MANUEL DO VACCINATEUR
c'est la reproduction du vaccin de l'enfant à la vache et vice versa.
Ce fait, qui paraît naturel, est cependant curieux en ce qu'il a fallu à l'opérateur un certain tact pour découvrir la vache qu'il devait inoculer, enfin il lui a fallu trouver un moyen de reproduction.
Ce moyen n'a rien d'original par le fait, il est le résultat d'un moment de recherche; en effet, il consiste à vacciner des génisses dès les premiers jours de leur naissance. Il est évident que la raison a dû guider l'opérateur, puisqu'il est rare de voir se représenter la vaccine ou la variole deux fois sur le même sujet; conséquemment, le cow-pox étant pour la vache une maladie analogue à la variole, il doit résulter que si l'on cherche à reproduire la vaccine chez de vieilles vaches , elles peuvent avoir eu déjà la vaccine primitive, et la seconde inoculation doit être sans succès,
Un médecin de Juniville (Ardennes) a annoncé avoir découvert le cow-pox daiisl'arrondissement de Réthel; ce médecin assure que dans ce canton
le cow-pox est endémique. S'il en était ainsi, on pourrait le renouveler tous les ans.
Il est persuadé que le cow-pox vient de la vache seule, et sa raison , c'est qu'il n'y a pas eu de chevaux dans la ferme où s'est déclaré le cow-pox. Je n'ai qu'une seule objection à faire , c'est que ce médecin s'est trompé en croyant rencontrer le cow-pox , que de plus la présence du cheval dans la ferme où il a cru le trouver n'est pas nécessaire, car il suffirait qu'un employé de la ferme ait soigné au dehors un cheval atteint des eaux-aux-jambes , il suffirait également qu'un cheval atteint de la même affection ait apporté à la ferme des fourrages , pour que la maladie se soit tout à coup déclarée sur les vaches de celte ferme.
Les expériences qui me semblent les plus importantes sont sans contredit celles tentées par le comité de vaccine.
D'abord la contre-épreuve par inoculation du pus variolique; puis l'emploi de vaccin appartenant à des scrofuleux , des galeux, des écrouelleux, desphthisiques , etc. etc. Toutes ces contre-
épreuves ont dû rassurer les populations ; mais , que dis-je i J les populations , peu soucieuses du bien qu'on leur fait ou qu'on veut leur faire , ne tiennent aucun compte de ces expe'riences , elles ont toujours en vue le charlatanisme et la spéculation, et d'ailleurs elles se préoccupent avec tant de persévérance de leurs intérêts privés, qu'elles négligent de s'occuper de l'intérêt général. De là indifférence et ignorance des faits que l'on met sous leurs yeux , et de là préjugés sans nombre, que partagent, oserai-je le dire? certains hommes de l'art.
Sans chercher plus longuement à éclairer cette idée , je crois devoir parler de suite du cowpox, de ses effets, et de sa transmission à l'espèce humaine.
Jenner en donne la description suivante :
Des taches enflammées commencent à paraître sur les mains et les poignets des domestiques employés à traire les vaches infectées ; ces taches viennent promptement à suppuration , ressemblant d'abord aux ampoules produites par une brûlure, se manifestant ordinairement sur les join
tures et à l'extrémité des doigts , sous une forme circulaire.
Leurs bords sont plus relevés que leur centre , et elles out une couleur un peu bleuâtre. Le pus s'absorbe ensuite, et il se manifeste des tumeurs sous les aisselles ; alors tout le système s'en ressent. Le malade éprouve des frissons , une lassitude générale, des douleurs vagues daus les lombes et dans les membres, des maux de cœur et des vomissements ; il se plaint constammenfdu mal de tête , et il survient même quelquefois du délire. Ces symptômes continuent avec plus ou moins de violence depuis un jusqu'à trois ou quatre jours, et sont accompagnés d'ulcères qui sont très-douloureux, très-incommodes, lents à se cicatriser, souvent difficiles à guérir, comme ceux dont ils ont tiré leur origine. Les lèvres, les narines , les paupières , en sont aussi quelquefois affectées , mais cela n'arrive que lorsque le malade a eu l'imprudence d'y porter le pus de ses doigts en se grattant.
Cette affection , qui se transmet à l'espèce humaine et qui produit quelquefois, comme on vient
de le voir , une véritable maladie , produit sur la vache les mêmes effets que chez l'homme; les pustules qui lui surviennent aux mamelles sont irrégulières, d'un bleu livide, entourées d'une auréole érysipélateuse, et dégénèrent souvent en ulcères phagédéniques.
Il y a presque toute l'année une éruption qui se forme également au pis des vaches, mais qui est bien différente dans ses résultats ; elle aurait quelque peu les caractères du cow-pox , mais seulement pour celui qui n'aurait pas l'œil exercé.
