CHAPITRE II
MONUMENTS MEUBLES
Nous comprendrons sous cette désignation : 1 0 les pirogues; 2° les instruments en pierre et en os ; 3° les instruments et ornements en bronze ; 4° les vases et poteries ; 5° les monnaies.
Article 1 .
Pirogues.
(( Les vaisseaux des Venètes, dit César, avaient le fond plus plat que les nôtres, et étaient par conséquent moins incommodés des bas-fonds et du reflux ; les proues en étaient fort hautes, et la poupe plus propre à résister aux vagues et aux tempêtes. Tous étaient de bois de chêne, et par là même capables de soutenir le plus rude choc. Les poutres transversales, d’un pied d’épaisseur, étaient attachées avec des clous de la grosseur du pouce; leurs ancres tenaient à des chaînes de fer au lieu de cordes, et leurs voiles étaient de peaux molles et bien apprêtées (1). »
On a découvert, en 1 834, dans une couche de tourbe alluvienne, à Estrebœuf, près de Saint-Valery-sur-Somme, une pirogue celtique que l’on conserve au musée d’Abbeville ; elle est creusée dans un seul tronc de chêne, longue
(1) De Bello ç /allico , I. IIL 15.
de dix mètres, large de cinquante-quatre centimètres. Elle s’élargit vers la proue. Le fond est plat et entouré de bords droits et peu élevés ; on y remarque une espèce de plateforme destinée à recevoir un mât qui devait être assez bas et quadrangulaire (1). On avait déjà découvert une semblable barque, en 1800, dansl’île des Cygnes, à Paris. Ces sortes de pirogues, dont se servent encore les habitants de l’Océanie, ont été les premiers essais de l’art nautique chez tous les peuples de l’antiquité. Les Grecs les nommaient, <7xa<p7) et les Romains aïvei ou trabariœ.
Article 2.
Instruments en pierre et en os.
Haches. — Les haches en pierre sont terminées d’un côté par une pointe mousse et de l’autre par un tranchant tantôt droit, tantôt de forme elliptique. La partie inférieure n’est souvent qu’imparfaitement polie, afin sans doute de pouvoir être plus facilement fixée dans une gaine. On en trouve un grand nombre qui ne sont qu’ébauchées : elles ont probablement été abandonnées par l’ouvrier parce qu’elles étaient trop difficiles à polir. Le plus grand nombre est en silex jaune ou blanchâtre; on en rencontre en granit, en jade, en serpentine, en jaspe, en pierre ollaire,etc. : ce sont les plus soignées et les plus régulières. M. Boucher de Perthes a découvert des espèces de haches en craie , en grès et même en bois ; il les considère comme des symboles ou des amulettes ou des signes représentatifs. 11 donne la même destination à certaines petites haches de silex qui n’ont que vingt millimètres de haut sur dix de large (2). Celles qui sont les plus longues (de vingt-cinq à quarante centimètres) pouvaient être tenues à la main et servir
(1) Cf. Mém. de la Soc. d'émulation d’Abbeville , 1854, p. 81 .
(2) Antiquités celtiques et antédiluviennes.
MONUMENTS MEUBLES
d’armes offensives ; d’autres, de moins grande dimension (de dix à vingt-cinq centimètres), étaient attachées à des maillets ou à des bâtons dont le bout était fendu. Il ne faut point considérer toutes ces haches comme des armes : elles ont dû très-souvent servir d’outils tranchants et peutêtre même d’instruments de sacrifice.
Les haches percées d’un trou pour recevoir un manche sont fort rares; on les fixait ordinairement dans une espèce de gaine que traversait perpendiculairement un manche. On a trouvé dans les tourbières de la Somme plusieurs de ces gaines en bois de cerf ou d’élan ; l’une d’elles est faite d’un fragment de bois de cerf de cent six millimètres de
Hache en silex. Hache en jade. Hache emmanchée.
longueur sur trente-deux d’épaisseur ; elle est percée de part en, part dans sa longueur et traversée par une ouverture ovale qui servait à recevoir le manche (1).
