PRÉCÉDÉS
Conseiller d'Etat.
CONSEIL D'ÉTAT. — Rapport sur les articles organiques de la convention passée à Paris le 26 messidor an IX (15 juillet 1801) entre le gouvernement français et le pape; fait par M. Portalis, conseiller d'Etat, chargé de toutes les affaires concernant les cultes.
<( Toutes nos Assemblées nationales ont décrété la liberté des cultes.
» Le devoir du gouvernement est de diriger l'exécution de cette importante loi vers la plus grande utilité publique.
» Tout gouvernement exerce deux sortes de pouvoirs en matière religieuse : celui qui compète essentiellement au magistrat politique en tout ce qui intéresse la société, et celui de protecteur de la religion elle-même.
» Par le premier de ces pouvoirs le gouvernement est en droit de réprimer toute entreprise sur la temporalité, et d'empêcher que sous des prétextes religieux on ne puisse troubler la police et la tranquillité de l'Etat; par le second il est chargé de faire jouir les citoyens des biens spirituels qui leur sont garantis par la loi portant autorisation du culte qu'ils professent.
» De là, chez toutes les nations policées, les gouvernements se sont conservés dans la possession constante de veiller sur l'administration des cultes, et d'accueillir, sous des dénominations qui ont varié selon les lieux et les temps , le recours exercé par les personnes intéressées contre les abus des ministres de la religion , et qui se rapporte aux deux espèces de pouvoirs dont nous venons de parler
» On n'a plus à craindre aujourd'hui les systèmes ultramontains 1 et les excès qui ont pu en être la suite; nous de-
1 Portalis disait cela il y a quarante-cinq ans*
RAPPORTS DE M. PORTALTS , etc. 147
vons être rassurés contre des désordres auxquels les lumières , la philosophie et l'état présent de toutes choses opposent des obstacles insurmontables.
» Dans aucun temps les théologiens sages et instruits n'ont confondu les fausses prétentions de la cour de Rome avec les prérogatives religieuses du pontife romain.
» Il est même juste de rendre aux ecclésiastiques français le témoignage qu'ils ont été les premiers à combattre les opinions ultramontaines : nous citons en preuve la Déclaration solennelle du clergé en 1682; par cette déclaration il rendit un hommage éclatant à l'indépendance de la puissance publique et au droit universel des nations.
» Les ministres catholiques reconnaissent un chef visible , qu'ils regardent comme un centre d'unité dans les matières de foi ; mais ils enseignent en même temps que ce chef n'a aucun pouvoir direct ni indirect sur le temporel des Etats , et qu'il n'a, dans les choses même purement spirituelles, qu'une autorité subordonnée aux conciles et réglée par les anciens canons.
» Ceux d'entre les ecclésiastiques qui seraient assez aveugles pour croire que le pontife romain ou tout autre pontife peut se mêler, en quelque manière que ce soit, du gouvernement des peuples, inspireraient de justes alarmes, et offenseraient l'ordre social.
» On ne doit jamais confondre la religion avec l'État : la religion est la société de l'homme avec Dieu ; l'État est la société des hommes entre eux.
» Or pour s'unir entre eux les hommes n'ont besoin ni de révélation, ni de secours surnaturels; il leur suffit de consulter leurs intérêts, leurs affections, leurs forces, leurs, divers rapports avec leurs semblables; ils n'ont besoin que d'eux-mêmes.
)> La question de savoir si le chef d'une société religieuse ou tout autre ministre du culte a un pouvoir sur les États se réduit aux termes les plus simples : chaque homme, par la seule impulsion de la loi naturelle, n'est-il pas chargé du soin de sa propre conservation ? Ce que chaque homme peut pour son salut individuel , pourquoi le corps politique, qui est une vaste réunion d'une multitude d'hommes, ne le pourrait -il pas pour leur salut commun? La souveraineté est-elle autre chose que le résultat des droits de la nature combiné avec les besoins de la société?
»> Ces questions n'ont jamais appartenu à la théologie ; elles sont purement civiles; elles doivent être décidées par les maximes générales de la société du genre humain ; car c'est sur le droit universel des gens , qui ne reçoit point d'exception parce qu'il est fondé sur le droit naturel, qu'est appuyé le grand principe de l'indépendance des gouvernements : nier cette indépendance ce serait affaiblir, ce serait rompre les liens qui unissent les citoyens à la cité, ce serait se rendre criminel d'Etat.
» Les articles organiques consacrent toutes ces grandes vérités, qui sont le fondement de tout ordre public , et indiquent toutes les précautions que la sagesse de nos pères avait prises pour en conserver le précieux dépôt.
» L'unité de la puissance publique et son universalité sont une conséquence nécessaire de son indépendance : la puissance publique doit se suffire à elle-même; elle ri est rien si elle ri est tout; les ministres de In religion ne doivent point avoir la prétention de la partager ni de la limiter.
» Si l'on a vu ces ministres exercer autrefois dans les officialités une autorité extérieure et coactive sur certaines personnes et sur certains objets, il ne faut point perdre de vue que cette autorité n était que de concession et de privilège; ils la tenaient des souverains; ils ne l'exerçaient que sous leur surveillance, et ils pouvaient en être dépouillés s'ils en abusaient 1.
» On doit donc tenir pour incontestable que le pouvoir des clefs est limité aux choses purement spirituel/es ; que ce pouvoir est plutôt un simple ministère qu'une juridiction proprement dite; et que si le mot juridiction, inconnu dans les premiers siècles, a été consacré par l'usage, c'est sous la condition qu'on ne veuille pas convertir le devoir d'employer les moyens de persuasion en faculté de contraindre, et le ministère en domination.
» Suivant la remarque d'un écrivain très-profond, on ne refuse à l'Eglise le pouvoir coactif ou proprement dit que parce qu'il est impossible qu'elle l'ait, attendu l'objet et la fin du sacerdoce et la nature de l'homme, qui ri est soumis aux préceptes de la religion qu'en tant qriil est parfaitement libre et capable de mériter et de démériter. Ceux d'entre les ecclésiastiques qui réclameraient ce pou-
' Observations de M. Talon,
SUR LE CONCORDAT, etc.
voir ne sauraient où le placer, et ne pourraient en faire usage sans détruire l'essence même de la religion.
w Lorsqu'en examinant les bornes naturelles du ministère ecclésiastique, on attribue exclusivement à la puissance publique la disposition des choses temporelles , en réservant aux pasteurs les matières spirituelles, on n'entend pas sans doute laisser comme vacant entre ces limites le vaste territoire des matières qui ont à la fois des rapports et avec la religion et avec la police de l'Etat, et qui sont appelées mixtes par les jurisconsultes , et permettre indifféremment aux ministres du culte d'y faire des incursions arbitraires, et d'ouvrir des conflits journaliers avec le magistrat politique. Un tel état de choses entraînerait une confusion dangereuse , et rendrait souvent le devoir de Pobéissance incertain.
» 11 faut nécessairement qu'il y ait une puissance supérieure qui ait droit, dans cette espèce de territoire, de lever tous les doutes et de franchir toutes les difficultés ; cette puissance est celle à qui il est donné de peser tous les intérêts ; celle de qui dépend l'ordre public en général , et à qui seule il appartient de prendre le nom de puissance dans le sens propre.
» C'est un principe certain que l'intérêt public , dont le gouvernement tient la balance, doit prévaloir dans tout ce qui n'est pas de l'essence de la religion : aussi le magistrat politique peut et doit intervenir dans tout ce qui concerne l'administration extérieure des choses sacrées.
» Il est, par exemple, de l'essence de la religion que sa doctrine soit annoncée : mais il n'est pas de l'essence de la religion qu'elle le soit par tel prédicateur ou tel autre, et il est nécessaire à la tranquillité publique qu'elle le soit par' des hommes qui aient la confiance de la patrie : il est quelquefois même nécessaire à la tranquillité publique que les matières de l'instruction et de la prédication solennelle soient circonscrites par le magistrat; nous en avons plusieurs exemples dans les capitulaires de Charlemagne.
» L'Eglise est juge des erreurs contraires à sa morale et à ses dogmes; mais l'Etat a intérêt d'examiner la forme des décisions dogmatiques , d'en suspendre la publication quand quelques raisons d'Etat l'exigent, de commander le silence sur des points dont la discussion pourrait agiter trop violemment les esprits , et d'empêcher même dans certain
RAPPORTS DR M. PfnTI \ LîS
nés occurrences que 1rs consciences no soient arbitrairement alarmées.
»> La prière est un devoir religieux j mai* lo choix de l'heure et, du lieu que l'on destine a ce devoir est un objet de police.
» L'institution des fêtes, dans leur rapport avec la pieté, appartient aux ministres du culte; mais l'Etat est intéressé à ce que les citoyens ne soient pas trop fréquemment distraits des travaux les plus nécessaires a la société , et que dans l'institution des fêtes on ait plus d'égard aux besoins des hommes qu a la grandeur de l'Etre qu'on se propose d'honorer.
» Les articles organiques fixent sur ces objets, et sur d'autres qu'il serait inutile d'énumérer, la part que doit y prendre la puissance publique.
» La matière des mariages demandait une attention particulière. Anciennement ils étaient célébrés devant le propre curé des contractants, qui était a la fois ministre du contrat au nom de l'Etat, et ministre du sacrement au nom de l'Eglise. Cette confusion dans les pouvoirs différents que l'on confiait a la même personne en a produit une dans les idées et dans les principes. Quelques théologiens ont cru et croient encore qu'il n'y a de véritables mariages que ceux qui sont faits en face de l'Eglise. Cette erreur a des conséquences funestes : il arrive en effet que des épout, abusés ou peu instruits, négligent d'observer les lois de la République , se marient devant le prêtre sans se présenter à l'officier civil , et compromettent ainsi, par des unions que les lois n'avouent pas, l'état de leurs enfants et la solidité de leurs propres contrats. Il est néces saire d'arrêter ce désordre, et d'éclairer les citoyens sur un objet duquel dépend la tranquillité des familles.
» En général c'est à la société à régler les mariages; nous en attestons l'usage de tous les gouvernements , de tous les peuples, de toutes les nations.
» Le droit de régler les mariages est même pour la société d'une nécessité absolue et indispensable : c'est un droit essentiel et inhérent à tout gouvernement bien ordonné, qui ne peut abandonner aux passions et à la licence les conditions d'un contrat le plus nécessaire de tous les contrats , et qui est la base et le fondement du genre humain.
SUR LE CONCORDAT, etc. 151
» Nous savons que le mariage n'est pas étranger à la religion , qui le dirige par sa morale, et qui le bénit par un sacremnit.
» Mais les lumières que nous recevons de la morale chrétienne ne sont certainement pas un principe de juridiction pour l'Église; sinon il faudrait dire que l'Église a droit de tout gouverner, puisqu'elle a une morale universelle qui s'étend a tout, et qui ne laisse rien d'indifférent dans les actes humains. Ce serait renouveler les anciennes erreurs, qui , sur le fondement que toutes les actions avaient du rapport avec la conscience, faisaient de cette relation un principe d'attraction universelle pour tout transporter à l'Église.
» Le rapport du mariage au sacrement n'est pas non plus une cause suffisante pour rendre l'Église maîtresse des mariages.
>; Aujourd'hui même on reconnaît des mariages légitimes qui né sont pas sanctifiés par le sacrement : tels sont les mariages des infidèles, et de tous ceux qui ont une foi contraire à la foi catholique ; tels étaient les mariages présumas, qui étaient si communs avant l'ordonnance de Blois. L'usage de l'Église est même de ne pas remarier les infidèles qui se convertissent.
» Le mariage est un contrat qui, comme tous les autres, est du ressort de la puissance séculière , à laquelle seule il appartient de régler les contrats.
» Les principes que j'invoque furent attestés par le chancelier de Pontcfiartrain dans une lettre écrite , le 3 septembre 1712, au premier, président du parlement de Besancon. Dans cette lettre le chancelier de Ponlchartrain, après avoir distingué le mariage d'avec le sacrement dé mariage , établit que le mariage en soi est uniquement du ressort de la puissance civile ; que le sacrement ne peut être appliqué qu'à un mariage contracté selon les lois ; que la bénédiction nuptiale, appliquée à un mariage qui n'existerait point encore, serait un accident sans sujet, et qu'un tel abus des choses religieuses serait intolérable.
» Il est donc évident qu'il doit être défendu aux ministres du culte d'administrer le sacrement de mariage toutes les fois qu'on ne leur justifiera pas d'un mariage civilement contracté.
» Après avoir déterminé les rapporls essentiels qui exis-
RAPPOKTS DK M. PORTAL1S
tcnt entre le gouvernement de l'État et l'exercice du culte, les articles organiques entrent dans quelques détails sur la discipline ecclésiastique considérée en elle-même, et dans ses rapports avec la religion.
» La majestueuse simplicité des premiers âges avait été altérée par une multitude d'institutions arbitraires ; le véritable gouvernement de l'Eglise était devenu méconnaissable au milieu de toutes ces institutions. Depuis longtemps on s'était proposé de réformer l'Eglise dans le chef et dans les membres ; mais ces réformes salutaires rencontraient sans cesse de nouveaux obstacles ; la voix des prélats vertueux et éclairés était étouffée, et le mal continuait sous les apparences et le prétexte du bien.
» Les circonstances actuelles sollicitent et favorisent le retour aux antiques maximes de la hie'rarchie chrétienne,
» Tel est l'ordre fondamental de cette hiérarchie : tous ceux qui professent la religion catholique sont sous la conduite des évêques, qui les gouvernent dans les choses purement spirituelles , avec le secours des prêtres et des autres clercs.
» Les évêques sont tous égaux entre eux quant à ce qui est de l'essence du sacerdoce ; il n'y en a qu'un qui soit regardé comme établi de droit divin au-dessus des autres , pour conserver Y unité de l'Eglise, et lui donner un chef visible, successeur de celui que le fondateur même du christianisme plaça le premier entre ses apôtres.
» Toutes les autres distinctions sont réputées de droit humain et de police ecclésiastique 1 : aussi ne sont-elles pas uniformes ; elles varient selon les temps et les lieux.
» Dans les premières années de l'établissement du christianisme , les apôtres et leurs disciples résidèrent d'abord dans les grandes villes ; ils envoyèrent des évêques et des prêtres pour gouverner les églises situées dans les villes moins considérables ; ces églises regardèrent comme leurs mères les églises des grandes villes, que l'on appelait déjà mctroj oles dans le gouvernement politique.
» Lorsqu'une religion naît et se forme dans un Etat, elle suit ordinairement le plan du gouvernement où elle s'établit; car les hommes qui la reçoivent et ceux qui la font recevoir n'ont guère d'autres idées de police que celles de l'Etat dans lequel ils vivent.
' Fleury, Inst. au droit eccl., part. I, chap. 14.
SUR LE CONCORDAT, etc.
» En conséquence , à l'imitation de ce qui se passait dans le gouvernement politique, les évêques des grandes villes, tels que ceux d'Alexandrie, Antioche et autres, obtinrent de grandes distinctions ; et il faut convenir que ces distinctions furent utiles à la discipline. On reconnut des églises métropolitaines : les pasteurs qui étaient à la têle de ces églises furent appelés archevêques : dans la suite on donna à quelques-uns d'entre eux les noms de patriarche , exarque ou primat; quelquefois un grand pouvoir était attaché à ces titres, quelquefois ces titres étaient donnés sans nouvelle attribution de pouvoir.
» Les noms de patriarche, exarque et autres semblables, furent surtout en usage chez les Grecs. En Occident le titre (M archevêque fut uniformément donné à tous les métropolitains ; et si les diverses révolutions arrivées dans les États qui se formèrent des débris de l'empire romain donnèrent lieu à l'établissement de plusieurs primats , ce titre ne fut qu'honorifique pour tous ceux qui le portèrent, à l'exception du primat archevêque de Lyon , dont la supériorité était reconnue par l'archevêque de Tours , par l'archevêque de Sens , et par celui de Paris , autrefois suffragant de Sens'.
» L'ancienneté des métropoles et leur évidente utilité pour le maintien de la discipline doivent en garantir la conservation : mais le judicieux abbé Fleury a remarqué qu'elles avaient été trop multipliées, et qu'on ne les avait souvent érigées que pour honorer certaines villes : il observe qu'elles étaient plus rares dans les premiers siècles , et que leur trop grand nombre est un abus préjudiciable au bien de l'Eglise
» Dans les premiers temps il y avait un évêque dans chaque ville ; dans la suite plusieurs villes ont été sous la direction du même évêque.
» L'étendue plus ou moins grande des diocèses a suivi les changements et les circonstances qui influaient plus ou moins sur leur circonscription : on trouve des diocèses immenses en Allemagne et en Pologne : ils sont plus réduits en Italie ; en France on les réunissait ou on les démembrait , selon que des motifs d'utilité publique paraissaient l'exiger. Aujourd'hui les changements survenus dans les
1 Fleury, XVI, chap. 14.
2 Fleury, Disc. IV, n, 4.
RAPPORTS DÈ M PORÎÀtlS
circonscriptions politiques cl civiles rendent indispensable une nouvelle circonscription des métropoles et des diocèses dans l'ordre ecclésiastique : car la police e\lrrieurc de l'Église a toujours plus ou moins de rapport avec celle de l'empire.