Jenner ne s'y serait pas trompé. Il ne faut pas , dit-il , confondre le cow-pox avec des ulcères ou pustules qui naissent spontanément sur le pis des vaches , dans toutes les saisons de l'année , mais surtout au printemps lorsqu'on les met à l'herbe ; elles y sont encore plus sujettes , lorsqu'elles nourrissent leur veau. Quelquefois les domestiques employés à les traire en contractent des ulcères aux mains et éprouvent même quelques symptômes d'indisposition, en conséquence de l'absorption du pus.
Mais ces sortes de pustules sont toujours d'une nature plus bénigne que celles dont nous venons de parler; elles n'ont jamais cette apparence bleuâtre et livide qui se manifeste dans les premières, ne sont jamais accompagnées d'érysipèle , et n'ont aucune disposition à produire un ulcère phagéde'nique, et se terminent promptement par une croûte, sans produire sur la vache aucune affection générale.
Je dois citer quelques observations de Jenner sur des faits d'inoculation chez des sujets qui avaient pris le cow-pox.
1 1C observation.
Joseph Merris, domestique chez un fermier, aidait occasionnellement son maître à traire les vaches. Plusieurs chevaux de la ferme furent atteints du javart en 1770, et Merris les pansait. Les vaches furent dans peu affectées, et bientôt après il survint aux mains du domestique plusieurs ulcères qui furent suivis de tumeurs et de roideur dans les aisselles. Il en fut tellement in-
disposé que pendant plusieurs jours, il dut suspendre ses occupations.
Avant que la maladie ne se manifestât chez les vachers, aucun domestique n'en e'tait attaqué, et l'on n'avait amené dans la ferme aucune vache nouvelle.
En 1795, c'est-à-dire vingt-cinq ans après, Merris fut inoculé avec sa famille pendant une inoculation générale. On lui fit, à plusieurs reprises et avec beaucoup de soin, plusieurs incisions au bras, sans pouvoir lui donner la petite vérole ; il n'y eut qu'une légère efflorescence d'un rouge pâle autour des incisions, avec une apparence érysipélateuse dans le centre , efflorescence, dit l'auteur, qu'on voit souvent chez les personnes qu'on inocule après qu'elles ont eu la petite vérole , et qui , dans ces cas-là , est toujours beaucoup plus prompte que celle qui survient en conséquence d'une inoculation qui réussit. Merris demeura avec les autres inoculés, pendant tout le temps que dura la petite vérole ; un d'eux l'eut abondamment. Il est à remarquer que dans ce cas, ainsi que dans tous ceux qui suivent , on
s'était parfaitement assuré que les individus dont il est question n'avaient pas eu la petite vérole ordinaire avant de subir les tentatives que l'on fit pour la leur donner.
2 e observation.
Sarah Powkock avait eu la petite vérole des vaches il y a vingt-sept ans ; lorsqu'elle soigna son enfant qui avait la petite vérole ordinaire, elle se fit inoculer aux deux bras sans succès.
3 e observation.
John Philips eut la petite vérole des vaches à l'âge de neuf ans. A l'âge de soixante-deux ans, on lui inocula la petite vérole ordinaire , prise sur le bras d'un enfant inoculé immédiatement avant la fièvre éruptive et dans le moment de la plus glande activité; le pus en fut pris délayé et employé sur-le-champ. Le malade ressentit bientôt aux incisions une douleur semblable à un aiguillon.
Une légère efflorescence parut ensuite tout autour. Elle s'étendit au quatrième jour, et fui suivie d'un peu de douleur et d'enroidissenient aux aisselles ; mais, au cinquième jour, ces symptômes diminuèrent , et deux jours après, ils se dissipèrent entièrement , sans produire aucune indisposition générale.
4 e observation.
Mary Barge avait eu le cow-pox en 1760. Iuocule'e en 1791 (trente et un ans après), l'inoculation ne produisit qu'une efflorescence d'un rouge pale, qui se dissipa en quelques jours, sans aucune indisposition. Mary servit de garde à plusieurs enfants atteints de petite vérole , mais ne la prit pas.
5 e observation.
En 1778, on inocula sans succès une vieille dame qui avait eu la petite vérole des vaches dans son enfance , pour avoir touché à des usten-
siles dont se servaient les domestiques qui en étaient atteints. Peu de temps après, elle avait vu et soigné une de ses parentes, qui mourut de la petite vérole, sans en avoir elle-même aucune apparence.
6 e observation.
