CHAPITRE XI
Des enfants.
Cet être dont le uom maudit fait trembler une contrée, cet autre que la sanglante curiosité du vulgaire «accompagne jusqu’à Véchafaud... ce furent jadis deux enfants innocents, purs... souriants, allions-nous dire; souriants ! non, car la misère et la dureté glacèment sur leurs lèvres le sourire enfantin, et dans leur âme le germe des vertus. Sauf des exceptions bien rares, l'homme erimimel fut un enfant malheureux à qu manquèrent les bons exemples et les caresses : pensons-y, et, quand nous verrons un enfant pieds nus, mal vêtu, affamé, que personne m'aime et ne corrige, craignons qu’abandonné à son mauvais sort, il ne devienne un homme criminel. Oh !
qu'il est pénible de voir tant d'enfants pauvres se pervertir dans les rues ou dans leurs maisons !
L'enfant porte en lui-même le germe des plus mauvais instincts et des plus hautes vertus : le secret de l'éducation consiste à étouffer les premiers en évitant les oeca- Sons qui des feraïent germer, et à stimuler les seconds. Tous nous apportons en naïissant la faculté d’aimer «et d’abhorrer; si
seules se développent; les autres restent en embryon.
Et qui pourrions-nous abhorrer ? Si, au contraire, nous ne trouvons autour de nous qu’hostilité, la faculté d’abhorrer se développe seule, tandis que la facult5 d'aimer se débilite comme un membre qui ne sert :
pas; elle disparaît !... qui pourrions-nous aimer ? Et ceci est réel pour beaucoup d'enfants, qui «ont poirit de parents ou qui n’en ayant que des pervertis, sont pour eux simplement une charge pesante, l'enfance exigeant tant de soins, tant de «acrifices de la part de ceux qui les protè.
gent. Dieu a donné aux pères et aux mères surtout, le plus puissant et le plus n0ble instinct d'amour; mais cet instinct luimême peut être affaibli et presque détruit par la misère jointe au vice.
“ Pour comprendre la conduite de certains chefs de famille, il faut se souvenir qu’ils furent traités par leurs parents cornme ‘ils traitent eux-mêmes leurs maiheu- -neux enfants : il n’y a pas là seulement l'indigencé héréditaire, il y a aussi le coupable désordre et la dureté héréditaire... Triste héritage fatalemënt recueilli de génération en gnération pour je malheur de tous !
Nous voyons done un homme, une femme faire de leurs enfants ce que leurs parents - fivent d'eux : le mal est grave «et la charité
mour, > déryon, l, au nous | dé- \imer sert nous coup s où pour l’en- SA- "otè-
mèn10luibruit
cerenr om- 1eulin able ste Lion us | ime nts rité
Fe UE RER Su NW" a Ê + = 137 —
a besoim de toutes ses forces pour l’amoindrir tant du côté du vice que du côté de la misère, qui, Pun et l’autre, affaiblissent le corps et détériorent l’âme. Cet enfant a faim, il a froid, il ne semble pas avoir de vie morale tant il est dominé par deux idées fixes : manger, se chauffer; sa mère qui a froid et faim aussi, s’est accoutumée à l'entendre pleurer, lui et ses frères ; sa naissance ‘a été negandée par elle comme un malheur, son existence comme une charge; elle est indifférente à ses gentillesses, dure pour ses fautes; elle lui donne du pain quand elle en a, des caresses jamais. Que deviendra cet enfant qui jamais n’entendit même de la bouche d’une mère cette parole : soïs béni ! Il sera cet homme que nous nommons pervers et dont les enfants doivent être protégés par le visiteur du pauvre.
Selon les degrés du mal il faut varier le remède. Il y a des familles tellement perverties, qu'il n’y a de ressources que dans l'éloignement des enfants, et elles ne s'y opposent pas. S'ils sont itrès petits la difficulté est grande car on n’en peut faire des apprentis ;.ils me peuvent même pas rendme le plus petit service pour gagner au moins leur pain; on ne les recevra pas non plus dans les maisons de bienfaisance destinées aux orphelins que laisse la mort, mais non à ceux que fait Le vice. Si nous
| me-pouvons donc éloigner ce pauvre enfant!
‘dé sa vicieuse famille, protégeons-le du.
. moins de tont notre pouvoir; gardons-le de. Ja brutalité de ses parents, inspirons-lui de’ - Yhorreur pour leuns vices, afin qu’il les re. garde comme odieux mais sauvegardons :
en même temps lPamour et lle mespect dus 4 aux auteurs de ses jouns. 4 . Si, par exemple, le père s’enivre, disoné ; lui : Ton père «est bien malheureux, mon enfant, il emploie son argent à acheter Le:
chaerm, et-de plus, il perd sa santé et o :
tranquillité. C’est que, lorsqu'il était petit à comme toi, 4l a eu de mauvais exemples et !
personne ne lui disait, comme à toi, que ces choses-à étaient horribles. Quoique cou: : pable, il est ton père, tu lui dois la vie ; ne ! is pas ce qu’il fañit, mais plains-le de n’a- 1
voir pas eu corrme toi quelqu'un pour l'ins-
truire. car alors il eût été bon. Prépare- 1 toi à lui dénmier le bon exemple qu’il ne peut 1 te donner et, quand il te verra si vertueux, 4 reut-être 1] comrigera ses vices et étendant ses mains vers toi, il te dira en pleurant :
Sois béni, mon fils, je te dois la paix de mes dernières années, et, si Dieu me pardonne, je te devrai le-salut de mon âme !..
