CHAPITRE VI
Maiifleuwre des Ancres.
343. Description d'une chaîne. — Une chaîne ne forme point une série continue et indivisible de chaînons ; elle peut se sectionner au contraire en bouts de 50 mètres ou 18 brasses nommés maillons.
Le maillpn se compose principalement de chaînons ou mailles dites mailles à étai.
La maille à étai est ainsi nommée parce qu'elle porte, en son milieu, une entretoise ou étai , qui a pour but d'empêcher la maille de s'aplatir, et d'éviter les coques dans les chaînes. L'étai est en fonte et appliqué, sans soudure, entre les deux côtés de la maille, dont le corps est en fer forgé.
Le maillon se termine en outre à un bout, celui de l'arrière, par une maille sans étai^ et à l'autre bout par une maille à renfort
La maille sans élai ne porte point d'étai et est un peu plus forte que la maille à étai : comme on le verra plus loin, l'étai est supprimé pour permettre à cette maille de recevoir le collet d'une manille.
La maille à renfort est celle dans laquelle doit passer le boulon de la même manille ; elle est plus grosse que la maille ordinaire et porte un étai ; mais cet étai n'est pas placé au milieu do la maille.
Quand on veut composer la chaîne, on réunit deux à deux les maillons ainsi formés, au moyen d'une manille.
C'est une pièce de fer arrondie, recourbée sur elle-même et terminée, à ses deux extrémités, par des renforts de métal appelés oreilles^ percés d'un trou pour le passage d'un boulon. Ce
Fig. 211. Maille à étai.
Fig. 211 bis.
Maille sans étai.
Fig. 211 ter.
Maille à renfort.
Fig. 212. — Manille.
boulon est retenu en place par une goupille tronconique en métal.
La partie recourbée de la manille s'appelle collet,
344. Embarquer une chaîne. — La marquer. — La chaîne étant amenée dans un chaland sur l'avant, à l'aplomb de l'écubier, on envoie par ce dernier un bout de filin qu'on vient frapper dans le chaland sur le bout du premier maillon qui porte la maille sans étai. On haie la chaîne en dedans et dès qu'on le peut on la garnit au cabestan (§ 331) afin de s'assurer que toutes les mailles et manilles s'adaptent parfaitement dans la couronne (§ 349).
Lorsque la maille à renfort du premier maillon embarqué arrive près de l'écubier, on y fixe la manille d'assemblage préalablement passée dans la maille sans étai du deuxième maillon, encore dans le chaland. Cet assemblage des deux maillons se fait en passant le boulon dans les deux œils de la manille et dans la maille à renfort; le boulon est de plus maintenu en place par sa goupille, qui traverse aussi l'oreille de la
278 UANUEL DU MANŒUVRIER.
manille ; la tête de la goupille est à quelques millimètres en dedans du ras du métal de ]a manille , et le petit bout ne vient qu*à 3 millimètres environ duras de Tautre branche; dans le vide de la tète on mate à coups de marteau un morceau de plomb qui empêchera la goupille de sortir.
On réunit de la même manière tous les maillons, et le collet de chaque manille d'assemblage se trouve ainsi tourné vers Tavant du navire, condition indispensable pour qu*il prenne bien dans l'empreinte du stoppeur (§ 346). On marque ensuite les chaînes par maillons, à compter de l'ancre, de manière à connaître toujours la quantité de chaîne filée; le premier maillon, c'est-à-dire celui qui vient s'étalinguer sur l'ancre, ne se marque pas. Le second est marqué, sur la première maille à étai qui touche la maille à renfort, par plusieurs tours de fils de laiton passés autour de l'étai. Le troisième maillon est marqué , de la même manière, sur l'étai de la deuxième maille à étai, et ainsi de suite; de sorte que le rang de la maille à étai marquée après la maille à renfort indique le nombre de maillons qui sont filés.
345. Étalingiires. — La chaîne ainsi formée s'étalingue, c'est-à-dire se fixe, par son bout d'en dedans, dans la cale du navire, et par son bout d'en dehors sur l'ancre. D'où le nom d'étalingures donné à ces points de fixation.
1° Étalingure de la cale. — Les chaînes étant arrimées séparément dans des puits disposés tribord et bâbord, dans la cale, leurs extrémités d'en dedans passent au fond des puits, dans de fortes boucles fixées à la carlingue, remontent au-dessus de la cale et vont se fixer, dans un endroit bien accessible, par un échappement nommé étalingure mobile. Voici la disposition la plus usuelle de cet échappement (fîg. 213).