La petite vérole des vaches préserve de la petite vérole , ou du moins rend son atteinte moins forte. Ainsi , dans une ferme des environs de Berkeley, trente vaches laitières furent atteintes du cow-pox. Sur cinq personnes occupées à les traire deux fois par jour, le fermier et un domestique , qui avaient eu la petite vérole, en furent préservés. Un autre domestique et une servante n'eurent qu'une ou deux pustules aux doigts ; mais une jeune fille , Sarah Wepuce , qui n'avait pas eu la variole , en fut tellement atteinte , qu'elle dut prendre le lit et cesser ses occupations pendant plusieurs jours.
7 e observation.
La variole ne préserve pas toujours aussi complètement ni aussi sûrement de la petite ve'role des vaches que celle-ci de la variole.
En 1796, chez M. Andrews, cinq personnes qui formaient la famille , ayant eu la petite vérole ordinaire , furent ne'anmoins atteintes ; mais chez eux l'affection fut moins considérable que chez une sixième personne , Will Rodway, qui , n'ayant pas eu la variole , fut tellement atteinte , qu'elle dut prendre le lit pendant plusieurs jours. Inoculée en février 1797, toutes les incisions s'enflammèrent au troisième jour; mais cette inflammation se dissipa bientôt et sans aucun symptôme d'affection générale.
8 e observation.
Quelque bénigne qu'ait été la petite vérole des vaches dans le corps humain , à quelque dislance qu'elle se soit manifestée, du moment
où l'on est exposé à la contagion de la variole , elle conserve toujours la propriété d'en préserver complètement.
Elisabeth Wynne eut la petite vérole des vaches à l'âge de dix-neuf ans , elle n'avait eu qu'un petit ulcère sur le petit doigt de la main gauche. Trente-huit ans après, je lui ai inoculé la variole. Une légère efflorescence se manifesta bientôt autour des incisions , la malade y éprouva une sensation douloureuse jusqu'au troisième jour, et le cinquième jour, tous les accidents se dissipèrent, sans aucune apparence d'affection générale.
9 e observation.
La petite vérole des vaches peut se reproduire une et même plusieurs fois, et bien qu'elle se montre toujours plus bénigne la deuxième fois que la première , il peut arriver qu'elle ait cependant la même force.
William Smith, de Pyrton , contracta la petite vérole des vaches, une première fois en 1780 ,
une seconde fois en 1791, et tout aussi fortement que la première fois; en 1794, il la contracta de nouveau , toujours avec la même gravité. En 1795, il fut inoculé deux fois, mais sans succès.
L'affection générale qui résulte de la petite vérole des vaches commence pour l'ordinaire du septième au huitième jour après le moment de l'infection , cependant il peut arriver que l'intervalle entre le moment de l'infection et celui de l'apparition des phénomènes soit plus considérable.
En 1775 , Henry Jenner inocula tous les pauvres du village de Tortworth ; huit d'entre eux avaient eu la petite vérole des vaches quelques années avant. En 1782, aucune de ces personnes, parmi lesquelles il y avait plusieurs femmes enceintes, ne prit la petite vérole, bien qu'elles demeurassent avec les inoculés.
Il arrive que quelquefois les hommes qui pansent des chevaux affectés de javart contractent les mêmes symptômes que ceux qui traient des
vaches affectées de cow-pox , et qu'ils sont par là exempts de la petite vérole ordinaire ; mais cela n'a jamais lieu ni d'une manière si sûre ni si complète. En voici trois exemples :
1° Thomas Pearce avait eu des ulcères aux doigts , suivis d'une indisposition générale bien marquée et assez grave , après avoir pansé des chevaux atteints de javart. Six ans après , je lui inoculai , à plusieurs reprises , la variole , sans obtenir d'autre effet qu'une inflammation locale peu considérable, très-prompte et passagère, autour des incisions.
2° M. James Cole , affecté de la même manière pour avoir pansé des chevaux atteints du javart, fut inoculé, quelques années après, avec du pus variolique. Un peu de douleur à l'aisselle, légère indisposition générale de trois ou quatre heures ; quelques boutons au front , qui disparurent sans suppurer.
3° M. Abraham Biddifort, ayant pansé sa jument qui avait le javart, contracta des ulcères aux mains, des tumeurs aux aisselles, et une indisposition générale assez grave. Vingt ans après
104 MANUEL DU VACOINATEUR
s'étant exposé à la contagion, il la prit, mais très-régulière etlrès-bénigne, seulement les boutons n'avaient pas l'aspect ordinaire ; néanmoins, inoculés à d'autres personnes , ils donnèrent une variole bien régulière et à boutons d'un aspect normal.
Les inoculateurs ont remarqué en Angleterre que lorsque l'on inoculait des serruriers , qui , dans la campagne , font presque toujours l'office des raaréchaux-ferranls , l'inoculation manque presque toujours ou ne donne qu'une petite vérole anormale et imparfaite.
