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CHAPITRE III

On mène les hommes par l'espérance non moins que par l'orgueil. Nous vivons d'illusions presque autant que de pain : illusions sur notre mérite, illusions sur notre avenir. Le grand ressort de la vie. c'est le désir d'améliorer notre condition, c'est l'attente de jours meilleurs. Les écrivains et les artistes rêvent la réputation et la gloire; les ambitieux rêvent les honneurs; les fonctionnaires et les militaires rêvent un avancement indéfini; les commerçants rêvent la fortune et les ouvriers le repos. Ceux qui ne se flattent plus de voir changer leur destinée rêvent du moins une longue vieillesse. On exprime le plus souvent des vœux modestes, mais on en forme tout bas de plus vastes, car nous mettons encore plus de pudeur à cacher l'immensité de nos aspirations que l'excès de notre amour-propre. Sans doute bien peu d'humains parviendront au but qu'ils visent secrètement. Si une main ennemie levait soudain le voile qui nous cache notre sort futur, un morne découragement s'emparerait de la plupart d'entre nous, car la réalité n'est supportable que parce qu'elle

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s'impose graduellement. La prévision certaine de notre avenir nous abattrait d'un seul coup ; l'existence serait décolorée ; ce serait comme l'extinction du foyer qui réchauffe les âmes. Supprimez en un jour toutes les espérances chimériques ; le genre humain tombera dans la misère, retournera à la barbarie.

La religion chrétienne, en nous faisant entrevoir une vie éternelle, verse à plemes mains l'espérance dans nos cœurs, et prodigue surtout ses bienfaits à ceux dont l'horizon terrestre n'a plus de lointain. La croyance à l'immortalité de l'âme embellit singulièrement la vie des hommes qui la possèdent, ou plutôt elle les fait vivre en dehors de cette vie. Parfois même ce domaine idéal leur fait trop dédaigner le réel : il n'est pas bon que nous prenions ce monde pour une auberge et pour une antichambre. A mesure que la religion perd de son empire, nos ambitions sont plus pressées ; nous aspirons avec plus d'impatience aux jouissances positives du corps et de l'esprit. Le sentiment de la famille nous permet aussi de porter nos désirs comme nos affections par delà la mort. La jeunesse peuple de ses rêves le long espace qu elle aperçoit devant elle. Plus tard, quand l'âge et la maladie ont rétréci cet espace, quand les vastes desseins sont trop visiblement disproportionnés à la brièveté de nos jours, il faut bien, sous peine de tomber dans la torpeur de l'égoïsme ou dans un sombre désespoir, que nous trouvions hors de nousmêmes où poser nos espérances. Heureux si nous aimons quelque chose de durable qui puisse nous

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survivre, si bien que la mort ne soit pas pour nous la fin de toutes choses. L'arc ou la science, Tliumanité ou la patrie peuvent nous assurer ce prolongement d'existence. L'esprit de corps, où l'on reconnaîtra peut-être la plus solide base de la morale sociale, est ainsi la consolation de tous ceux qui ne peuvent plus attacher à leur chétive personne les trésors de bonheur et de puissance que l'imagination leur fait entrevoir. C'est par lui que nous nous perpétuons, que nous bravons les menaces du néant, que nous échappons à la destinée qui nous emprisonne dans un point si raccourci du temps et de l'espace.

Que ce soit pour lui-même ou pour les siens, pour son pays ou pour son parti, l'homme a soif d'espérance; en étanchant cette soif, vous gagnerez des droits à la gratitude de vos concitoj'ens, à leur affection, à leur confiance ; souvent il vous sera utile de la surexciter pour la mieux étancher. C'est un besoin universel, mais qui nulle part n'exerce sur la politique une influence aussi profonde qu'en France. Ailleurs les promesses de l'Evangile ou du Coran suffisent à l'imagination ; dans l'attente de l'échéance suprême, on subit la réalité avec indifî"érence ou avec résignation. Les croyants eux-mêmes, chez nous, n'ont point ce fatalisme et ne l'ont jamais eu ; notre race est active et ne saurait attendre les bras croisés que Dieu fasse honneur à la signature de ses prêtres. Chez les Anglo-Saxons, on ne demande au gouvernement que de laisser faire. Pourvu qu'il n'entrave pas le progrès, pourvu que la loi et le pouvoir assurent

