désertion.
Il ne suffit pas d'être désintéressé : il faut s'en faire honneur. Tous y parviendrez aux dépens de vos adversaires et de vos émules. Je ne saurais vous donner des conseils bien précis sur un sujet aussi délicat. C'est un personnage difficile à soutenir que celui de censeur, surtout en pareille matière ; mais, quand on le joue bien, il n'en est pas de plus avantageux. Robespierre y excella : le surnom d'incorruptible fut son principal mérite. Comment se fit- il
un titre et presque un privilège d'une vertu qui n'était pas rare de son temps et dans son parti ? C'est qu'il avait le génie de l'attitude, et savait admirablement se poser. Il ne craignait pas d'afficher les défauts de la vertu qu'il étalait, une âpreté chagrine, une roideur constante, un complet dédain de ces liens de parti et d'amitié qui contribuent tant à nous rendre indulgents pour les faiblesses d'autrui. Vous ne sauriez trop étudier ce modèle. C'était un esprit étroit et un cœur sans pitié. Evitez l'étroitesse d'esprit ; fuyez avec horreur la cruauté. Mais il n'est pas nécessaire d'avoir l'âme d'un bourreau pour gagner l'amour du peuple par un désintéressement fastueux, et nous pouvons nous instruire même à l'école des gens qui ont usé du pouvoir d'une façon odieuse, comme on apprend la stratégie même à l'école d'un soudard féroce. On admire le Balafré sans approuver la Saint-Barthélémy, et Sylla sans applaudir aux proscriptions.
Il en est du zèle comme du désintéressement ; il ne sert qu'autant qu'on le montre. C'est une vertu de tous les jours, et qui n'éclate jamais si bien que dans les petites choses. Ou plutôt il n'y a rien de petit pour le zèle ; le sentiment ennoblit les détails. Un apôtre zélé ne recule devant aucun labeur, ne dédaigne aucune conversion. Un diplomate zélé ne sacrifie aucun des intérêts qui lui sont confiés, marchande jusqu'aux plus minces concessions ; un domestique zélé n'oublie rien, ne néglige rien. Talleyrand a condamné le zèle, mais il avait ses raisons : il était paresseux, et il craignait de se compromettre. Or le peuple veut des
serviteurs durs à la fatigue, et des champions qui se compromettent volontiers, toujours prêts à se couper la retraite, à brûler leurs vaisseaux.
L'homme d'Etat connaît l'importance relative des questions, la hiérarchie des problèmes. Mais il doit l'oublier quand il s'agit de prouver son zèle. Celui qui, pendant la Terreur, proposa de planter des pommes déterre dans le jardin des Tuileries, n'était probablement pas un sot. On fait presque autant de plaisir à un avare en lui faisant épargner un sou qu'en lui faisant gagner mille francs. La destruction d'un abus imperceptible produit parfois autant d'effet que la réforme la plus essentielle. Prenez soin de soulever des questions, de découvrir des griefs. Si l'on ne vous a laissé rien de grand à faire, rien de considérable à imaginer, rabattez-vous sur des minuties, dont vous relèverez la valeur en piquant l'amourpropre de ceux à qui vous voulez plaire. Parlez de tout et à tout propos ; enchérissez sur tous vos émules, tantôt par l'énergie de votre langage, tantôt par la nouveauté des arguments. Il faut que dans tous les concerts votre instrument donne sa note, et qu'on le remarque ; il ne s'agit pas de jouer juste, mais d'être entendu. Sachez qu'on vous fait tort, toutes les fois qu'on invente sans vous un nouveau moyen de se rendre populaire ; mais il n'est pas d'invention qui ne se puisse perfectionner ou contrefaire ; il existe un art de profiter des idées d'autrui. Quand vous ne pourrez être Christophe Colomb, soj'ez Améric Yespuce. Une fois que le peuple aura pris l'habitude de vous voir en toute occasion au premier rang des
défenseurs de son intérêt vrai ou supposé, il vous saura gré même de ce que vous n'aurez fait qu'après vos rivaux; il attendra, pour apprécier leurs services, que vous en ayez usurpé le mérite.
Mais, encore une fois, le moyen le plus efficace de faire croire au dévouement, c'est d'en parier. Nous sommes si avides d'inspirer un sentiment si flatteur, que nous en croyons les gens sur parole, jusqu'à preuve contraire. Les souverains ont en général la fatuité de prendre des protestations pour des marques d'attachement. Les foules sont parfois plus méfiantes sans être plus modestes : il n'est pas impossible d'endormir leur méfiance. D'ailleurs je ne vous conseille pas de mentir, mais de vous faire valoir. Servez la cause populaire, et servez-la ostensiblement et bruyamment. Soyez zélé, mais affichez votre zèle.. Mêlez' à votre ardeur de la colère, de l'indignation, de l'intrépidité, même en face du ridicule. Ne craignez pas la déclamation : elle ne choque que les esprits fins ; elle n'est pas toujours, quoi qu'on en dise, l'expression d'un sentiment faux. Elle est contraire au goût, non à la nature : il est naturel que l'émotion exagère, et que la passion déclame. Ce n'est pas en méritant le suffrage des académies et des salons qu'on gagne le cœur des peuples. Les tribuns ne relèvent pas de la critique. Dans toute exaltation religieuse, il entre un grain de folie : le dévouement n'est-il pas une sorte de religion?