10 e observation.
La petite vérole des vacbes peut s'inoculer artificiellement , et alors elle est communément plus bénigne que quand elle vient naturellement par le contact des vaches ; mais elle a la même propriété et garantit aussi sûrement de la petite vérole.
Le H mai 1796, un jeune garçon de huit ans, et d'une bonne santé , fut inoculé avec le pus des
ulcères de Sarah Nelmes. Les deux incisions pénétraient à peine jusqu'à la peau , et avaient environ un demi-pouce de long. Au septième jour, sensation de malaise à l'aisselle ; au neuvième , frissons, dégoût, et léger mal de tête; il fut malade tout le jour, et eut beaucoup d'inquiétude la nuit suivante; le lendemain il était bien. L'apparition des boutons, dans leur progrès vers la suppuration, fut la même à peu près que s'ils avaient été inoculés avec du pus variolique ordinaire ; seulement la sérosité limpide contenue dans l'ampoule était d'une couleur un peu plus foncée, et l'efflorescence des incisions était d'un rouge un peu plus vif que dans l'inoculation variolique ; mais les boutons se séchèrent et se terminèrent par une dessiccation exactement semblable à celle de la variole.
Au 1 er juillet suivant , je l'inoculai avec du pus variolique frais et non délayé ; mais il n'en résulta que l'inflammation passagère qui survient ordinairement chez les individus atteints de la variole ou de la vaccine. Une seconde inoculation, faite plusieurs mois après , n'eut pas plus d'effet.
Dans le second extrait , Jenner continue ses expériences sur la petite vérole des vaches , et il arrive à conclure que bien cpie transmise à plusieurs personnes , elle ne perd aucune de ses qualités préservatrices, quoique les symptômes d'infection générale paraissent diminuer d'intensité.
Ce n'est qu'en 1796 que Jenner fit la première inoculation du cow-pox de bras à bras.
D'après plusieurs rapports , les premiers faits du cow-pox furent remarqués dès 1768. Pearson, Fewster et Sutton , avaient inoculé un grand nombre de paysans, plusieurs fois et sans succès ; ces hommes assurèrent que la variole n'avait pas pris sur eux , car, en trayant leurs vaches , ils avaient gagné la maladie. Ce fait , communiqué à une société médicale , fut enterré dans les archives ; aussi Fewster et Sutton ne poursuivirent pas plus loin leurs recherches.
Il est certain que dans les différentes parties du Devonshire, du Sommerset, du Leicestershire, du Middlesex , on sait, par une tradition dont il est impossible de fixer le point de départ, que les
individus qui , en trayant des vaches , contractent des pustules aux mains , sont par la suite exempts de la petite vérole. La même opinion existe dans l'Italie , le Holstein , le Mecklembourg, et aux environs de Berlin.
M. le comte Chaptal, professeur honoraire de la Faculté de Montpellier et ensuite pair de France , a transrais au comité central établi près du ministère de l'intérieur les faits suivants.
Rabaut-Pommier , ministre protestant à Montpellier avant la Révolution , avait été frappé de ce que , dans le Midi , on confondait sous le nom de picote la petite vérole de l'homme et le claveau du mouton. Il en parlait un jour à un agriculteur de Montpellier, qui , pour donner à l'observation de Rabaut un intérêt de plus et pour augmenter en même temps l'énumération des animaux qui avaient la picote , lui dit avoir observé cette picote sur le trayon des vaches , et il ajouta que le cas était rare et la maladie bénigne.
A cette époque aussi (1781) , il y avait à Montpellier un riche négociant de Bristol, nom-
nié Irland, qui, depuis plusieurs années, venait y passer les hivers avec un médecin anglais ,
le D r Pew. Rabaut, qui s'était lié intimement avec eux , leur fit observer, un jour que la conversation roulait sur l'inoculation , qu'il serait probablement avantageux d'inoculer à l'homme la picote des vaches , parce qu'elle était constamment sans danger.
On disserta longuement sur ce sujet, et le D r Pew ajouta que dès son retour en Angleterre il proposeraitce nouveau genre d'inoculation à son ami
e D r Jenner.
Plusieurs années après (1793), Rabaut-Pommier, entendant parler de la découverte de la vaccine, crut voir réaliser la proposition qu'i avait faite; il écrivit à M. Irland pour lui rap peler leur conversation à cet effet.
M. Irland lui répondit , par deux lettres don M . Chaptal a lu l'original , qu'il se rappelait fort bieu tout ce qui avait été dit à Montpellier, la promesse qu'avait faite M. Pew de parler au D r Jenner ; mais il ne parlait pas de ce qu'avait pu faire le D r Pew, à son retour en Angleterre.