» Pour conserver l'unité il ne faut qu'un évèque dans chaque diocèse.
» Les fonctions essentiellement attachées à l'épiscopat sont connues : les évêques ont exclusivement l'administ ration des sacrements de V ordre et de la confirmation ; ils ont la direction et la surveillance de l'instruction chrétienne, des prières, et de tout ce qui concerne l'administration des choses spirituelles ; ils doivent prévenir les abus et écarter toutes les superstitions '.
» Dans les articles organiques on rappelle aux évêques l'obligation qui leur a été imposée dans tous les temps de résider dans leur diocèse , et celle de visiter annuellement au moins une partie des églises confiées à leur soin : cette résidence continue est la vraie garantie de l'accomplissement de tous leurs devoirs.
» Les prêtres et les autres clercs doivent reconnaître les évêques pour supérieurs; car les évêques sont comptables à l'Eglise et à l'Etat de la conduite de tous ceux qui administrent les choses ecclésiastiques sous leur surveillance.
» La division de chaque diocèse en différentes paroisses a été ménagée pour la commodité des chrétiens, et pour assurer partout la distribution des bienfaits de la religion dans un ordre capable d'écarter tout arbitraire et de ne rien laisser d'incertain dans la police de l'Eglise.
» La loi de la résidence est obligatoire pour les prêtres qui ont une destination déterminée , comme pour les évêques.
» Un des plus grands abus de la discipline de nos temps modernes prenait sa source dans les ordinations vagues et sans titre, qui multipliaient les prêtres sans fonction, dont V existence était une surcharge pour i Etat, et souvent un sujet de scandale pour l'Eglise. Les évêques sont invités à faire cesser cet abus : ils seront tenus de faire connaître au gouvernement tous ceux qui se destineront à la cléricature, et ils ne pourront promouvoir aux ordres que des hommes qui puissent offrir par une propriété personnelle
1 Fleury, lnst. au droit eccl., part. 1, chap. 12.
SUR LE CONCORDAT, etc.
un gage de la bonne éducation qu'ils ont reçue , et des liens qui les attachent à la patrie.
» On laisse aux évêques la liberté d'établir des chapitres cathédraux et de choisir des coopérateurs counus sous le nom de vicaires-généraux ; mais ils n'oublieront pas que ces coopérateurs naturels sont les prêtres attachés à la principale église du diocèse pour l'administration de la parole et des sacrements, et que la plus sage antiquité a toujours regardés comme le véritable sénat de ïévêque. Ils peuvent choisir encore, parmi les curés qui desservent les paroisses, un premier prêtre chargé de correspondre avec eux sur tout ce qui est relatif aux besoins et à la discipline des églises. Le premier prêtre, quelquefois désigné sous le nom iïarchijirêtre, quelquefois sous celui de doyen rural, ou sous toute autre dénomination , a été connu dans le gouvernement de l'Eglise dès les temps les plus reculés.
y Pour avoir de bons prêtres et de bons évêques, il est nécessaire que ceux qui se destinent aux fonctions ecclésiastiques reçoivent l'instruction et contractent les habitudes convenables à leur état : de là l'établissement des séminaires, autorisé et souvent ordonné par les lois'. Les séminaires sont comme des maisons de probation oii l'on examine la vocation des clercs, et oii on les prépare à recevoir les ordres et à faire les fonctions qui y sont attachées ; l'enseignement des séminaires, comme celui de tous les autres établissements d'instruction publique , est sous linspection du magistrat politique. Les articles organiques rappellent les dispositions des ordonnances qui enjoignent à tous professeurs de séminaire d enseigner les maximes qui ont été l'objet de la déclaration du clergé de France de 1G82, et qui ne peuvent être méconnues par aucun bon citoyen.
» C'est aux archevêques ou métropolitains à veiller sur la discipline des diocèses, à écouter les réclamations et les plaintes qui peuvent leur être portées contre les évêques ; à pourvoir, pendant la vacance des sièges , au gouvernement des diocèses dans les lieux où il n'y a point de chapitres cathédraux autorisés par le dernier état de la discipline , à pourvoir par des vicaires-généraux au gouvernement des sièges vacants.
» Toute distinction entre le clergé séculier et régulier
* Ordonnance de Blois.
RAPPORTS DE M. PORTAUS
est effacée. Les conciles généraux avaient depuis longtemps défendu d'établir de nouveaux ordres religieux, crainte que leur trop grande diversité n'apportât de la confusion dans l'Eglise, et ils avaient ordonné à toutes les personnes engagées dans les ordres ou congrégations déjà existantes de rentrer dans leurs cloîtres et de s'abstenir de r administration des cures, attendu que leur devoir était de s'occuper, dans le silence et dans la solitude, de leur propre perfection , et qu'ils n'avaient point reçu la mission de communiquer la perfection aux autres. Toutes ces prohibitions avaient été inutiles; il a été remarqué que la plupart des ordres religieux n'ont été établis que depuis les défenses qui ont été faites d'en former : il est à remarquer encore que , nonobstant les prohibitions des conciles, le clergé régulier continuait à gouverner des cures importantes. Ce qui est certain , c'est que la ferveur dans chaque ordre religieux n'a guère duré plus d'un siècle , et qu'il fallait sans cesse établir des maisons de réforme , qui bientôt elles-mêmes avaient besoin de réformation.
» Toutes les institutions monastiques ont disparu ; elles avaient été minées par le temps. Il n'est pas nécessaire à la religion qu il existe des institutions pareilles, et, quand elles existent, il est nécessaire quelles remplissent le but pieux de leur établissement. La politique , d'accord avec la piété, a donc sagement fait de ne s'occuper que de la régénération des clercs séculiers , c'est-à-dire de ceux qui sont vraiment préposés , par leur origine et par leur caractère , à l'exercice du culte.
» La discipline ecclésiastique ne sera plus défigurée par des exemptions et des privilèges funestes et injustes, ou par des établissements arbitraires qui n'étaient point la religion.
» Tous les pasteurs exerceront leurs fonctions conformément aux lois de l'État et aux canons de l'Église; ceux d'entre eux qui occupent le premier rang- n'oublieront pas que toute domination leur est interdite sur les consciences, et qu'ils doivent respecter dans leurs inférieurs la liberté chrétienne , si fort recommandée par la loi évangélique , et qui ne comporte entre les différents ministres du culte qu'une autorité modérée et une obéissance raisonnable.
» Sous un gouvernement qui protège tous les cultes, il
SUR LE CONCORDAT, etc.
importe que tous les cultes se tolèrent réciproquement : le devoir des ecclésiastiques est donc de s'abstenir , dans l'exercice de leur ministère, de toute déclamation indiscrète qui pourrait troubler le bon ordre. Le christianisme , ami de l'humanité, commande lui-même de ménager ceux qui ont une croyance différente, de souffrir tout ce que Dieu souffre, et de vivre en paix avec tous les hommes.
» Quand on connaît la nature de l'esprit humain et la force des opinions religieuses, on ne peut s'aveugler sur la grande influence que les ministres de la religion peuvent avoir dans la société ; cependant , qui pourrait croire que depuis dix ans l'autorité publique a demeuré étrangère au choix de ces ministres ? Elle semblait avoir renoncé à tous les moyens de surveiller utilement leur conduite. Ignoraiton qu'un culte qui n'est pas exercé publiquement sous 1 inspection de la police, un culte dont on ne connaît point les ministres, et dont les ministres ne connaissent pas euxmêmes les conditions sous lesquelles ils existent; un culte qui embrasse une multitude invisible d'hommes, souvent façonnés, dans le secret et dans le mystère, à tous les genres de superstition , peut à chaque instant devenir un foyer d'intrigues, de machinations ténébreuses, et dégénérer en conspiration sourde contre l'État ? La sagesse des nations n'a pas cru devoir abandonner ainsi au fanatisme de quelques inspirés, ou à l'esprit dominateur de quelques intrigants , un des plus grands ressorts de la société humaine. En France, le gouvernement a toujours présidé d'une manière plus ou moins directe à la conduite, des affaires ecclésiastiques ; aucun particulier ne pouvait autrefois être promu à la cléricature sans une permission expresse du souverain. C'est la raison d'État qui dans ce moment commandait plus que jamais les mesures qui ont' été concertées pour placer non l'Etat dans l'Église , mais l'Eglise dans l'Etat , pour faire reconnaître dans le gouvernement le droit essentiel de nommer les ministres du culte, et de s'assurer ainsi de leur fidélité et de leur soumission aux lois de la patrie.
» Après avoir réglé tout ce qui peut intéresser l'ordre public, on a pourvu, dans les articles organiques, à la subsistance de ceux qui se vouent au service de l'autel, à l'établissement et l'entretien des édifices destinés à l'exercice de la religion.
RAPPORTS DE M. PÙRTALïS
» Jl fie faut pas sans doute que la religion soit un impôt, mais il faut des temples où puissent se réunir ceux qui la professent. « Tous les peuples policés, dit un philosophe «moderne, habitent dans des maisons; de là est venue n naturellement l'idée de bâtir à Dieu une maison où ils » puissent l'adorer, et l'aller chercher dans leurs craintes » ou leurs espérances. En effet, rien n'est plus consolant » pour les hommes qu'un lieu où ils trouvent la Divinité » plus présente , et ou tous ensemble ils font parler leurs » faiblesses et leurs misères »
» D'autre part, une religion ne pouvant subsisler sans ministres, il est juste que ces minisires soient assurés des choses nécessaires à la vie si l'on veut qu'ils puissent exercer toutes leurs fonctions , et en remplir les devoirs sans être distraits par le soin inquiet de leur conservation et de leur existence 2.
» En France il y avait partout des temples consacrés au culte catholique. Ceux de ces temples qui sont aliénés le sont irrévocablement; s'il en est qui aient été consacrés à quelque usage public , il ne faut point changer la nouvelle destination qu'ils ont reçue; mai ce sera un acte de bonne administration de ne point aliéner ceux qui ne le sont point encore , et de leur conserver leur destination primitive. Dans les lieux où il n'y aurait point d'édifices disponibles, les préfets , les administrateurs locaux pourront se concerter avec les évêques pour trouver un édifice convenable.
» Quant à la subsistance et à l'entretien des ministres , il y était pourvu dans la primitive Eglise par les oblations libres des chrétiens; dans la suite les églises furent richement dotées , et alors on ne s'occupa qu'à mettre des bornes aux biens et aux possessions du clergé. Ces grands biens ont disparu , et les ministres de la religion se trouvent de nouveau réduits à solliciter de la piété le nécessaire qui leur manque.
» Dans les premiers âges du christianisme, le désintéressement des ministres ne pouvait être soupçonné , et la ferveur des chrétiens était grande ; on ne pouvait craindre que les ministres exigeassent trop, ou que les chrétiens donnassent trop peu; on pouvait s'en rapporter avec con-
1 Esprit des lois, liv. XXV, chap. III.
2 Ibid.) chap. iv.
SUR LE CONCORDAT, etc.
fiance aux vertus de tous. L'affaiblissement de la piété et le relâchement de la discipline donnèrent lieu à des taxations , autrefois inusitées , et changèrent les rétributions volontaires en contributions forcées : de là les droits que les ecclésiastiques ont perçus sous le titre d honoraires pour l'administration des sacrements. Ces droits , dit l'abbé Fleury, qui ne se paient tjti1 'après l'exercice des fonctions, ne présentent rien qui ne soit légitime, pourvu que l'intention des ministres qui les reçoivent soit i>ure, et quils ne les regardent pas comme un prix des sacrements ou des fonctions spirituelles , mais comme un moyen de sub* venir à leurs nécessités temporelles.
» Les ministres du culte pourront trouver Une ressource dans les droits dont nous parlons , et qui ont toujours été maintenus sous le nom de louables coutumes. Mais 1h fixation de ces droits est une opération purement civile et temporelle, puisqu'elle se résout en une levée de deniers sur les citoyens : il n'appartient donc qu'au magistrat politique de faire une telle fixation. Les évêques et les prêtres ne pourraient s'en arroger la faculté ; le gouvernement seul doit demeurer arbitre entre le ministre qui reçoit et le particulier qui paie. Si les évêques statuaient autrefois sur ces matières par forme de règlement, c'est qu'ils y avaient été autorisés par les lois de l'Etat, et nullement par la suite ou la conséquence d'un pouvoir inhérent à î'épiscopat. Cependant, comme ils peuvent éclairer sur ce point le magistrat politique , on a cru qu'ils pouvaient être invités à présenter les projets de règlements, en réservant au gouvernement la sanction et l'autorisation de ces projets.
» Les fondations particulières peuvent être une autre source de revenus pour les ministres du culte ; mais il est des précautions à prendre pour arrêter la vanité des fondateurs pour prévenir les surprises qui pourraient leur être faites , et pour empêcher que les ecclésiastiques ne deviennent les héritiers de tous ceux qui n'en ont point ou qui ne veulent point en avoir. L'édit de 1749, intervenu sur les acquisitions des gens de main -morte, portait que toute fondation , quelque favorable qu'elle fût , ne pourrait être exécutée sans l'aveu du magistrat politique ; il ne permettait d'appliquer aux fondations que des biens d'une certaine nature -f il ne permettait pas que les familles fus-
JUPPORTS DE M. PORTALIS
sent dépouillées de leurs immeubles , ou que l'on arrachât de la circulation des objets qui sont dans le commerce. Aujourd'hui, il était d'autant plus essentiel de se conformer aux sages vues de cette loi , que la faculté de donner des immeubles joindrait à tant d'autres inconvénients celui de devenir un prétexte de solliciter et d'obtenir, sous les apparences d'une fondation libre , la restitution souvent forcée des biens qui ont appartenu aux ecclésiastiques, et dont l'aliénation a été ordonnée par les lois.
» Cependant il a paru raisonnable de faire une exception à la défense de donner des immeubles dans les cas où la libéralité n'aurait pour objet qu'un édifice destiné à ménager un logement convenable à l'évêque ou au curé. Le logement fait partie de la subsistance et du nécessaire absolu; il a toujours été rangé par les lois dans la classe des choses qu'elles ont indéfiniment désignées sous le nom & aliments. Au reste , le produit des fondations est trop éventuel pour garantir la subsistance actuelle des ministres ; celui des oblations est étranger aux évêques , et il serait insuffisant pour le curé. Il faut pourtant que les uns et les autres puissent vivre avec décence et sans compromettre la dignité de leur ministère ; il faut même, jusqu'à un certain point , que les ministres du culte puissent devenir des ministres de bienfaisance, et qu'ils aient quelques moyens de soulager la pauvreté et de consoler l'infortune.
» D'après la nouvelle circonscription des métropoles , des diocèses et des paroisses, on a pensé que Ton ne pouvait assigner aux archevêques ou métropolitains un revenu au-dessous de quinze mille francs , et aux évêques au-dessous de dix mille.
» Les curés peuvent être distribués en deux classes : le revenu des curés de la première classe sera fixé à quinze cents francs, celui de la seconde à mille francs.
» Les pensions décrétées par l'Assemblée constituante en faveur des anciens ecclésiastiques seront payées en acquittement du traitement déterminé. Le produit des oblations et des fondations présente une autre ressource ; en sorte qu'il ne s'agira jamais que de fournir le supplément nécessaire pour assurer la subsistance et l'entretien des ministres.
» Les ecclésiastiques pensionnaires de l'Etat ne doivent point avoir la liberté de refuser arbitrairement les fonctions
SUR LE CONCORDAT, etc.
qui pourront leur être confiées ; ils seront privés de leurs pensions si des causes légitimes, telles que leur grand âge ou leurs infirmités , ne justifient leur refus.
» En déclarant nationaux les biens du clergé catholique, on avait compris qu'il était juste d'assurer la subsistance des ministres à qui ces biens avaient été originairement donnés; on ne fera donc qu'exécuter ce principe de justice en assignant aux ministres catholiques des secours supplémentaires jusqu'à concurrence de la somme réglée pour le traitement de ces ministres.
» Telles sont les bases des articles organiques. Quelles espérances n'est-on pas en droit de concevoir pour le rétablissement des mœurs publiques ! Les sciences ont banni pour toujours la superstition et le fanatisme, qui ont été si long temps les fléaux des Etats ; la sagesse ramène à l'esprit de la pure antiquité des institutions qui sont par leur nature la source et la garantie de la morale ; désormais les ministres de la religion seront dans l'heureuse impuissance de se distinguer autrement que par leurs lumières et par leurs vertus. Tous les bons esprits bénissent dans cette occurrence les vues et les opérations du gouvernement. Dans le seizième siècle , le chef de la religion catholique fut le restaurateur des lettres en Europe ; dans le dix-neuvième , un héros philosophe devient le restaurateur de la religion. »
Rapport au Conseil d'Etat (par le même) sur les articles organiques des cultes protestants .
« Une portion du peuple français professe la religion protestante. Cette religion se divise en diverses branches; mais nous ne connaissons guère en France que les protestants connus sous le nom de Réformés, et les Luthériens de la confession d'Augsbourg.
» Toutes les communions protestantes s'accordent sur certains principes. Elles n'admettent aucune hiérarchie entre les pasteurs ; elles ne connaissent en eux aucun pouvoir émané d'En Haut ; elles n'ont point de chef visible. Elles enseignent que tous les droits et tous les pouvoirs sont dans la société des fidèles, et en dérivent. Si elles ont une police , une discipline , cette police et cette discipline sont réputées n'être que des établissements de convention. Rien dans tout cela n'est réputé de droit divin.
