CHAPITRE PREMIER
MONUMENTS FIXES
Un grand nombre de monuments celtiques ont disparu du sol delà France. Ce n’est pas seulement le défrichement des bois et des landes qui a entraîné leur destruction : dès que le christianisme fut introduit dans les Gaules, il dut s’efforcer de faire disparaître tous les symboles du paganisme. Chilpéric et Charlemagne menacèrent des
Mirenh taillé en croix (Carnac). Demi-dolmen de Kerland.
peines les plus rigoureuses ceux qui ne détruiraient pas les pierres ( petras stativas) dont était parsemé le sol de la France. Quand la religion chrétienne ne put parvenir à renverser ces derniers vestiges du polythéisme, elle essaya parfois de les sanctifier en leur donnant une pieuse desti-
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nation. C’est là ce qui nous explique l’origine de certaines traditions moitié païennes, moitié chrétiennes, qui, dans certaines localités, se rattachent à ces monuments.
Les diverses espèces de monuments fixes qui appartiennent à l’ëre celtique sont : — 1° les menhirs ; — 2° les dolmens, demi-dolmens et lichavens; — 3° les allées couvertes ; — 4° les pierres percées ; — 5° les pierres bran lantes ; — 6° les alignements ; — 7° les cromlechs ; — 8° les tumulus ; — 9° les souterrains et mardelles; — 10° les maisons et oppida; — 11° les voies et ponts.
Article 1.
Menhirs on peuhans.
Description. — • Les menhirs (du celtique men , pierre, hir longue) sont des monolithes, de forme allongée, implantés verticalement dans la terre, à une assez grande profondeur. Leur hauteur varie de deux à dix mètres. Le plus grand qu’on ait signalé jusqu’alors est celui de Locmariaker (Morbihan), qui dépasse vingt mètres. Les sculptures et les inscriptions qu’on remarque sur quelques menhirs ont été ajoutées bien postérieurement à leur érec-
Les grandes pierres de Carnac (Morbihan) ,
de Justice (Carnac).
tion. Quelques-unes ont été taillées en croix, ou du moins sanctifiées par une croix gravée, depuis l’établissement du
christianisme. On rencontre beaucoup de pierres celtiques, de forme inégale, qui ont dû avoir la même destination que les menhirs, mais qui 11e sont point implantées dans le sol. M. de Caumont a proposé de les désigner sous le nom de pierres posées (1).
Destination. — On a hasardé diverses conjectures sur la destination de ces grossiers obélisques. Les uns n’y ont vu que des pierres limitantes élevées en l’honneur du dieu Mark, qui, chez les Celtes, avait les mêmes attributions que le Thot des Égyptiens et le Terme des Romains (2); les autres en ont fait des idoles, et ont cru voir un grossier essai de représentation humaine dans les Peulvans de Loudun (Vienne) et de Trédion (Basse-Bretagne). On pense plus généralement que ces pierres étaient élevées tantôt en commémoration de quelque événement remarquable (3), tantôt comme un monument funéraire. Cette dernière destination nous est démontrée par les restes de charbon mêlés à des ossements humains que les fouilles font découvrir au pied des menhirs. Plusieurs passages d’Ossian confirment aussi cette hypothèse ; on lit dans Fingal , chap. VI : a Que la terre d’Érin donne un asile aux enfants de Lodin, et que les pierres élevées sur leurs tombes attestent leur renommée! »
Localités. — Les plus remarquables menhirs sont ceux de Doingt (Somme), Dormel (Seine-et-Marne), le Mans, Aignay (Côte-d’Or) , la Frenade (Charente-Inférieure), Colombier-sur-Seule (Calvados), Bouillon (Manche), Villedieu (Orne), Saint-Sulpice près Livourne (Gironde), Grabusson (Ille-et-Vilaine), Kerveaton (Finistère), Kergadiou, Ardeven, Conguel, Carnac (Morbihan), etc.
(1) Cours d' Antiquités monumentales , t. I, p. 70.
(2) Dulaure, Des Cultes antérieurs à V idolâtrie .