C'est un fort doigt en fer CD, à- charnière, qui s'engage dans la maille sans étai du bout de la chaîne. Ce doigt est retenu par un levier LOB, qui peut lui-même tourner autour du point tant que la clavette N n'est pas en place. On voit donc que si on enfonce la clavette N à son poste, le levier LOB empêche le doigt de s'ouvrir et de laisser échapper la chaîne. Au con-
traire, si, dans un cas pressant, on veut filer toute sa chaîne par le bout, il suffit de retirer la clavette N; en rabattant ensuite le levier LOB, on rend libre le doigt CD, et un coup de mar-
Fig. 213. — Étalingure de la cale.
teau sur la maille sans étai la faisant décapeler de ce dernier, la chaîne se trouve complètement libre.
2® Étalingure sur V ancre. — La chaîne est élalinguée sur Tancre
Fig. 214. — Étalingure sur ancre.
par un bout de chaîne distinct, comprenant une manille M, un émerillon E, et deux ou trois mailles m, m\m" (fig. 214).
La manille M, dont le collet embrasse la cigale de Tancre, porte un fort boulon F, retenu par une clavette.
Ce boulon traverse une pièce P dont l'anneau embrasse la maille m.
La petite chaîne d'étalingure se réunit au premier maillon par la manille* d'assemblage qui termine ce maillon.
Grâce à l'émerillon, on voit que l'ancre pourra tourner sans que la chaîne soit exposée, sous un effort de torsion, à faire des coques.
346. Appareils que rencontre la chaîne sur son parcours de l'ancre au puits. — l*' Ècubier. — Si on suppose l'ancre sur son mouilleur (§ 131), la chaîne étalinguée sur sa cigale descend et entre à bord à Pavant par l'écubier^ sorte de manchon en tôle ou en fonte garnissant un trou percé dans la muraille, presque au ras du pont et dans le voi* sinage de l'étrave.
Fig. 215. — LingHCt Le Goff.
2** Stoppeur ou Linguet Le Goff, — En sortant de Fécubier, la chaîne se rend sur le stoppeur ou linguet Le Goff,
Cet appareil se compose d'un massif en bois, portant un chemin de fer en dos d'âne, dans lequel on a pratiqué une cavité ayant la forme d'une maille horizontale de chaîne.
Le pied de biche est une pièce en fer qui se meut dans Tintérieur du massif, de manière à venir remplir celte cavité; un le-
vier placé sur le côté du stoppeur sert à lui donner le mouvement. Lorsque le pied de biche est soulevé, la chaîne glisse sur le chemin de fer; lorsqu'il est abaissé, chaque maillon horizontal vient tomber dans la cavité. Par suite de cette disposition, lo pied de biche étant abaissé lorsqu'on vire au cabestan, la chaîne se trouve retenue à chaque maille horizontale et le cabestan n'a pas à souffrir des efforts exercés sur la chaîne par les mouvements de tangage.
Bien remarquer que les ordres donnés au sujet de cet appareil veulent toujours désigner le pied de biche et non le levier . ainsi, par exemple, quand on commande lever le pied de biche, cela veut dire abaisser le levier.
Sur les nouveaux navires, le système tout entier est en fer.
S'* Bittes, — Sur Tarrière du stoppeur la chaîne rencontre la bitte de mouillage.
Sur quelques anciens bâtiments, la bitte se compose encore d'un fort montant de bois, traversant le pont et relié par son pied avec le pont inférieur; elle est renforcée, sur l'avant, par un massif appelé taquet de bitte, qui repose lui-même sur plusieurs baux. La tête de la bitte est garnie d'un manchon en fonte, qui porte un collet en forme d'hélice, pour empêcher les tours de la chaîne de se mordre ; au-dessus de ce collet, la bitte est percée d'un trou qui reçoit une tige de fer appelée paille de bitte; cette tige s'oppose à ce que la chaîne puisse décapeler quand on mouille.
Sur les nouveaux navires, on a supprimé le massif en bois intérieur qui porte le manchon et ce dernier est lui-même fixé au pont. Le collet, jadis en hélice, est plan, et quelquefois même il est remplacé par un cylindre transversal perpendiculaire au manchon. Le taquet de bitte est généralement supprimé, mais la paille de bitte est toujours en usage.