162 RAPPORTS T)K M. PORTAUS
» Nous ne parlerons pas de la diversité de croyance sur certains points de doctrine; l'examen du dogme est étranger à notre objet.
» Nous observerons seulement que les diverses communions protestantes ne se régissent pas de la même manière dans leur gouvernement extérieur.
» Le gouvernement des églises de la confession d'Aue^sbourg est plus gradué que celui des églises réformées ; il a des formes plus sévères. Les églises réformées, par leur régime, sont plus constamment isolées; elles ne se sont donné aucun centre commun auquel elles puissent se rallier dans l'intervalle plus ou moins long d'une assemblée synodale à une autre.
» Ces différences dans le gouvernement des églises réformées et dans celui des églises de la confession d'Augsbourg ont leur source dans les circonstances diverses qui ont présidé à l'établissement de ces églises. Les pasteurs des diverses communions prolestantes nous ont adressé toutes les instructions nécessaires. Je dois à tous le témoignage qu'ils se sont empressés de faire parvenir leurs déclarations de soumission et de fidélité aux lois de la République et au gouvernement. Ils professent unanimement que l'Eglise est dans VEtat, que l'on est citoyen avant que d'être ecclésiastique , et quen devenant ecclésiastique on ne cesse pas d'être citoyen. Ils se félicitent de professer une religion qui recommande partout l'amour de la patrie et l'obéissance à la puissance publique. Ils bénissent à l'envi ïe gouvernement français de la protection éclatante qu'il accorde à tous les cultes qui ont leur fondement dans les grandes vérités que le christianisme a notifiées à l'univers.
* D'après les instructions rerues soit par écrit, soit dans des conférences , il était facile de fixer le régime convenable à chaque communion protestante ; on ne pouvait confondre des églises qui ont leur discipline particulière et séparée.
» De là les articles organiques ont distingué les églises de la confession d'Augsbourg d'avec les églises réformées, pour conserver à toutes leur police et la forme de leur gouve rnement.
» D'abord on s'est occupé de la circonscription de chaque église ou paroisse ; on a donné Un consistoire local à cha-
SUR LE CONCORDAT, etc.
que église pour représenter la société des fidèles , en qui , d'après la doctrine protestante , résident tous les pouvoirs. On a fixé le nombre des membres qui doivent composer ce consistoire ; on a déterminé leur qualité et la manière de les élire. Les églises réformées sont maintenues dans la faculté d'avoir des assemblées synodales , et les églises de la confession d'Augsbourg auront , outre les consistoires locaux et particuliers à chaque église , des inspections et des consistoires généraux.
» Les articles organiques s'occupent ensuite du traitement des pasteurs; ils maintiennent en leur faveur les oblations qui sont consacrées par l'usage ou qui pourront l'être par des règlements ; ils pourvoient à l'établissement des académies ou séminaires destinés à l'instruction de ceux qui se vouent au ministère ecclésiastique. Rien n'a été négligé pour faire participer les protestants au grand bienfait de la liberté des cultes. Cette liberté, jusqu'ici trop illusoire, se réalise aujourd'hui. Qu'il est heureux de voir ainsi les institutions religieuses placées sous la protection des lois , et les lois sous la sauvegarde, sous la salutaire influence des institutions religieuses ! »
Discours sur l'organisation des cultes, et Expose des Motifs du projet de loi relatif à la convention passée entre le gouvernement français et le pape ; lu devant le Corps législatif par le conseiller d'Etat Portalis. — Séance du 15 germinal an X (5 avril 1802).
<( Législateurs, depuis long-temps le gouvernement s'occupait des moyens de rétablir la paix religieuse en France. J'ai l'honneur de vous présenter l'important résultat de ses opérations , et de mettre sous vos yeux les circonstances et les principes qui les ont dirigées.
»? Le catholicisme avait toujours été parmi nous la religion dominante; depuis plus d'un siècle son culte était le seul dont l'exercice public fût autorisé; les institutions civiles et politiques étaient intimement liées avec les institutions religieuses : le clergé était le premier ordre de l'Etat; il possédait de grands biens, il jouissait d'un grand crédit, il exerçait un grand pouvoir.
» Cet ordre de choses a disparu avec la révolution.
» Alors la liberté de conscience fut proclamée; les propriétés du clergé furent mises à la disposition de la nation:
on s'engagea seulement à fournir aux dépenses du culte, catholique et à salarier ses ministres.
» On entreprit bientôt de donner une nouvelle forme à la police ecclésiastique.
» Le nouveau régime avait à lutter contre les institutions anciennes.
» L'Assemblée constituante voulut s'assurer par un serment de la fidélité des ecclésiastiques, dont elle changeait la situation et l'état. La formule de ce serment fut tracée par les articles 21 et 38 du titre II de la Constitution civile du clergé, décrétée le 12 juillet 1790, et proclamée le 24 août suivant.
» Il est plus aisé de rédiger des lois que de gagner les esprits et de changer les opinions. La plupart des ecclésiastiques refusèrent le serment ordonné, et ils furent remplacés dans leurs fonctions par d'autres ministres.
» Les prêtres français se trouvèrent ainsi divisés en deux classes , celle des assermentés et celle des non-assermentés. Les fidèles se divisèrent d'opinion comme les ministres. L'opposition qui existait entre les divers intérêts politiques rendit plus vive celle qui existait entre les divers intérêts religieux : les esprits s'aigrirent ; les dissensions théologiques prirent un caractère qui inspira de justes alarmes à la politique.
» Quand on vit l'autorité préoccupée de ce qui se .passait, on chercha à la tromper ou à la surprendre.
» Tous les partis s'accusèrent réciproquement.
» La législation qui sortit de cet état de fermentation et de trouble est assez connue.
» Je ne ia retracerai pas ; je me borne à dire qu'elle varia selon les circonstances, et qu'elle suivit le cours des événements publics.
» Au milieu de ces événements les consciences étaient toujours plus ou moins froissées. On sait que le désordre était à son comble lorsque le 18 brumaire vint subitement placer la France sous un meilleur génie.
» A cette époque les affaires de la religion fixèrent la sollicitude du sage, du héros qui avait été appelé parla confiance nationale au gouvernement de l'Etat, et qui, dans ses brillantes campagnes d'Italie, dans ses importantes négociations avec les divers cabinets de l'Europe, et dans ses glorieuses expéditions d'outre-mer, avait acquis une si grande connaissance des choses et des hommes.
SUR LE CONCORDAT, etc.
» Nécessité de la religion en général.
» Une première question se présentait : La religion en général est-elle nécessaire aux corps de nation? estelle nécessaire aux hommes 9
» Nous naissons dans des sociétés formées et vieillies ; nous y trouvons un gouvernement, des institutions, des lois, des habitudes, des maximes reçues : nous ne daignons pas nous enquérir jusqu'à quel point ces diverses choses se tiennent entre elles ; nous ne demandons pas dans quel ordre elles se sont établies. Nous ignorons l'influence successive qu'elles ont eue sur notre civilisation, et qu'elles conservent sur les mœurs publiques et sur l'esprit général; trop confiants dans nos lumières acquises, fiers de l'état de perfection où nous sommes arrivés, nous imaginons que, sans aucun danger pour le bonheur commun, nous pourrions désormais renoncer à tout ce que nous appelons préjugés antiques, et nous séparer brusquement de tout ce qui nous a civilisés. De là Y indifférence de notre siècle pour les institutions religieuses et pour tout ce qui ne tient pas aux sciences et aux arts, aux moyens d'industrie et de commerce qui ont été si heureusement développés de nos jours, et aux objets d'économie politique, sur lesquels nous paraissons fonder exclusivement la prospérité des Etats.
» Je m'empresserai toujours de rendre hommage à nos découvertes, à notre instruction, à la philosophie de nos temps modernes.
» Mais, quels que soient nos avantages, quel que soit le perfectionnement de notre espèce, les bons esprits sont forcés de convenir qu'aucune société ne pourrait subsister sans morale, et que l'on ne peut encore se passer de magistrats et de lois.
» Or l'utilité ou la nécessité de la religion ne dérivet-elle pas de la nécessité même d'avoir une morale ? L'idée d'un Dieu législateur n'est- elle pas aussi essentielle au monde intelligent que Test au monde physique celle d'un Dieu créateur et premier moteur de toutes les causes secondes ? L'athée, qui ne reconnaît aucun dessein dans l'univers, et qui semble n'user de son intelligence que pour tout abandonner à une fatalité aveugle, peut-il utilement prêcher la règle des mœurs en desséchant par ses désolantes opinions la source de toute moralité ?
» Pourquoi existe-t-il des magistrats ? pourquoi existe-t-il
RAPPORTS DE M. PORTATES
des lois ? pourquoi ers lois annoneent-elles des récompenses et des peines? C'est que les hommes ne suivent pas uniquement leur raison ; c'est qu'ils sont naturellement disposés à espérer et à craindre , et que les instituteurs des nations ont cru devoir mettre cette disposition à profit pour les conduire au bonheur et à la vertu. Comment donc la religion , qui fait de si grandes promesses et de si grandes menaces , ne serait-elle pas utile à la société ?
» Les lois et la morale ne sauraient suffire.
» Les lois ne règlent que certaines actions, la religion les embrasse toutes : les lois n'arrêtent que le bras , la religion règle le cœur : les lois ne sont relatives qu'au citoyen , la religion s'empare de l'homme.
» Quant à la morale, que serait-elle si elle demeurait reléguée dans la haute région des sciences , et si les institutions religieuses ne l'en faisaient pas descendre pour la rendre sensible au peuple ?
» La morale sans préceptes positifs laisserait la raison sans règle; la morale sans dogmes religieux ne serait qu'une justice sans tribunaux.
» Quand nous parlons de la force des lois , savons-nous bien quel est le principe de cette force ? Il réside moins dans la bonté des lois que dans leur puissance : leur bonté seule serait toujours plus ou moins un objet de controverse. Sans doute une loi est plus durable et mieux accueillie quand elle est bonne ; mais son principal mérite est d être loi , c'est-à-dire son principal mérite est d'être, non un raisonnement, mais une décision ; non une simple thèse, mais un fait. Conséquemment une morale religieuse qui se résout en commandements formels a nécessairement une force qu'aucune morale purement philosophique ne saurait avoir : la multitude est plus frappée de ce qu'on lui ordonne que de ce quon lui prouve. Les hommes en général ont besoin d'être fixés; il leur faut des maximes plutôt que des démonstrations.
» La diversité des religions positives ne saurait être présentée comme un obstacle à ce que la vraie morale, à ce que la morale naturelle puisse jamais devenir universelle sur la terre. Si les diverses religions positives ne se ressemblent pas , si elles diffèrent dans leur culte extérieur et dans leurs dogmes, il est du moins certain que les principaux articles de la morale naturelle constituent le fond de toutes
SUR LE CONCORDAT, etc. 167
les religions positives. Par là les maximes et les vertus les plus nécessaires à la conservation de l'ordre social sont partout sous la sauvegarde des sentiments religieux et de la conscience ; elles acquièrent ainsi un caractère d'énergie , de fixité et de certitude qu'elles ne pourraient tenir de la science des hommes.
» Un des grands avantages des religions positives est encore de lier la morale à des rites , à des cérémonies, à des pratiques qui en deviennent l'appui : car n'allons pas croire que l'on puisse conduire les hommes avec des abstractions ou des maximes froidement calculées. La morale n'est pas une science spéculative ; elle ne consiste pas uniquement dans l'art de bien penser, mais dans celui de bien faire ; il est moins question de connaître que d'agir : or, les bonnes actions ne peuvent être préparées et garanties que par les bonnes habitudes : c'est en pratiquant des choses qui mènent à la vertu , ou qui du moins en rappellent l'idée , qu'on apprend à aimer et à pratiquer la vertu même.
» Sans doute il n'est pas plus vrai de dire , dans l'ordre religieux, que les rites et les cérémonies sont la vertu, qu'il ne le serait de dire, dans l'ordre civil , que les formes judiciaires sont la justice ; mais comme la justice ne peut être garantie que par des formes réglées qui préviennent l'arbitraire, dans l'ordre moral la vertu ne peut être assurée que pu- l'usage et la sainteté de certaines pratiques qui préviennent la négligence et l'oubli.
» La vraie philosophie respecte les formes autant que l'orgueil les dédaigne : il faut une discipline pour la conduite, comme il faut un ordre pour les idées. Nier l'utilité des rites et des pratiques religieuses en matière de morale, ce serait nier l'empire des notions sensibles sur des êtres qui ne sont pas de purs esprits ; ce serait nier la force de l'habitude.
» 11 est une religion naturelle , dont les dogmes et les préceptes n'ont point échappé aux sages de l'antiquité, et à laquelle on peut s'élever par les seuls efforts d'une raison cultivée ; mais une religion purement intellectuelle ou abstraite pourrait-elle jamais devenir nationale ou populaire ? Une religion sans culte public ne s'affaiblirait-elle pas bientôt? ne ramènerait-elle pas infailliblement la multitude à l'idolâtrie ? S'il faut juger du culte par la doctrine, ne fautil pas conserver la doctrine par le culte ? Une religion qui
ne parlerai! point aux yeux et à l'imagination pourrait-elle conserver l'empire des Ames? Si rien ne réunissait ceux qui professent la même croyance , n'y aurait-il pas en peu d'années autant de systèmes religieux qu'il y a d'individus? Les vérités utiles n'ont-elles pas besoin d'être consacrées par de salutaires institutions ?
» Les hommes en s'éclairant deviennent-ils des anges? Peuvent-ils donc espérer qu'en communiquant leurs lumières ils élèveront leurs semblables au rang sublime des pures intelligences ?
» Les savants et les philosophes de tous les siècles ont constamment manifesté le désir louable de n'enseigner que ce qui est bon, que ce qui est raisonnable ; mais se sont-ils accordés entre eux sur ce qu'ils réputaient raisonnable et bon ? Règne-t-il une grande harmonie entre ceux qui ont discuté et qui discutent encore les dogmes de la religion naturelle? Chacun d'eux n'a-t-il pas son opinion particulière, et n'est-il pas réduit à son propre suffrage? Depuis les admirables Offices du consul romain a-t-on fait, par les seuls efforts de la science humaine , quelque découverte dans la morale ? Depuis les dissertations de Platon est-on agité par moins de doutes dans la métaphysique? S'il y a quelque chose de stable et de convenu sur l'existence et l'unité de Dieu, sur la nature et la destination de l'homme, n'est-ce pas au milieu de ceux qui professent un culte et qui sont unis entre eux par les liens d'une religion positive ?
» L'intérêt des gouvernements humains est donc de protéger les institutions religieuses, puisque c'est par elles que la conscience intervient dans toutes les affaires de la vie; puisque c'est par elles que la morale et les grandes vérités qui lui servent de sanction et d'appui, sont arrachées à l'esprit de système pour devenir l'objet de la croyance publique ; puisque c'est par elles enfin que la société entière se trouve placée sous la puissante garantie de l'auteur même de la nature.
» Les États doivent maudire la superstition et le fanatisme.
» Mais sait-on bien ce que serait un peuple de sceptiques et d'athées ?
» Le fanatisme de Muncer, chef des anabaptistes , a été certainement plus funeste aux hommes que l'athéisme de Soin osa.
SUR LE CONCORDAT, etc.
« Il est encore vrai que des nations agitées par le fanatisme se sont livrées par intervalles à des excès et à des horreurs qui font frémir.
» Mais la question de préférence entre la religion et l'athéisme ne consiste pas à savoir si , dans une hypothèse donnée , il n'est pas plus dangereux qu'un tel homme soit fanatique qu'athée, ou si, dans certaines circonstances, il ne vaudrait pas mieux qu'un peuple fût athée que fanatique ; mais si, dans la durée des temps et pour les hommes en général, il ne vaut pas mieux que les peuples abusent quelquefois de la religion que de rC en point avoir,
» L'effet inévitable de l'athéisme, dit un grand homme, est de nous conduire à Vidée de noire indépendance , et conséquemment de notre révolte. Quel écueil pour toutes les vertus les plus nécessaires au maintien de l'ordre social !
» Le scepticisme de l'athée isole les hommes autant que la religion les unit ; il ne les rend pas tolérants , mais frondeurs ; il dénoue tous les fils qui nous attachent les uns aux autres ; il se sépare de tout ce qui le gêne, et il méprise tout ce que les autres croient ; il dessèche la sensibilité ; il étouffe tous les mouvements spontanés de la nature; il fortifie l'amour-propre, et le fait dégénérer en un sombre égoïsme ; il substitue des doutes à des vérités ; il arme les passions , et il est impuissant contre les erreurs; il n'établit aucun système, il laisse à chacun le droit d'en faire ; il inspire des prétentions sans donner des lumières; il mène par la licence des opinions à celle des vices ; il flétrit le cœur ; il brise tous les liens ; il dissout la société.
)> L'athéisme aurait-il du moins l'effet d'éteindre toute superstition , tout fanatisme ? Il est impossible de le penser.
» La superstition et le fanatisme ont leur principe dans les imperfections de la nature humaine.