Tous ces détails sont connus de M. le comte de Lasteyrie , qui les a entendus répéter plusieurs fois à Rabaut. On ne dit point que M. Pew ait vu Jenner, qu'il lui ait fait part des observations de Rabaut ; mais ce qu'il y a de certain , c'est que Jenner, quelques années après, comme je l'ai déjà dit , annonça qu'il avait trouvé le préservatif de la variole.
Jenner a dit, dans une lettre écrite en 1801 , qu'il avait commencé ses expériences quatre ans avant le voyage de Pew en France , et il avoue que ce qui lui a donné l'idée de faire des expériences sur le cow-pox , ce sont les nombreux insuccès d'inoculation de variole.
Enfin, pour ôter à Jenner tout l'honneur de la découverte , on trouve que la vaccine était connue dans l'Inde de temps immémorial , et que Rabaut-Pommier en avait parlé avant Jenner.
Toujours est-il que c'est à Jenner que l'on doit la vaccine, et quant à Rabaut-Pommier, s'il est vrai qu'il y a pensé, il ne l'a pas mise à exécution ; donc penser et exécuter ne sont point synonymes, et le patriotisme ne saurait être poussé assez loin
110 MANUEL DU VACCINATEUK
pour donner à Rabaut-Pommier la découverte due à Jenner.
Il est bon de rappeler ce qui a été dit sur l'antiquité de la vaccine dans l'Inde et principalement sur la manière de la pratiquer.
Dans une lettre datée du mois de mars 1813, et publiée plus tard dans les Mémoires de la Société de Bombay, M. W. Bruce , consul à Burshire, écrit à M. W. Erskine, de Bombay, au sujet de la vaccine :
« Dans mon dernier voyage à Bombay, je vous annonçai que la vaccine (Ihc cow-pox) était connue en Perse parmi la tribu nomade des Eliaals. Depuis mon retour à Burshire, j'ai pris à ce sujet les plus exactes informations auprès des individus de cette tribu. Tous ceux auxquels je me suis adressé , bien qu'ils appartiennent à sept ou huit tribus différentes, m'ont assuré, d'un commun accord , que ceux d'entre eux qui sont employés à traire les troupeaux gagnent une maladie qui les préserve parfaitement de la petite vérole. Ils ajoutaient que celte maladie règne sur les vaches
et a son siège principalement au pis ; mais que les brebis y e'taient encore plus sujettes , et que c'était d'elles surtout que les bergers la prenaient.
«Un fermier très-respectable, nommé Mullalo, dont la demeure est à 14 milles de Burshire, auquel je m'adressai, me confirma non-seulement tout ce que les autres individus m'avaient dit, mais encore il me dit que cette maladie était trèscommune chez lui et que ses propres brebis l'ont très-souvent. »
Le passage suivant , tiré de Y Essai politique sur le royaume de la Nouvelle - Espagne , par M. de Humboldt, montre que les habitants des Cordillères des Andes avaient aussi remarqué l'effet préservatif du vaccin.
En 1802, on avait inoculé la petite vérole, dans la maison du marquis de Vallembroso, à un nègre esclave ; il n'eut aucun symptôme de maladie. On voulut répéter l'opération , lorsque le jeune homme déclara qu'il était bien sûr de ne jamais avoir la petite vérole , parce qu'en
112 MANUEL DU VACCINATEOR
(rayant les vaches dans la Cordillère des Andes, il avait eu une sorte d'éruption cutanée , causée, au dire des anciens pâtres indiens , par le contact de certains tubercules que l'on trouve quelquefois au pis des vaches. Ceux qui ont eu cette éruption , disait le nègre, n'ont jamais la petite vérole.
Ces détails précieux sont confirmés par d'autres. Ainsi, en 1803, le bramine Alep Choby, appelé, au neuvième jour d'une éruption varioleuse déclarée, chez le fils de Nawaub-MirzaMehedy Ali-Kan , dans la ville de Ghazepoor, district de Benarès , témoigna le regret de n'avoir pas été appelé plus tôt. «Je garde, dit-il, un fil trempé dans la matière qui découle de la pustule de la vache , et ce fil me donne le moyen de procurer à volonté une éruption facile. Je passe dans une aiguille le fil imprégné, qui s'insinue entre l'épidémie et la chair de l'enfant, dans la partie supérieure du bras, où je le laisse. Ce fil procure toujours une éruption facile, il ne sort qu'un très-petit nombre de pustules, et jamais aucun enfant ne meurt de cette maladie. »
A celte méthode, est ajoutée une maxime su>
perstitieuse, qui consiste à adorer Boanoux, divinité du pays , et à donner du grain à l'àne qui lui sert de monture.
