CHAPITRE IV
Je ne tous ai jusquïci proposé que des choses faciles. Vous êtes, cela va sans dire, dévoué à la cause démocratique. Votre politesse et la bonté de votre cœur vous poussent naturellement à louer vos semblables et à leur promettre un avenir couleur de rose. Mais le souverain ne se contente pas de si peu. Il ne se laisse pas gagner par des flatteries vulgaires, par des séductions à la portée de tout le monde. Le chemin de la faveur n'est pas une grande route. Pour conquérir un bien aussi précieux que la popularité, il faut faire pour le peuple ce que les courtisans habiles ont fait pour les Césars et les rois. Il faut donner des conseils qui plaisent, et les conseils qui nous plaisent sont ceux qui chatouillent nos faiblesses ; ce sont les mauvais conseils. •
Quand le renard de la Fontaine veut gagner un fromage, il vante le plumage du corbeau. Quand il veut gagner la faveur du lion, il dit et il prouve qu'il est permis, qu il est louable de manger des moutons, des chiens et des bergers. Le corbeau est un rustre ; on vient à bout de lui par un compliment
presque grossier. Le lion est un blasé; célc'^brer sa force et son courage, ce serait se perdre dans la foule des courtisans. Le renard est un flatteur habile; il soulage la conscience du prince et raille les \ictimes du noble carnassier. Mais aussi la faveur du roi vaut plus qu'un fromage.
Un jeune seigneur débarque à Versailles, pendant la plus brillante période du règne de Louis XIV. Résolu à faire son chemin, il commence par observer le terrain et il s'effraie de voir combien il a de rivaux. Il aperçoit autour de lui une foule de beaux esprits qui tournent les louanges comme des madrigaux, qui font la cour au roi comme à une maîtresse, qui renouvellent en plein christianisme l'idolâtrie des adorateurs du soleil. Tous s'extasient sur les vertus du prince ; on ne parle que de sa grandeur d'âme, que de son héroïque valeur; on vante sans cesse l'étendue de ses desseins, la sûreté de ses plans, le discernement avec lequel il choisit ses ministres et ses généraux, le bonheur qui l'accompagne dans toutes ses entreprises. Tout cela est aisé, banal et fade. Mais Louis a aussi des vices, et n'ose peut-être s'y livrer pleinement. Dans sa vie privée, il est débauché ; dans ses relations avec ses sujets, il est enclin à la tj'rannie ; dans ses relations avec les autres souverains, il est arrogant, injuste, dédaigneux des droits d'autrui, infidèle à sa parole. Peut-être a-t-il des scrupules; peut-être sa conscience lui fait-elle des reproches, au défaut de son confesseur. Il cède à ses passions, mais il cède avec inquiétude; la satisfaction de ses désirs lui laisse un secret malaise, un arrière-
o-oùt d'amertume. Que ne donnerait-il pas pour être délivré de ces scrupules, pour être réconcilié avec sa conscience sans qu'il lui en coûtât rien ! Voilà, jeune courtisan, un nioyen de parvenir, un sent.er un peu moins frayé que le grand chemin de la flattene ^ul- .aire Insinuez-vous dans la confidence du roi ; dites- Tui prouvez-lui qu'il a le droit de faire tout ce qm lui plaît, que sa paillardise n'est qu'une élégance de plus • est-ce un crime de traîner tous les cœurs après soP Dites-lui que la justice est faite pour les particuliers et qu'on n'a point à s'en soucier quand on a affaire à des voisins envieux, malveillants, perfides ou à des sujets dont les Mens et la vie -m^^"' à leur maître. Faites-vous le théoricien des détaut= du prince, le casuiste de ses péchés, l'avocat de ses prétentions iniques, le complice de ses mauvais instincts .t de ses mauvaises pensées. Et sllà encore vous avez trop de rivaux, même parmi les gens graves, les barbes grises, les robes rouges et les soutanes violettes, efforcez-vous d'innover, de devancer 1 avenir , de deviner le vice de demain, de prêter une voix aux tentations naissantes. .