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aux individus, aux familles, aux associations, le fruit de leurs efforts et la durée de leurs œuvres, on n'exige rien de plus du pouvoir et de la loi. L'homme est seul responsable de sa destinée et de la destinée de tout ce qui lui est cher ; il ne veut ni tuteur ni patron; il accepte la lutte pour l'existence dans la société telle que le temps l'a faite. Il ne réclame pas d'autres armes que la liberté, d'autre juge que Dieu ou la force des choses. Le gouvernement est pour lui un simple garant de la paix publique, et tout au plus un syndic chargé de la gestion de quelques intérêts communs. Mais ce n'est ni un maître, ni une Providence ; aussi la meilleure politique est-elle celle qui gêne le moins les citoyens, qui n'empêche que la violence, et qui ne répond que de l'ordre matériel.

Il est probable qu'autrefois en France la plupart des sujets n'aspiraient qu'à échapper le plus possible à l'attention et à l'action du pouvoir. Sous l'ancien régime, le pouvoir ne se faisait sentir aux petits que par des exactions fiscales et des règlements tracassiers ; il levait l'impôt et la milice ; il ne donnait en retour qu'une tranquillité dont les faibles et les humbles ne sentaient pas le prix : ce n'est pas dans la misère qu'on savoure les jouissances de la paix. Mais, quoique la royauté fût pour la majorité des Français une Providence marâtre, elle passait pour une Providence, parce qu'elle était toute-puissante. On regardait la faveur du prince comme la principale source de la grandeur et de la fortune ; on pensait que le souverain, qui faisait tant de mal, pouvait faire infiniment de bien. La Révolution eut d'abord pour

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ol)jet principal de mettre fin à la malfaisance du pouvoir. Mais dès 93 on rêva quelque chose de plus. Comme nous n'avions ni les mœurs ni les habitudes de la liberté, la liberté si malaisément conquise et si vaillamment détendue ne parut pas au peuple un prix suffisant de ses exploits et de ses souff'rances, et il prêta une oreille attentive à ceux qui lui disaient que le rôle de TÉtat ne se borne pas à nous laisser chercher le bonheur, mais qu'il doit nous y conduire par

la main.

Le Ciel étant devenu vide, l'idée de la Justice le quitta pour descendre sur la terre, et les utopistes la choisirent pour la base de l'édifice qu'ils construisaient sur le papier. Les philosophes de l'école de Rousseau s'étaient plu à représenter la société comme le produit artificiel des lois et des conventions; après les rudes secousses de la Révolution, les esprits étaient préparés à recevoir les doctrines qui supposent l'humanité malléable. On ne croyait plus que la société fût un ordre établi par Dieu; on ne savait pas encore, ou l'on ne voulait pas savoir jusqu'à quel point c'est un ordre établi par la Nature, c'est-à-dire par l'action spontanée des facultés humaines et le cours inévitable des événements. C'est ainsi qu'après avoir assisté à une longue série de tremblements de terre, on pourrait oublier et contester l'existence des causes lentes et des forces perpétuelles qui modifient incessamment la surface de notre planète. Or la Révolution était un long tremblement de terre, où Tintelligence humaine et les idées philosophiques semblaient jouer un rôle considérable, où les passions

même les plus aveugles se déguisaient en systèmes. Aussi les générations élevées à cette école ont-elles cru que tout est possible à la volonté humaine dominée par un système ; aussi ont-elles ressuscité par la pensée un paradis terrestre où l'inégalité cesserait, où tout mérite serait récompensé, où nul ne serait malheureux que par sa faute, si même il restait des malheureux.