On parle aussi de l'extrait d'un ouvrage (1), lequel remonterait à la plus haute antiquité , où l'on s'explique plus clairement : « Prenez le fluide du bouton du pis de la vache sur la pointe d'une lancette et piquez-en le bras, entre l'épaule et le coude, jusqu'à ce que le sang paraisse ; le fluide se mêlant avec le sang , il en résultera la fièvre et la petite vérole. »
Certes ces paroles sont précises ; on ne peut douter, après avoir pris connaissance de ce fait, que la vaccine ait été connue , puis oubliée depuis plusieurs siècles. J'ai en vain recherché dans les œuvres des voyageurs qui ont parcouru ces contrées, je n'ai rien trouvé pour appuyer cette opinion ; quoi qu'il en soit , lors de la découverte de Jenner, la vaccine fut accueillie avec une grande faveur et considérée comme une chose nouvelle.
(I) Santaya grantham.
Cette pratique avait-elle été perdue? Je l'ignore ; mais en 1802, elle était inconnue à Bombay.
Je n'en finirais pas, s'il fallait rappeler ici tout ce qui a été écrit pour prouver l'antiquité de la vaccine, tout ce qui a été dit pour en retirera son auteur l'honneur de la découverte ; on serait effrayé du nombre des documents négatifs amoncelés contre la nouveauté de la pratique vaccinale , si on jetait les yeux sur les plaidoyers injustes faits contre l'auteur et son impérissable découverte.
Dans une brochure récemment publiée par un vétérinaire distingué (1) de Bruxelles, je lis, page 5 , que Marius Hottinger a signalé au 6 e ' siècle, quatre ans après la mort de Justinien, une épizoolie de vaccine qui ravagea l'Italie et la Gaule ; elle venait immédiatement après une épizootie présentant des symptômes identiques, et qui décimait les bêtes bovines.
Ce fait ne me paraît pas douteux , car la vac-
(i) Mémoire surlavaccine primitive, par S. Verlieyen, in-4"; Bruxelles, 1840.
cine peut se transmettre à l'espèce bovine soit par épidémie, soit par contact.
En parcourant les divers ouvrages qui ont été faits sur la vaccine, on rencontre une quantité incalculable de faits et d'observations si diverses que l'on ne peut chercher à les généraliser.
Ainsi Jenner nous apprend qu'en 1759, la nommée Elisabeth Wynne eut la petite vérole des vaches, c'est-à-dire le cow-pox; en 1797, elle reprit une seconde fois la même maladie.
11 dit aussi que des individus varioles prirent le cow-pox, et il cite Bishop, qui s'était piqué accidentellement au doigt en inoculant la vaccine, et qui eut une vaccine régulière.
J'aurai occasion de revenir sur ces faits , qui sont pour moi de la plus haute importance; ils me serviront, conjointement avec d'autres, à combattre les opinions soi-disant nouvelles émises par les hommes du jour.
En 1769, les effets du cow-pox sur l'homme élaient déjà l'objet des recherches et des études de Jenner ; jusque-là il n'en avait pas parlé. C'est seulement sept ans après, en 1776, qu'il commu-
1 1 G MANUEL DU VACCINATEUU
niqua ses opinions à cet égard. De 1776 à 179G, il ne fut fait aucune observation particulière; mais, à cette époque, Jeûner tenta la transmission du cow-pox de bras à bras, et l'on peut dire que ce n'est que de ce moment que date véritablement la vaccine. S'il eût fallu, comme l'a fait Jenner pendant vingt ans, recourir chaque fois à la source du cow-pox, ce bienfait eût été perdu; car, il faut le dire, il ne se présente que trèsrarement, malgré les nombreuses recherches tentées par les observateurs. On ne l'a rencontré bien évidemment qu'une seule fois, et c'est le hasard qui l'a fait découvrir ; je veux parler du cow-pox trouvé à Passy.
Quant à toutes celles qui ont été annoncées , elles sont enveloppées d'obscurité et laissent un doute dans l'esprit même de ceux qui les ont observées.
On peut donc dire que c'est de 1796 que date la découverte de la vaccine, et c'est alors que Jenner soumit celte découverte à la critique de ses contemporains et des sociétés médicales de la Grande-Bretagne.
Aussitôt que la vaccine fut connue et expérimente^ à Londres, Napoléon se fit rendre compte de la méthode jennérienne et protégea de tout son pouvoir son introduction en France.
Convaincu que celte pratique était bonne , il lui donna un assentiment complet, en confiant son fils aux mains de M. Husson pour être vacciné.
Cette opération assura le succès de la pratique vaccinale en France ; grands et petits, riches et pauvres, tous eurent recours à la vaccine.