Mais ici vous vous révoltez, mon jeune ami. J ai beau faire un détour, adresser à un courtisan imaginaire d'autrefois les conseils que vous repousseriez hautement ; vous êtes indigné ; vous me demandez si je vous prends pour un scélérat, si je vous crois capable du rôle que joue auprès de Néron le Narcisse de Racine. Certes, vous aimeriez mieux renoncera toute ambition. D'ailleurs, en vous parlant ainsi je calomnie le peuple aussi bien que ses favoris ; je lais
injure à mon temps et à mon pays. Bravo 1 cette colère me plait ; je reconnais une âme neuve, en qui l'amour du succès n'a pas étouffé la conscience. Vous souhaitez d'être habile, mais vous voulez rester honnête. Je vais vous rassurer ; vous resterez honnête à vos yeux et aux yeux de vos amis ; vous ne perdrez ni votre estime, ni celle de vos contemporains. Seulement vous suivrez mes conseils, et vous imiterez le courtisan de Louis XIV.
Je crains que vous n'ayez porté sur cet aimable jeune homme un jugement téméraire. Il vous fait l'effet d'un traître de mélodrame, d'un monstre de tragédie. Détrompez-vous : c'est un homme de bon ton et de bon goût. Au milieu d'une Cour où l'exemple du prince met tous les plaisirs à la mode, il ne fait que plaider la cause de la jeunesse, sa propre cause. Il a entendu parler des misères de la Fronde, et il tient pour le pouvoir absolu ; il connaît l'histoire, et il ne voit pas pourquoi Louis XIV serait esclave de la foi jurée; il aime son pays, et il applaudit aux conquêtes. Voudriez-vous qu'il prît des airs de censeur, et jouât les Alcestes ? Molière lui-même était-il un Alceste, quand il faisait Amphitryon, et proposait peu discrètement au roi l'exemple du seigneur Jupiter? Songez que Molière est un des favoris de la démocratie; chose remarquable, il n'y a plus que les monarchistes qui lui reprochent d'avoir flatté le monarque. Mon courtisan n'est donc pas un scélérat ; il ressemble aux plus honnêtes gens de son siècle. Le sévère Boileau lui adressera une épître morale ; Racine lui a lu Bérénice chez Madame ; les évêques qui
fréquentent Versailles recherchent son entretien, et les jésuites lui savent gré de n'être pas janséniste.
Relisez, je vous prie, l'histoire du grand règne. Louis XIV foule aux pieds le peu qui restait de liberté à ses sujets, impose silence au Parlement comme à une assemblée de yalets: qui s'en indigne ou s'en étonne, parmi ces hommes qui ont yu la Fronde, qui ont entendu raconter la première Révolution d'Angleterre, et qui seront témoins de la seconde ? Louis XIV fait incendier le Palatinat ; le roi des Huns n'eut pas fait pis ; croyez-vous qu'on Tait blâmé? Louis XIV révoque l'Edit de Nantes, permet les dragonnades, inflige à la religion de son grand-père une persécution plus sanglante que celle de Dioclétien: trouvez-moi un seul de ses contemporains fameux. Français et catholique, qui n'ait glorifié ce crime, et qui ne Tait glorifié sincèrement? On aimait le roi, on l'admirait, on avait foi en lui. L'amour. est aveugle, l'admiration est aveugle, la foi est aveugle. « Pauvre conscience captive ! » s'écrie quelque part Bossuet, dont la conscience était apparemment enfermée sous un triple verrou dans un cachot bien noir, le jour où il entonnait un hymne de joie et de triomphe à propos d'un édit qui allait envoyer aux galères ou dans Texil tant de milliers de Français, et faire peser la plus cruelle des oppressions sur deux millions de chrétiens, citoyens honnêtes et sujets fidèles.
