‹ Manuel du démagogueChapitre 6 sur 20 · CHAPITRE il · texte numérisé non relu

CHAPITRE il

La louange n'est pas le seul moyen que nous aj'ons de flatter nos semblables, mais c'est un des plus efficaces. Je ne sais s'il est nécessaire de donner à un Français des conseils sur l'art de louer, car nous y excellons par instinct. C'est une des supériorités qu'on nous conteste le moins. C'est aussi une tradition classique : les Grecs et les Romains, à qui nous devons tant, nous ont frayé là voie. Les vainqueurs de la course et de la lutte payaient Pindare pour qu'il composât et fît chanter des hymnes en leur honneur. Quand les Athéniens étaient en guerre, la République chargeait tous les ans un orateur de prononcer un éloge funèbre des morts, qui était surtout l'éloge d'Athènes, c'est-à-dire des vivants. Le peuple le plus spirituel d'alors ne connaissait pas de plus vif plaisir que d'écouter, chaque fois que revenait la fête solennelle des Panégyries, une harangue consacrée tout entière à sa glorification ; c'est de là que vient le mot panégyrique. Les Romains de la décadence ne pouvaient manquer d'imiter les Grecs. Les poètes du siècle d'Auguste se jetèrent à l'envi dans l'adulation;

Horace, dans ses Odes, va jusqu'à la bassesse, mais c'est une bassesse raffinée, et l'art fait illusion sur la platitude de la pensée. Tous les empereurs ont été enivrés d'encens, les bons comme les mauvais. Le panégyrique de Trajan, par Pline le jeune, est un panégyrique adressé à Trajan; le meilleur des princes recevait en face et sans broncher cette grêle de compliments. La littérature classique est tout infectée de ce venin, et les modernes n'ont eu qu'à imiter.

C'est surtout en France, au xvii® siècle, que le délire de la louange s'empara des esprits. C'est en vain que Molière se moquait de Vadius et de Trissotin et qu'il prêtait à Alceste une généreuse indignation. L'homme du temps, c'est Philinte. Ecoutons là-dessus un observateur étranger, l'auteur des Lettres sio^ les Anglais et les Fi^ançais^ qui écrivait vers la fin du grand règne :

« Non seulement leurs discours ordinaires ont quel- » que chose de flatteur, qui fait de la peine à un » homme modeste et sensé, à tout homme qui n'est » point fait à ce langage, et qui ignore la manière de » repousser les louanges, ou d'y répondre en les fai- » sant retomber sur ceux qui les donnent; mais » même leurs discours prémédités sont le plus sou- » vent consacrés à la louange, comme à ce qu'il y a » de plus conforme au génie de la nation. C'est en >^ quoi l'on excelle en France, et c'est en quoi l'on se » fait gloire d'exceller. Il y a un corps d'hommes » choisis entre tous les gens d'esprit, entre les plus » fameux écrivains de la nation, et qui en prend >j même le nom comme par excellence, un corps voué

» à la pureté du discours, et à l'éloquence, et qui, par » sa supériorité d'esprit, impose aux autres, et les » règle. Chacun d'eux, lorsqu'il est reçu dans ce corps, » prononce un discours, comme pour montrer denou- » veau et de vive voix qu'il est digne du choix qu'on » a fait en sa personne; et ce discours, qui servira » de modèle à d'autres, et qui montre sur quoi prin- » cipalement un orateur a bonne grâce de s'exercer, » doit contenir des éloges, des éloges donnés aux y> vivants et aux morts. On y loue, comme par arrêt, » des hommes loués déjà, et qui doivent être loués de o nouveau dans toute la suite des temps. On les loue » comme on tire au blanc, on les crible de louanges, w Ceux qui louent recevront à leur tour la louange » qu'ils ont donnée à d'autres, et ces hommes habiles >^ et placés comme à la tête de la nation française, >^ l'entretiendront sans doute dans l'habitude qu'elle )^ s'est faite de louer, et de faire consister dans la >^ louange l'action la plus noble de l'esprit humain. » Dans un temps où la politesse se confondait avec la flatterie, un roi longtemps heureux, et qui avait de grandes parties, dut être flatté sans mesure. Louis XIV fut traité comme un dieu par les plus beaux génies de son siècle. Il fallut toutes les hontes du règne de Louis XV pour nous guérir de cette maladie, ou plutôt pour en suspendre les symptômes, qui ne devaient pas tarder à reparaître. Le souverain n'est plus le même : c'est maintenant au peuple que doit s'adresser l'adulation. Aussi le style a-t-ii changé, bien plus encore que les procédés. La méthode reste la même, mais on peut innover dans l'application.

