CHAPITRE VI
SCULPTURE
Nous avons dû nécessairement parler de la sculpture en général dans les chapitres précédents : mais nous avons réservé pour celui-ci l’indication plus précise et plus détaillée des caractères qui distinguent les statues et les basreliefs, depuis le xie siècle jusqu’à la Renaissance.
xie siècle. — Les représentations d hommes et d’animaux, en ronde bosse ou en simple relief, sont encore trèsrares, à cette époque, dans les monuments religieux. La sculpture semble subir à la fois deux influences : celle des souvenirs romains, qui produit des œuvres dépourvues de grâce et de noblesse ; et celle des Byzantins, qui donne naissance à des œuvres bien imparfaites, sans doute, mais qui font présager une prochaine rénovation de l’art. Les plis des robes et des manteaux sont toujours petits, régulièrement disposés et quelquefois en spirale. Les vêtements des Orientaux offrent encore aujourd'hui le même aspect, parce qu’au lieu d’aplatir et de repasser le linge ils le tordent sur lui-même. C’est à l’influence byzantine qu’on attribue la profusion des broderies sur les vêtements, la longueur démesurée du corps, les yeux saillants fortement ouverts et immobiles, les sourcils arqués, le détail minutieux des
SCULPTURE
cheveux et l’absence de perspective dans les genoux et les pieds. Tous les archéologues, cependant, ne partagent point cet avis. M. le docteur Rigollot, entre autres, pense pie le style des statues n’est dû qu’aux inspirations du ^énie national, attendu qu’il n’y avait point de statues inalogues en Orient, et que la sculpture proprement dite Ty était point encore connue à cette époque. Les figures les bas-reliefs sont incorrectes, grotesques et hideuses; es formes sont courtes, trapues, sans perspective et sans vie : c’est surtout l’époque des chapiteaux historiés. On y voit représentés d’une manière grossière des personnages le l’Ancien et du Nouveau Testament, des évêques, des saints, des scènes de l’enfer, des démons, des vices, des figures symboliques, etc. ; ces représentations cessent au üie siècle, dans le nord de la France ; mais dans le midi, eur règne dure encore au xme siècle.
xue siècle. — On peut reprocher aux statues de cette poque l’allongement démesuré du buste, la roideur des
îembres, l’incorrection de certains détails : mais on doit
apprécier l’expression calme et recueillie des physionomies. Les cheveux sont traités avec un grand soin; les yeux sont toujours saillants et fendus, et les sourcils très-arqués. Un manteau ouvert par devant recouvre la longue tunique de dessous. On remarque une identité complète d’exécur tion dans la reproduction de certains types et de certains sujets. C’est alors seulement qu’on essaya de reproduire la ressemblance des physionomies. Les statues des portails, plus grandes qu’au siècle précédent, représentent quelquefois les traits des rois, des princes, des évêques, des abbés qui ont été les fondateurs ou les bienfaiteurs de l’église. On remarque un progrès très-sensible dans l’exécution des bas-reliefs. Les types qu'on reproduisait le plus souvent à cette époque sont Jésus bénissant, entouré des symboles des
quatre évangélistes; on ajoute deux anges à ses côtés, la
SCULPTURE
nativité, le massacre des Innocents, la résurrection de Lazare, l’annonciation, lepèsement des âmes, le jugement général, l’enfer. Nous avons déjà dit ailleurs que les basreliefs et les statues étaient souvent entièrement revêtus de peintures polychromes.
xme siècle. — Ce fut la grande époque de la statuaire chrétienne. Aux siècles précédents , les artistes, comme mtrefois Eschyle quand on l’engageait à refaire l’hymne l’Apollon, disaient qu’il y avait des types sacrés dont on ne mouvait s’éloigner sans témérité. Le xme siècle, moins imide dans ses inspirations, entra, sous ce rapport, dans me heureuse voie d’innovation. On admire, dans les statues le cette époque, l’expression religieuse et naïve des physionomies, l’aisance grave de la pose, le modelé bien senti les figures, la gracieuse draperie des vêtements et la verve le ferveur qui caractérise l’ensemble des compositions.