Nous parlerons plus loin des théories socialistes, et nous verrons ce qu'un démagogue en doit prendre. Ce qui est évident, c'est que le mirage de l'âge d'or a recommencé à hanter Timagination populaire; c'est qa'il y a dans un assez grand nombre d'esprits cultivés et dans la masse des esprits incultes un invincible penchant vers des espérances d'amélioration infinie. Cette croyance implicite au progrès sans bornes serait sans doute un stimulant utile, et l'honneur de notre temps, si l'avenir que nous rêvons ne nous faisait prendre le présent en haine et en dégoût, et si nous attendions de nos propres efforts l'accomplissement de nos vœux. Or dans ce pays, grâce à l'éducation que nous a donnée l'ancien régime et que la Révolution a complétée, l'utopie est essentiellement politique.

C'étaient aussi des utopistes que les premiers chrétiens, et des utopistes aussi hardis que les plus téméraires de nos contemporains. Mais ils aspiraient à conquérir le monde par l'apostolat de la parole, non par un décret de César, par la grâce, non par la force ni par la loi. Ils renouvelaient les mœurs, mais ils dédaignaient de toucher à l'Etat. Chez les peuples

modernes qui ont riiabitiicle de la liberté, les novateurs comptent principalement sur les associations libres pour modifier la société par un travail graduel. Chez nous on vise au pouvoir comme à la source de tout bien et de tout mal. Il y a des associations, mais elles se donnent pour but d'agir sur le pouvoir plutôt que d'agir sur leurs propres membres. Dès qu'un Français a conçu un dessein qu'il juge utile au bonheur de ses concitoj'ens, il ne songe plus qu'à le faire adopter aux législateurs. Toutes nos conclusions sont des projets de loi ou des projets de décret. Les anciens prédicateurs faisaient partout intervenir Dieu ; les prédicateurs laïques des temps nouveaux font partout intervenir le gouvernement. Une propagande qui ne tend pas à la conquête de l'autorité publique nous laisse d'ordinaire indifférents. Nous sommes parvenus à rattacher au domaine de l'Etat le commerce, l'industrie, l'agriculture et même lès arts. Nous le chargeons de faire régner le goût et la raison ; nous voudrions qu'il imposât aussi la vertu et le bonheur. Ce que nous désespérons de régler par voie législative nous touche médiocrement. On a fait une loi contre l'ivresse publique, mais comme les gendarmes ne peuvent réprimer l'ivrognerie que dans un petit nombre de cas, nous ne faisons pas sérieusement la guerre à l'ivrognerie. Nous ne verrons pas comme en Amérique les femmes se liguer pour rendre les tavernes inhabitables en y chantant des cantiques pendant des journées entières ; nous n'avons pas eu un orateur populaire qui entreprît une éloquente croisade contre les liqueurs fortes,

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comme ce Père Mathieu qui convertit à la tempérance, par centaines de mille, des Irlandais. Les questions de mœurs même les plus graves ne nous intéressent qu'autant qu'elles intéressent la poli; tique. Qu'on nous montre une plaie sociale, notre première, notre unique pensée est non pas :. « y a-t-il un remède ? » mais « y a-t-il une loi, un décret, une mesure administrative qui puisse y remédier ? » Si la réponse est négative, nous n'y pensons plus. Quelle que soit la diversité de nos opinions, nous sommes à peu près d'accord sur ce dogme, que FEtat peut tout, et qu'on ne peut rien sans l'Etat.

En Angleterre, sur cent réunions publiques, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ont pour objet l'amélioration des hommes. Pour la majorité des Français, qui ne fréquentent pas les églises et les temples, sur cent réunions, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ont pour objet l'amélioration des lois. Ajouterai-je que cette amélioration est fort souvent comprise à rebours?