Les Celtes nommaient ces haches foatar (tuer) : les Romains en ont fait materies. Quelques antiquaires les nomment celtœ , coins ou casse-têtes ; elles sont connues dans quelques provinces sous le nom de pierres de foudre , pierres de tonnerre. Les haches en silex étaient en usage chez plusieurs peuples de l’antiquité. Diverses peuplades sauvages de l’Amérique et de l’Océanie s’en servent encore actuellement.
(I) Mém. de la Soc. archéol. de la Somme , t. I, article de M. Bouthors.
Masses en silex. — On donne ce nom à des morceaux de silex dont la forme représente en général un cône prismatique allongé, et dont la surface est marquée longitudinalement par des crêtes parallèles: ces crêtes sont les lignes de rencontre de facettes longues, étroites et excavées de manière à former une espèce de rigole.
Couteaux. — Ce sont des morceaux de silex effilés, étroits, légèrement renflés vers le milieu et tranchants des deux bords ; une des faces est parfois convexe et l’autre concave; il est rare que les deux extrémités finissent carrément : elles se terminent ordinairement par une pointe en ogive. On en rencontre qui sont si grossièrement ébauchés, qu’on est exposé «à les confondre avec les simples éclats de silex ; ils peuvent avoir été détachés tout d’une pièce des masses en silex où l’on remarque, comme nous l’avons dit plus haut, des facettes concaves. Les procédés employés pour cette opération ont dù être à peu près les mêmes que ceux auxquels on a recours pour la fabrication des pierres à fusil.
Pointes de flèche et de lance. — Ce sont de petits dards en silex, en quartz hyalin, etc. , qui sont munis sur les côtés de crochets arrondis ou aigus. Ils ont une forme ovale ou
Pointe de flèche. Pointe de lance.
triangulaire, et sori, longs de un à dix centimètres. On les fixait au bout d’une baguette qui, selon sa dimension, servait de flèche ou de lance.
Marteaux. On a donné ce nom à des silex percés pour recevoir un manche. Les deux extrémités ne sont point toujours arrondies;l’une d’elles est quelquefois tranchante.
Pierres de fronde. — On a découvert près de Périgueux et d’Abbeville des boules en silex et en grès, évidemment
MONUMENTS MEUBLES
travaillées, qui sont de la grosseur d’une pomme moyenne. On a supposé qu’elles avaient pu servir de projectiles pour les frondes; ce n’étaient peut-être que des boules usitées dans certains jeux.
Idoles et figures symboliques. M. Boucher de Perthes a découvert près d’Abbeville, dans des bancs de terrain diluvien, un grand nombre de silex, où il a reconnu des figures informes d’hommes, d’oiseaux, de poissons, de sauriens, de quadrupèdes; ces figures ne sont pas, selon lui, un produit fortuit occasionné par les brisures du silex, mais des idoles et des figures symboliques travaillées par la main de l’homme. M. Boucher de Perthes a publié sur cette question controversée un ouvrage fort remarquable, intitulé : Antiquités celtiques et antédiluviennes.
Instruments en os. — On a découvert un certain nombre d’armes et d’instruments en os d’hommes ou d’animaux. Ce sont surtout des pointes de flèche ou de javelot , et des espèces de poignards faits avec des tibias de cerf. Les défenses de sangliers étaient aussi employées par les Gaulois comme armes et comme ornements.
Article 3.
Instruments et ornements en métal.
Haches. — Les Gaulois ne connaissaient point le procédé de la trempe du cuivre. Aussi, leurs armes étaient-elles de fort mauvais usage.