Remarquons d'abord que la louange n'est jamais trop forte. Il n'est pas bon qu'elle soit grossière ; elle peut sans inconvénient être excessive. On nous dit rarement autant de bien de nous-mêmes que nous en pensons. S'il arrive par hasard qu'on dépasse notre propre opinion, nous ne sommes pas fâchés qu'on nous fasse faire des découvertes dans le vaste domaine de notre mérite. Aussi les éloges les moins justifiés sont-ils souvent les mieux accueillis : ils sont plus neufs. Persuader à un poltron qu'il a du courage, à un débauché qu'il a de la sagesse, à un sot qu'il a de l'esprit, c'est le comble de l'art. Mais il faut savoir s'3' prendre avec délicatesse, et ne point faire de l'encensoir un pavé. On y réussit avec du tact, et en choisissant bien ses preuves. Quel est le poltron qui n'a jamais eu une heure de courage, fût-ce par désespoir, le débauché qui n'a jamais été vertueux, fût-ce par lassitude, le sot qui n'a pas eu de l'esprit une fois en sa vie, fût-ce de l'esprit emprunté ?

Si vous avez affaire à une multitude, la tâche est bien plus facile. Les individus ont quelquefois de la conscience, et même de la modestie. Mais on ne se tient pas pour responsable du mal fait en commun, et l'amour-propre perd toute pudeur quand il devient collectif. Pourquoi repousserai s-je des comphments dont je ne prends que ma part, une part que je peux faire aussi petite qu'il me plaira? Les moines les plus humbles ne soupçonnent pas l'immensité de l'orgueil qui enfle leur cœur quand ils parlent de leur ordre. Ce qu'on se retranche à soi-même, on le

donne au corps dont on fait partie, qu'on aime par devoir et qu'on admire par habitude.

Toute louange suppose une comparaison, une distinction, une supériorité. Si vous voulez flatter un peuple, ne lui dites pas qu'il vaut beaucoup, mais qu'il vaut mieux que ses rivaux. Le chauvinisme a été longtemps à la mode en France ; il fleurit encore chez la plupart de nos voisins. Nos désastres ont porté une atteinte, au moins temporaire, à l'opinion que nous avions d'être les plus braves des hommes. Nous n'avons pas changé d'avis sur notre compte, mais sur le compte d'autrui, et nous ne dédaignons plus nos vainqueurs. Aussi n'est-ce pas de la vaillance française qu'il faut nous entretenir pour trouver le chemin de nos cœurs : les vieilles parades du cirque ne sont plus de notre temps. Ne nous parlez pas non plus de certaines vertus que nous tenons pour trop modestes, et dont nous ne nous sommes jamais piqués. Il n'est pas certain que les Allemands soient moins débauchés que nous; pourtant ils aiment à se vanter de leurs bonnes mœurs. Nous n'avons pas la même prétention : quand on appelle Paris la Babjione moderne, on nous fait sourire, on ne nous fâche point. Laissons aussi de côté la douceur, la patience, la modération. Ce n'est pas que ces vertus nous soient étrangères, mais nous en faisons peu de cas. La douceur est l'apanage du mouton, la patience du bœuf; la modération a ses heures ; en ce moment elle jouit d'une vogue médiocre. Si vous nous attribuez ces qualités sans éclat, que ce soit pour nous les reprocher, pour nous engager à cesser

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d'être dupes. En général, nous tenons peu à nous distinguer par un mérite paisible et solide, et nous n'aspirons qu'à ce qui brille.

