‹ Manuel du touriste photographe (volume 2)Chapitre 39 sur 79 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

exclusivement de l’endroit duquel vous le regardez. Si vous vous mettez trop près, vous ne voyez qu’un coin de votre sujet et les avant-plans prennent des proportions gigantesques ; et c’est bien heureux qu’il en soit ainsi, car la photographie instantanée à courte distance est sinon impossible, du moins extrêmement peu pratique ; ici tout lui est contraire : elle nécessiterait l’emploi d’un objectif grand-angulaire pour permettre d’embrasser tout le tableau ; et, vu le grand écart entre les diverses places, on n’obtiendrait pas de netteté dans la profondeur; de plus, le foyer de l’objectif étant très court, le point de distance serait trop rapproché aussi, et la perspective serait fausse, excepté pour un myope, qui aurait la faculté de regarder l’image de très près; il y aurait aussi manque de lumière ou de pose, les diaphragmes étant très petits; enfin, le mouvement des corps étant beaucoup plus sensible de près que de loin, tout aurait bougé, malgré l’instantanéité de la pose pendant l’admission de la lumière dans la chambre obscure.

« D’un autre côté, il ne faut pas non plus se placer trop loin du théâtre où se déroule la scène qu’on veut fixer sur la plaque sensible, sinon elle occupera une place trop restreinte dans le champ du tableau, dont elle ne sera plus qu’un accessoire, sans compter que tous les détails seront complètement perdus.

« On voit donc qu’il faut ici, comme en toutes choses, garder un juste milieu; soit en chiffres, qu’il faut se placer à une distance variant entre 50m et 10üm; et c’est ici que la chance vient vraiment nous seconder, car cette distance est précisément celle à laquelle se trouve généralement le spectateur qui occupe la plus vulgaire croisée d’un premier étage, pour voir défiler un cortège, ou assister à une fête publique ou à une solennité quelconque.

« Hé bien ! donc, spectateur, ne vous dérangez pas, devenez photographe, vous ôtes si bien installé... à moins que vous n’ayez le soleil dans les yeux.

« Pour réunir les deux premières conditions que je veux rencontrer dans une bonne photographie instantanée, il suffit d’avoir un objectif ayant une longueur focale d’environ 0m,25; car, d’un côté, cette longueur permet d’obtenir des images dont les dimensions ne soient pas en disproportion avec le cadre 13 x 18cra dans lequel elles se meuvent, et, d’un autre côté, la longueur focale de l’objectif correspondant au point de distance de l’épreuve, je pourrai tenir celle-ci à une distance normale de mon œil. Et qu’on me permette ici une parenthèse : pour bien regarder et par conséquent pour bien voir une image photographiée, il faut connaître la distance focale de l’objectif qui l’a produite et placer l’œil à cette distance, sinon adieu l’illusion.

CHAPITRE SIXIÈME, j’ai souvent entendu calomnier la photographie, cette copiste si fidèle, qu’on accusait à tort de déformer la perspective; que de fois n’ai-je entendu dire d’un portrait : « Quelles mains énormes ! » ou d’un groupe : « Les premiers sont des géants, et les derniers sont des nains! » Erreur profonde, monsieur le spectateur ! regardez-y donc de plus près, mettez-vous bien au point de distance, ou interposez une loupe, ce qui vous permet de vous éloigner, puisque vous amplifiez toutes les proportions de l’image, et l’illusion sera complète. Ce n’est point la photographie qui est en défaut, mais bien le spectateur qui ne sait pas la regarder. La photographie ne ment jamais, pas plus qu’un miroir plan, et si sur certaines épreuves vous voyez des tours ou des cheminées qui s’embrassent, accusez l’opérateur qui n’a pas su se servir de l’instrument.

« Pour remplir une troisième condition, c’est-adire pour obtenir une épreuve ayant 13 x 18cm, je dois nécessairement faire usage d’un objectif couvrant au moins la plaque entière, soit 18 x 24cm. Sinon il y aura impossibilité absolue d’avoir de la netteté jusque sur les bords de l’image, puisque l’usage des petits diaphragmes m’est interdit à cause de la grande quantité de lumière dont j’ai besoin.

« Enfin, pour arriver à remplir la quatrième condition et obtenir un cliché vraiment instan-

tané, il faut d’abord employer un objectif le plus clair possible, c’est-à-dire ayant des lentilles bien blanches et une grande ouverture ; il faut ensuite faire usage d’un obturateur mécanique ne donnant qu’un temps de pose extrêmement court ; il faut enfin utiliser le procédé le plus rapide connu, c’est-à-dire le gélatinobromure avec le développement à l’acide pyrogallique après avoir traité la plaque par l’ammoniaque, ou bien avec le développement à l’oxalate et au fer, additionné d’un peu d’hyposulfite vers la fin du développement.

« Parlons de l’obturateur. J’en ai vu peu qui soient simples, j’en ai vu de très ingénieux, j’en ai vu de très compliqués, j’en ai vu de superbes ; mais tout cela m’a semblé extrêmement peu pratique et point du tout raisonné, et de plus tous ces petits joujoux coûtaient horriblement cher, ce qui n’était certes pas le moindre de leurs défauts. Raisonnons un peu, puisque messieurs les inventeurs ont omis ce détail, et nous ne manquerons pas d’arriver à un résultat pratique. D’abord, puisque nous voulons faire des instantanés, nous sommes obligés de donner la pose la plus courte possible; dès lors nous pouvons rejeter tous les systèmes d’obturateurs à durée d’ouverture variable, qui nous conduiraient à prolonger la pose quand il y aurait manque de lumière. J’aime mieux dans ce cas ne pas travailler du tout, car, si vous voulez

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