L'une des fonctions essentielles du démagogue, orateur ou écrivain, est donc de donner satisfaction au besoin d'espérance et au désir de réforme qui possèdent tous les cœurs français. Et d'abord il doit exciter de son mieux et réchauffer des sentiments qui lui offrent une si belle prise. Il faut qu'on sorte de son entretien content de soi-même et mécontent des lois. La tâche n'est pas malaisée : depuis longtemps d'innombrables publicistes ont travaillé à nous enfoncer dans la cervelle la double conviction de notre mérite et de l'insuffisance de nos institutions ; il n'y

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a qu'à profiter de tant d'exemples et qu'à courir sur cette route si largement frayée.

■ Bien que nous aspirions également à bouleverser la société de fond en comble, notre idéal diffère selon nos habitudes et nos goûts. Si vous ne connaissiez pas le public auquel vous vous adressez, vous risqueriez de commettre d'étranges bévues, et d'étaler des perspectives peu séduisantes. Le paysan aime la terre et la richesse ; le travail lui coûte peu. Son utopie est un rêve de propriétaire. L'ouvrier des villes tient moins à la propriété; promettez-lui plus de loisir et de jouissances de toutes sortes. Faitesnous espérer des plaisirs dont nous a^'ons déjà Vidée. Adaptez votre description de la Terre-Promise aux sentiments et aux goûts de votre auditoire. Chaque tête humaine renferme un idéal plus ou moins net, plus ou moins raffiné ; prouvez que cet idéal est possible, qu'il est même facile à atteindre.

Souvenez-vous que vous avez affaire à une multitude, et qu'il faut du bonheur pour tout le monde. Faites-vous un trésor assez large pour qu'en y puisant à pleines mains vous puissiez assouvir ces innombrables affamés. Exagérez à l'infini la somme des jouissances qui seraient départies à l'humanité dans une société mieux faite. Exaltez les conquêtes de la science et les prodiges de l'industrie : c'est un thème commode et banal. 11 est incontestable que grâce aux inventions modernes une même quantité de travail met à la disposition des hommes une bien plus grande quantité de satisfactions matérielles, et Ton assignerait malaisément une limite à ce progrès.

Rien ne nous empêche de croire qae la vie deviendra de plus en plus facile et agréable. Il est yrai que le progrès est de plus en plus subordonné à la concurrence, et que la concurrence a ses yictimes. Mais il ne TOUS est pas interdit de concevoir un état social où les efforts des uns, loin de contrarier les efforts des autres, les seconderaient sans cesse, où l'émulation ne serait ni de la jalousie, ni de l'hostilité, oùles hommes marcheraient tous ensemble vers le même but sans s' étouffer, sans se heurter, sans se gêner réciproquement.

Il n'est pas nécessaire que cette nouvelle organisation sociale soit très nettement définie : les utopies trop précises sont vite discréditées. Dès qu'on tombe dans le détail, les objections surgissent en foule, et les écoles rivales entrent en lutte. Le sectaire a besoin de donner un corps à son rêve ; il combine des rouages, calcule des formules, rédige le code de l'avenir. Le démagogue habile plane au-dessus des sectes utopiques : toutes le servent, et pas une ne le possède. Il met à profit les espérances et les impatiences qu'elles excitent, mais il se garde d'embrasser un système particulier. Il n'est ni saint-simonien, ni fouriériste, ni proudhonien, ni disciple de Louis Blanc, de Lasalle ou de Karl Marx : il s'adresse également à tous les esprits que ces doctrines ont échauffés, et il les enrôle sous sa bannière. Dans l'armée d'Annibal chaque peuple caressait un rêve différent. Les Carthaginois convoitaient surtout l'or des Romains, les Gaulois leurs terres et leurs vignes, les Grecs leurs cités. L'un comptait gagner des esclaves, l'autre des

femmes, celui-ci des bijoux, celui-là des domaines ; quelques-uns sans doute entrevoyaient de splendides incendies et des massacres tragiques. Chacun envisageait à sa façon le pillage de lltalie, se taillait sa part dans les dépouilles espérées : tous ensemble suivaient avec la même ardeur le chef qui leur promettait ces dépouilles. L'accord est facile tant qu'il y a un obstacle à renverser, un ennemi à vaincre, et c'est folie de se quereller sur le partage du butin avant de le tenir. Laissez faire Timagination ; elle a de quoi rassasier tout le monde avant la bataille.