Aussi est-ce surtout à notre intelligence que doit s'adresser la flatterie. Là dessus notre amour-propre est intraitable et insatiable. Il ne dira jamais « c'est trop ! » jamais « c'est assez ! » Mais il y a bien des sortes de supériorités intellectuelles. Sans doute, nous sommes très fiers de nos poètes, de nos écrivains, de nos savants, de nos artistes. Mais après tout, c'est là une gloire qui ne se partage pas, dont la foule n'a que le reflet, un reflet un peu vague. J'aime à me dire le concitoyen de Victor Hugo, de Cuvier et de Delacroix. Mais si je n'ai jamais marié deux rimes, si je ne possède aucune notion sur les découvertes de Cuvier, si je ne distingue pas une croûte d'un chef-d'œuvre, vous ne chatouillerez pas très habilement ma vanité en célébrant le génie des grands hommes avec lesquels je n'ai de commun que le nom de Français. Passe encore pour les hommes d'Etat et les héros; on se met avec moins d'effort à leur place, et l'on s'imagine plus aisément qu'on aurait fait comme eux. Mais pour me plaire, donnez à mon pays des louanges dont je puisse prendre ma part ; faites-moi respirer directement les fumées de l'encens, et non par procuration.

Or il est un mérite que peut posséder au plus haut degré toute une assemblée, tout un public, tout un parti, et presque toute une nation: c'est le mérite de bien penser, de connaître la vérité, de la servir et de la propager. C'est un titre que n'avilit pas la multi-

tude de ceux qui le revendiquent, une noblesse qui se communique sans s'abaisser. Le grand seigneur et le paysan obscur, l'ignorant et le lettré sont égaux devant le Credo religieux, politique ou social. Le pâtre de l'Estremadure et le grand d'Espagne éprouvent la même fierté quand ils se félicitent d'être de vieux chrétiens. Le bouvier de la Basse-Bretagne se sent au niveau du fils des preux par le dévouement à la cause royale.

L'orgueil de la Foi, voilà l'objet essentiel de la flatterie, voilà le sentiment que vous devez nourrir, exalter, caresser. La Foi intéresse le cœur et la tête, c'est tout ensemble une lumière et une vertu. Comme elle sépare et met aux prises les sectes, elle unit étroitement les sectateurs d'un même dogme. Pour le dehors, c'est un fossé, parfois un abîme ; pour le dedans c'est un ciment. Toutes les fois que vous vous adresserez à une multitude animée d'une commune croyance, adressez-vous à cette croyance, faites qu'après TOUS avoir entendu, vos auditeurs soient plus convaincus que jamais de l'avantage que la possession de la vérité leur donne sur le reste des humains. Vous ne craindrez pas ainsi de déplaire aux uns en charmant les autres ; vous saisirez, vous tiendrez dans la main le bout d'une chaîne dont tous vos auditeurs sont les anneaux ; vous ferez de toute cette foule, au moins pour une heure, un troupeau intelligent et moutonnier, fougueux et docile; vous deviendrez pour elle un maître et un pasteur.

C'est là un des secrets de la démagogie, si je puis qualifier de secret une méthode dont l'excellence

saute aux yeux. Toutes les passions et tous les inté- ' rets du monde ne suffiraient pas sans l'orgueil de la Poi. Les Français de la Révolution n'auraient pas supporté un gouyernement si dur, des privations si rudes et des dangers si terribles, s'ils ne s'étaient flattés de promulguer un dogme nouveau. Ils ne défendaient pas seulement l'indépendance nationale contre l'étranger, les libertés conquises contre la roj'auté, l'égalité contre l'aristocratie; ils se sentaient apôtres et prophètes; leurs adversaires étaient pour eux les esclaves du préjugé, de la superstition, du fanatisme. Leurs victoires étaient le triomphe de la lumière sur les ténèbres^; la marche de leurs armées était un rayonnement. Aussi les soldats delà Révolution, qui ne croyaient guère en Dieu, se sont-ils battus comme sous l'impulsion d'un sentiment religieux. Napoléon usa de cette force, mais il l'épuisa. Le culte qu'il sut inspirer pour sa personne et pour la grandeur dune patrie dont il reculait sans cesse les limites, ne valait pas le culte de lldée. Alexandre et César ont fait moins de prodiges que les premiers successeurs de Mahomet ; le Coran accomplit dans le monde une révolution moins durable, mais plus étonnante que la poudre à canon.