» La superstition est une suite de l'ignorance et des préjugés. Ce qui la caractérise est de se trouver unie à quelqu'un de ces mouvements secrets et confus de l'âme qui sont ordinairement produits par trop de timidité ou par trop de confiance , et qui intéressent plus ou moins vivement la conscience en faveur des écarts de l'imagination ou des préjugés de l'esprit. On peut définir la superstition une croyance aveugle , erronée ou excessive , qui tient
RAPPORTS DE M. PORTATJS
presque uniquement à la manière dont nous sommes affectés, et que nous réduisons, par un sentiment quelconque de respect ou de crainte, en règle de conduite ou en principe de mœurs.
» Avec une imagination vive, avec une âme faible, ou avec un esprit peu éclairé, on peut être superstitieux dans les choses naturelles comme dans les choses religieuses. Il n'est pas contradictoire d'être à la fois impie et superstitieux ; nous en prenons à témoin les incrédules du moyen âge et quelques athées de nos jours.
» D'autre part, toute opinion quelconque, religieuse, politique , philosophique , peut faire des enthousiastes et des fanatiques. De simples questions de grammaire nous ont fait courir le risque d'une guerre civile : on s'est quelquefois battu pour le choix d'un histrion.
» D'après le mot d'un célèbre ministre , la dernière guerre , dans laquelle la France a si glorieusement soutenu le poids de l'univers , a-t-elle été autre chose que la guerre des opinions armées , et y a-t-il une guerre religieuse qui ait fait répandre plus de sang ?
» On ne saurait donc imputer exclusivement a la religion des maux qui ont existé et qui existeraient encore sans elle.
» Loin que la superstition soit née de l'établissement des religions positives, on peut affirmer que, sans le frein des doctrines et des institutions religieuses , il n'y aurait plus de terme à la crédulité, à la superstition, à l'imposture. Les hommes en général ont besoin d'être croyants pour n'être pas crédules ; ils ont besoin d'un culte pour n'être pas superstitieux.
» En effet, comme il faut un code de lois pour régler les intérêts, il faut un dépôt de doctrine pour fixer les opinions. Sans cela, suivant l'expression de Montaigne, il n'y a plus rien de certain que l'incertitude même.
» La religion positive est une digue, une barrière qui seule peut nous rassurer contre ce torrent d'opinions fausses et plus ou moins dangereuses que le délire de la raison humaine peut inventer.
» Craindrait-on de ne remédier à rien en remplaçant les faux systèmes de philosophie par de faux systèmes de religion ?
» La question sur la vérité ou sur la fausseté de telle ou
SUR LE CONCORDAT, etc.
telle autre religion positive n'est qu'une pure question théologique, qui nous est étrangère. Les religions, même fausses, ont au moins l'avantage de mettre obstacle à l'introduction des doctrines arbitraires : les individus ont un centre de croyance; les gouvernements sont rassurés sur des dogmes, une fois connus , qui ne changent pas ; la superstition est pour ainsi dire régularisée , circonscrite et resserrée dans des bornes qu'elle ne peut ou qu'elle n'ose franchir.
» 11 n'y a point à balancer entre de faux systèmes de philosophie et de faux systèmes de religion. Les faux systèmes de philosophie rendent l'esprit contentieux et laissent le cœur froid; les faux systèmes de religion ont au moins l'effet de rallier les hommes à quelques idées communes, et de les disposer à quelques vertus. Si les faux systèmes de religion nous façonnent à la crédulité , les faux systèmes de philosophie nous conduisent au scepticisme ; or, les hommes en général, plus faits pour agir que pour méditer, ont plus besoin, dans toutes les choses pratiques, de motifs déterminants que de subtilités et de doutes. Le philosophe lui-même a besoin, autant que la multitude, du courage d'ignorer et de la sagesse de croire, car il ne peut ni tout connaître, ni tout comprendre.
» Ne craignons pas le retour du fanatisme; nos mœurs, nos lumières empêchent ce retour. Honorons les lettres, cultivons les sciences en respectant la religion , et nous serons philosophes sans impiété , et religieux sans fanatisme.
» Ce qui est inconcevable , c'est que dans le moment même où l'on annonce que la protection donnée aux institutions religieuses pourrait nous replonger dans des su- ' perstitions fanatiques, on prétend d'un autre côté que l'on fait un trop grand bruit de la religion , et qu'elle n'a plus aucune sorte de prise sur les hommes.
» Il faut pourtant s'accorder : si les institutions religieuses peuvent inspirer du fanatisme , c'est par le ressort prodigieux qu elles donnent à l'âme ; et dès lors il faut convenir qu'elles ont une grande influence , et qu'un gouvernement serait peu sage de les mépriser ou de les négliger.
» Avancer que la religion n'arrête aucun désordre dans les pays où elle est le plus en honneur, puisqu'elle n'em-
pêche pas les crimes et les scandales dont nous sommes les témoins, c'est proposer une objection qui frappe contre la morale et les lois elles-mêmes, puisque La morale et les lois n'ont pas la force de prévenir tous les crimes et tous les scandales.
» A la vérité, dans les siècles même les plus religieux, il est des hommes qui ne croient point, à la religion ; d'autres qui y croient faiblement , ou qui ne s'en occupent pas. Entre les plus fermes croyants, peu agissent conformément à leur foi; mais aussi ceux qui croient à la religion la pratiquent quelquefois, s'ils ne la pratiquent pas toujours ; ils peuvent s'égarer, mais ils reviennent plus facilement. Les impressions de l'enfance et de l'éducation ne s'éteignent jamais entièrement chez les incrédules mêmes. Tous ceux qui paraissent incrédules ne le sont pas ; il se forme autour d'eux une sorte d'esprit général qui les entraîne malgré eux-mêmes, et qui règle jusqu'à un certain point, sans qu'ils s'en doutent, leurs actions et leurs pensées. Si l'orgueil de leur raison les rend sceptiques, leurs sens et leur cœur déjouent plus d'une fois les sophismes de leur raison.
m La multitude est d'ailleurs plus accessible à la religion qu'au scepticisme : conséquemment les idées religieuses ont toujours une grande influence sur les hommes en masse, sur les corps de nation, sur la société générale du genre humain.
» Nous voyons les crimes que la religion n'empêche pas ; mais voyons-nous ceux qu'elle arrête ? Pouvons-nous scruter les consciences, et y voir tous les noirs projets que la religion y étoutfe , et toutes les salutaires pensées qu'elle y fait naître ? D'oii vient que les hommes , qui nous paraissent si mauvais en détail, sont en masse de si honnêtes gens? ]Ne serait-ce point parce que les inspirations, les remords, auxquels des méchants déterminés résistent, et auxquels les bons ne cèdent pas toujours, suffisent pour régir le général des hommes dans le plus grand nombre de cas, et pour garantir, dans le cours ordinaire de la vie, cette direction uniforme et universelle sans laquelle toute société durable serait impossible?
» D'ailleurs on se trompe si , en contemplant la société humaine , on imagine que cette grande machine pourrait aller avec un seul des ressorts qui la font mouvoir ; cette erreur est aussi évidente que dangereuse. L'homme n'est
SUR LE CONCORDAT, etc.
point un être simple ; la société , qui est l'union des hommes , est nécessairement le plus compliqué de tous les mécanismes. Que ne pouvons-nous la décomposer ! et nous apercevrions bientôt le nombre innombrable de ressorts imperceptibles par lesquels elle subsiste. Une idée reçue, une habitude , une opinion qui ne se fait plus remarquer a souvent été le principal ciment de l'édifice. On croit que ce sont les lois qui gouvernent, et partout ce sont les mœurs : les mœurs sont le résultat lent des circonstances , des usages, des institutions. De tout ce qui existe parmi les hommes , il n'y a rien qui embrasse plus l'homme tout
entier que la religion
» Ce sont les idées religieuses qui ont contribué plus que toute autre chose à la civilisation des hommes. C'est moins par nos idées que par nos affections que nous sommes sociables ; or , n'est-ce pas avec les idées religieuses que les premiers législateurs ont cherché à modérer et à régler les passions et les affections humaines ?
» Comme ce ne sont guère des hommes corrompus ou des hommes médiocres qui ont bâti des villes et fondé des empires, on est bien fort quand on a pour soi la conduite et le plan des instituteurs et des libérateurs des nations. En est-il un seul qui ait dédaigné d'appeler la religion au secours de la politique ?
» Les lois de Minos , de Zaleucus , celle des Douze- Tables , reposent entièrement sur la crainte des dieux. Cicéron , dans son Traité des Lois , pose la Providence comme la base de toute législation. Platon rappelle à la Divinité dans toutes les pages de ses ouvrages. JSuma> avait Jait de Rome la ville sacrée pour en faire la ville éternelle.
» Ce ne fut point la fraude , ce ne fut point la superstition, dit un grand homme, qui fit établir la religion chez les Romains ; ce fut la nécessité où sont toutes les sociétés d'en avoir une.
» Le joug de la religion, continue-t-il, fut le seul dont le peuple Romain , dans sa fureur pour la liberté , n'osa s'affranchir, et ce peuple, qui se mettait si facilement en colère , avait besoin d'être arrêté par une puissance invisible.
» Le mal est que les hommes en se civilisant , et en
RAPPOKTS Dr: M. PORTAL1S
jouissant do ions les biens ci des avantages de tonte espèce qui naissent de leur perfection nement , refusent de voir
les véritables causes auxquelles ils en sont redevables : comme dans un grand arbre les rameaux nombreux et le riche feuillage dont il se couvre cachent le tronc, et ne nous laissent apercevoir que des fleurs brillantes et des fruits abondants.
« Mais, je le dis pour le bien de ma patrie, je le dis pour le bonheur de la génération présente et pour celui des générations à venir, le scepticisme outré, l'esprit d'irréligion transformé en système politique , est plus près de la barbarie qu'on ne pense.
» Il ne faut pas juger d'une nation par le petit nombre d'hommes qui brillent dans les grandes cités. A côté de ces hommes il existe une population immense qui a besoin d'être gouvernée, qu'on ne peut éclairer, qui est plus susceptible d'impressions que de principes, et qui, sans les secours et sans le frein de la religion , ne connaîtrait que le malheur et le crime.
» Les habitants de nos campagnes n'offriraient bientôt plus que des bordes sauvages, si, vivant isolés sur un vaste territoire, la religion, en les appelant dans les temples, ne leur fournissait de fréquentes occasions de se rapprocher, et ne les disposait ainsi à goûter la douceur des communications sociales.
» Hors de nos villes c'est uniquement l'esprit de religion qui maintient l'espril de société : on se rassemble, on se voit dans les jours de repos ; en se fréquentant on contracte l'habitude des égards mutuels : la jeunesse, qui cherche à se faire remarquer, étale un luxe innocent, qui adoucit les mœurs plutôt qu'il ne les corrompt : après les plus rudes travaux on trouve à Ja fois l'instruction et le délassement ; des cérémonies augustes frappent les yeux et remuent le cœur : les exercices religieux préviennent les dangers d'une grossière oisix^eté. A l'approche des solennités les familles se réunissent , les ennemis se réconcilient, les méchants mêmes éprouvent quelques remords : on connaît le respect humain. Il se forme une opinion publique, bien plus sûre que celle de nos grandes villes, où il y a tant de coteries et point de véritable publie. Que d'œuvres de miséricorde inspirées par la véritable piété ! que de i csti Uitions forcées par la terreur de I * conscience !
SUR LE CONCORDAT, etc.
j> Otez la religion à la masse des hommes , par quoi la remplacerez-vous ? Si Ton n'est pas préoccupé du bien, on le sera du mal : l'esprit et le cœur ne peuvent demeurer vides.
» Quand il n'y aura plus de religion, il n'y aura plus ni patrie ni société pour des hommes qui, en recouvrant leur indépendance , n'auront que la force pour en abuser.
» JJans quel moment la grande question de l'utilité ou delà nécessité des institutions religieuses s'est-elle trouvée soumise à l'examen du gouvernement ? Dans un moment où Ton vient de conquérir la liberté, où l'on a effacé toutes les inégalités affligeantes, et où l'on a modéré la puissance et adouci toutes les lois. Est-ce dans de telles circonstances qu'il faudrait abolir et étouffer les sentiments religieux? C'est surtout dans les états libres que la religion est nécessaire. C'est là, dit Polybe, que, pour n'être pas obligé de donner un pouvoir dangereux à quelques hommes , la plus forte crainte doit être celle des dieux.
» Le gouvernement n'avait donc point à balancer sur le principe général d'après lequel il devait agir dans la conduite des affaires religieuses.
» Mais plusieurs choses étaient à peser dans l'application de ce principe.
Impassibilité' d'établir une religion nouvelle.
» L'état religieux de la France est malheureusement trop connu : nous sommes à cet égard environnés de débris et de ruines. Cette situation avait fait naître dans quelques esprits l'idée de profiter des circonstances pour créer une religion nouvelle, qui eut pu être, disait-on, plus adaptée aux lumières, auv mœurs et aux maximes de liberté qui ont présidé à nos institutions républicaines.
« Maison ne fait pas une religion comme l'on promulgue des lois : si la force des lois vient de ce qu'on les craint , la force dune religion vient uniquement de ce qiïon la croit : or la foi ne se commande pas.
» Dans l'origine des choses, dans des temps d'ignorance' et de barbarie, des hommes extraordinaires ont pu se dire inspirés, et, à l'exemple de Prométhéc , faire descendre le feu du ciel pour animer un monde nouveau ; mais ce qui est possible chez un peuple naissant ne saurait l'être chez des nations usées, dont il est si difficile de changer tëâ habitudes et lés idées
» Les lois humaines peuvent tirer avantage dfi leur nouveauté , parce que souvent les lois nouvelles annoncent l'intention de réformer d'anciens abus, ou de faire quelque nouveau bien : mais en matière de religion tout ce qui a l'apparence de la nouveauté porte le caractère de l'erreur et de l'imposture. V antiquité convient aux institutions religieuses , parce que, relativement à ces sortes d'institutions , la croyance est plus forte et plus vive à proportion que les choses qui en sont V objet ont une or initie plus reculée; car nous n'avons pas dans la tète des idées accessoires , tirées de ces temps-là, qui puissent les contredire.
» De plus on ne croit à une religion qu'autant qu'on la suppose l'ouvrage de Dieu ; tout est perdu si on laisse entrevoir la main de l'homme.
» La sagesse prescrivait donc au gouvernement de s'arrêter aux religions existantes, qui ont pour elles la sanction du temps et le respect des peuples.
» Ces religions, dont l'une est connue sous le nom de religion catholique , et l'autre sous celui de religion protestante , ne sont que des branches du Christianisme ; or quel juste motif eût pu déterminer la politique à proscrire les cultes chrétiens ?
» 11 paraît d abord extraordinaire que l'on ait à examiner aujourd'hui si les états peuvent s'accommoder du Christianisme, qui depuis tant de siècles constitue le fond de toutes les religions professées par les nations policées de l'Europe; mais on n'est plus surpris quand on réfléchit sur les circonstances.
» A la renaissance des lettres il y eut un ébranlement ; les nouvelles lumières qui se répandirent à cette époque fixèrent l'attention sur les abus et les dérèglements dans lesquels on était tombé; des esprits ardents s'emparèrent des discussions; l'ambition s'en mêla; on fit la guerre aux hommes au lieu de régler les choses, et au milieu des plus violentes secousses on vit s'opérer la grande scission qui a divisé l'Europe chrétienne.
» De nos jours, quand la révolution française a éclaté, une grande fermentation s'est encore manifestée ; elle s'est étendue à plus d'objets à la fois : on a interrogé toutes les institutions établies ; on leur a demandé compte de leurs motifs ; on a soupçonné }a fraude ou la servitude
SUR LE CONCORDAT, etc.
dans toutes; et comme , dans une telle situation des esprits, on s'accommode toujours davantage des voies extrêmes, parce qu'on les répute plus décisives , on a cru que, pour déraciner la superstition et le fanatisme, il fallait attaquer toutes les institutions religieuses.
» On voit donc par quelles circonstances il a pu devenir utile , et même nécessaire , de confronter les institutions qui tiennent au Christianisme avec nos mœurs, avec notre philosophie , avec nos nouvelles institutions politiques.
» Quand le Christianisme s'établit, le monde sembla prendre une nouvelle position : les préceptes de l'Evangile notifièrent la vraie morale à l'univers; ses dogmes firent éprouver aux peuples, devenus chrétiens, la satisfaction d'avoir été assez éclairés pour adopter une religion qui vengeait en quelque sorte la Divinité et l'esprit humain de l'espèce d'humiliation attachée aux superstitions grossières des peuples idolâtres.
» D'autre part, le Christianisme joignant aux vérités spirituelles qui étaient l'objet de son enseignement toutes les idées sensibles qui entrent dans son culte , l'attachement des hommes fut extrême pour ce nouveau culte, qui parlait à la raison et aux sens.
» La salutaire influence de la religion chrétienne sur les mœurs de l'Europe et de toutes les contrées où elle a pénétré a été remarquée par tous les écrivains. Si la boussole ouvrit l'univers, c'est le Christianisme qui l'a rendu sociable.