Quoi qu'il en soit, la chaîne fait autour de la bitte un tour disposé de telle sorte que le croisement de la chaîne se fasse sur la génératrice du manchon la plus en abord et que la chaîne qui retourne au puits soit en dessus de la chaîne qui vient de l'écubier (fig. 216).
Le tour de bitte est généralement pris quand on se dispose à mouiller : son but au moment où Ton mouille est d*amortir le choc qu'éprouve la chaîne, lorsqu'on la stoppe en mouillant sur un grand fond ou avec beaucoup d'erre. Au mouillage, le tour de bitte est toujours pris ; la chaîne étant tendue sous Tef-
fort du vent et de la mer, son but est de diminuer TefTort de la chaîne sur les boucles du pont auxquelles elle est retenue par des bosses.
On verra plus loin comment on prend et on Jargue le tour de bitte.
4" Étrangloir. — En quittant
le tour de bitte, la chaîne repose
un peu sur le pont , puis elle traverse ce dernier par un trou
garni d'un manchon de fonte, à Taplomb duquel est Fappareil
nommé étrangloir.
FIg. 216. — Projection horizontale du tour de bitte.
Fig. 217. — Étrangloir.
C'est une forte lunette en fer dont les extrémités sont maintenues par deux guides ; il se manœuvre au moyen d'un levier et d'un palan.
Pour que la chaîne soit bien étranglée, il faut que la maille prise entre la lunette et le trou de chaîne soit à plat. Une clef que Ton met en arrière de Tétrangloir le maintient exactement fermé.
Après avoir traversé Tétrangloir, la. chaîne va s'arrimer dans son puits.
Nota, — En outre de ces appareils, il y avait autrefois en usage (on le trouve encore sur quelques bateaux de commerce) un levier nommé cou de cygne.
C'était une tige en fer recourbée, placée sur larrière du stoppeur. L'une des extrémités de cette tige était fixée sur le pont, de manière à pouvoir tourner; l'autre portait un levier qui servait à abaisser ou à relever le cou de cygne suivant qu'on voulait étrangler la chaîne ou la laisser filer. Cette installation se trouve encore sur le Borda actuel, (ancien Intrépidé),
347. Mettre une ancre de bossoir en mouillage. — La mouiller. — Orin; Bouée. — L'ancre, dégagée de la serre bosse et de la bosse debout (voir § 354), repose sur son mouilleur, et un homme, armé d'une hache, se tient prêta couper l'aiguillette du mouilleur.
Le pied de biche est levé; le tour de bitte est pris (sauf dans quelques cas très rares); l'étrangloir est ouvert et on a disposé du monde sur le palan qui manœuvre son levier.
Enfin les bosses à bouton (voir § 184) sont disposées le long de la chaîne, sur de fortes boucles du pont. Il y a ainsi une et si l'on peut deux de ces bosses sur l'avant de la bitte ; il y en a deux ou trois sur l'arrière.
Ces dispositions étant prises, l'ancre est en mouillage.
Au commandement de : Mouillez! l'aiguillette du mouilleur est coupée; on laisse filer le nombre de maillons indiqué , et, un peu avant d'y arriver, on fait riper la chaîne, c'est-à-dire que l'on commence à peser sur le levier de l'étrangloir, pour étrangler doucement les mailles, de manière à pouvoir la stopper sans secousse au moment voulu.
Le nombre de maillons filé, on ferme l'étrangloir et on met sa clef en place.
On frappe en même temps les bosses le plus vite possible.
Quand on veut indiquer la place de son ancre aux autres navires qui peuvent postérieurement mouiller sur la même rade, ou bien lorsqu'on veut pouvoir filer sa chaîne pour cause de mauvais temps en laissant son ancre au fond, on a soin, avant de mouiller, de frapper au coude de l'ancre, par un WBud d'orin (voir § 168) une petite aussière aiguiJletée sur une oouée. Ce bout porte le nom d'orin. En même temps qu'on coupe l'aiguillette du mouilleur, on jette à la mer la bouée et rorin. L'ancre mouillée, la bouée indique sa place et permet de la retrouver au besoin.
348. Filer delà chaîne. — En résumé, l'ancre étant mouillée, la chaîne est tenue à bord par l'étrangloir qu'on a fermé, par les bosses et par le tour de bitte. Si on veut filer de la chaîne pour augmenter la quantité hors du bord nommée touée, voici comment il faut s'y prendre :
i^ Par beau temps. — On range du monde sur le palan de l'étrangloir et on met un homme au levier du pied de biche, pour que pendant que la chaîne file, ce dernier reste constamment levé ; on enlève ensuite les bosses. Ceci fait, on ouvre doucement l'étrangloir afin de ne filer que la quantité nécessaire. Si la chaîne ne file pas, on la déhale du puits au moyen de vérines et on la manie sur l'avant du tour de bitte. De toutes façons, quand la louée est devenue suffisante, on ferme l'étrangloir et on met les bosses en place.