Dans cette foule que vous menez à la conquête de l'avenir, il existe bien des ambitions rivales et des convoitises incompatibles. Les uns aspirent à se faire une place avantageuse dans la société actuelle ; d'autres mettent leur Eldorado dans un monde nou-. veau : les premiers veulent une Révolution politique, ou même un simple changement de personnes ; les seconds veulent une Révolution sociale. Ce qui fait que tous les mécontents ne se liguent pas pour bouleverser l'Etat tous les ans, c'est que beaucoup se sont habitués à loger leur chimère dans le monde réel. Ils déserteraient promptement votre drapeau, si vous vous engagiez trop clairement à refondre toutes choses. Ce n'est pas seulem.ent par sagesse que la majorité prête une oreille favorable aux novateurs qui conseillent d'avancer par étapes ; c'est que bien des gens n'ont besoin que de changements limités pour atteindre leur but ; ils ont marqué d'avance rétape où ils trouveront l'objet de leurs désirs.

Mais tous sont également persuadés que la satis-

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faction de leurs désirs dépend de la politique. Vous perdrez votre peine avec les ambitieux qui ne comptent que sur eux-mêmes. Le démagogue est justement le contraire du moraliste chrétien ou philosophe, prédicateur ou observateur. Le moraliste nous apprend que nous sommes les auteurs de notre destinée, que nos misères tiennent presque toujours à nos vices, nos échecs à nos erreurs, que nos malheurs viennent le plus souvent de ce que nous avons mal gouverné notre vie, que la plus sûre manière d'améliorer notre condition, c'est d'améliorer nos habitudes. Le moraliste nous enseigne la patience, la sobriété dans les plaisirs, la modération dans les vœux, la suite dans les efforts. Il nous remet sans cesse sous les yeux l'exemple de ceux qui ont réussi par leur - mérite, de ceux qui sont tombés par leur faute. II diminue la responsabilité de la Fortune, et augmente notre propre responsabilité. Il rabaisse la puissance des lois, rehausse la puissance des mœurs. Le démagogue prend le contrepied. Il affirme que la Fortune distribue aveuglément ses dons, que le succès est dû au hasard, peut-être même au vice, que les malheureux sont victimes d'une fatalité artificielle, que la misère est inévitable dans la société actuelle. Loin de nous exhorter à faire mieux, il n'admet même pas que cela dépende de nous. Si nos habitudes sont mauvaises, il feint de l'ignorer; il ne soupçonne pas que nous ajoutons aux difficultés de notre existence par les faiblesses de notre conduite. Il tonne contre les parvenus, et tourne en ridicule les contes édifiants de la morale en action. Il diminue en toutes

choses la responsabilité des mœurs pour accroître celle des lois. Ce n'est pas la patience qu'il nous prêche ; ce n'est pas contre nos défauts qu'il nous excite. Il n'y a rien à faire avec des gens atteints de résignation, et si nous songions à nous corriger, nous n'aurions plus le temps de réformer les institutions.

Ce n'est pas qu'il faille déclarer la guerre à la morale. On ferait ainsi un triste métier, et l'on se priverait d'un puissant moyen d'action. Les hommes veulent bien qu'on les corrompe, mais ils ne souffrent pas qu'on s'en vante. Vous ne devez pas être un corrupteur ; il suffit que vous ne soyez pas un prédicateur. A chacun son rôle. D'autres se chargeront de rappeler au peuple ses devoirs et ses défauts; rappelez-lui ses droits et ses griefs. J'irai plus loin : vous pouvez être honnête et condamner les vices, j'entends les vices même de vos auditeurs, pourvu que vous leur fassiez entendre qu'ils n'y sont pas tombés par leur faute, pourvu que vous les^consoliez aux dépens d'autrui. S'il y a des paresseux; c'est que le travail n'obtient pas la récompense qui lui est due ; s'il y a des ivrognes, c'est que la société mal organisée refuse à l'ouvrier sa part des plaisirs délicats que multiplie la civilisation ; s'il y a des débauchés, c'est que les riches donnent l'exemple et propagent la dépravation. En général il ne faut ni approuver ni même nier le désordre, mais il faut l'imputer aux ennemis que vous voulez combattre, aux institutions que vous voulez renverser. Tout doit servir à votre but, et votre but est de faire comprendre à la multitude