Mais, bien qu'un peuple se lève pour une même cause, combien en reste-t-il en arrière ! Tous sont mus par un même sentiment, mais tous n'ont pas la même force d'exécution. Ce qui arrive pour les grands événements se reproduit pour la mise en pratique des nouvelles découvertes : les uns s'y livrent corps et âme, les autres réfléchissent et attendent , et enfin la partie ignorante ne s'y conforme que lorsqu'elle y est forcée par les lois.
Le croirait-on ? on est obligé de payer le bienfait que l'on rend à l'humanité ; il faut le dire, à la honte de certains individus, qui font une
ignoble spéculation de la plus grande et de la plus belle des découvertes.
La vaccine proprement dite ne peut se produire que par inoculation , elle s'inocule le plus souvent au bras et au moyen d'une lancette.
L'opérateur doit ouvrir avec précaution le bouton qui lui sert à pratiquer sa vaccination; il charge bien son instrument , et , s'emparant du bras de l'enfant , il doit tendre la peau et piquer légèrement à trois ou quatre places à chaque bras.
Au moment de l'opération , une légère rougeur à l'endroit des piqûres apparaît , et une élevure semblable à celle produite par la piqûre de l'ortie se fait sentir en promenant le doigt sur l'endroit piqué.
Quelques vaccinateurs ont prétendu que c'était le signe du succès de la vaccination ; rien n'est moins prouvé , car à chaque opération ces phénomènes se répèlent, et on est loin de ne compter que des succès. D'ailleurs, quelques moments après , il ne reste rien de visible , si l'opérateur s'est servi d'un bon instrument et s'il n'a pas piqué profondément.
Du troisième au quatrième jour, s'élève une aspérité , qui , vue au microscope , est ronde , quelquefois oblongue ; jusque-là pas de rougeur. Le cinquième jour, le bouton se forme, et déjà il renferme un virus non-seulement bon à transmettre , mais plus actif qu'on ne le recueille aux huitième et neuvième jours; le sixième , une auréole légère entoure le bouton , qui suit une marche progressive et présente un rond parfait. De là au neuvième jour, bouton et auréole, tout s'agrandit, et l'enfant éprouve un malaise, des douleurs aux aisselles, et une fièvre qui dure de vingt-quatre à trente-six heures. Au dixième ou douzième jour, le bouton s'accroît encore , mais l'auréole disparaît ; la fièvre et le malaise se dissipent. Les treizième , quatorzième et quinzième jours, la croûte se forme ; les seizième , dix-septième , dix-huitième , elle durcit , et du dix-; neuvième au vingt-quatrième, vingt-cinquième, et quelquefois vingt-huitième jour, suivant la nature des peaux , la croûte tombe et laisse une cicatrice plus ou moins profonde , rouge , et qui se voit sur la plupart des sujets , même dans la vieil-
lesse la plus avancée. Voilà pour les caractères physiques de la vaccine ; et je dis , avant d'aller plus loin, qu'une vaccine qui ne suit pas cette marche est douteuse.
J'ai dit que la variole allait chercher des victimes jusque dans le sein maternel , et j'en ai cite quelques exemples ; il ne faut donc pas trop attendre pour pratiquer la vaccination.
Il y a quelques anne'es , une femme accoucha à la Maternité d'un enfant couvert de pustules de variole ; il est mort sept ou huit jours après. Ce cas n'est pas unique , il se rencontre assez fréquemment.
Quel est donc l'âge que l'on doit assigner aux parents pour faire vacciner leurs enfants i' Qu'ils jugent eux-mêmes , et , d'après les observations que j'ai rapportées dans le cours de ce livre , ils verront qu'il n'est jamais trop tôt. Toutefois il ne faut pas qu'une ridicule frayeur pousse à l'exagération , et , en temps ordinaire , il sera bon d'attendre deux, trois ou quatre mois, les enfants n'étant guère pris de variole avant ce temps ; je le répète , ne vaccinez pas avant ce temps , à
moins que vous ne vous trouviez au centre d'une épidémie de variole.
Celte première observation se rattache à celle qui suit. Peut-on vacciner en tout temps 1* Oui, répondrai-je sans crainte. Quand il y a danger, il faut vacciner, quelle que soit la saison ; mais ne vous hâtez pas, s'il ne règne aucune épidémie : attendez le printemps , c'est l'époque la plus favorable au développement de la vaccination.
Néanmoins, au moindre avant -coureur, au moindre doute sur le règne de la variole dans le pays que vous habitez , hâtez-vous , car la variole marche vite et tue promptement. On a été plus loin : dans la crainte du danger, un médecin, se trouvant en présence d'une épidémie qui ravageait la contrée qu'il habitait, et dépourvu de vaccine, inocula la variole à plus de 600 personnes , et cette pratique lui réussit. Quelque heureux qu'il ait été, je ne conseillerai jamais l'emploi de ce moyen.