Les haches en bronze sont de formes assez variées. Quelques-unes sont creuses intérieurement, et munies de rebords. Plusieurs ont un anneau latéral ou une ouverture ménagée pour recevoir un manche. Ces haches ont pu avoir plusieurs destinations, et servir à la fois d’outils de menuiserie, d’armes offensives et d’instruments de sacri-
Hache en bronze.
fice. On les coulait dans des moules composés de deux pièces symétriques, s’emboîtant l’une dans l’autre au moyen d’une rainure. On a découvert des fabriques de moules à Ecornehœuf (Dordogne), Anneville-en-Saise (Manche), etc.
Epées. — Les épées gauloises ont jusqu’à huit décimètres de longueur, tandis que les romaines ne dépassent guère quatre décimètres. Elles sont droites, plates, ter-
Épée en bronze.
minées en pointe, et tranchantes des deux côtés. Le manche a été coulé en même temps que la lame : il est plat comme elle.
Poignards. — Les poignards ne diffèrent guère des épées que par leur courte dimension.
Poignard.
Tête de lance.
Têtes de lance. — On attribue également à l’époque celtique des têtes de lance percées latéralement pour être fixées à un manche.
Torques. — On a trouvé dans des sépultures gauloises dif-
férentes espèces detorquesou colliers. Les uns ressemblent!!
MONUMENTS MEUBLES
deschapeletsde perles, de verre, de jais, d’ambre, d'anneaux d’or; les autres, d’une seule pièce de métal, ressemblent a une sorte de hausse-col; tel est celui qu’on a découvert à Saint-Cyr, près de Valognes. «Il consistait, dit M. de Caumont, dans une plaque d’or assez mince, taillée en forme de croissant, mais dont les crochets étaient recourbés de manière à former un cercle presque entier. On remarquait près des bords et aux extrémités de cette pièce des festons et quelques autres moulures. Le peu d’espace qui existait entre les deux pointes du croissant ne permet pas de croire que cet ornement eût pu être passé au cou ; probablement il tombait sur la poitrine, suspendu au moyen d’une chaîne (1). »
Article 5.
Vases et poteries.
Vases. — Les Gaulois n’eurent d’abord que des vases en terre fort épais ou des corbeilles d’osier qui leur en tenaient lieu. Quelques-uns buvaient dans des cornes d’ure et même dans le crâne des vaincus. Ce n’est qu’à une époque rapprochée de l’invasion romaine qu’ils firent quelquefois des vases de cuivre et d’argent.
Poteries funéraires. — Elles sont faites d’une argile
(Fontanay-le-Marmion) .
jaune et plus souvent grisâtre, dans laquelle on trouve
(J) Cours (V Antiquités', ère celtique, p. 243.
des pierrailles et des parcelles de silex. Elles ne sont pas cuites, mais seulement séchées au four. Elles sont ordinairement peintes en noir ou en gris, à l’intérieur comme à l’extérieur : mais les nuances ne sont pas toujours uniformes. Quelques vases sont recouverts d’une couche de vernis. Les autres ont des tâches blanches, faitesavec de petits fragments de silex : elles étaient sans doute considérées comme des signes de deuil. Presque toutes les poteries gauloises qu’on a découvertes ont été fabriquées à la main, sans l’usage du tour. Elles n’ont pour tout ornement que des traits ou des points gravés en creux sur l’argile avant sa cuisson . Ces vases, de forme et d’épaisseur diverses, étaient placés dans les tombeaux, pour contenir , les uns, les cendres du défunt, les autres des parfums et des aliments.
Poteries usuelles. — Ces sortes de poteries sont beaucoup plus rares que les autres. Elles sont plus cuites, ont une pâte plus consistante et des ornements plus variés ; on y peignait quelquefois des fleurs (1).
Article 5.
Monnaies.
Les monnaies des Gaulois étaient fort grossières. On en rencontre en or, en argent, en electrum , en bronze et en polin. On donne ce dernier nom à un mélange de cuivre jaune, de plomb et d’étain. La plupart sont coulées et non frappées ; quelques-unes sont convexes d’un côté et concaves de l’autre. Elles ont ordinairement pour type une roue de char, un cheval libre, un sanglier, un porc, un urus, un bœuf, ou quelque animal fantastique. Après l’oc-
(1 ) Fictilia in usu habebant densa ac floribus distinct a. Diodore de Sicile.