Il n'est pas nécessaire que le dogme soit vrai, ni qu'il soit noble, ni qu'il soit clair et bien compris: il suffit qu'on y croie, et qu'on soit fier d"y croire. Tous les croisés qui ont versé leur sang pour l'Evangile ne savaient pas très bien ce que c'est que l'Evangile: tous les musulmans n'ont pas Iule Coraii. Une superstition vaut une religion, une erreur vaut une

vérité, quand il s'agit d'inspirer l'orgueil et le dévouement ; chrétiens ou païens, catholiques ou protestants, blancs ou bleus, ne demandez pas qui a raison, mais qui possède la foi la plus vive et la plus neuve.

Y a-t-il maintenant en France une croyance pareille, qui domine les âmes ou qui puisse les dominer, qui fournisse aux ambitieux du pouvoir et de la popularité un inépuisable sujet d'habile flatterie? Il faudrait plaindre les démagogues s'ils n'avaient prise sur le peuple que par les passions basses, l'envie, la convoitise, la rancune, s'ils ne pouvaient en même temps exciter l'orgueil et l'enthousiasme. Grâce à la littérature bien plus qu'à une tradition naturelle et spontanée, la Révolution française apparaît encore à des millions d'esprits comme une révélation dont nous avons été les premiers dépositaires, dont nous sommes toujours les missionnaires privilégiés.

Cette mission nous enflerait moins si nous savions combien est contestable le privilège que nous nous arrogeons. Les peuples comme les hommes seraient plus modestes, s'ils connaissaient mieux la place qu'ils tiennent dans le monde et dans l'histoire. Supposez que nos pères aient eu des notions plus exactes sur les conditions de la liberté et les nécessités du gouvernement, qu'ils aient su tout ce qu'il y avait à emprunter aux Anglais et aux Américains, tout ce que la philosophie du dix-huitième siècle renfermait de vieux, de faux, d'incomplet et de superficiel. Transformez ces prophètes d'une doctrine audacieuse

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et arrogante en politiques savants et prudents, nourris des enseignements de Thistoire, éclairés par une étude approfondie du cœur humain: croyez-vous qu'ils auraient eu autant de courage, d'élan et de feu? Leur ignorance et leur étourderie furent une partie de leur génie et de leur force. Saint Paul n'aurait pas remué le monde gréco-romain s'il avait possédé la science des religions comparées, et Polyeucte eût laissé la foule se presser dans le temple de Jupiter si on lui avait appris que tous les cultes ont un fonds commun, sont les manifestations diverses d'une même faculté de l'âme humaine. Les idées les plus puissantes sont des idées exclusives, étroites, fausses à beaucoup d'égards. Nos révolutionnaires ont fait des merveilles ; n'allez pas conclure de là qu'ils aient vu clairement où ils allaient, ce qu'ils voulaient et ce qu'ils faisaient. Ne concluez pas non plus de leurs naïves erreurs qu'ils aient été pour le Destin ou la Providence des instruments tout à fait aveugles. Il y avait dans leurs esprits l'intuition de quelques grandes vérités, et des illusions profondes, de la lumière et de l'obscurité ; l'obscurité autant que la lumière a contribué à leurs succès.

Défiez-vous de l'esprit critique, et gardez-vous de tempérer par de sages réserves votre adhésion à la foi populaire. La foule ne comprend pas les incidentes et les parenthèses; elle n'a ni le goût ni le sentiment des nuances; elle ne veut rien, ne sent rien à moitié. Acceptez la Révolution comme les fidèles acceptent le catéchisme, sans objections, sans restrictions, sans choix. Respectez les erreurs de votre pu-

blic, ou plutôt embrassez-les, et pénétrez-vous bien des dogmes que tous avez à glorifier, de peur qu'on ne découvre dans votre pensée des scrupules qu'on prendrait pour un alliage de scepticisme, peut-être même pour un commencement de trahison. Nos ennemis essaient de nous prouver que nous avons tort ; nos amis doivent nous prouver que nous avons raison. Il n'y a pas de milieu. Le plus ingrat de tous les rôles est celui des médiateurs : c'est eux que le fabuliste désigne et qu'un proverbe flétrit en disant que leur bouche souffle le chaud et le froid.