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combien il lui importe de tous suivre partout où vous la mènerez. Si tous travaillez à emplir l'àme de vos auditeurs des plus flatteuses espérances, ce n'est pas uniquement pour leur plaire : c'est aussi pour les animer contre l'obstacle. Si vous célébrez la Terre-Promise, c'est pour les encourager à franchir le désert qui les en sépare, pour les exciter contre les Cliananéens qui la détiennent. Au moj'en-age l'Eglise déchaînait les chrétiens contre l'infidèle en se servant même de leur repentir ; le démagogue tournera contre les institutions de son pays jusqu'au sentiment que les multitudes les plus adulées ont parfois de leurs faiblesses et de leurs défauts.

La Révolution française fut la plus belle explosion d'espérances qui ait jamais transporté un peuple. La déception fut grande, quand on compara les résultats aux illusions, si grande qu'on méconnut d'abord la réelle importance des résultats. L'Empire fut le produit de cette déception. Mais tout cela est oublié ; on peut encore aujourd'hui éveiller des espérances infinies au nom de la Révolution, pourvu qu'on affirme qu'elle n'est pas terminée., Nous avons le suffrage universel, l'égalité absolue des droits civils et politiques, la République, beaucoup de libertés que l'ancien régime nous refusait, que nous avons plus d'une fois perdues et reconquises. Parmi nos pères de 89, la plupart jugeraient la Révolution terminée, s'ils nous voj-aient en possession de tous ces avantages si longtemps disputés. Ils estimeraient que l'ère des grands bouleversements est finie, qu'il faut maintenant se contenter de réformes lentes et de progrès

patients. Tel ne sera pas votre avis; votre rôle serait trop modeste dans une démocratie qui n'aurait point de vastes ambitions.

Soutenez donc hardiment que la Révolution française est encore loin de son terme. Il y aura encore quelques actes à jouer, ou du moins le dernier, celui où les bons sont récompensés et les méchants punis, l'acte de l'apothéose. Vous arrangerez au gré des circonstances le programme de ce dénouement : des libellés à foison, l'égalité mieux pratiquée, les institutions monarchiques enfin remplacées par la vraie République. La vraie République, voilà un mot qui fait merveille, parce qu'on y met tout ce qu'on veut. Vous entendez bien que, tant que vous aurez à faire votre chemin, nous ne posséderons pas la vraie République. Attendez pour saluer son avènem^ent que toutes vos ambitions soient satisfaites, dussiez-vous attendre jusqu'à la mort. De quel droit la France serait-elle contente avant vous?

Qu'y a-t-il en effet dans la Révolution française ? Ce qu'il plaît à chacun d'y trouver. On parle bien de certains principes vagues, de certaines déclarations des droits, en somme assez incomplètes. Mais lors même qu'on adopte un texte, on peut se donner carrière en le commentant. Les Anglais, qui ont tant d'orgueil dans le cœur, mais qui mettent de la modestie dans leurs idées, savaient ce qu'ils voulaient faire en 1688. Ils croyaient assez naïvement restaurer leur ancienne constitution. Aussi les résultats ont-ils dépassé leurs espérances. Nos révolutionnaires prétendaient renouveler la face du monde : aussi la tache

n'est-elle pas accomplie, ne le sera-t-elle jamais. Le plus sûr moyen d'échapper aux séductions du repos, c'est de viser à la perfection ; on ne risque point de l'atteindre. C'est le propre des théories de n'être jamais entièrement appliquées. Or la Révolution française, provoquée par des griefs réels et des besoins précis, a toujours été dirigée par des théoriciens. On y voit toujours une devise à coté d'une passion. Dans ce drame étrange et compliqué, la haine et la vengeance n'éclatent pas sans se parer d'une utopie ; la faim s'exprime comme un acte de foi : « Du pain et la Constitution de 93 1 » criaient les insurgés de prairial, et les têtes portées au bout des piques jalonnent le chemin de l'idéal.