^es statues de grandeur naturelle, pleines de mouvement t d’expression, se multiplient sur les côtés des portes, dans es^niches des contre-forts et sous les arcades des galeries ixtérieures des façades ; de nombreux bas-reliefs repréientent les principales scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament. Dans la décoration intérieure des édifices, on abandonna complètement les plantes exotiques et les tnimaux symboliques, auxquels on substitua des ornements mpruntés à la flore indigène. Nous avons vu plus haut ju’à cette époque on ne se contenta plus de graver des
MOYEN AGE ET RENAISSANCE
effigies sur le couvercle des tombeaux, et qu’on y sculpu de longues statues couchées. On connaissait déjà alor: l’art de fondre le bronze, comme le témoignent k deux tombes de la cathédrale d’Amiens et les portes dt bronze que Suger fit faire pour l’église abbatiale de Saint Denis.
xive siècle. — On peut déjà constater la dégénérescence de l’art religieux. 11 y a plus d’habileté dans l’exécution mais moins de chaleur dans la conception générale du sujet; la pureté du dessin s’altère; les draperies sont plus tourmentées; le style, moins ferme et moins noble, accuse parfois un travail trop expéditif; les sujets symboliques commencent à céder la place aux compositions où se révèlent l’expression des passions humaines et la réalité de la nature vulgaire. La statuaire de cette époque fait transition avec la simplicité si grave et si religieuse du xme siècle el le style maniéré et négligé du xve. Les figures grotesques, qui avaient disparu au xme siècle, apparaissent de nouveau, mais cette fois dans un but évidemment satirique.
xve siècle. — Si cette époque est supérieure aux précédentes par l’expression des passions, le progrès du modelé, la perfection de certains détails et de certaines statues tumulaires , elle leur est bien inférieure sous le rapport de l’inspiration religieuse et de la conception artistique. Les draperies, lourdes, tourmentées et prétentieuses, ont des plis épais qui se rompent à angles saillants. Beaucoup des statues des grands portails accusent le mauvais goût ou la négligence par leur maigreur, leur peu de relief et leur attitude peu naturelle. Les bas-reliefs, en général, échappent à ces défauts ; les figurines sont supérieures aux statues.
La pierre et l’ivoire avaient obtenu la prédilection des sculpteurs, dans les siècles antérieurs. Au xve siècle, le bois devient la matière en vogue. On fit alors non-seulement
SCULPTURE
des retables, des chaires, des crédences, mais même des statues en bois.
xv]© siècle. — Les boiseries de cette époque sont d’une richesse et d’une exécution remarquables; les plantes, les fleurs et les entrelacs sont admirablement traités. La satire et la caricature tiennent parfois une large place dans les lieux saints : la pureté des proportions et le fini du travail ne peuvent racheter, aux yeux de l’archéologue chrétien, les vices de cette espèce de protestantisme artistique.
A la suite des guerres d’Italie, Charles VIII, François Ier et Louis XII attirèrent en France de célèbres artistes italiens, qui imprimèrent à l’art national une nouvelle direction. Joconde, Léonard de Vinci, le Rosso, Primatice, André delSarte, Benvenuto Cellini, Serlio, Pierre-Ponce Trebali vinrent modifier les idées reçues jusqu’alors. L’art religieux ne fît que décroître; mais les monuments de la vie privée brillèrent d’un luxe tout nouveau. Aux xvue et xvme siècles, l’influence de l’école flamande, empreinte d’un naturalisme excessif, l’emporta souvent sur l’influence du style idéal des Italiens. Nous nous bornerons à donner les noms des principaux sculpteurs des trois derniers siècles, sans apprécier le mérite et le style de leurs oeuvres : Jean Gou-
Tombeau de Robert de Bouberch, au musée d’Amiens (xv« siècle;.
MOYEN AGE ET RENAISSANCE
jon, mort en 1572 ; Germain Pillon, mort en 1590 ; Jacques Sarrazin, né en 1590; Puget, 1622; Girardon, 1630; Coisevox, 1640; Lepantre, 1659 ; Nicolas Couslou, 1658; Bouchardon, 1698; Pigalle, 1714; Falconnet, 1716; Houdon, 1741; Dupatv, 1771.
BIBLIOGRAPHIE
Ayzac (Mme F. d'). Mémoire sur les statues symboliques de Saint- Denis; in-8.
Buteux. Précis des Arts du dessin; in-8.
Cahier et Martin. Mélanges d’Arehéologie (en voie de publication ; in-4°.
Clarac (de). Musée de Sculpture antique et moderne. 1820.
Jourdain (l’abbé). Les Clôtures du chœur de la cathédrale d’Amiens. 1849; in-8.
Labarte. Description des objets d’art de la collection Debruge- Duménil. 1847; in-8.
Lacroix (Paul). Le Moyen âge et la Renaissance (en voie de publication) ; in-4°.
Montfaucon (B. de). Monuments de la monarchie françoise. 1755; 5 vol. in-fol.
Rigollot. Essai sur les Arts du dessin en Picardie. 1840; in-8.
Annales archéologiques. — Bulletin monumental. — Congrès archéologiques, etc.