» On a demandé si dans la durée des temps la religion chrétienne n'a jamais été un prétexte de querelle ou de guerre ; si elle n'a jamais servi à favoriser le despotisme et à troubler les Etats ; si elle n'a pas produit des enthousiastes et des fanatiques ; si les ministres de cette religion ont constamment employé leurs soins et leurs travaux au plus grand bonheur de la société humaine.
w Mais quelle est donc l'institution dont on n'ait jamais abusé? quel est le bien qui ait existé sans mélange de mal? quelle est la nation, quel est le gouvernement, quel est le corps , quel est le particulier qui pourrait soutenir en rigueur la discussion du compte redoutable que l'on exige des prêtres chrétiens?
» Il ne serait donc pas équitable de juger la religion
RAPPORTS m; m. portaus
chrétienne et ses ministres d'après un point de vue qui répugne au bon sens. N'oublions pâs que les hommes abusait de tout , et que les ministres de la religion sont des hommes.
» Mais, pour être raisonnable et juste, il faut demander si le Christianisme en soi, à qui nous sommes redevables du grand bienfait de notre civilisation, peut convenir encore à nos mœurs , à nos progrès dans l'art social , à l'état présent de toutes choses.
» Cette question n'est certainement pas insoluble, et il importe au bien des peuples et à l'honneur des gouvernements qu'elle soit résolue.
Christianisme.
» Des théologiens sans philosophie , et des philosophes qui n'étaient pas sans prévention, ont également méconnu la sagesse du Christianisme. 11 faut pourtant connaître ce que l'on attaque et ce que l'on défend.
» Comme les institutions religieuses ne sont jamais indifférentes au bonheur public, comme elles peuvent faire de grands biens et de grands maux, il faut que les Etats sachent , une fois pour toutes , à quoi s'en tenir sur celles de ces institutions qu'il peut être utile ou dangereux de protéger.
» JNous nous honorons à juste titre de nos découvertes, de l'accroissement de nos lumières, de notre avancement dans les arts, et de l'heureux développement de tout ce qui est agréable et bon.
» Mais le Christianisme n'a jamais empiété sur les droits imprescriptibles de la raison humaine. 11 annonce que la terre a été donnée en partage aux enfants des hommes ; il abandonne le monde à leurs disputes, et la nature entière à leurs recherches. S'il donne des règles à la vertu, il ne prescrit aucune limite au génie. De là, tandis qu'en Asie et ailleurs des superstitions grossières ont comprimé les élans de l'esprit et les efforls de l'industrie, les nations Chrétiennes ont partout multiplié les arts utiles et reculé les bornes des sciences.
» 11 y a des pays où le bon goût n'a jamais pu pénétrer, parce qu'il en a constamment été repoussé par les préjugés religieux : ici la clôture et la servitude des femmes sont un obstacle à ce que les communications sociales se perfectionnent, et conséquemment à ce que les choses
SUR LE CONCORDAT, etc.
d'agrément puissent prospérer; là on prohibe l'imprimerie : ailleurs la peinture et la sculpture des êtres animés sont défendues : dans chaque moment de la vie le sentiment reçoit une fausse direction, et L'imagination est perpétuellement aux prises avec les fantômes d'une conscience abusée.
» Chez les nations chrétiennes, les lettres et les beauxarts ont toujours fait une douce alliance avec la religion ; c'est même la religion qui , en remuant Famé et en l'élevant aux plus hautes pensées, a donné un nouvel essor au talent; c'est la religion qui a produit nos premiers et nos plus célèbres orateurs, et qui a fourni des sujets et des modèles à nos poètes ; c'est elle qui parmi nous a fait naître la musique , qui a dirigé le pinceau de nos grands peintres , le ciseau de nos sculpteurs , et à qui nous sommes redevables de nos plus beaux morceaux d'architecture.
» Pourrions-nous regarder comme inconciliable avec nos lumières et avec nos mœurs une religion que les Descartes , les Newton et tant d'autres grands hommes s'honoraient de professer, qui a développé le génie des Pascal, des Bossuet, et qui a formé l'âme de Fénelon?
» Pourrions-nous méconnaître l'heureuse influence du Christianisme sans répudier tous nos chefs-d'œuvre en tout genre, sans les condamner à l'oubli, sans effacer les monuments de noire propre gloire?
» En morale , n'est-ce pas la religion chrétienne qui nous a transmis le corps entier de la loi naturelle? Cette religion ne nous enseigne-t-elle pas tout ce qui est juste , tout ce qui est saint , tout ce qui est aimable ? En recommandant partout l'amour des hommes, et en nous élevant jusqu'au Créateur, n'a-t-elle pas posé le principe de tout cé qui est bien ? n'a-t-elle pas ouvert la véritable source des mœurs ?
» Si les corps de nation , si les esprits les plus simples et les moins instruits sont aujourd'hui plus fermes que ne l'étaient autrefois les Socrate et les Platon sur les grandes vérités de l'unité de Dieu , de l'immortalité de l'âme humaine, de l'existence d'une vie à venir, n'en sommes-nous pas redevables au Christianisme ?
» Cette religion promulgue quelques dogmes particuliers ; mais ces dogmes ne sont point arbitrairement sub-
stitués à ceux qu'une saine métaphysique pressent ou démontre : ils ne remplacent pas la raison ; ils ne font qu'occuper la place que la raison laisse vide, et que l'imagination remplirait incontestablement plus mal.
» Enfin il existe un sacerdoce dans la religion chrétienne ; mais tous les peuples qui ne sont pas barbares reconnaissent une classe d'hommes particulièrement consacrée au service de la Divinité. L'institution du sacerdoce chez les chrétiens n'a pour objet que renseignement et le culte ; l'ordre civil et politique demeure absolument étranger aux ministres d'une religion qui n'a sanctionné aucune forme particulière de gouvernement , et qui recommande aux pontifes, comme aux simples citoyens, de les respecter toutes, comme ayant toutes pour but la tranquillité de la vie présente, et comme étant toutes entrées dans les desseins d'un Dieu créateur et conservateur de l'ordre social.
» Tel est le christianisme en soi.
» Est-il une religion mieux assortie à la situation de toutes les nations policées , et à la politique de tous les gouvernements ? Cette religion ne nous offre rien de purement local , rien qui puisse limiter son influence à telle contrée ou à tel siècle , plutôt qu'à tel autre siècle ou à telle autre contrée : elle se montre non comme la religion d'un peuple , mais comme celle des hommes ; non comme la religion d'un pays, mais comme celle du monde.
» Après avoir reconnu l'utilité ou la nécessité de la religion en général , le gouvernement français ne pouvait donc raisonnablement abjurer le Christianisme , qui , de toutes les religions positives , est celle qui est la plus accommodée à notre philosophie et à nos mœurs.
» Toutes les institutions religieuses ont été ébranlées et détruites pendant les orages de la révolution ; mais en contemplant les vertus qui brillaient au milieu de tant de désordres , en observant le calme et la conduite modérée de la masse des hommes , pourquoi refuserions-nous de voir que ces institutions avaient encore leurs racines dans les esprits et dans les cœurs, et qu'elles se survivaient à ellesmêmes dans les habitudes heureuses qu'elles avaient fait contracter au meilleur des peuples ? La France a été bien désolée; mais que serait-elle devenue si , à notre propre insu, ces habitudes n'avaient pas servi de contre-poids aux passions ?
SUR LE CONCORDAT, etc.
» La pieté avait fondé tous nos établissements de bienfaisance, et elle les soutenait. Qu'avons-nous fait quand , après la dévastation générale , nous avons voulu rétablir nos hospices? Nous avons rappelé ces vierges chrétiennes connues sous le nom de sœurs de la charité, qui se sont si généreusement consacrées au service de l'humanité malheureuse , infirme et souffrante. Ce n'est ni l'amourpropre ni la gloire qui peuvent encourager des vertus et des actions trop dégoûtantes et trop pénibles pour pouvoir être payées par des applaudissements humains. // faut élever ses regards au-dessus des hommes ; et Von ne peut trouver des motifs ci 'encouragement et de zèle que dans cette piété qui anime la bienfaisance, qui est étrangère aux vanités du monde, et qui fait goûter dans la carrière du bien public des consolations que la raison seule ne pourrait nous donner. On fait d'autre part la triste expérience que des mercenaires, sans motif intérieur qui puisse les attacher constamment à leur devoir, ne sauraient remplacer des personnes animées par l'esprit de la religion, c'est-à-dire par un principe qui est supérieur aux sentiments de la nature, et qui, pouvant seul motiver tous les sacrifices, est seul capable de nous l'aire braver tous les dégoûts et tous les dangers.
» Lorsqu'on est témoin de certaines vertus , il semble qu'on voit luire un rayon céleste sur la terre. Eh quoi ! nous aurions la prétention de conserver ces vertus en tarissant la source qui les produit toutes ! Ne nous y trompons pas; il n'y a que la religion qui puisse ainsi combler l'espace immense qui existe entre Dieu et les hommes. Quelle est la véritable tolérance que les gouvernements do 'vent aux divers cultes dont ils autorisent l'exercice.
» On imaginera peut-être que la politique faisait assez en laissant un libre cours aux opinions religieuses, et en cessant d'inquiéter ceux qui les professent.
» Mais je demande si une telle mesure , qui ne présente rien de positif, qui n'est pour ainsi dire que négative, aurait jamais pu remplir le but que tout gouvernement sage doit se proposer.
» Sans doute, la liberté que nous avons conquise , et la philosophie qui nous éclaire, ne sauraient se concilier avec l'idée d'une religion dominante en France, et moins encore avec l'idée d'une religion exclusivr.
le
RAPPORTS DE M. PORTATJS
» J'appelle religion exclusive, celle dont le culte public est autorisé privalivement à lout aut r<; culte. Telle était parmi nous La religion catholique dans le dernier siècle de la monarchie.
» J'appelle religion dominante, celle qui est plus intimement liée à l'btnt, et qui jouit clans l'ordre politique de certains privilèges qui sont refusés à d'an 1res cultes dont l'exercice pu I die est pourtant autorisé. Telle était la religion catholique en Pologne, et telle est la religion grecque en Russie.
» Mais on peut protéger une religion sans la rendre ni exclusive ni dominante. Protéger une religion, c'est la placer sous l'égide des lois; c'est empêcher qu'elle ne soit troublée ; c'est garantir à ceux qui la professent la jouissance des biens spirituels qu'ils s'en promettent, comme on leur garantit la sûreté de leurs personnes et de leurs propriétés : dans le simple système de protection il n'y a rien d'exclusif et de dominant; car on peut protéger plusieurs religions, on peut les protéger toutes.
» Je conviens que le système de protection diffère essentiellement du système d'indifférence et de mépris que l'on a si mal à propos décoré du nom de tolérance.
» Le mot tolérance, en fait de religion, ne saurait avoir l'acception injurieuse qu'on lui donne quand il est employé relativement a des abus que l'on serait tenté de proscrire, et sur lesquels on consent à fermer les yeux.
» La tolérance religieuse est un devoir , une vertu d'homme à homme; et en droit public cette tolérance est le respect du gouvernement pour la conscience des citoyens, et pour les objets de leur vénération et de leur croyance. Ce respect ne doit pas être illusoire : il le serait pourtant si dans la pratique il ne produisait aucun effet utile ou consolant.
» D après ce que nous avons déjà eu occasion d'établir, on doit sentir combien le secours de la religion est nécessaire au bonheur des hommes.
i) Indépendamment de tout le bien moral que l'on est en droit de se promettre de la protection que je réclame poulies institutions religieuses, observons que le bon ordre et la sûreté publique ne permettent pas que l'on abandonne, pour ainsi dire, ces institutions à elles-mêmes. L'Etat ne pourrait avoir aucune prise sur des établissements et sur des hommes que Ton traiterait comme étrangers à l'État :
SUR LE CONCORDAT, etc.
le système d'une surveillance raisonnable sur les cultes ne peut être garanti que par le plan connu d'une organisation légale de ces cultes. Sans celte organisation, avouée et autorisée, toute surveillance serait nulle ou impossible, parce que le gouvernement n'aurait aucune garantie réelle de la bonne conduite de ceux qui professeraient des cultes obscurs dont les lois ne se mêleraient pas , et qui dans leur invisibilité , s'il m'est permis de parler ainsi , sauraient toujours échapper aux lois.
» Les circonstances particulières dans lesquelles nous vivons fortifient ces considérations générales.
» On a vu par les événements de la révolution que le catholicisme a été l'objet principal de tous les coups qui ont été portés aux établissements religieux; et cela n'éfonne pas. La religion catholique avait toujours été dominante ; elle était même devenue exclusive par la révocation de l'édit de Nantes, et on croyait avoir à lui reprocher celte révocation , qui avait eu des suites si funestes pour la France. Une religion que l'on a soupçonnée d'être réprimante est réprimée à son tour quand les circonstances provoquent cette espèce de réaction. Ajoutez a cette première circonstance que le clergé jouissait d'une existence politique, liée à la monarchie que l'on renversait : la violence dont on usa contre le eatholicisme fut d'autant plus vive qu'on se crut autorisé à le poursuivre moins comme une religion que comme une tyrannie.
» Mais la violence, et les nouveaux plans de police ecclésiastique que la violence appuyait, ne produisirent que des schismes scandaleux qui défigurèrent la religion, qui troublèrent la France* et qui la troublent encore.
» En cet état que devait-on faire?
» Etait-il d'une politique sage et humaine de continuer la persécution commencée contre ceux qui résistaient aux innovations ?
» l a forcé ne peut rien sur les âmes; la conscience est notre sens moral le plus rebelle : les actes de violence ne peuvent rien opérer en matière religieuse que comme moyen de destruction.
» Un gouvernement compromet toujours sa puissance quand, se proposant d'agir sur des âmes exaltées, il veut mettre en opposition les recompenses et les menaces de la loi avec les promesses et les menaces de la religion ; la ter-
RAPPORTS DE M. P0RTAL1S
rcur qu'il cherche alors à inspirer force l'esprit à se replier sur des objets qui lui impriment une terreur bien plus grande encore. Au milieu de ces terribles agitations le fanatisme déploie toute son énergie ; il se soutient par le fanatisme ; il devient son aliment à lui-même.
» Notre propre expérience ne nous a-t-elle pas démontré qu'en persécutant on ne réussit qu'à faire dégénérer l'esprit de la religion en esprit de secte? On croyait par les terreurs et par les supplices augmenter le nombre des bons citoyens, on ne faisait tout au plus que diminuer celui des hommes.
» J'observe que tout système de persécution serait évidemment incompatible avec l'état actuel de la France.
» Sous un gouvernement absolu, où l'on est plutôt régi par des fantaisies que par des lois , les esprits sont peu effarouchés d'une tyrannie , parce qu'une tyrannie , quelle qu'elle soît, n'y est jamais une chose nouvelle ; mais dans un gouvernement qui a promis de garantir la liberté politique et religieuse , tout acte d'hostilité exercé contre une ou plusieurs classes de citoyens à raison de leur culte ne serait propre qu'à produire des secousses : on verrait dans les autres une liberté dont on ne jouirait pas soi-même; on supporterait impatiemment une telle rigueur; on deviendrait plus ardent parce qu'on se regarderait comme plus malheureux. Sachons qu'on n afflige jamais plus profondément les hommes que quand on proscrit les objets de leur respect ou les articles de leur croyance ; on leur fait éprouver alors la plus insupportable et la plus humiliante de toutes les contradictions.
» D'ailleurs qu'avons-nous gagné jusqu'ici à proscrire des classes entières de ministres , dont la plupart s'étaient distingués auprès de leurs concitoyens par la bienfaisance et par la vertu? Nous avons aigri les esprits les plus modérés ; nous avons compromis la liberté en ayant l air de séparer la France catholique d'avec la France libre.
» Il existe des prêtres turbulents et factieux ; mais il en existe qui ne le sont pas : par la persécution on les confondrait tous. Les prêtres factieux et turbulents mettraient cette situation à profit pour usurper la considération qui n'est due qu'à la véritable sagesse ; on ne les regarderait que comme malheureux et opprimés, et le malheur a je ne sais quoi de sacré qui commande la pitié et le respect.
SUR LE CONCORDAT, etc.
» Au lieu des assemblées publiques surveillées par la police, et qui ne peuvent jamais être dangereuses, nous n'aurions que des conciliabules secrets, des trames ourdies dans les ténèbres ; les scélérats se glorifieraient de leur courage ; ils en imposeraient au peuple par les dangers dont ils seraient environnés ; ces dangers leur tiendraient lieu de vertus , et les mesures que Ton croirait avoir prises pour empêcher que la multitude ne fût séduite, deviendraient elles-mêmes le plus grand moyen de séduction.
» De plus, voudrions- nous flétrir notre siècle en transformant en système d'Etat des mesures de rigueur que nos lumières ne comportent pas, et qui répugneraient à l'urbanité française? Voudrions-nous flétrir la philosophie même, dont nous nous honorons à si juste titre, et donner à croire que l'intolérance philosophique a remplacé ce qu'on appelait l'intolérance sacerdotale?
» Le gouvernement a donc senti que tout système de persécution devenait impossible.
» Fallait-il ne plus se mêler des cultes, et continuer les mesures d'indifférence et d'abandon que l'on paraissait avoir adoptées toutes les fois que les mesures révolutionnaires s'adoucissaient ? Mais ce plan de conduite, certainement préférable à la persécution, n'offrirait-il pas d'autres inconvénients et d'autres dangers ?
» La reiigion catholique est celle de la très-grande majorité des Français.