Voici donc le fondement de notre suprématie : la Révolution française a ouvert une voie nouvelle au genre humain. Ne dites pas que les Anglais ont su les premiers organiser un gouvernement libre, et les Américains un gouvernement démocratique, que nos pères n'ont été que des disciples, des disciples héroïques, il est vrai, obligés de renverser d'un seul coup des obstacles redoutables, mais des disciples qui ont dû commettre plus d'une faute dans le feu de la lutte, et même rester sur plus d'un point en arrière. De pareilles thèses sont bonnes à soutenir en Sorbonne, Quand nous parlons au peuple, nous affirmons que la philosophie du dix-huitième siècle est essentiellement française, et que la Révolution est la flUe légitime de la philosophie. Nous rapportons à ce grand événement presque tous les progrès accomplis en Europe depuis un siècle, et nous regardons nos voisins comme des ingrats, quand ils ne nous savent pas gré de tout ce qu'ils possèdent de liberté politique. Si Ton objectait que le régime par-

lementaire, qui fleurit autour de nous, est d'invention anglaise, nous répondrions que ce régime n'est qu'un compromis instable entre les idées démocratiques que nous avons lancées dans le monde, et les préjugés monarchiques et aristocratiques auxquels l'Angleterre est restée soumise. Les peuples du continent nous suivent, quoique de loin : ils peuvent n'être pas plus avancés que les Anglais, mais ce ne sont pas les Anglais qui leur servent de modèle et qui leur donnent l'impulsion.

L'histoire de nos réactions et de nos oscillations nous embarrasserait un peu, s'il fallait avouer que plus d'une fois nous avons volontairement marché à reculons sur cette grande route ti^acée par nos pères. Confesserons-nous qu'à plusieurs reprises l'esprit national s'est obscuixi, ou que le caractère national s'est al3aissé ? Nous serions en vérité de glorieux apôtres ! Mais il suffit d'expliquer toutes choses en rejetant sur quelques boucs émissaires tous les péchés d'Israël. On n'est pas obligé de soutenir sans cesse que le peuple est infaiUible ; il est bon de reconnaître parfois qu'il s'est laissé tromper ou séduire. Si Bonaparte confisqua au dix-huit brumaire presque toutes les conquêtes de la Révolution, c'est que nous cédions en partie à la lassitude, en partie au prestige du génie. Nous avons subi les Bourbons parce que l'Empire avait épuisé tout le sang de nos veines, et nous avait ainsi livrés à l'invasion. Louis -Philippe abusa de la confiance populaire pour escamoter les fruits de la victoire de juillet. Le 2 décembre était un guetapens nocturne : les plébiscites furent enlevés par la

terreur : d'ailleurs les urnes avaient un clouble-foncl. En février 1871, on crut voter pour la paix en votant pour des monarchistes qui n'avaient pas encore levé le masque. L'âme de la France révolutionnaire a parfois sommeillé ; le phare du genre humain a eu ses éclipses ; mais, ce qui prouve bien qu'il est le phare du genre humain, c'est qu'il ne s'est pas éteint sans qu'il fît nuit sur l'Europe, ni rallumé sans reveiller les peuples.

L'explication de nos défaillances variera selon le public auquel vous vous adresserez. Si vous avez affaire à des Parisiens, ne craignez pas de gémir sur la lenteur avec laquelle la province suit le mouvement des idées. Dans les villes, accusez l'ignorance et l'égoïsme des paj-sans. A la campagne, où les citoyens sentent toute leur faiblesse et tout leur isolement devant la force irrésistible du pouvoir central, on reconnaîtra sans fausse honte qu'aucune résistance n'est possible quand un usurpateur a mis la main sur Paris. Dans certains milieux vous pouvez dénoncer la lâcheté ou la cupidité des bourgeois ; ailleurs vous ne dissimulerez pas que le suffrage universel avait à faire son apprentissage. Si vous professez que la révolution politique n'est que la préface de la révolution sociale, vous démontrerez sans peine que nos pères ont reculé pour s'être flattés trop tôt d'avoir atteint le but ; dans cette illusion , ils se sont endormis sur leurs premiers succès, avant que la bataille fut gagnée pour tout de bon, et ils ont été victimes d'une surprise. L'histoire est complaisante : vous pouvez la plier à tous les besoins de votre argu-