(3) « Les Arabes, les Perses, les Scythes et les peuples antérieurs a ces peuples, dit Ammien Marcellin, érigeaient des piliers de pierre en mémoire des grands événements. «
MONUMENTS FIXES
Noms divers. — Ces pierres sont désignées, en Bretagne, sous le nom de menhirs , de peulvans ( peul , pilier, et van , pierre), ou de mensao (pierre droite). Quelques-unes portent un nom spécial qui pourrait fournir des indices sur leur destination primitive. Un des menhirs de Locmariaker s’appelle men-braô-saô (pierre dressée du brave); celui de Guenezan {Côtes-du-Nord ) se nomme men-carn (pierre du tort). Ces monuments sont connus dans le pays chartrain sous le nom de Ladères (du celtique lac’h , pierre plate sacrée, et derc’h , qui se tient droite). Dans d’autres provinces, on les appelle, suivant les localités, pierre fite , pierre frite , pierre fiche , pierre fichade , pierre levée , pierre fixée, pierre lait , pierre latte , pierre droite , pierre debout , pierre fonte , haute borne , chaire au diable , pavé des géants , palais de Gargantua , etc. En Angleterre, on désigne ces monolithes sous le nom de stone henge (stone, pierre, henged , suspendue).
Article 2.
Dolmens , demi-dolmens et lichavens.
Description. — On donne le nom de Dolmens (do/, table, et men, pierre) à des monuments qui se composent d’une ou plusieurs tables de pierre posées à plat sur d’au-
Dolmen de Trie, Demi-dolmen de Kerdaniel.
très pierres brutes qui sont placées de champ. La hauteur de ces soutiens n’excède pas trois ou quatre pieds, et elle
se gradue ordinairement de manière à donner un plan incliné à la table; l’intérieur est quelquefois divisé en plusieurs compartiments par une ou plusieurs pierres posées de champ.
On distingue quatre espèces de dolmens : 1° Le demidolmen, ou dolmen imparfait, n’est qu’une simple table dont une extrémité repose à terre et dont l’autre s’appuie sur un ou plusieurs piliers : tels sont ceux de Saint-Yvi et de Keryvin (Finistère). 2° Le dolmen simple est formé de trois pierres qui en supportent une quatrième. L’ensemble présente l’aspect d’une chambre ouverte d’un côté et presque toujours vers l’orient : tel est celui de Trie (Oise). 3° Le dolmen compliqué a quelquefois jusqu’à quinze pierres de soutien; elles ne sont pas toujours toutes en contact avec la table, et n’ont, en ce cas, d’autre destination qu’à servir de clôture. Les dolmens de Dollon et de Duneau (Sarthe) appartiennent à cette classe. 4° Les lichavens (de lec’h , table, et van , pierre) sont formés de deux supports assez élevés sur lesquels repose une troisième pierre en forme de linteau. On leur donne aussi le nom de trilithes. Les plus remarquables sont ceux de Pujols (Gironde), Sainte-Radegonde (Rouergue), d’Allaine et de Maintenon
Tab:e des marchands (Locmariaker).
(Eure-et-Loir), et de Saint-Nazaire (Loire-Inférieure). Les lichavens ont beaucoup d’analogie avec les monuments consacrés à Mercure, que Strabon dit avoir vus en Égypte, et qui se composaient de deux pierres brutes qui en soutenaient une troisième.
Destination. — Le docteur Borlase et M. Champollion-
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Figeac considèrent les dolmens comme des monuments funéraires. Ils expliquent la présence des ossements et des restes de charbon, qu’on rencontre souvent sous les dolmens, par les sacrifices d’animaux qu’on aurait accomplis sur la tombe même des défunts. Mais l’opinion la mieux accréditée regarde la plupart de ces monuments comme des autels où l’on immolait des animaux et même des victimes humaines, dont on réduisait en cendres les dépouilles après le sacrifice. On remarque sur plusieurs dolmens de petits bassins arrondis, communiquant à des rigoles qui devaient faciliter l’écoulement du sang. Les trous qui sont percés dans certaines tables avaient sans doute le même but, en sorte que le fanatique adorateur de Teutatès, caché sous le dolmen, pouvait recevoir le baptême du sang sans être obligé de contempler l’agonie de la victime.