» Abandonner un ressort aussi puissant c'était avertir le premier ambitieux ou le premier brouillon qui voudrait de nouveau agiter la France de s'en emparer et de la diriger contre sa patrie. v
» A peine touchons-nous au terme de la plus grande révolution qui ait éclaté dans l'univers ; qui ne sait que dans les tempêtes politiques, ainsi qu'au milieu des grands désastres de la nature, la plupart des hommes, invités par tout ce qui se passe autour d'eux à se réfugier dans les promesses et dans les consolations religieuses, sont plus portés que jamais à la piété et même à la superstition? Qui ne connaît la facilité avec laquelle on reçoit dans les temps de crise les prédictions, les prophéties les plus absurdes, tout ce qui donne de grandes espérances pour l'avenir, tout ce qui porte l'empreinte de l'extraordinaire, tout ce qui tend à nous venger de la vicissitude des choses humaines? Qui ne
sait encore que les Ames froissées par les événements publics sont plus sujettes à devenir les jouets du méiisonge et de l'imposture ? Est-ce dans un tel moment qu'un gouverncincnt bien avise consentirait à courir le risque de voir tomber le ressort de la religion dans des mains suspectes ou ennemies ?
» Dans les temps les plus calmes il est de l'intérêt des gouvernements de ne point renoncer à la conduite des affaires religieuses; ces affaires ont toujours été rangées par les différents codes des nations dans les matières qui appartiennent à la haute police de l'Etat.
» Un Etat n'a qu'une autorité précaire quand il a dans son territoire des hommes qui exercent* une grande influence sur les esprits et sur les consciences sans que ces hommes lui appartiennent au moins sous quelques rapports.
» L'autorisation d'un culle suppose nécessairement l'examen des conditions suivant lesquelles ceux qui le professent se lient à la société, et suivant lesquelles la société promet de l'autoriser : la tranquillité publique n'est point assurée si l'on néglige de savoir ce que sont les ministres de ce culle , ce qui les caractérise, ce qui les distingue des simples citoyens et des ministres des autres cultes ; si l'on ignore sous quelle discipline ils entendent vivre, et quels règlements ils promettent d'observer : l'Etat est menacé si ces règlements peuvent être faits ou changés sans son concours, s'il demeure étranger ou indifférent à la forme et à la constitution du gouvernement qui se propose de régules âmes, et s'il n'a dans des supérieurs légalement connus et avoués des garants de la fidélité des inférieurs.
» On peut ai aise r de la relig ion la plus sainte : l'homme qui se destine h la prêcher en abusera-t-il , n'en abuserat-il pas, s'en scrvira-t-il pour se rendre utile ou pour nuire? voilà la question. ,Pour la résoudre il est assez naturel de demander quel est cet homme, de quel côté est son intérêt , quels sont ses sentiments, et comment il s'est servi jusqu alors de ses talents et de son ministère. Il faut donc que l'Etat connaisse d'avance ceux qui seront employés : il ne doit point attendre tranquillement l'usage qu'ils feront de leur influence ; il ne doit point se contenter de vaines formules ou de simples présomptions quand il s'agit de pourvoir à sa conservation et «à sa sûreté.
» On comprend donc que ce n'était qu'en suivant, par
SUR LE CONCORDAT, etc.
rapport aux différents cultes , le système d'une protection éclairée qu'on pouvait arriver au système bien combiné d'une surveillance utile ; car, nous l'avons déjà dit, protéger un culte ce n'est point chercher à le rendre dominant ou exclusif : c'est seulement veiller sur sa doctrine et sur sa police pour que l'Etat puisse diriger des institutions si importantes vers la plus grande utilité publique, et pour que les ministres ne puissent corrompre la doctrine confiée à leur enseignement , ou secouer arbitrairement le joug de la discipline, au grand préjudice des particuliers et de l'État.
» Le gouvernement , en sentant la nécessité d'intervenir directement dans les affaires religieuses par les voies d'une surveillance protectrice, et en considérant les scandales et les schismes qui désolaient le culte catholique, professé par la très-grande majorité de la nation française, s'est d'abord occupé des moyens d éteindre ces schismes et de faire cesser ces scandales.
Nécessité d'éteindre le schisme qui existait entre les ministres catholiques , et utilité de l'intervention du pape pour pouvoir remplir ce but,
» Un schisme est par sa nature un germe de désordre qui se modifie de mille manières «liflcrenles, et qui se perpétue à l'infini ; chaque titulaire, l'ancien, le nouveau, le plus nouveau , ont chacun leurs sectateurs dans le même diocèse , dans la même paroisse , et souvent dans la même famille. Ces sortes de querelles sont bien plus tristes que celles qu'on peut avoir sur le dogme , parce qu'elles sont comme une hydre qu un nouveau changement de pasteur ptut à chaque instant reproduire.
»i D'autre part , toutes les querelles religieuses ont un caractère qui leur est propre. « Dans les disputes ordinaires, dit un philosophe moderne, comme chacun sent qu'il » peut se tromper, l'opiniâtreté et l'obstination ne sont pas » extrêmes; mais dans celles que nous avons sur la religion, * comme par la nature de la chose chacun croit être sûr ) que son opinion est vraie, nous nous indignons contre » ceux qui , au lieu de changer eux-mêmes , s'obstinent à » nous faire changer. »
» D'après ces réflexions , il est clair que les théologiens sont par eux-mêmes dans l'impossibilité d'arranger leurs
RAPPORTS DE M. PORTAUS
différends. Heureusement les théologiens catholiques reconnaissent un chef, un centre d'unité dans le pontife de Rome. L'intervention de ce pontife devenait donc nécessaire pour terminer des querelles jusqu'alors interminables.
» De là le gouvernement conçut l'idée de s'entendre avec le Saint Siège.
)> La constitution civile du clergé décrétée par l'Assemblée constituante n'y mettait aucun obstacle, puisque cette constitution n'existait plus : on ne pouvait la faire revivre sans perpétuer le schisme qu'il fallait éteindre. Le rétablissement de la paix était pourtant le grand objet, et il suffisait de combiner les moyens de ce rétablissement avec la police de l'Etat et avec les droits de l'empire.
» 11 faut sans doute se défendre contre le danger des opinions ultramontaines, et ne pas tomber imprudemment sous le joug de la cour de Rome ; mais l'indépendance de la France catholique n'est-elle pas garantie par le précieux dépôt de nos anciennes libertés ?
» L'influence du pape, réduite à ses véritables termes , ne saurait être incommode à la politique : si quelquefois on a cru utile de relever les droits des évêques pour affaiblir cette influence, quelquefois aussi il a été nécessaire de la réclamer et de l'accréditer contre les abus que les évêques faisaient de leurs droits.
» En général il est toujours heureux d'avoir un moyen canonique et légal d'apaiser des troubles religieux.
Plan de la convention passée entre le gouvernement et le pape.
» Les principes du catholicisme ne comportent pas que le chef de chaque Etat politique puisse, comme chez les luthériens, se déclarer chef de la religion ; et dans les principes dîme saine politique on pourrait penser qu'une telle réunion des pouvoirs spirituel et temporel dans les mêmes mains n'est pas sans danger pour la liberté.
i» L'histoire nous apprend que , dans certaines occurrences, des nations catholiques ont établi des patriarches ou des primats pour affaiblir ou pour écarter l'influence directe de tout supérieur étranger.
»> Mais une telle mesure était impraticable dans les circonstances ; elle n'a jamais été employée que dans les Etals où on avait sous la main une église nationale, dont les mi-
SUR LE CONCORDAT, etc.
nistres n'étaient pas divisés , et qui réunissait ses propres efforts à ceux du gouvernement pour conquérir son indépendance.
» D'ailleurs il n'est pas évident qu'il soit plus utile à un État dans lequel le catholicisme est la religion de la majorité, d'avoir dans son territoire un chef particulier de cette religion, que de correspondre avec le chef général de l'Eglise.
» Le chef d'une religion, quel qu'il soit, n'est point un personnage indifférent : s'il est ambitieux il peut devenir conspirateur; il a le moyen d'agiter les esprits, ^il peut en faire naître l'occasion ; quand il résiste à la puissance séculière, il la compromet dans l'opinion des peuples ; les dissensions qui s'élèvent entre le sacerdoce et l'empire deviennent plus sérieuses : l'Eglise , qui a son chef toujours présent, forme réellement un État dans 1 État ; selon les occurrences elle peut même devenir une faction. On n'a point ces dangers à craindre d'un chef étranger , que le peuple ne voit pas, qui ne peut jamais naturaliser son crédit, comme pourrait le faire un pontife national ; qui rencontre dans les préjugés , dans les mœurs , dans le caractère, dans les maximes d'une nation dont il ne fait pas partie, des obstacles à l'accroissement de son autorité; qui ne peut manifester des prétentions sans réveiller toutes les rivalités et; toutes les jalousies : qui est perpétuellement distrait de toute idée de domination particulière par les embarras et les soins de son administration universelle; qui peut toujours être arrêté et contenu par les moyens que le droit des gens comporte, moyens qui , bien ménagés, n'éclatent qu'au dehors, et nous épargnent ainsi les dangers et le scandale d'une guerre à la fois religieuse et domestique.
» Les gouvernements des nations catholiques se sont rarement accommodés de l'autorité et de la présence d'un patriarche ou d'un premier pontife national; ils préfèrent l'autorité d'un chef éloigné, dont la voix ne retentit que faiblement, et qui a le plus grand intérêt à conserver des égards et des ménagements pour des puissances dont l'alliance et la protection lui sont nécessaires.
» Dans les communions qui ne reconnaissent point de chef universel, le magistrat politique s'est attribué les fonctions et la qualité de chef de la religion, tant on a senti combien
l'exercice de la puissance civile pourrai! être traversé s* il y avait dans un même territoire deux chefs, l'un pour le sacerdoce et l'autre pour l'empire, qui pussent partager te respect du peuple, et quelquefois même rendre son oliéis sanee incertaine. Mais n'est-il pas heureux de se trouver dans un ordre de choses où l'on n'ait pas besoin de menacer la liberté pour rassurer la puissance?
» Dans la situation où nous sommes, le recours au chef général de l'Eglise était donc une mesure plus sage que l'érection d'un chef particulier de l'église catholique de France ; cette mesure était même la seule possible.
» Pour investir en France le magistrat politique de la dictature sacerdotale, il eut fallu changer le système religieux de la très-grande majorité des Français : on le fit en Angleterre , parce que les esprits étaient préparés à ce changement; mais parmi nous pouvait-on se promettre de rencontrer les mêmes dispositions?
» Il ne faut que des yeux ordinaires pour apercevoir entre une révolution et une autre révolution les ressemblances qu'elles peuvent avoir entre elles et qui frappent tout le monde ; mais pour juger sainement de ce qui les distingue , pour apercevoir la différence, il faut une manière de voir plus perçante et plus exercée, il faut un esprit plus judicieux et plus profond.
» Assimiler perpétuellement ce qui s'est passé dans la révolution d'Angleterre avec ce qui se passe dans la noire, ce serait donc faire preuve d'une grande médiocrité.
» En Angleterre la révolution éclata à la suite et même au milieu des plus grandes querelles religieuses , et ce fut l'exaltation des sentiments religieux qui rendit aux âmes le degré d'énergie et de courage qui était nécessaire pour attaquer et renverser le pouvoir.
» En France, au contraire , les mœurs et les principes luttaient déjà depuis long-temps contre la religion , et on ne voyait en elle que les abus qui s'y étaient introduits.
» En Angleterre on n'avait point eu l'imprudence de dépouiller le clergé de ses biens avant de lui demander le sacrifice de sa discipline et de sa hiérarchie.
» En France on voulait tout exiger du clergé après lui avoir ôté jusqu'à l'espérance.
» En Angleterre les opinions religieuses furent aux prises avec d'autres opinions religieuses ; mais la politique,
SUR LE CONCORDAT, etc.
qui sentait le besoin de s'étayer de la religion , se réunit à un parti religieux qui protégeait la liberté, qui en fut protégé à son tour, et qui finit par placer la constitution de l'État sous la puissante garantie de la religion même.
» En France, où, après la destruction de l'ancien clergé, tout concourait à l'avilissement du nouveau qu'on venait de lui substituer, la politique avait armé toutes les consciences contre ses plans, et les troubles religieux qu'il s'agit d'apaiser ont été l'unique résultat des fautes et des erreurs de la politique.
» 11 est essentiel d'observer que dans ces troubles , dans ces dissensions, tout l'avantage a dû naturellement se trouver du côté des opinions mêmes que l'on avait voulu proscrire ; car la conduite qui avait été tenue envers ceux qui avaient embrassé les opinions nouvelles avait décrié ces opinions, et n'avait pu qu'augmenter le respect du peuple pour celles qui tenaient à l'ancienne croyance, qui avaient reçu une nouvelle sanction de la fidélité et du courage des ministres qui s'en étaient déclarés les défenseurs : car en morale nous aimons, sinon pour nous-mêmes, du moins pour les autres, tout ce qui suppose un eftbrt ; et en fait de religion nous sommes portés à croire les témoins qui se font égorger. ^ ^
» Or une grande maxime d'Etat, consacrée par tous ceux qui ont su gouverner, est qu'il ne faut point chercher mal à propos à changer une religion établie, qui a de profondes racines dans les esprits et dans les cœurs, lorsque cette religion s'est maintenue à travers les événements et les tempêtes d'une grande révolution.
» S'il y a de l'humanité à ne point affliger la conscience des hommes, il y a une grande sagesse à ménager dans un pays des institutions et des maximes religieuses qui tiennent depuis long-temps aux habitudes du peuple, qui se sont mêlées à toutes ses idées, qui sont souvent son unique morale, et qui font partie de son existence.
» Le gouvernement ne pouvait donc proposer des changements dans la hiérarchie des ministres catholiques sans provoquer de nouveaux embarras et des difficultés insurmontables.
» 11 résulte de l'analyse des procès-verbaux des conseils généraux des départements, que la majorité des Français tient au culte catholique ; que dans certains départements
les habitants tiennent à ce culte presque autant qu'à la vie; — qu'il importe de faire cesser les dissensions reli- m gieuses ; — que les habitants des campagnes aiment leur religion; — qu'ils regrettent les jours de repos consacrés par elle; — qu'ils regrettent ces jours oie ils adoraient Dieu en commun -, — que les temples étaient pour eux des lieux de rassemblement ou les a ffaires, le besoin de se voir, de s'aimer, réunissaient toutes les familles \ et entretenaient la paix et l'harmonie ; — que te respect pour les opinions religieuses est un des moyens les plus puissants pour ramener le peuple à l'amour des lois ; — que l'amour que les Français ont pour le culte de leurs aïeux peut d'autant moins alarmer le gouvernement, que ce culte est soumis à la puissance temporelle ; — que les ministres adressent dans leur s oratoires des prières pour le gouvernement ; — qu'ils ont tous rendu des actions de grâces en reconnaissance de la paix; — qu ils prêchent tous l'obéissance aux lois et à V autorité civile ; — que la liberté réelle du culte et un exercice avoué par la toi réuniraient les esprits, feraient cesser les troubles, et ramèneraient tout le monde aux principes d'une morale qui fait la force du gouvernement ; — que la philosophie n éclaire qu'un petit nombre d'hommes ; — que la religion seule peut créer et épurer les mœurs; — que la morale 11 est utile qu'autant qu'elle est attachée à un culte public; — que l'on contribuerait beaucoup à la tranquillité publique en réunissant les prêtres des différentes opinions ; — que la paix ne se consolidera que lorsque les ministres du culte catholique auront une existence honnête et assurée; — qu7/ faut accorder aux piètres un salaire qui les mette au-dessus du besoin ; — et enfin qu'// est fortement désirable qu'une décision du pape fasse cesser toute division dans les opinions religieuses, vu que c'est l'unique moyen d'assurer les mœurs et la probité.
» Tel est le vœu de tous les citoyens appelés par les lois à éclairer l'autorité sur la situation et les besoins des peuples ; tel est le vœu des bons pères de famille, qui sont les vrais magistrats des mœurs , et qui sont toujours les meilleurs juges quand il s'agit d'apprécier la salutaire influence de la morale et de la religion.
» Les mêmes choses résultent de la correspondance du gouvernement avec les préfets.
SUR LE CONCORDAT, etc.
« Ceux qui critiquent le rétablissement des cultes, » écrivait le préfet du département de la Manche, « ne connais- » sent que Paris ; ils ignorent que le reste de la population » le désire et en a besoin. Je puis assurer que l'attente de » l'organisation religieuse a fait beaucoup de bien dans » mon département, et que depuis ce moment nous sommes » tranquilles à cet égard. »
» Le préfet de Jemmapes assurait : « que tous les bons » citoyens , les respectables pères de famille , soupirent » après cette organisation , et que la paix rendue aux con- » sciences sera le sceau de la paix générale que le gouver- »; nement vient d'accorder aux vœux de la France. »
» On lit dans une lettre du préfet de l'Aveyron , sous la date du 19 nivôse , « que les habitants de ce département » tirant les conséquences les plus rassurantes de quelques » expressions relatives au culte, du compte 4 rendu par le » gouvernement à l'ouverture du Corps législatif, on a vu » les esprits se tranquilliser, les ecclésiastiques d'opinions » différentes devenir plus tolérants les uns envers les » autres. »
» Il serait inutile de rappeler une multitude d'autres lettres qui sont parvenues de toutes les parties de la république, et qui offrent le même résultat.