mentation. Ce qui importe, c'est que le peuple qui TOUS écoute se sente solidaire des gloires de la Révolution, et ne se sente pas responsable des réactions qui font de nos annales, depuis un siècle, une si étrange bigarrure.

Il va sans dire que les partisans de la Révolution irançaise sont les hommes de l'avenir ; et que ses adversaires sont les hommes du passé. Il n'}' a point de foi qui ne se flatte de conquérir l'univers et de le transformer. Une institution est suspecte quand elle a le tort d'exister ; elle est jugée quand elle a le tort d'exister depuis longtem.ps. Il faut que la société future soit radicalement différente de l'ancienne. Si l'on avait dit aux premiers chrétiens que le triomphe officiel de leur religion ne bouleverserait pas le monde, que la croix dominerait les temples et les prétoires sans qu'il y eût « des cieux nouveaux et une terre nouvelle », ils auraient souri de pitié. De même nous n'admettons pas que la victoire définitive de la Révolution française ne soit pas une métamorphose de l'humanité. Cette croyance facilite singulièrement la tâche des novateurs. Elle les dispense de tenir compte de l'expérience ; elle leur permet de confondre d'un mot les objections les plus fortes. Ils écartent avec un geste de dédain tous les arguments empruntés à l'histoire ou à l'exemple des autres nations : « Cela était bon sous l'ancien régime ; cela est bon pour la monarchie ». Il faut s'inchner devant un pareil oracle, sous peine de passer pour un esprit rétrograde. S'il était possible de marcher sur les mains, on y déciderait bien des gens pour cette seule raison

que, partout où il y a un roi, les sujets se servent de leurs jambes, et que c'était le moyen de locomotion le plus usité avant la prise de la Bastille.

Il est un mot fort à la mode, dont nous pouvons nous servir autant que du mot progrès, c'est la science. On sait vaguement qu'il y a des conflits entre la religion et la science, et l'on prend chaudement parti pour la dernière. C'est le privilège de la science, quand elle est tout à fait digne de ce nom, qu'elle ne perd jamais de terrain, qu'elle ne laisse échapper aucune de ses conquêtes ; qui ne voudrait participer à ce privilège, et bâtir sur ce roc ? Si le doute pénétrait dans nos âmes, il suffirait pour l'en chasser de nous persuader que nous luttons pour la science et avec elle. Au xviii^ siècle et pendant la Révolution, on parlait surtout des lumières, qu'on opposait à la superstition et au fanatisme. Les lumières, c'était le mépris des anciennes croyances et des vieux préjugés. Aujourd'hui on prétend s'appuyer sur quelque chose de plus solide, de plus immuable qu'une opinion éclairée ; on veut posséder la certitude scientifique.

Il n'est pas nécessaire d'être soi-même un savant pour s'enrôler sous cette bannière ; cela nuirait plutôt. Les savants connaissent les limites de leur domaine actuel, ils craignent d'anticiper sur les conclusions que l'avenir seul tirera légitimement d'un plus vaste amas d'observations. Ils savent qu'entre les sciences constituées et la politique, il y a encore un fossé qu'on ne saurait combler en un jour, que les ressorts de la vie morale et sociale sont imparfaite-

ment anal3's(^s, que la physiologie des peuples n'est pas faite. Ils savent aussi que la liberté humaine apporte dans l'étude des phénomènes politiques et sociaux un élément de trouble et d'incertitude. Leur science même les rend en général modestes ; quand ils s'occupent du gouvernement , c'est en qualité d'hommes cultivés, non en qualité de savants.