« Si l’on en croit certains écrivains romains, dit M. Ernest Breton, c’était du haut des demi-dolmens de grande dimension que les victimes étaient précipitées sur le fer qui leur donnait la mort. Quant aux trilithes, ce ne furent, selon toute apparence, que des autels d’oblation, à moins qu’ils n’aient été considérés comme des symboles de la Divinité, ainsi que deux poteaux surmontés d’une traverse furent regardés, chez les Romains, comme l’image de Castor et Pollux (1). »
Localités. — Les dolmens qui méritent le plus de fixer l’attention sont ceux de Pinols (Haute-Loire), Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme), Limalonges (Vienne), Boumiers et Saint-Lazare (Indre-et-Loire), Pont-Leroy (Loir-et-Cher), Saint-Laurent (Orne), Martinvastet Jobourg(Manche), etc. Les départements les plus riches en dolmens sont le Finistère, le Morbihan et le Maine-et-Loire (environs de Saumur).
(I) Monuments celtiques , dans l’ouvrage publié par M. J. Gailhahaud sous le titre de Monuments anciens et modernes.
Noms divers. — Les anciens ont désigné les dolmens sous le nom de Fanum Mercurii. Les Anglais les nomment cromlechs, et les Portugais anlas. Gambry les a désignés sous le nom de pierres levées , que quelques antiquaires modernes ont réservé pour les menhirs. Les sortes de monuments sont appelés, suivant les localités, pierre levée , pierre levade , pierre couverte , pierre couverclèe , pierre de Gargantua , pierre du diable , palais de Gargantua, table de César , table du diable, table des fées , etc. — On pourrait peut-être aussi ranger dans la catégorie des
Pierre autel de Cléder. Trilithe de Saint-Nazaire.
dolmens les rochers et les pierres qui ont servi d’autels druidiques. On les reconnaît au bassin qui est creusé à leur sommet; telle est la pierre-autel de Cleder (Finistère).
Article 3.
Allées couYertes.
Description. — Les allées couvertes se composent de deux lignes parallèles de pierres brutes contiguës , plantées verticalement, et recouvertes par d’autres pierres , grossièrement ajustées sans ciment et sans attache, qui simulent un toit en terrasse. Ces galeries sont ordinairement fermées à l’une des extrémités. Parfois elles sont divisées en plusieurs compartiments par des quartiers de roche. Quelques-unes sont terminées par une espèce de chambre
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ronde ou carrée. C’est à tort que quelques antiquaires ont prétendu que ces allées étaient toujours dirigées d’occident en orient.
Destination. — Ces monuments, auxquels se rattachent encore aujourd’hui beaucoup de légendes superstitieuses, ont été l’objet de bien des conjectures incertaines. Ont- ils servi d’autels, de temples, de pierres sépulcrales, d’habitations sacerdotales (1), de tribunes magistrales , ou de chaires druidiques? Les avis sont bien partagés sur ce point. « Je crois, dit M. Ernest Breton , que la plate-forme des allées couvertes , comme celle des dolmens , dut être le théâtre des sacrifices et des cérémonies auxquels le peuple avait droit d’assister, tandis que l’intérieur du monument était un sanctuaire où les profanes ne pouvaient pénétrer, et où s’accomplissaient les rites les plus mystérieux (2). »
Localités. — Les trois allées couvertes les plus remarquables sont la roche aux fées d’Essé (Ille-et-Vilaine), qui a 19 mètres de long sur 5 de large, et dont le toit se compose de neuf pierres ; la grotte aux fées de Bagneux , près
Grotte aux fées de Bagueux.
de Saumur (20 mètres de long sur 7 de large), et celle de Mettray, près de Tours. On peut citer aussi celles de la
(1) « Va trouver dans son rocher le vénérable Allad, sa demeure est dans un cercle de pierres. » Fingal, chant V.