» Le vœu national pourrait-il être mieux connu et plus clairement manifesté ?
» Or c'est ce vœu que le gouvernement a cru devoir consulter, et auquel il a cru devoir satisfaire ; car on ne peut raisonnablement mettre en question si un gouvernement doit maintenir ou protéger un culte qui a toujours été celui de la très-grande majorité de la nation , et que la trèsgrande majorité de la nation demande à conserver.
» Il ne s agit plus de détruire ; il s'agit d'affermir et d'édifier. Pourquoi donc le gouvernement aurait-il néglige un des plus grands moyens qu'on lui présentait pour ramener l'ordre et rétablir la confiance ?
» Comment se sont conduits les conquérants qui ont voulu conserver et consolider leurs conquêtes? Ils ont partout laissé au peuple vaincu ses prêtres, son culte et ses autels. C'est avec la même sagesse qu'il faut se conduire après une révolution , car une révolution est aussi une conquête.
» Les ministres de la république auprès des puissances étrangères mandent que la paix religieuse a con solide la
paix politique; qu'elle a arraché Je poignard à l'intrigue et au fanatisme , el que c'est le rétablissement de la religion qui réconcilie tous les cceurs égarés avec la pairie.
» Indépendamment des motifs que mous venons d'exposer, et qui indiquaient au gouvernement la cqnduite qu'il a tenue dans les affaires religieuses, des considérations plus vastes fixaient encore sa sollicitude.
» Les Français ne sont pas des insulaires ; ceux-ci peuvent facilement se limiter parleurs institutions, comme ils le sont par les mers.
» Les Français occupent le premier rang parmi les nations continentales de l'Europe : les voisins les plus puissants de la FfanCè , ses alliés les plus constants , les nouvelles républiques d Italie, dont l'indépendance est le prix du sang et du courage de nos frères d'armes, sont catholiques. Chez les peuples modernes la conformité des idées religieuses est devenue entre les gouvernements et les individus un grand moyen de communication , de rapprochement et d influence : car il importait à la nation française de ne perdre aucun de ses avantages, de fortifier et même d'étendre ses liens d'amitié, de bon voisinage , et toutes ses relations politiques : pourquoi donc aurait-elle renoncé à un culte qui lui est commun avec tant d'autres peuples ?
» Voudrait-on nous alarmer par la crainte des entreprises de la cour de Rome ?
«'Mais le pape, comme souverain, ne peut plus être redoutable à aucune puissance ; il aura même toujours besoin de l'appui de la France ; et cette circonstance ne peut qu'accroître l'influence du gouvernement français dans les affaires générales de l'Eglise, presque toujours mêlées à celles de la politique.
» Comme chef d'une société religieuse, le pape n'a qu'une autorité limitée par des maximes connues qui ont plus particulièrement été gardées par nous, mais qui appartiennent au droit universel des nations.
» Le pape avait autrefois dans les ordres religieux une milice qui lui prêtait obéissance, qui avait écrasé les vrais pasteurs, et qui était toujours disposée à propager les doctrines ultramontaines. JN os lois ont licencié cette milice ; et elles l'ont pu, car on n'a jamais contesté à la puissance pu-* blique le droit d'écarter ou de dissoudre des institutions arbitraires, qui ne tiennent point à l'essence de la religion, et qui sont jugées suspectes ou incommodes à l'Etat.
SUR LE CONCORDAT, etc. 195
» Conformément à la discipline fondamentale , nous Saurons plus qu'un clergé séculier, c'est-à-dire des évêques et des prêtres , toujours intéressés à défendre nos maximes comme leur propre liberté , puisque leur liberté , c'est-à-dire les droits de l'épiscopat et du sacerdoce , ne peuvent être garantis que par ces maximes.
» Le dernier état de la discipline générale est que les évêques doivent recevoir l'institution canonique du pape. Aucune raison d'Etat ne pouvait déterminer le gouvernement à ne pas admettre ce point de discipline, puisque le pape, en instituant, est collateur forcé, et qu'il ne peut refuser arbitrairement l'institution canonique au prêtre qui est en droit de la demander ; et les plus grandes raisons de tranquillité publique, le motif pressant de faire cesser le schisme, invitaient le magistrat politique à continuer un usage qui n'avait été interrompu que par la constitution civile du clergé , constitution qui n'existait plus que par les troubles religieux qu'elle avait produits.
» Avant cette constitution et sous l'ancien régime , si le pape instituait les évêques, c'était le prince qui les nommait. On avait regardé avec raison l'épiscopat comme une magistrature qu'il importait à l'Etat de ne pas voir confiée à des hommes qui n'eussent pas été suffisamment connus. La nomination du roi avait été remplacée par les élections du peuple convoqué en assemblées primaires : ce mode disparut avec les lois qui l'avaient établi, et on ne lui substitua aucun autre mode. Toutes les élections d'évêques depuis cette époque ne furent assujetties à aucune forme fixe , à aucune forme avouée par l'autorité civile : le gouvernement n'a pas pensé qu'il fût sage d'abandonner plus long-temps ces élections au hasard des circonstances.
» Par la constitution sous laquelle nous avons le bonheur de vivre , le pouvoir d'élire réside essentiellement dans le sénat et dans le gouvernement. Le sénat nomme aux premières autorités de la république ; le gouvernement nomme aux places militaires , administratives , judiciaires et politiques ; il nomme à toutes celles qui concernent les ar(s et l'instruction publique.
» Les évêques ne sont point entrés formellement dans la prévoyance de la constitution ; mais leur ministère a trop de rapport avec l'instruction, avec toutes les branches de la police, pour pouvoir être étranger aux considérations
RAPPORTS DK M. PORTALIS
qui ont fait attribuer au premier consul la nomination des préfets, des juges et des instituteurs. Je dis en conséquence que ce premier magistrat, chargé de maintenir la tranquil lité et de veiller sur les mœurs, doit compter dans le nombre de ses fonctions et de ses devoirs le choix des évêques, c'est-à-dire le choix des hommes particulièrement consacrés à l'enseignement de la morale et des vérités les plus propres à influer sur les consciences.
» Les évêques, avoués par l'Etat et institués par le pape, avaient par notre droit français la collation de toutes les places ecclésiastiques de leurs diocèses. Pourquoi se seraiton écarté de cette règle? Il était seulement nécessaire , dans un moment où l'esprit de parti peut égarer le zèle et séduire les mieux intentionnés, de se réserver une grande surveillance sur les choix qui pourraient être faits par les premiers pasteurs.
/> Puisque les Français catholiques, c'est-à-dire puisque la très- grande majorité des Français demandait que le catholicisme fût protégé: puisque le gouvernement ne pouvait se refuser à ce vœu sans continuer et sans aggraver les troubles qui déchiraient l'Etat; il fallait, par une raison de conséquence, pourvoir à la dotation d'un culte qui n'aurait pu subsister sans ministres, et le droit naturel réclamait en faveur de ces ministres des secours convenables pour assurer leur subsistance.
» Telles sont les principales bases de la convention passée entre le gouvernement français et le Saint-Siège.
Réponse à quelques objections.
» Quelques personnes se plaindront peut être de ce que l'on n'a pas conservé le mariage des prêtres , et de ce que Ton n'a pas profité des circonstances pour épurer un culte que l'on présente comme trop surchargé de rits et de dogmes.
» Mais quand on admet ou que l'on conserve une religion, il faut la régir d'après ses principes.
» L'ambition que Ton témoigne et le pouvoir que l'on voudrait s'arroger de perfectionner arbitrairement les idées et les institutions religieuses, sont des prétentions contraires à la nature des choses.
» On peut corriger par des lois les défectuosités des lois ; on peut, dans les questions de philosophie, abandonner un
SUK LE CONCORDAT, etc.
système pour embrasser un autre système que l'on croit meilleur; mais on ne pourrait entreprendre de perfectionner une religion sans convenir qu'elle est vicieuse, et conséquemment sans la détruire par les moyens mêmes dont on userait pour l'établir.
» Nous convenons que le catholicisme a plus de rits que n'en ont d'autres cultes chrétiens ; mais cela n'est point un inconvénient , car on a judicieusement remarqué que c'est pour cela même que les catholiques sont plus invinciblement attachés à leur religion.
«Quant au* dogmes, l'Etat n'a jamais à s'en mêler, pourvu qu'on ne veuille pas en déduire des conséquences éversives de l'Etat ; et la philosophie même n'a aucun droit de se formaliser de la croyance des hommes sur des matières qui, renfermées dans les rapports impénétrables qui peuvent exister entre Dieu et l'homme , sont étrangères à toute philosophie humaine. L'essentiel est que la morale soit pratiquée : or, en détachant la plupart des hommes des dogmes qui fondent leur confiance et leur foi, on ne réussirait qu'à les éloigner de la morale même.
» La prohibition du mariage, faite aux prêtres catholiques, est ancienne ; elle se lie à des considérations importantes. Des hommes consacrés à la Divinité doivent être honorés; et dans une religion qui exige d'eux une certaine pureté corporelle, il est bon qu'ils s'abstiennent de tout ce qui pourrait les faire soupçonner d'en manquer. Le culte catholique demande un travail soutenu et une attention continuelle : on a cru devoir épargner à ses ministres les embarras d'une famille. Enfin le peuple aime dans les règlements qui tiennent aux mœurs des ecclésiastiques tout ce qui porte le caractère de la sévérité , et on l'a bien vu dans ces derniers temps par le peu de confiance qu'il a témoigné aux prêtres mariés. On eût donc choqué toutes les idées en annonçant sur ce point le vœu de s'éloigner de tout ce qui se pratique chez les autres nations catholiques.
» Personne n'est forcé de se consacrer au sacerdoce : ceux qui s'y destinent n'ont qu'à mesurer leur force sur l'étendue des sacrifices qu'on exige d'eux ; ils sont libres : la loi n'a point à s'inquiéter de leurs engagements quand elle les laisse arbitres souverains de leur destinée.
a Le célibat des prêtres ne pourrait devenir inquiétant
RAPPORTS DE M. PÔRTÀLIS
pour ia politique; il né pourrait devenir nuisible qu'autant que la elasse des ecclésiastiques serait hop nombreuse, et que celle des eitoyens destinés à peupler l'Etat ne le se rail pas assez. C est ce qui arrive dans les pays qui sont couverts de monastères, de chapitres , de communautés séculières et régulières d'hommes et de femmes , et où tout semble éloigner les hommes de 1 état du mariage et de tous les travaux utiles. Ces dangers sont écartés par nos lofs, dont les dispositions ont mis dans les majns du gouvernement les moyens faciles de concilier l'intérêt delà religion avec celui de la société.
» En. effet, d'une part nous n'admettons plus que les ministres dont l'existence est nécessaire à l'exercice du culte, ce qui diminue considérablement le nombre des personnes qui se vouaient anciennement au célibat. D'autre part, pour les ministres mêmes que nous conservons, et à qui le célibat est ordonné par les règlements ecclésiastiques , la défense qui leur est faite du mariage par ces règlements n'est point consacrée comme èmpèçll'èthèhi dirimànt dans l'ordre civil : ainsi leur mariage, s'ils en contractaient un, ne serait point nul aux yeux des lois politiques et civiles , et les enfants qui en naîtraient seraient légitimes ; mais dans le for intérieur et dans l'ordre religieux , ils s'exposeraient aux peines spirituelles prononcées par les lois canoniques : ils continueraient a jouir de leurs droits de famille et de cité, mais ils seraient tenus de s'abstenir de l'exercice du sacerdoce. Conséquemment , salis" affaiblir le nerf de la discipline de l'Eglise, on conserve aux individus toute là liberté et tous les avantages garantis par les lois de l'Etat; mais il eut été injuste d'aller plus loin, et d'exiger pour les ecclésiastiques de France , comme tels , une exception qui les eût déconsidérés auprès de tous les peuples catholiques, et auprès des Français mêmes auxquels ils administreraient les secours de la religion.
» Il est des choses qu'on dit toujours parce qu'elles ont été dites une lois ; de là le mot si souvent répété que le ca- Iholicisme est la religion des monarchies, et qu'il ne saurait convenir aux républiques.
» Ce mot est fondé sur l'observation faite par l'auteur de l'Esprit des lois , qu'à l'époque de la grande scission opérée dans l'Eglise par les nouvelles doctrines de Luther et de Calvin , la religion catholique se maintint dans les
SUR LE CONCORDAT, etc.
monarchies absolues , tandis que la religion protestante se réfugia dans les gouvernements libres.
» Mais tout cela ne s'accorde point avec les faits ; la religion protestante est professée en Prusse , en Suède et en Danemark , lorsqu'on voit que la religion catholique est la religion dominante des cantons démocratiques de la Suisse et de toutes les républiques d'Italie.
v Sans doute la scission qui s'opéra dans le christianisme influa beaucoup sur les affaires politiques, mais indirectement. La Hollande et l'Angleterre ne doivent pas précisément leur révolution à tel système religieux plutôt qu'a tçl autre, mais à l'énergie que les querelles religieuses rendirent aux hommes, et au fanatisme qu'elles leur inspirèrent.
» Jamais , dit un historien célèbre (Hume) , sans le zèle ef l'enthousiasme qu'elles firent naître, l'Angleterre ne fut venue à bout d'établir la nouvelle forme de son gouvernement.
» Ce que dit cet historien de l'Angleterre s'applique à la Hollande , qui n'eût jamais tenté de se soustraire à la domination espagnole, si elle n'eût craint qu'on ne lui laisserait pas la faculté de professer sa nouvelle doctrine.
» Tant qu'en Bohème et en Hongrie les esprifs ont été échauffés par les querelles de religion , ces deux Etats ont été libres; cependant ils combattaient pour le catholicisme. Sans ces mêmes querelles, l'Allemagne n'aurait peut être pas conservé son gouvernement : c'est le trône qui a protégé le luthéranisme en Suède ; c'est la liberté qui a protégé le catholicisme ailleurs. Mais lcxaltifiôn des âmes qui accompagne toujours les disputes de religion, quel que soit le fond de la doctrine que l'on soutient ou que l'on combat, a contribué à rendre libres des peuples qui, sans un grand intérêt religieux, n'eussent eu ni la force ni le projet de le devenir.
» Sur cette matière le système de Montesquieu est donc démenti par l'histoire.
» La plupart de ceux qui ont embrassé ce système, c'està-dire qui ont pensé que le catholicisme est la religion favorite des monarchies absolues, croient pouvoir le motiver sur les fausses .opinions de la prétendue infaillibilité du pape, et du pouvoir arbitraire que les théologiens ultramontains lui attribuent. Mais il n'est pas plus raisonnable
d'argumenter de ces doctrines pour établir que le despotisme est dans l'esprit de la religion catholique, qu'il ne le serait d'argumenter des doctrines exagérées des anabaptistes sur la liberté et sur l'égalité pour établir que le protestantisme en général est l'ami de l'anarchie, et qu'il est inconciliable avec tout gouvernement bien ordonné,
» D'après les vrais principes catholiques, le pouvoir souverain en matière spirituelle réside dans l'Eglise, et non dans le pape, comme, d'après les principes de notre ordre politique, la souveraineté en matière temporelle réside dans la nation, et non dans un magistrat particulier. Rien n'est arbitraire dans l'administration ecclésiastique : tout doit s'y faire par conseil : l'autorité du pape n'est que celle d'un chef, d'un premier administrateur qui exécute, et non celle d'un maître qui veut, et qui propose ses volontés comme des lois.
» Rien n'est moins propre à favoriser et à naturaliser les idées de servitude et de despotisme que les maximes d'une religion qui interdit toute domination à ses ministres, qui nous fait un devoir de ne rien admettre sans examen, qui n'exige des hommes qu'une obéissance raisonnable, et qui ne veut les régir que dans l'ordre du mérite et de la liberté.
» On ne peut voir, dans l'autorité réglée que les pasteurs de l'Eglise catholique exercent séparément ou en corps , qu'un moyen, non d'asservir les esprits, mais d'empêcher qu'ils ne s'égarent sur des points abstraits et contentieux de doctrine, et de prévenir ou de terminer des dissensions orageuses et des disputes qui n'auraient pas de terme.
» Les gouvernements ont si grand besoin de savoir à quoi s'en tenir sur les doctrines religieuses, que, dans les communions qui reconnaissent dans chaque individu le droit d'expliquer les Ecritures , on se lie en corps par des professions publiques qui ne varient point, ou qui ne peuvent varier sans l'observation de ce rtaines formes capables de rassurer les gouvernements contre toute innovation nuisible à la société.
» Enfin, un des grands reproches que Ton fait au catholicisme consiste à dire qu'il maudit tous ceux qui sont hors de son sein, et qu'il devient par là intolérant et insociable.
» Nous n'avons pointa parler en théologien du principe des catholiques sur le sort de ceux qui sont hors de leur Eglise. Montesquieu n'a vu dans ce principe qu'un motif
SUR LE CONCORDAT, etc.
de plus d'être attaché à la religion qui l'établit et qui l'enseigne : car, dit-il, quand une religion nous donne Vidée d'un choix fait par la Divinité , et d? une distinction de ceux qui la professent d'avec ceux qui ne la professent pas, cela nous attache beaucoup à cette religion.
m Nous ajouterons avec le même auteur que, pour juger si un dogme est utile ou pernicieux dans Tordre civil , il faut moins examiner ce dogme en lui-même que dans les conséquences que l'on est autorisé à en déduire , et qui déterminent l'usage que l'on en fait:
» Les dogmes les plus vrais et les plus saints peuvent » avoir de très-mauvaises conséquences lorsqu'on ne les lie » pas avec les principes de la société ; et , au contraire , les » dogmes les plus faux en peuvent avoir d'admirables lors- » qu'on sait qu'ils se rapportent aux mêmes principes.