Il n'en est pas toujours de même des demi-savants. On les trouve plus tranchants, plus surs d'eux-mêmes, plus prompts à revendiquer une autorité contestable, à affirmer ce qu'ils ignorent au nom de ce qu'ils savent. C'est surtout dans leur bouche que sans cesse on rencontre ces locutions impérieuses : « Il est démontré Il est reconnu La science moderne

prouve » Mais ce sont les purs ignorants qui embrassent avec le plus d'enthousiasme le parti de la science. Xe pouvant la posséder, ils se font une joie de la servir : leur zèle les console de leur indigence intellectuelle. Incapables de vérifier et de contester ce qu'on leur présente comme certain, ils croient : ils se procurent ainsi tout ensemble les jouissances de la foi et celles de la connaissance. Incapables de découvrir la faiblesse d'un raisonnement et la témérité d'une assertion, ils prennent au gré de leurs docteurs des préjugés pour des principes, des hypothèses pour des faits, des phrases pour des arguments, une déclamation déguisée pour une déduction logique, et des rêveries pour des oracles.

Vous ne vous exagérerez jamais la crédulité avec laquelle les hommes accueillent tout ce qu'on leur débite sous le couvert de la science. Ce mot magique en-

dort toute défiance. Parlez sans crainte de politique scientifique, de morale scientifique, d'organisation scientifique de la société; cet auguste pavillon fera passer les marchandises les plus suspectes, les drogues les plus frelatées. Dites que vos adversaires sont les défenseurs de l'ignorance, les champions de l'ohscurantisme ; accusez-les hardiment de soutenir que le soleil tourne autour de la terre. Faites sentir à ceux qui vous écoutent combien il est glorieux de combattre pour la cause de la science, et gonflez-les ainsi d'un doux orgueil, quand même ils ne sauraient pas lire. Est-ce que les champions de la science sont plus obligés de la posséder que les champions de l'Evangile de le pratiquer? Il n'y aurait plus de partis, s'il fallait que chaque citoyen connut à fond ce qu'il aime et ce qu'il sert.

Du moins le peuple tient à être considéré comme une autorité compétente en matière de politique. On peut lui faire accepter une histoire de fantaisie et une science de pacotille ; il écoutera bouche béante bien des sornettes. Ce qu'on ne lui fera jamais admettre, c'est qu'il n'est pas en mesure de se prononcer sur la bonté d'une constitution, sur l'opportunité d'une loi, sur l'utilité d'une mesure. S'il est vrai que la science du gouvernement soit chose complexe, s'il faut pour en posséder les éléments non seulement du bon sens et de la réflexion, mais de l'étude, il est des circonstances où l'honnête homme devrait dire à la foule : « Fiez-vous à moi, et croyez-m'en sur parole, car les données du problème vous échappent. » Mais l'honnête homme se perdrait : un tel excès de franchise

lui ferait plus de tort qu'un manquement à la foi jurée. Une Chambre ne se croit jamais trop bien informée; elle charge des commissions d'étudier les projets qu'on lui présente. Elle consulte les juristes sur la législation, les militaires sur l'organisation de l'armée, les médecins sur l'h^-giène, les économistes sur l'assiette des impôts, les ingénieurs sur les travaux publics. Puis elle écoute une longue série de discours : encore lui arrive-t-il d'hésiter après s'être entourée de tant de lumières. Une assemblée populaire n'hésite pas. Elle n'a que faire des spécialistes. Elle supporte parfois la contradiction, pour s'amuser, pour assister à un tournoi dont le vainqueur est désigné d'avance : il serait fade de toujours applaudir ; il faut bien de temps en temps qu'on ait de quoi siffler. Mais l'homme qui ouvre un journal, le citoj'en qui prend place à un meeting, ne demande qu'une chose, c'est qu'on lui fournisse de nouveaux motifs de se complaire dans son opinion. Votre public est infaillible : dites-lui qu'il a raison : prouvez-le par des faits ou par des raisons, par des syllogismes ou par des phrases : vous avez le choix de la méthode ; vous n'avez pas le choix de la thèse.

