OPÉRATIONS COMPLEXES
Les négociations dont nous venons d'exposer le mécanisme se composent des différentes sortes de marchés1 analysés dans la première partie de ce chapitre ; celles qui suivent sont des combinaisons des opérations mêmes : elles présentent des complications à l'infini. On y a recours lorsque les fluctuations de la cote sont indécises, tantôt en hausse, tantôt en baisse. Nous citerons les plus usitées.
1° Opérations à la hausse ou à la baisse.
Si les variations ne sont pas considérables :
J'achète ferme 25 actions de la Banque à 2,700, ci 67,500 fr., et j'en vends 50 à prime dont 10, à 2,705, ci 135,250 fr. Les effets seront levés ou ne le seront pas.
1° S'ils sont levés :
J'aurai à racheter 25 actions au cours du jour. La hausse est-elle permanente : j'ai fait une fausse spéculation. Mais si mes prévisions se réalisent, il doit y avoir des alternatives de hausse et de baisse ; j'achète en baisse à 2,702, soit pour 25 actions, 67,550 francs.
Ainsi, j'ai d une part :
25 actions à 2,700, soit 67,500 fr.
Total 135,050
J'ai revendu le tout 135,250 Différence à mon profit 200 fr.
L'acheteur à prime h 2,705 prendra livraison si les actions sont seulement à 2,696, car il perd 9 fr. par action , soit 350 fr., au lieu qu'en abandonnant sa prime de 10 fr. par action, il perd 500 fr.
Nous avons supposé le second achat plus cher que le premier : fin verse pouvait avoir lieu 5 le bénéfice était alors augmenté d'autant.
2° Si les titres ne sont pas levés :
Je puis me trouver vendeur non-seulement de 25 actions , mais de 50; car j'ai dû me mettre en mesure en prévision de la livraison. J'ai vendu à mes risques et périls, à 2,695 supposons, soit en capital 134,750 fr.
Je dois payer 135,050
Déficit 3ÔÔ Mais la prime de 500 fr. me reste, et je me trouve en fin de compte avoir gagné 200 fr.
Les chances favorables d'un marché de ce genre sont donc subordonnées aux deux conditions essentielles dont nous avons parlé, savoir: oscillations perpétuelles dans la cote et variations peu considérables. Des joueurs consommés peuvent seuls prévoir ces accidents.
Si les variations sont considérables :
J'achète 10 a; à prime.
Je revends ferme de suite 5 x; je suis en perte, puisque la vente ferme est moins chère que celle à prime.
J?attends pour vendre les 5 x restant que la hausse soit revenue au point de couvrir mon déficit et de me donner du gain. Dans ce cas, l'opération se termine là.
Si la baisse vient au-dessous du taux auquel j'ai vendu les 5«, j'annule, par l'abandon de la prime, mon premier achat de 10 x, qui me coûte plus cher que je n'ai vendu, et je rachète en baisse les 5 x que j ai à livrer.
2° Opérations de primes conlre primes. .
Elles ont l'avantage de limiter les pertes; en revanche elles offrent peu de bénéfices. Elles reposent sur ce fait , que plus la prime est forte, moins le prix est élevé. Ainsi la prime dont 1 fr. est moins chère que la prime dont 50 centimes. — Ces sortes d'affaires exigent une grande habitude de la Bourse et ne sont pas bonnes pour les débutants.
Exemple. — - J'achète 1,500 fr. de rente 3 0/0, dont 1 , à • 80. Je les revends de suite à 80 70, dont 50 c.
1° Si à l'échéance les cours sont en hausse, les primes sont levées, et je gagne la différence de 70 c. par coupon , soit 350 fr.
2° S'ils sont en baisse, l'acheteur m'abandonne sa prime dont 50 c, soit 250 fr., j'abandonne la mienne dont 1 , soit 500 fr., ma perte n'est que de 250 fr.
3° S'ils sont au pair ou à peu près, à 80 05, par exemple, mon acheteur ne lève point sa prime, qui me reste, soit 250 fr., et je revends à 5 centimes de bénéfice, soit 25 fr., en tout 275 fr., sauf déduction du courtage.
Autre exemple. — Inversement j'achète à 80 70 dont 50, je revends à 80 dont 1.
1° Si à l'échéance le cours est en hausse , ma perte est limitée à 70 c.
2° S'il fléchit et que les primes soient abandonnées, je reçois 1 fr., je ne donne que 50 c. -, bénéfice pour moi, 50 c.
3° Si la baisse n'est pas assez forte pour empêcher mon acheteur de prendre livraison, qu'elle ne soit que de 60 c., par exemple (79 40), j'abandonne mon premier marché et je rachète à 79 40-, comme je suis vendeur à 80, mon bénéfice brut est de 60 c, d'où il faut déduire les 50 c. de prime que j'ai abandonnés; bénéfice net, 10 c.
Autre exemple. — Je vends 10 a? à prime dont 50 c. fin courant ; je rachète 10 x à prime dont 1 fin prochain.
Si à la fin du mois les 10 x ne sont point levés, je gagne les 50 c. \ ce qui diminue de moitié ma prime dont 1.