-À présent, compatissons à son état et prions Dieu pour qu’il aët pitié de sa misè-
re; prie-le, toi, cher enfant, àl t'écoutera 1 cd ENRE NE e tu es 4
2 so ct le dignité des supérieurs, me les deprenant jamais devant les infé- : rieurs #t éloignant l'enfant avant de-re- - prendre les parents surtout de leur dureté et de leur peu de soin pour lui, fautes 6- - ‘las ! qu'ils commettent si souvent. La bonme éducbaion exige une vigilance continuelle, des défenses, des réprimandes qui, évitant les grandes fautes, évitent aussi les grands châtiments. Les pauvres font tout le contraire ; ils laissent leurs enfants dàns le plus complet abandon une semaine, un mois, quoi qu’ils fassent, et comme il n’est pas possible qu'ile ne fassent men de mal, arrive un jour où ils les châtient de La manière la plus cruelle. ‘Cette explosion passée, l'enfant recommence avec la même li- Lerté et commet, de nouveau, le mal. Effor- . çons-nous d'éviter ces alternatives qui dépravent l'enfant par la liberté dont il abuse, la cruauté qui l’endurcit et l’injustice qui le pervertit.
Tâchons que l'enfant aille à l’école, quelque petit qu’il soit, non tant pour ce qu’il y pourra apprendre, mais pour ce qu'il n’apprendra pas dans sa maison et dans la rue. Le premier jour, si nous le pouvons, conduisons-l’y nous-mêmes; si l'enfant craint, 1 S’encouracera, mous sera reconnaissant 1et le maître le traïtera avee considération : allons quelquefois nous informer dé sa. conduite ; si elle est bonn# don-
chagrin de ne pas lui donner, vu qu’il ne de mérite pas.
E fünt aussi faire en sorte qu’il soit con-
‘tre seul avec lui: pour de reprendre, mon- À trons-lui quelque joujou que nous avons le
bi”:
: venablement vêtu; sans cela les camara- :
des se moqueront de Ini, et des enfants sont
-très sensibles au ridicule; il en est qui af.
-fronteraient plutôt la colère de leurs parenbs que d’aller à Vécole où on leur dit
des noms, Comme l'enfant pauvre n’est !
pas coupable de sa pauvreté, la moqueri Sur Son cosbume est injuste et suffirait pour le dépraver, car rien ne produit cet.
effet comme l'injustice; il est donc impor- ?
tant que notre protégé soit vêtu décemment
et comme il ne faut pas compter sur sa :
mère pour maccommoder son costume, i 4
famt intéresser l’amour-propre de l'enfant lui-même pour qu'il ne le-déchire que le
moins possible. Nous dirons peut-être que :
cela le rendra vain, mais lors même que ce serait vrai, il y auraît encore en ceci moins de danger que dans l'excès contraire.
Les jours de fête sont le terrible écueil du pauvre, n’imvorte à quel âge : l’oisiveté : est entre ses mains une arme à cent bou-
ches-qui part de tous côtés sans qu’il sache : - comment : le jour où il a/y a pas d'école, À
l'enfant parivre à À mauvais exemple de la: :
maison et de la rue, le danger d’être écrasé sous ume voiture, de se laisser tomber de la galerie où il joue, ou de se noyer dans le puiis que Tien Me Couvre; Comme personne, ne le surveille, ses enfa :tillages vont peu à peu jusqu'à la méchanceté; ses compas ‘ gnons J'applaudissent, les voisins le dénoncent et le père châtie durement; aussi le
jour de fête se termine-t-il tristement, et
est toujours pour lui une mauvaise leçon.
Ne serait-il pas possible ue, se réunissant en forme de société, quelques personnes charitables se chargeassent alternative ment les joums de fête, du soin des enfants pauvres ? Entendez-vous ces petits êtres faisant un bruit infernal, jouant à salir les vêtements de ceux qui passent, fumant,
. blasphémant machinalement, jouant aux
cartes, s’entendant nour se procurer, n’importe comment, un argent qui doit alimenter leurs vices naissants ? Voulez-vous les transformer ? Amenez-les à la campagne.