(2) Monuments celtiques.
forêt de Briquebec (Manche), de Ville-Génoin (Côtes-du- Nord), de Plucadeuc (Morbihan), etc.
Noms divers. — Quelques antiquaires ont donné le nom de grands dolmens à ces allées couvertes. Elles n’en diffèrent guère, en effet, que par leur longueur. Elles sont désignées sous les noms vulgaires de grotte aux fées , pierre couverte , pierres plates , roche aux fées , coffre de pierre , table des fées , table du diable , maison des fées, château des fées , palais des géants , etc.
Quelques pierres celtiques sont percées de part en part
sont là que de pures conjectures, qui ne sont appuyées sur aucun fait positif.
Article 4.
Pierres percées.
Pierre percée de Duneau (Sarthe).
d’un trou arrondi ou carré. En Angleterre, où elles sont beaucoup plus communes, on les appelle stone hatched (pierre taillée). Les uns ont supposé que les Gaulois attachaient à ces pierres quelque vertu miraculeuse (1) ; les autres y ont vu des espèces de gnomons , destinés à faire connaître la hauteur du soleil (2) . Mais , ce ne
(1) M. de Freminville, Antiquités de la Bretagne .
(2) M. Kenouard, Histoire du Maine.
MONUMENTS FIXES
Article o.
Pierres branlantes.
Description. — On nomme ainsi deux énormes blocs de rocher dont l’un supporte l’autre. Ils ne se touchent que par un point, et la pierre supérieure est tellement équilibrée , que le moindre choc lui imprime un mouvement d’oscillation. On en cite même quelques-unes qu’un simple coup de vent peut faire osciller. Certaines pierres branlantes tournent sur elles-mêmes comme sur un pivot.
Destination. — Ces bizarres monuments étaient-ils des pierres probatoires, dont l’oscillation prouvait l’innocence des accusés, ou bien des emblèmes du monde suspendu dans le vide, et du mouvement qui anime l’univers? Les élevait -on pour qu’elles rendissent des oracles par les oscillations que leur imprimait, peut-être, la main cachée d’un druide? Etaient-ils destinés à perpétuer la honte des femmes infidèles? Étaient-ce des idoles ou des monuments funéraires? Servaient-ils de points de réunion pour les grandes assemblées, ou de termes placés sur les limites de différentes confédérations ? Telles sont les principales conjectures que l’on a hasardées sur cette sorte de monuments. Nous devons ajouter que quelques-uns d’entre eux peuvent fort bien n’être que de simples jeux de la nature, semblables à ceux qu’a mentionnés Pline le Naturaliste (lib. 11).
Localités. — Ces monuments, qui donnent prise à une facile destruction, sont devenus rares en France. On a signalé et décrit ceux de Lithaire (Manche), Mende (Lozère), Uchon (Saône-et-Loire), Pierre branlante
la Roussille (Creuse), Mont-la-
Côte et Rochefort (Puy-de-Dôme), Perros-Guirech (Côtes-
du-Nord),- Keriskillien et Trecung (Finistère), Saint-Estèphe (Guyenne), Livernon (Lot), etc. On trouve des monuments analogues non-seulement en Angleterre , mais en Espagne, en Grèce, en Norwége, en Chine, et même en Amérique.
Noms divers. — Les antiquaires anglais nomment ces pierres Rocking-stone ou router. On les désigne en France sous le nom de pierre roulante, pierre roulée , pierre tournante, pierre croulante, pierre tremblante , pierre vacillante , pierre branlaire , pierre folle , pierre retournée , pierre transportée , pierre qui danse , pierre qui tourne , pierre qui vire, etc.
Article 6.
Alignements.
Description. — On donne ce nom à une suite de menhirs ou de simples blocs de pierre qui forment soit une seule ligne, soit plusieurs lignes parallèles. Leur direction la plus ordinaire va de l’occident à l’orient ou du nord au sud. Ils sont quelquefois terminés par une enceinte de peulvans ou par un dolmen. L’ensemble de ces dispositions symétriques offre parfois l’aspect d’un quinconce de pierres.
Les deux alignements les plus remarquables par leurs