S'ils sont levés, j'achète ferme fin courant les 10 x que j'ai à livrer, et je reslc acquéreur pour un mois encore des premiers 10 x : ce qui me permet de profiter des chances de hausse. — C'est ce qu'on appelle se faire reporter sur prime.
On peut encore acheter une quantité de valeurs à prime dont 1, et en revendre le double à prime dont 50. Si les effets ne sont levés ni de part ni d'autre, l'opération est nulle.
Inversement , on achète une quantité de titres à prime
dont 50, on en revend le double à prime dont 1. Si les litres ne sont point levés, le spéculateur gagne quatre fois la prime d'achat.
3° Arbitrages sur effets publics.
C'est une opération qui consiste à échanger une valeur contre une autre, du 4 1/2 contre du 3 par exemple, afin de bénéficier de la différence. Elle repose sur ce fait que les diverses espèces de fonds ne sont pas toujours au même taux; ainsi le 3 0/0, sur lequel se porte de préférence la spéculalion, est plus cher que le 4 et le 4 1/2. Il est à G7 quand le 4 1/2 est à 90 ; pour que les deux rentes fussent au môme taux , il faudrait que le 4 1/2 valût 100 50 quand le 3 coûte
Exemple d'une opération d'arbitrage. — Je suis possesseur de 1,500 fr. de rente 3 0/0. Le 3 monte à 85 , tandis que le 4 1/2 reste à 105. Je vends à 85 et je réalise en capital 42,500 fr. Avec cette somme je rachète en 4 1/2, à 105, 1,818 fr. de rente au prix de 42,420 fr. Si je borne là mon opération, ma rente s'est accrue de 318 fr. , et il me reste 80 fr. sur mon capital.
Mais si j'ai voulu faire une spéculation, j'ai été conduit à changer mon placement dans l'espoir de voir monter le 4 1/2 et baisser le 3; je ne suis donc qu'à moitié de la besogne. Supposons que ma prévision se réalise : le 4 1/2 est à 107 et le 3 à 80, je vends à 107 mes 1,818 fr. 4 1/2.
Soit 43,228 fr.
Je rachète à 80, 1,500 fr. de 3 0/0, ci 40,000
Différence à mon profit 3,228
Plus les 80 fr. de la première opération. . . 80
Bénéfice total 3,308
Ainsi je me trouve, comme auparavant, possesseur de 1,500 fr. de rente 3 0/0, et j ai gagné 3,308 fr.
4° Moyens de bonifier les fausses spéculations.
Nous avons déjà indiqué comment au moyen des reports
on peut prolonger une opération devenue mauvaise au moment de la liquidation. Il y a encore d'autres ressources , dont nous devons parler également.
1. J'ai vendu à découvert de la rente à 80 50. La hausse survient -, je suis forcé d'acheter à 81 pour faire ma livraison. Je perds 50 c. par coupon si mon opération finit là. Mais je crois au retour de la baisse. Je vends fin prochain à 81 30 , le report étant présumé de 30 c. ; je paye en liquidation la différence de 50 c, et je reste vendeur à terme en attendant la baisse.
2. J'ai acheté 1,500 fr. de 3 0/0 à 80; la rente tombe à 78 ; j'en achète à ce prix une même quantité. Je me trouve acquéreur de 3,000 fr. de rente au cours moyen de 79 ; pour peu que les fonds montent au-dessus de ce dernier chiffre, j'aurai du bénéfice. C'est ce qu'on nomme une commune.
3. Inversement j'ai vendu à découvert 1,500 fr. de rente à 80. Survient la hausse à 81 ; je revends à ce prix môme quantité de titres. Je me trouve vendeur de 3,000 fr. de rente au cours moyen de 80 50 , pourvu que la baisse revienne au-dessous de ce dernier chiffre, je pourrai acheter en bénéfice.
4. Opérant à la hausse , j'ai acheté 20 x. C'est la baisse qui survient; je suis en perte. Mais je revends 40 x. Acheteur de 20 x, vendeur de 40 je reste vendeur de 20 x. J'attends, pour les acheter, que la baisse me permette de couvrir au moins la perte de mon premier marché. — Celte opération, commencée à la hausse, se termine à la baisse.
5. Inversement, j'ai vendu à découvert 1,500 fr. de rente à 80. Survient la hausse, à 81. J'achète, non pas 1,500 fr. , mais 3,000 ; je liquide à perte mon premier marché, mais je reste acheteur de 1,500 fr. de rente, et j'attends, pour vendre, que la hausse puisse nrindemniser de mon déficit. — Cette spéculation, commencée à la baisse, finit à la hausse.
Nous avons passé en revue les combinaisons les plus remarquables de la spéculation. Nous ne prétendons pas les avoir énumérées toutes, car elles revêtent, comme le Protée
de la Fable, les formes les plus diverses. A chaque instant on en i u vente de nouvelles. Ce qui les caractérise en général, c'est que, bien qu elles puissent servir, par exception, à des opérations sérieuses, elles n'ont habituellement d'autre motif que le jeu, et qu'elles tombent en dehors de la spéculation productive, et sous le coup des interdictions de la loi. Mais la loi, le joueur de Bourse la délie : que ne donneraitil pas pour pouvoir défier aussi bien la fortune !...