» La religion de Confucius nie l'immortalité de l'âme, et » la secte de Zénon ne la croyait pas. Qui le dirait ! ces » deux sectes ont tiré de leurs mauvais principes des con- » séquences, non pas justes, mais admirables pour la société. » La religion des Tao et des Foé croit l'immôrtalité de » l'âme ; mais de ce dogme si saint ils ont tiré des consé- » quences affreuses.
» Presque par tout le monde et dans tous les temps l'opi- » nion de l'immortalité de l'âme, mal prise, a engagé les )> femmes, les esclaves, les sujets, les amis, à se tuer pour » aller servir dans l'autre monde l'objet de leur respect ou » de leur amour.
» Ce n'est point assez pour une religion d'établir un m dogme ; il faut encore qu'elle le dirige. »
» C'est ce qu'a fait la religion catholique pour tous les dogmes qu'elle enseigne , en ne séparant pas ces dogmes de la morale pure et sage qui doit en régler l'influence et l'application.
» Ainsi , des prêtres fanatiques ont abusé et pourront abuser encore du dogme catholique sur l'unité de l'Eglise pour maudire leurs semblables et pour se montrer durs et intolérants ; mais ces prêtres sont alors coupables aux yeux de la religion même ; et la philosophie , qui a su les empêcher d'être dangereux, a bien mérité de la religion , de l'humanité et de la patrie.
)> Les ministres du culte catholique ne pourraient prêcher l'intolérance sans offenser la raison , sans violer les
RAPPORTS DE M. PORTATES
principes de 1;» charité universelle, sans être rebelles aux lois de la république , et sans mettre leur doctrine en opposition avec la conduite de la Providence ; car, si la Providence eût raisonné comme les fanatiques, elle eût, après avoir choisi son peuple , exterminé tous les autres : elle souffre pourtant que la terre se peuple de nations qui ne professent pas toutes le même culte, et dont quelquesunes sont même encore plongées dans les ténèbres de l'idolâtrie. Ceux-là seraient-ils sages qui annonceraient la prétention de vouloir être plus sages que la Providence même ?
» La doctrine catholique, bien entendue, n'offre donc rien qui puisse alarmer une saine philosophie; et il faut convenir qu'à l'époque où la révolution a éclaté, le clergé, plus instruit, était aussi devenu plus tolérant. Cesserait-il de l'être après tant d'événements qui l'ont forcé à réclamer pour lui-même les égards, les ménagements , la tolérance qu'on lui demandait autrefois pour les autres?
» Aucun motif raisonnable ne s'opposait donc à l'organisation d'un culte qui a été long-temps celui de l'Etat, qui est encore celui de la très grande majorité du peuple français, et pour lequel tant de motifs politiques sollicitaient cette protection de surveillance , sans laquelle il eût été impossible de mettre un terme aux troubles religieux , et d'assurer le maintien d'une bonne police dans la république.
» Mais comment organiser un culte déchiré par le plus cruel de tous les schismes ?
» On avait déjà fait un grand pas en reconnaissant la primatie spirituelle du pontife de Rome , et en consentant qu'il ne fût rien changé dans les rapports que le dernier état de la discipline ecclésiastique a établis entre ce pontife et les autres pasteurs.
» Mais il fallait des moyens d'exécution.
» Comment accorder les différents titulaires qui étaient à la tête du même diocèse, de la même paroisse, et dont chacun croyait être seul le pasteur légitime de cette paroisse ou de ce diocèse ?
» Les questions qui divisaient les titulaires n'étaient pas purement théologiques : elles touchaient à des choses qui intéressent les droits respectifs du sacerdoce et de l'empire ; elles étaient nées des lois que la puissance civile avait
SUR LE CONCORDAT, etc.
promulguées sur les matières ecclésiastiques. Il n'était pas possible de terminer par les voies ordinaires des dissensions qui , relatives à des objets mêlés avec l'intérêt d'Etat et avec les prérogatives de la souveraineté nationale , n'étaient pas susceptibles d'être décidées par un jugement doctrinal , et qui ne pouvaient conséquemment avoir que le triste résultat d'inquiéter la conscience du citoyen , ou de faire suspecter sa fidélité.
» Une grande mesure devenait nécessaire; il fallait arriver jusqu'à la racine du mal, et obtenir simultanément les démissions de tous li s titulaires , quels qu'ils fussent. Ce prodige , préparé par la confiance que le gouvernement a su inspirer , et par l'ascendant que l'éclat de ses succès en tout genre lui assurait sur les esprits et sur les cœurs , s'est opéré , avec 1 étonnement et l'admiration de l'Europe, à la voix consolante de la religion , et au doux nom de la patrie.
» Par là tout ce qui est utile et bon est devenu possible, et les sacrihces que la force n'avait jamais pu arracher nous ont été généreusement offerts par le patriotisme , par la conscience et par la liberté.
» Que donne l'Etat en échange de tous ces sacrifices ? Il donne à ceux qui seront honorés de son choix le droit de faire du bien aux hommes , en exerçant les augustes fonctions de leur ministère ; et si les raisons supérieures qui ont engagé le gouvernement à diminuer le nombre des offices ecclésiastiques ne lui permettent pas d'employer les talents et les vertus de tous les pasteurs démissionnaires, il n'oubliera jamais avec quel dévouement ils ont tous contribué au rétablissement de la paix religieuse.
» Nous avons dit en commençant que dès les premières années de la révolution le clergé catholique fut dépouillé des grands biens qu'il possédait. Le temporel des états étant entièremen t étranger au ministère du pontife de Rome, comme à celui des autres pontifes , l'intervention du pape n'était certainement pas requise pour consolider et affermir la propriété dts acquéreurs des biens ecclésiastiques: les ministres d'une religion qui n'est que l'éducation de l'homme pour une autre vie n'ont point à s'immiscer dans les affaires de celle-ci. Mais il a été utile que la voix du chef de l'Eglise , qui n'a point à promulguer des lois dans la société , pût retentir doucement dans les consciences, et y apaiser des craintes ou des inquiétudes que la loi n'a pas
204 RAPPORTS DE M. PORTALÎS
toujours le pouvoir de calmer. C'est ce qui explique la clause par laquelle le pape, dans sa convention avec le gouvernement, reconnaît les acquéreurs des biens du clergé comme propriétaires incommulablcs de ces biens.
» Nous ne croyons pas avoir besoin d'entrer dans de plus longs détails sur ce qui concerne la religion catholique. Je ne dois pourtant pas omettre la disposition par laquelle on déclare que cette religion est celle des trois consuls et de la très-grande majorité de la nation ; mais je dirai en même temps qu'en cela on s'est réduit à énoncer deux faits qui sont incontestables , sans entendre par cette énonciation attribuer au catholicisme aucun des caractères politiques qui seraient inconciliables avec notre nouveau système de législation. Le catholicisme est en Fiance , dans le moment actuel, la religion des membres du gouvernement, et non celle du gouvernement même ; il est la religion de la majorité du peuple français, et non celle de l'Etat. Ce sont là des choses qu'il n'est pas permis de confondre , et qui n'ont jamais été confondues.
Cul/es protestants,
» Comme la liberté de conscience est le vœu de toutes nos lois, le gouvernement, en s'occupant de l'organisation du culte catholique, s'est pareillement occupé de celle du culte protestant. Une portion du peuple français professe ce culte , dont l'exercice public a été autorisé en France jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes.
» A l'époque de cette révocation le protestantisme fut proscrit, et on déploya tous les moyens de persécution contre les protestants. D'abord on les chassa du territoire français; mais comme on s'aperçut ensuite que l'émigration était trop considérable et qu'elle affaiblissait l'Etat, on défendit aux protestants de sortir de France sous peine de galères. En les forçant à demeurer au milieu de nous , on les déclara incapables d'occuper aucune place et d'exercer aucun emploi ; le mariage même leur fut interdit : ainsi une partie nombreuse de la nation se trouva condamnée à ne plus servir Dieu ni la patrie. Etait-il sage de précipiter par de telles mesures des multitudes d'hommes dans le désespoir de l'athéisme religieux et dans les dangers d'une sorte d'athéisme politique qui menaçait l'Etat? Espérait-on pouvoir compter s ir des hommes que l'on
SUR LE CONCORDAT, etc.
rendait impies par nécessité , que Ton asservissait par la violence, et que l'on déclarait tout à la fois étrangers aux avantages de la cité et aux droits mêmes de la nature ? N était-il pas évident que ces hommes, justement aigris, seraient de puissants auxiliaires toutes les fois qu'il faudrait murmurer et se plaindre? Ne les forçait-on pas à se montrer favorables à toutes les doctrines, à toutes les idées, à toutes les nouveautés qui pouvaient les venger du passé et leur donner quelque espérance pour l'avenir ? Je m'étonne que nos écrivains, en parlant de la révocation de l'édit de Nantes, n'aient présenté cet événement que dans ses rapports avec le préjudice qu'il porta à notre commerce, sans s'occuper des suites morales que le même événement a eues pour la société , et dont les résultats sont incalculables.
» Dans la révolution, l'esprit de liberté a ramené l'esprit de justice; et les protestants, rendus à leur patrie et à leur culte, sont redevenus ce qu'ils avaient été, ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être, nos concitoyens et nos frères. La protection de l'Etat leur est garantie à tous égards comme aux catholiques.
» Dans le protestantisme il y a diverses communions. On a suivi les nuances qui les distinguent.
» L'essentiel pour Tordre public et pour les mœurs n'est pas que tous les hommes aient la même religion , mais que chaque homme soit attaché à la sienne ; car lorsqu'on est assuré que les diverses religions dont on autorise l'exercice contiennent des préceptes utiles à la société, il est bon que chacune de ces religions soit observée avec zèle.
» La liberté de conscience n'est pas seulement un droit naturel, elle est encore un bien politique. On a remarqué que là où il existe diverses religions également autorisées, chacun dans son culte se tient davantage sur ses gardes, et craint de faire des actions qui déshonoreraient son église et l'exposeraient au mépris ou aux censures du public. On a remarqué de plus que ceux qui vivent dans des religions rivales ou tolérées sont ordinairement plus jaloux de se rendre utiles à leur patrie que ceux qui vivent dans le calme et les honneurs d'une religion dominante. Enfin, veut-on bien se convaincre de ce que je dis sur les avantages d'avoir plusieurs religions dans un Etat : que l'on jette les yeux sur ce qui se passe dans un pays où il y a déjà une religion dominante et où il s'en établit une autre
rapports m; M. PORTALIS
à côte : presque toujours l'établissement de cette religion nouvelle est le plus sur moyen de corriger les abus de l'ancienne.
>. En s'occupant de l'organisation des divers cultes, le gouvernement n'a point perdu de vue la religion juive ; elle doit participer, comme les autres, à la liberté décrétée par nos lois. Mais les juifs forment bien moins une religion qu'un peuple ; ils existent cbez toutes les nations sans se confondre avec elles. Le gouvernement a cru devoir respecter l'éternité de ce peuple , qui est parvenu jusqu'à nous à travers les révolutions et les débris des siècles, et qui, pour tout ce qui concerne son sacerdoce et son culte, regarde comme un de ses plus grands privilèges de n'avoir d'autres règlements que ceux sous lesquels il a toujours vécu, parce qu'il regarde comme un de ses plus grands privilèges de n'avoir que Dieu même pour législateur.
Motifs du projet de loi proposé.
» Après avoir développé les principes qui ont été la base des opérations du gouvernement, je dois m'expliquer sur la forme qui a été donnée à ces opérations.
» Dans chaque religion il existe un sacerdoce ou un ministère chargé de l'enseignement du dogme , de l'exercice du culte et du maintien de la discipline. Les choses religieuses ont une trop grande influence sur l'ordre public pour que l'Etat demeure inditférent sur leur administration.
» D'autre part, la religion en soi, qui a son asile dans la conscience , n'est pas du domaine direct de la loi ; c'est une affaire de croyance et non de volonté : quand une religion est admise , on admet par raison de conséquence les principes et les règles d'après lesquels elle se gouverne.
» Que doit donc faire le magistrat politique en matière religieuse ? Connaître et fixer les conditions et les rèules sous lesquelles l'Etat peut autoriser, sans danger pour lui, l'exercice public d'un culte.
» C'est ce qu'a fait le gouvernement français relativement au culte catholique. Il a traité avec le pape, non comme souverain étranger, mais comme chef de l'Eglise universelle, dont les catholiques de France font partie ; il a fixé avec ce chef le régime sous lequel les catholiques continueront à professer leur culte eu France. Tel est l'objet de la convention passée entre le gouvernement et Pie VU et des articles organiques de cette convention.
SUR LE CONCORDAT, etc.
m Les prolestants français n'ont point de chef, mais ils ont des ministres et des pasteurs ; ils ont une discipline qui n'est pas la même dans les diverses confessions. On a demandé les instructions convenables, et, d'après ces instructions, les articles organiques des diverses confessions protestantes ont été réglés.
)> Toutes ces opérations ne pouvaient être matière à projet de loi ; car s'il appartient aux lois d'admettre ou de rejeter les divers cultes , les divers cultes ont par euxmêmes une existence qu'ils ne peuvént tenir des lois, et dont l'origine n'est pas réputée prendre sa source dans des volontés humaines.
m En second lieu, la loi est définie par la Constitution un acte de la volonté générale) or ce caractère-là ne saurait convenir à des institutions qui sont nécessairement particulières à ceux qui les adoptent par conviction et par conscience. La liberté des cultes est le bienfait de la loi ; mais la nature, l'enseignement et la discipline de chaque culte sont des faits qui ne s'établissent pas par la loi , et qui ont leur sanctuaire dans le retranchement impénétrable de la liberté du cœur.
» La convention avec le pape et les articles organiques de cette convention participent à la nature des traités diplomatiques , c'est-à-dire à la nature d'un véritable contrat. Ce que nous disons de la convention avec le pape s'applique aux articles organiques des cultes protestants. On ne peut voir en tout cela l'expression de la volonté souveraine et nationale ; on n'y voit au contraire que l'expression et la déclaration particulière de ce que croient et de ce que pratiquent ceux qui appartiennent, aux différents cultes.
» Telles sont les considérations majeures qui ont déter-' miné la forme dans laquelle le gouvernement vous présente, citoyens législateurs, les divers actes relatifs à l'exercice des différents cultes dont la liberté est solennellement garantie par nos lois; et ces mêmes considérations déterminent l'espèce de sanction que ces actes comportent.
j) C'est à vous , citoyens législateurs , qu'il appartient de consacrer l'important résultat qui va devenir l'objet d'un de vos décrets les plus solennels.
» Les institutions religieuses sont du petit nombre de celles qui ont l'influence la plus sensible et la plus continue
208 RAPPORTS DE M. PORTALIS, etc.
sur l'existence morale d'un peuple ; ce serait trahir la confiance nationale que de négliger ces institutions : toute la France rélame à grands cris l'exécution sérieuse des lois ✓concernant la liberté des cultes.
» Par les articles organiques des cultes on apaise tous les troubles, on termine toutes les incertitudes , on console le malheur , on comprime la malveillance , on rallie tous les cœurs, on subjugue les consciences mêmes, en réconciliant pour ainsi dire la révolution avec le ciel.
» La patrie n'est point un être abstrait : dans un État aussi étendu que la France , dans un Etat où il existe tant de peuples divers sous des climats différents , la patrie ne serait pas plus sensible pour chaque individu que ne peut l'être le monde si on ne nous attachait à elle par des objets capables de la rendre présente à notre esprit, à notre imagination, à nos sens, à nos affections; la patrie n'est quelque chose de réel qu'autant qu'elle se compose de toutes les institutions qui peuvent nous la rendre chère. 11 faut que les citoyens 1 aiment ; mais pour cela il faut qu'ils puissent croire en être aimés. Si la partie protège la propriété , le citoyen lui sera attaché comme à sa propriété même.
» On sera forcé de convenir que, par la nature des choses , les institutions religieuses sont celles qui unissent, qui rapprochent davantage les hommes ; celles qui nous sont le plus habituellement présentes dans toutes les situations de la vie ; celles qui parlent le plus au cœur ; celles qui nous consolent le plus efficacement de toutes les inégalités de la fortune, et qui seules peuvent nous rendre supportables les dangers et les injustices inséparables de l'état de société ; enfin celles qui, en offrant des douceurs aux malheureux et en laissant une issue au repentir du criminel , méritent le mieux d'être regardées comme les compagnes secourables de notre faiblesse.
» Quel intérêt n'a donc pas la patrie à protéger la religion, puisque c'est surtout par la religion que tant d'hommes destinés à porter le poids du jour et de la chaleur peuvent s'attacher à la patrie !
» Citoyens législateurs , tous les vrais amis de la liberté vous béniront de vous être élevés aux grandes maximes que l'expérience des siècles a consacrées , et qui ont constamment assuré le bonheur des nations et la véritable force des empires. »
LOI