Il ne s'agit plus d'un roi, mais d'un peuple. Où donc est la différence? Vous n'en aurez que moins de peine à partager les passions qu'il vous faudra flatter. Vous serez de votre temps et de votre parti. Plus
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VOUS serez engagé dans la lutte, plus votre conscience sera captive. Vous ne tromperez les autres qu'après vous être trompé vous-même ; vous ne donnerez de mauvais conseils que ceux que vous serez prêt à suivre; vous ne répandrez que la contagion que vous aurez subie. Avcz-vous cru, dans votre naïveté, que les démagogues et les courtisans se faisaient violence, que le sommeil fuyait leurs paupières, que le remords assiégeait leur chevet? Vous imaginez-vous que le sophiste est un homme sombre, qui se confine dans une cave pour distiller ses arguments, comme les sorciers des vieux romans pour distiller leurs poisons ? Xon, le sophiste commence par se convaincre et se duper; tout entier à sa passion, il ne voit que ce qui la sert. S'il ment, c'est de bonne foi; il oublie ce qui le gênerait; il ignore ce qui le détromperait. Tous les exemples dont il s'entoure, toutes les autorités qu'il est habitué à respecter, le confirment dans ses erreurs. Ses tours de dialectique ne le troublent pas, ne lui donnent pas de scrupules. Est-ce que sur le terrain on se fait scrupule détromper l'adversaire par une feinte? Mais pourquoi parler de feinte? Prenez un orateur qui prêche la haine et l'envie, au moment où il descejid de la tribune au milieu des applaudissements, et demandez-lui ce qu'il vient de faire. Il vous dira très franchement qu'il a rempli son auditoire d'une juste indignation contre les méchants et les égoïstes ; il se félicitera d'avoir bien servi la cause du progrès, d'avoir réchauffé le zèle de ses compagnons d'armes, et réveillé les indifférents. Et si, avec une sincérité dont votre politesse vous rendrait sans
doute incapable, vous lui montriez qu'il a fait appel aux passions les plus dangereuses et les plus basses, il ne vous entendrait pas, il vous prendrait pour un ennemi, pour un traître ou pour un envieux.
Car c'est là ce qui soutient le mieux dans leur carrière laborieuse les courtisans des rois et des peuples : ils sont contents de leur œuvre; ils en sont tiers. Ils estiment que qui ne les imite pas est tiède, que qui les blâme est jaloux. Et l'opinion publique partage leur sentiment. Voyez avec quelle vigueur elle flétrit les hommes de parti qui ne suivent pas leur parti jusqu'au bout, avec quelle promptitude on Jette à la face des scrupuleux le nom d'apostat. Quand les esprits sont échauffés, quiconque ose prêcher la justice et la modération devient sur-le-champ ridicule; s'il s'obstine, on le trouve odieux. Il est en i)utte à des imputations diverses, selon les temps et les lieux. Sous la Ligue, c'est un fauteur d'hérétiques ; sous la Fronde, c'est un mazarin ; plus tard, ses discours sentent le libertinage. Elève-t-il la voix en laveur de l'humanité, tandis que l'échafaud tait merveille ? C'est un aristocrate, un agent de Pitt et Cobourg. Hasarde-t-il dans la Chambre introuvable une allusion timide aux exploits de Trestaillons? C'est un jacobin. Blàme-t-il le coup d'Etat? c'est un socialiste. Revendique-t-il les droits de la conscience religieuse en face de l'intolérance philosophique? C'est un jésuite. Les honnêtes gens, ses amis, ses compagnons d'armes dans les luttes d'autrefois, lui disent tout au moins, s'ils sont polis et indulgents : « Vous commettez une mauvaise action ; vous four-
nissez des armes à nos ennemis ; vous nous divisez. » Diviser son parti, c'est-à-dire blâmer les meneurs et résister à un entraînement qu'on juge funeste, c'est un cas pendable. Il y a des moments où la raison, la prévoyance, passent pour une désertion sans excuse. Les conseillers importuns sont plus détestés que les ennemis, car on voit en eux des transfuges.
Toute notre éducation politique contribue à plier notre conscience au service de nos passions de parti. A la tribune comme dans la presse, nous n'apprenons qu'à plaider. Au Palais-de-Justice, il est permis d'épargner la personne d'un adversaire, quand l'objet du litige est purement matériel et qu'il s'agit d'interpréter des lois, non de juger des hommes. Mais quand il le faut, quel est Tavocat qui recule devant une insinuation cruelle ? Dans un procès en diffamation, y a-t-ii une arme assez empoisonnée pour qu'on hésite à s'en servir ? En politique tout est de bonne guerre. Si vos ennemis sont trop estimés, on les écoutera : il faut donc les avilir. On peut se ménager réciproquement, dans les pays et dans les parlements aristocratiques, parce que les rivaux sont du même monde. La démocratie apprécie mal les discussions courtoises, et ceux qui s'y complaisent ne font pas leur chemin.