Il est dangereux en tout point : d'abord en ce qu'il
peut produire de funestes résultats , et surtout en
ce qu'il crée ou peut créer un foyer épidémique.
122 MANUEL DU VAOCINATEUR
Une méthode a été proposée, il y a déjà longtemps, pour garantir de la variole l'enfant avant sa naissance , ou plutôt pour éviter la variole intra-utérine.
Je ne saurais blâmer une telle précaution, parce qu'elle n'offre pas de danger, mais je ne saurais dire si elle a eu de bons résultats ; toutefois, dans un moment où une épidémie de variole serait dans toute son intensité , je n'hésiterais pas à m'en servir.
11 consiste à vacciner les femmes enceintes. En effet, la vaccination peut réagir sur le fœtus , elle peut , ainsi que la variole , avoir une influence directe sur l'enfant ; et d'ailleurs , ce moyen étant très-innocent par lui-même, je ne vois aucun motif pour ne pas l'employer.
Je viens de décrire les symptômes physiques de la vaccine , et je disais que si elle ne suivait pas dans certains cas la marche que j'ai indiquée, il ne fallait pas la considérer comme bonne et préservative.
J'ai remarqué quelquefois, surtout au printemps et à l'automne , par des temps chauds ,
humides, une vaccine qui au début réunit tous les caractères de la vraie vaccine , mais qui n'est pas elle ; je vais essayer d'en donner la description.
Nous connaissons déjà la marche de la vaccine régulière. Eh bien , il y a une vaccine qui ressemble à la bonne, et qui ne jouit pas des mêmes propriétés.
Cette vaccine ne présente pas de différence dans sa marche jusqu'au sixième ou septième jour, c'est à partir de ce moment qu'elle change de route ; le huitième et le neuvième , elle devient blafarde , terreuse , pâle , puis s'étale et se dessèche , si bien que les croûtes se forment irrégulières et tombent du douzième au quatorzième jour.
Cette vaccine cependant n'est pas la fausse vaccine , si bien décrite par le comité de vaccine ; elle en diffère essentiellement en ce qu'elle apparaît du troisième au quatrième jour. La fausse vaccine au contraire se développe dans les vingtquatre heures , et s'éteint du cinquième au huitième jour.
Quoi qu'il en soit de cette vaccinoïdc ou vac<-
124 MANUEL PU YÀCCINATEUR
cinelle, elle n'en est pas moins un des produits de la vaccine , et si , à l'apparition du travail qu'elle produit, on se servait du virus qui se trouve dans ces efflorescences , je ne doute pas que l'on réussisse à produire une bonne vaccine sur d'autres sujets , comme également on obtiendrait du faux travail que donne la fausse vaccine une bonne vaccine portée en temps utile sur des enfants bien disposés à recevoir la vaccine.
Enfin je dis que cette vaccinoïde , ou vaccinelle, ou fausse vaccine, ou comme on voudra la dénommer, je dis que c'est un diminutif de la vaccine franche et régulière ; et cela est si vrai , que les cinquième , sixième et septième jours , on peut encore se tromper sur sa véritable valeur. Ce qui m'a frappé dans sa marche , c'est sa terminaison tranchée ; elle ressemble à la varioloïde , qui marche comme la variole , mais qui tout à coup , au moment où l'on doit le plus craindre , disparaît sans laisser de traces de son passage.
Ayant profondément étudié la question, et surtout ayant cherché avec persévérance le pourquoi du succès de la revaccination , le pourquoi
des apparitions de variole chez les vaccinés, je n'ai pu le trouver que dans le demi-succès de la vaccine , ou plutôt dans les cas douteux qu'elle fournit, et qui passent pour bons aux yeux des indifférents. J'ajoute que cette vaccine , que je désignerai désormais sous le nom de vaccinoïde, laisse , comme la vaccine , des cicatrices moins belles, qui souvent disparaissent en peu de temps. Ce fait n'a pas encore été remarqué , je recommande à mes honorables maîtres et confrères de vouloir bien suivre cette observation. Je n'ai que peu de faits, il est vrai , à l'appui de celte assertion ; cependant je puis citer les deux suivants.
Un enfant âgé de huit mois, d'une chélive apparence, d'un tempérament bilieux, fut vacciné au mois d'avril 1847. J'observai la marche de la vaccine: du troisième au quatrième jour, apparition des pustules ; le sixième jour, elles étaient, par rapport à la constitution de l'enfant , d'une assez belle apparence. Je me servis de ce vaccin pour inoculer quatre sujets; puis