MONUMENTS MEUBLES
cupation romaine, ces types furent remplacés par l’aigle, le sphinx, le lion, Janus, etc., et on inscrivit sur les médailles des noms de rois, de peuples, de villes, etc.
Montfaucont divise en trois classes les médailles celtiques : 1° les plus anciennes, qui sont tout à fait grossières; 2° celles d’une époque intermediaire, qui sont mieux trai-
tées; 3° les plus récentes, qui se rapprochent de l’art
Troisième époque. — Médaille des Éduens.
monétaire des Romains. M. L. de la Saussaye a proposé la classitication suivante, qui est toute différente :
Première époque. — Imitation des médailles macédoniennes de Philippe 11, rapportées par les Gaulois, après leur expédition en Grèce, près de trois siècles avant notre ère, ou introduites dans les Gaules par le commerce, qui en fit la monnaie la plus universellement répandue de l’antiquité, jusqu’à la décadence de l’empire. Les médailles d’or sont les plus communes. Les légendes sont très-rares; quand il s’en présente, elles sont en caractères grecs.
Deuxième époque. — L’art, en dégénérant, tend à se naturaliser gaulois; il reste d’école grecque, mais il adopte des types et des légendes appartenant plus spécialement au pays. Les chefs ou vergobrels font frapper des monnaies à leur nom. L’argent est le métal le plus communément employé. L’influence des relations avec les Romains se fait sentir ; les légendes sont souvent écrites en lettres
latines vers la fin de cette époque, que Ton peut conduire jusqu’à la conquête totale des Gaules.
Troisième époque. — Médailles autonomes, peu antérieures à la conquête de César, frappées depuis par certai nes cités auxquelles les Romains accordèrent ou conservèrent certaines franchises. Les monnaies d’or deviennent très-rares. Il est présumable que les Romains retirèrent au peuple conquis le droit d’en frapper.
Cette classification, dit M. de la Saussaye, ne saurait être uniformément appliquée à toutes les parties du territoire gaulois. 11 doit se présenter des différences, et même des exceptions, d’après les divers degrés d’une civilisation fort inégalement répandue dans le pays, selon que les provinces se trouvaient plus ou moins éloignées du littoral de la Méditerranée , où s’était établi un foyer civilisateur dès le vue siècle avant notre ère. La Belgique pouvait être à ses essais monétaires quand la Narbonnaise touchait à la décadence de l’art. D’après ce système, l’art monétaire chez les Gaulois aurait suivi une marche décroissante à
mesure qu’il se serait éloigné de l’art grec, qui présida, à son origine , à une époque ou il était arrivé à son plus haut point de perfection. On voit ainsi la décadence du monnayage des Gaulois se lier à celle de leur indépendance nationale (1).
M. Champollion-Figeac range en quatre classes les médailles gauloises autonomes : 1° Celles des villes et des peuples d’origine gauloise (Santones , Turones, Remos , Virodunum , etc.) ; 2° celles des villes ou des peuples qui eurent des monnaies comme colonies romaines ( Nemausus , Vienna, Lugdunum, etc.); 3° celles de villes et dépeuples d’origine grecque ( Anlipolis , Avenio, Massalieton , etc.); 4° celles des chefs gaulois (2).
(1) Revue numismatique , I. t, p. 76.
(2) Traité élémentaire d’ Archéologie, t. II, p. 280.
MONUMENTS MEUBLES. 47
On a fait, à diverses époques, de précieuses trouvailles de monnaies celtiques à Soing et Cheverny, en Sologne; à Ploncour et Lamballe, en Bretagne ; à Mézières et Glinchamp, en Normandie; à Vendeuil et Beauvoir, en Picardie ; à Angers , etc. , etc.
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