Vous pouvez choisir dans cette longue succession de docteurs et de prophètes : il y en a de toutes les dates et de toutes les forces. Si Mirabeau ne vous suffit pas, inspirez-vous des Girondins. Si les Girondins sont trop pâles, consultez les Jacobins; Babeuf au besoin vous fournira des idées et des formules. Prenez pour maîtres des révolutionnaires dont le rêve ne soit pas encore réalisé, et demandez -leur de vous marquer le terme que l'humanité doit atteindre pour que la Révolution soit enfin achevée. Ni les textes, ni les exemples ne vous manqueront pour tenir vos concitoyens en haleine, et pour piquer leur émulation. S'ils étaient tentés de se tenir pour satislaits, intéressez leur amour-propre : dites-leur que nos grands aïeux ont fait des promesses, ont tiré des lettres de change que nous devons acquitter à tout [)rix, et que toute halte serait une banqueroute. Ceux

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que les passions n'entraîneraient pas céderont au point d'honneur; ils vivraient tranquilles s'ils n'écoutaient que leurs propres sentiments; ils se jetteront dans les aventures pour accomplir le programme et dégager la parole des martyrs d'autrefois.

Tout le monde reconnaît que le changement est la loi des choses humaines, et vous ne trouveriez pas de contradicteurs, si vous vous borniez à réclamer des réformes. Mais il importe que les réformes réclamées par vous soient considérées comme faisant partie intégrante de la Révolution française. Car ce grand mot ne présente pas seulement à l'esprit l'idée d'une transformation profonde, mais l'idée d'une transformation rapide, et au besoin violente. Il semble que les hommes se soient dit un jour : « Nous avons tant de choses à détruire et à créer, que nous devons pour un temps suspendre les règles de la politique et même les lois de la morale vulgaire. Jusqu'à ce que nous ayons achevé cette œuvre immense, nous pouvons sans crainte et sans scrupules dédaigner les leçons de l'expérience, sacrifier les intérêts qui nous gênent, fouler aux pieds les droits acquis, broyer sous les roues du char quiconque se trouvera sur notre passage. Tout ce qui est défendu en temps ordinaire est permis en temps de révolution, pour le service de la cause. Alors toutes choses changent de nom ; la témérité devient sagesse, et la prudence devient folie ; la modération n'est plus que de la lâcheté, la pitié que de la faiblesse; la justice même est une forme de la trahison. »

Comme nous ne sommes pas tout à fait en révolu-

tion, vous ne sauriez vous attribuer tout le bénéfice de la casuistique brutale par laquelle les docteurs de la Révolution ont pu endormir la raison et mater la conscience humaine. La morale révolutionnaire TOUS offre des licences infinies ; mais vous n'en devrez user qu'autant que la situation sera révolutionnaire ou paraîtra l'être. Dans les grandes crises, on viole à la fois les lois positives et le droit naturel. Les lois ont repris leur empire, et il n'est plus permis que de les modifier au gré des passions politiques. Le droit naturel est plus malléable, et l'équité compte peu, quand il s'agit de compléter l'œuvre de nos pères. D'ailleurs la morale est aujourd'hui singulièrement flottante, et certains docteurs font profession de retourner l'idée du droit comme un gant. Les socialistes modernes excellent dans cet art autant que les sophistes du temps de Socrate. Quand même vous ne parviendriez pas à modifier dans les esprits la notion du juste et de l'injuste, c'est beaucoup d'y faire naître des espérances sans bornes. Car la déception engendre la colère, et la colère du peuple le rend accessible à des conseils qu'il ne suivrait pas de sangfroid.

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