C'est que le peuple juge en vertu de son bon sens. Le bon sens varie selon les climats et les temps, selon les circonstances et les intérêts. Le bon sens d'un Espagnol d'autrefois lui montrait clairement qu'il faut brûler les hérétiques ; le bon sens d'un Parisien du dix-septième siècle lui montrait clairement qu'il faut obéir au roi. Le bon sens peut être raisonnable ou fou, égoïste ou généreux, féroce ou

débonnaire. Il y a un bon sens pour la ville, et un pour la campagne, un bon sens protectionniste et un bon sens libre-échangiste, un bon sens radical et un bon sens modéré. Mais tous les bons sens sont également infaillibles et intolérants, parce que le bon sens n'est autre chose que la somme de nos préjugés. Ces préjugés peuvent être des principes plus ou moins vérifiés, des intérêts plus ou moins éclairés; cela importe beaucoup à l'avenir du pays ; cela importe peu au démagogue.

Le démagogue connaît les préjugés de son public, il les respecte et les flatte, il les considère surtout comme un ensemble de connaissances certaines qui permet à ce public de prononcer sur les choses et les hommes. Ne perdez jamais de vue ce précepte : vous ne prenez pas la parole ou la plume pour instruire vos semblables, mais pour leur plaire. Ils consentiront bien à ce que vous les instruisiez, pourvu que ce soit au profit de leurs idées préconçues : ils vous passeront l'éloquence et la raison, la logique et la rhétorique, et même l'érudition, pourvu que vous mettiez tout cela au service de leurs passions et de leurs croyances.

La plus douce flatterie qu'on puisse adresser à un homme, c'est de se soumettre à son jugement. Chacun de nous a dans la tête un tribunal dont il cherche sans cesse à étendre la compétence. Mais souvent nous hésiterions à rendre un arrêt, si d'obligeants amis ne nous persuadaient qu'il nous suffit pour cela de notre bon cœur et de notre bon sens. Travaillez donc à élargir la compétence du peuple. Ce

n'est pas assez de lui dire qu'il peut choisir entre la République et la monarchie, ou même entre une République et une autre : les enfants même tranchent ces questions. Mais appelez à sa barre les diplomates, les militaires, les artistes ; quand même dans une réunion publique il ne se trouverait pas vingt citoyens sachant combien il existe de grandes puissances, démontrez à votre auditoire qu'il sait mieux que les députés et les ministres comment doit être dirigée la politique extérieure du pays, quelles alliances il faut rechercher, quels écueils il faut fuir. Faites remanier la carte de l'Europe à des gens qui ne distinguent pas bien l'orient de l'occident ; faites remanier les programmes d'enseignement à des illettrés. Il se peut qu'on vous applaudisse ; il se peut qu'on vous siffle : ce qui n'arrivera jamais, c'est qu'on vous interrompe pour vous dire : « Xous ne comprenons pas » ou « Xous ne savons pas ».

Les Chambres discutent une question de finances, on allègue l'expérience, le droit, la raison ; on cherche péniblement quel sera le résultat de tel impôt, quelle en est l'incidence, ce qu'il donne au Trésor, ce qu'il coûte aux contribuables, sur qui en retombe finalement le fardeau. On compulse les statistiques ; on interroge les banquiers, les commerçants, les économistes ; on s'informe de l'opinion des Anglais, de la pratique des Américains : on gémit sous un monceau de chifi'res ; on se perd dans un dédale d'arguments. Convoquez une réunion publique ; rassemblez un millier de braves gens, tribuns de cabaret et laborieux ouvriers, citoyens pleins de zèle et badauds qui

ne savent que faire de leur dimanche. Soumettez-leur la question qui embarrasse les Académies et qui rend les hommes d'Etat perplexes. S'il vous faut plus d'une demi-heure pour exposer le point en litige, conTaincre votre auditoire de sa compétence, plaider une cause et la gagner, vous ne savez pas votre métier. S'il reste dans la salle dix hommes qui, après vous avoir entendu, ne se sentent pas plus éclairés que la Chambre et le Sénat réunis, dix hommes qui doutent de leur propre autorité, de leur aptitude à trancher le débat, qui s'avouent tout bas incapables de voir clair là où tâtonnent les hommes les plus éminents, vous ignorez les éléments de l'art de flatter. Changez de carrière, ou remettez-vous à récole, et étudiez les maîtres, qui ne manquent pas.

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