Là, ils seront heureux et bons, jouant avec l'eau, la terre, respirant un air pur dans un lieu brillant des rayons du soleil. Là, ils bâtiront de petites maisons, réuniront des fleurs pour faire des jardins, inventeront
mille jeux qui exerceront leur corps sans dépraver leur âme. ‘Vous les rendrez plus heuneux eneore si vous leur achetez quel-
oues objets qui puissent varier leurs jeux,
et ce bonheur leur paraîtra sans limites si vous ajoutez à tout cela un peu de pain et de” fromage. Avec quelle impatience ils ‘“attendront, chaque dimanche heure où vous devez les prendre ! Cornme äls vorts ai-
: -'ueront; et quand,au coucher du soleil, vous
ferez remanquer la beauté des nuages qüile réflètent, ta mélancolique beauté de ce épectacle qui dit à l’homme :-Encore un jour passé! quel emploi en as-tu fait ? vous verrez comme äls seront ibien disposés à réciter avec vous la prière du soir et à entrer Chez eux meilleurs et plus heureux qu'ils n’en étaient sortis.
Pour soutsnir les sentiments religieux de Venfant payvre, nous n'avons pas seulement à remplir le vide laissé par ses pa-
-Pemés, maïs à neutreliser l'effet de leurs
.. mManvais exemples : il ne suffit pas de l’ac-
-Compegner à la messe, il faut lui dire que si son père n’y va pas «et blasphème contre ceux qui y vont, c'est parce qu’il a eu le malheur de n’être pas instruit de -sa religion : que de l’ignomance et de la comruption résulte une terrible infirmité de l’âme qui s'appelle impiété. L'enfant est très porté -. à croire cela, parce que c'est vous qui le - lui dites, et qu’il sent bien que vous êtes - plus instrmit que son père. Obtenons seu- - lement des parents qu'ils ne nous entravent -. -pass-lars l'éducation de leurs enfants : pour « tela, disons-leur que, lors même: qu’ainsi
ru’ils S Donenit: %es héoué queéous sé seignons seraient des illusions, les résultats doivent leur plaire. A quoi conduisentelles ? À ce qus leur fils les aime et les respecte; à ce qu’il devienne sobre, travailleur et patient; tout cela ne peut que leur convenir. Nous avons dons le droit d’espérer qué, le plus souvent, ils ne mettront pas d'opposition à‘notre travail. :
Nous devons voir souvent notre petit protégé, soit chez lui, soit à l’école, ou à l'asile, où à l’apprentissage; que ni ceux qui l'entourent ni lui-même ne puissent pen- | ser qu’il est seul en ce monde, mais qu’ils sachent, au contraire, qu’il y a quelqu’on qui s'intéresse efficacement à son sort. En le voyant souvent nous connaîtrons son aptitude et ses inclinations, ce qui nous est indispensable pour le bien diriger. L’efficacité d’un châtiment ou d’une récompense varie selon le arractère; et la vocation qui n'est point cor à: respectée rend malheureux ou pervertii.
On entend dire parfois : Cet enfant a telle inclination, ou bien : Il ne manifeste de goût pour rien. Lux et l’autre peut être une erreur, car il est facile de confondre l’aptitude avec l'instinct d’infitation,qui rend l'enfant capable d’être élevé et lamène à répéter ce qu'il voit faire; il peut arriver aussi. qu’un enfant n’a t pas encore manifesté ses dispositions, parce que dans:
on bonheur et sa vertu y sont éga.
son sort l’a plicé. Il est des enfants qui, 4
incorrigibles avec des, parents qui les mal. : traitent, se conrigent par amour et respect envers ‘une personne qu’ils voient leur être supérieure et qui les traite avec tendresse. ! L'enfant maltraité de tous est disposé à faire beaucoup pour la seule personne qu'il aime et dont il se sent aimé. :
Il y a des pauvres, et c’est le plus grand nombre qui mégligent l'éducation de leurs enfants, non par malice, mais par ignoran- Ce, par paresse parce que tout au plus peuvent-ils s'occuper d'eux par rapport au matériel, et cela non sans peine. En ce - <âs, comme à y a de l'affection, la tâche
. du visiteur devient bien plus facile ; il trace un plan d'éducation accommodé aux cir-
Re: constances et toujours basé sur la néces- 1
été de der Dés sans ‘pénts, en Véloignant de da rue et des mauvais exemples, en stimulant en lui les sentiments généreux'et le conduisant plus par l'espoir de hk récompense que par la crainte du châtiment ; il exhorte, il conseille, il appuie, il “aide et il retire quelque fruit.
Pour.ne pas désespérer, pour ne pas regarder comme indigne de notre protection et l'enfant incorrigible, et le père qui ne le
ils se trouvent et nous souvenir que la mieère endureit, exaspère, affaiblit et rend presque impossible la douceur, la constan-
ce, et la force qu’il faudrait pour faire une bonne éducation. “Pourquoi châtiez-vous si cruellement &et enfant ? disait-on à une femme du peuple. — Je suis désespérée, répondit -elle. ” Quelle raison ! dirons-nous. Oh! oui, c’est une raison, une forte et terrible raison ! Il est si difficile d’être bon, d'éire juste, quand on est désespéré !