2** Par brise fraîche. — On doit éviter, dans ce cas, de laisser filer la chaîne avec trop de rapidité, car on ne pourrait ensuite l'arrêter qu'avec de grandes difficultés et en s'exposant à des chocs dangereux ; il ne faut donc ouvrir l'étrangloir que le moins possible et d'une façon intermittente, de manière à faire riper la, chaîne et aussi à éviter que le navire ne prenne trop d'erre en arrière.
3® Par grosse mer. — Avec de la mer, on s'exposerait, en ne filant la chaîne que sur l'étrangloir, à des secousses qui pourraient la casser ; on dispose donc à l'avance deux fortes caliornes, dont les poulies inférieures sont fixées à des points très solides du pont, un peu sur l'arrière de l'étrangloir ; la poulie
supérieure de Tune d'elles sera ensuite crochée à la chaîne, au ras de Tétrangloir : on la raidira bien et on prendra son garant à retour. Gela fait, on enlèvera les bosses et on ouvrira le moins possible Fétrangloir, en choquant le garant de la caliorne. Quand la poulie supérieure de cette dernière sera à toucher le tour de bitte, on la tournera, on fermera Télrangloir et on remettra les bosses en place. Oncrochera alors la poulie supérieure de la deuxième caliorne sur la chaîne, au ras de Tétrangloir, et on filera la chaîne sur cette deuxième caliorne, comme on Ta fait pour la première. Ainsi de suite, jusqu'à ce qu'on ait la touée voulue.
349. Cabestan. — Les cabestans sont des appareils destinés aux manœuvres de force et plus spécialement à lever les ancres. Leur description complète fait partie du cours d'Architecture navale.
Fig. 218. — Cabestan à une couronne.
Ils se composent en général : i" d'une mèche en fer; 2» d'une cloche en bois, autour de laquelle on enroule les grelins et aussières ; 3^ d'un chapeau percé de trous pour recevoir les barres ;
286 MANUKL DU MANŒUVRIER.
4^ d'une couronne en fonte, adaptée à la partie inférieure de la cloche, qui présente dans son pourtour les empreintes verticales d'un certain nombre de maillons {ordinairement huit); une rainure horizontale partage ces empreintes par le milieu. Cette disposition, quia pour but d'engrener la chaîne, a été imaginée par le capitaine de frégate Barbotin.
Lorsque la mèche se prolonge, passant d'un pont à un autre pont, et qu'elle porte une autre cloche avec chapeau, on dit que le cabestan est double, ou à double couronne. Dans ce cas, le cabestan inférieur est seul fixé sur la mèche. Le cabestan supérieur n'est assujetti sur la mèche que par des clavettes ou clefs en fer, engagées dans des mortaises verticales, pratiquées moitié dans la mèche, moitié dans le chapeau. Il suffit de retirer ces clefs pour rendre les cabestans indépendants.
350. Accessoires du cabestan. — A la partie inférieure de la couronne Barbotin, le cabestan porte des linguels mobiles autour de petits axes horizontaux; l'extrémité inférieure de ces linguets court sur une couronne métallique à ressauts fixée au pont. Le but de ces linguets est d'empêcher le cabestan de devirer, en venant par leur intermédiaire s'arc-bouter contre ces ressauts. Quand le cabestan est dans la batterie, ces linguets sont fixés sur les baux placés au-dessus de la cloche, et c'est cette dernière qui porte les buttoirs d'arrêt.
Les plans inclinés sont des garnitures en bois appliquées sur le pont et recouvertes de tôle. Ils servent à faire monter graduellement la chaîne à la hauteur de la couronne.
Les tourniquets sont des rouleaux verticaux, qui empêchent la chaîne de frotter contre les hiloires des panneaux, les pompes, etc., et lui donnent la direction vers le cabestan ou vers le puits.
Enfin le désengréneur est une fourche horizontale fixée au pont et dont les branches s'engagent dans la rainure horizontale de la couronne Barbotin, de façon à en rendre un petit secteur libre de chaîne et à forcer chaque maille à sorlir de la couronne dès qu'elle y a fait à peu près un tour complet.