Pour comprendre une réserve, une distinction, pour limiter le terrain du débat, il faut un effort. Les esprits simples et rudes ne comprennent pas qu'un honnête homme pense faux, n'admettent pas qu'on ait raison jusqu'à un certain point, n'aperçoivent
point la ligne qui sépare la yie privée de la vie publique, le cœur de l'esprit, la conduite de la doctrine. La conscience populaire partage naturellement le genre humain en deux moitiés : les bons et les méchants, les brebis et les boucs, nous et nos ennemis. Pour elle, quand on a raison en gros, on a aussi raison en détail ; qui a pour soi le droit a tous les droits. Tout est permis à qui soutient la bonne cause ; tout est permis contre les champions de la mauvaise. Peut-être un temps viendra-t-il où l'éducation générale sera assez avancée pour que les masses aient le moyen et le désir de porter des jugements moins absolus. Mais nous en sommes loin : la lutte politique est encore une guerre où toutes les ruses et toutes les violences sont licites. Or, à la guerre, tout ce qui est licite est obhgatoire, parce que le premier devoir est de vaincre.
Vous avez pu remarquer que les démagogues les plus habiles se donnaient beaucoup de peine pour mettre à l'aise la conscience de la foule, pour la débarrasser de tout scrupule. La fouie a-t-eile donc une conscience et des scrupules ? Qui en doute ? Croyez-vous que les tyrans, même les plus pervers, ne sachent pas qu'il y a une distinction entre le bien et le mal ? Or le peuple peut devenir méchant ; il n'est point pervers. Il faut bien que vous ayez quelque chose à faire. Autrefois, le monde était rempli de chrétiens qui voulaient jouir librement de la vie présente sans compromettre leur vie future, et suivre leurs passions sans se brouiller avec le ciel. Les casuistes ont trouvé l'art d'accommoder les vices avec
la loi de Dieu, de mettre, selon le mot de Bossuet, des coussins sous les coudes des pécheurs. Or les casuistes étaient pour la plupart des hommes de bonne foi, vertueux et austères pour leur compte, persuadés qu'ils conduisaient au salut un plus grand nombre d'âmes en élargissant la voie du salut. Ces bons pères que Pascal raille si cruellement, ces sophistes de qui les maximes relâchées inspirent si justement l'horreur et le mépris, les prenez-vous pour des démons? C'étaient peut-être des saints. Si les jésuites ont eu la conscience en repos, quand ils travaillaient avec tant de zèle à autoriser des péchés et des crimes dont ils n'étaient même pas tentés, combien plus tranquillement exciterez-vous des passions que vous partagerez 1 Les casuistes de la politique sont bien plus à l'abri du remords que les casuistes de la théologie, car ils sont moins gênés par des principes fixes et des lois positives.
Vous servirez donc les passions du peuple: vous justifierez ses convoitises; vous échaufi'erez ses haines. Vous ne vous interdirez rien de ce qui peut vous servir, et pourtant vous ne vous reprocherez rien. Je vais vous étonner et vous scandaliser en vous traçant le programme que vous suivrez bientôt sans hésitation ni scrupule. Mes conseils semblent prématurés aujourd'hui ; peut-être seront-ils inutiles quand vous serez entré dans la carrière, car il vous suffira d'imiter vos devanciers, et de céder au courant. Mais je tiens à être complet ; il faut bien que je vous apprenne à quelle tâche vous vous consacrez. Je ne crains pas de vous effrayer et de vous dé-
LES PASSIONS MAUVAISES \2o
tourner de la voie où vous devez trouver le succès. Car en attendant que vous me donniez raison, vous ne me croirez pas.cc Non, vous ëcriez-vous, je ne ferai pas cette vilaine besogne ! w Vous la ferez, mon cher ami, et vous la ferez probablement sans hésitation, sans répugnance, la tête haute et le cœur allègre, comme vos devanciers et vos émules.