MOYEN-AGE. — ARABES. — REPUBLIQUES ITALIENNES. LIGUE HANSÉATIQUE
Caractère du commerce au moyen âge. — Au moyen âge, le seul fait vraiment nouveau que présente l'histoire du commerce, est la part que prennent au mouvement des échanges les contrées baignées par l'Atlantique, et l'Europe septentrionale presque inconnue à l'antiquité. Du reste, les procédés, les routes, la nature même du commerce changent peu : la Méditerranée est toujours le centre de l'activité commerciale, le débouché des produits de l'Inde et de l'Orient; l'industrie et le crédit s'essayent timidement, et les perfectionnements apportés à la navigation préparent peu à peu les grandes découvertes maritimes et la révolution du xvie siècle.
. Résultats des invasions germaniques. — Les invasions germaniques du ve et du vie siècle jetèrent dans toutes les relations sociales une perturbation profonde, moins générale cependant et surtout moins brusque qu'on n'est souvent porté à le croire. Le monde romain ne s'écroula pas tout d'une pièce; le régime municipal, les corporations, les habitudes de la vie romaine, se maintinrent en Italie, en Espagne, dans la Gaule méridionale et centrale, partout où la domination romaine avait eu le temps de jeter de profondes racines. Les barbares eux-mêmes se plièrent rapidement aux mœurs des peuples vaincus : les bijoux, les armes précieuses, les riches étoffes, séduisirent l'imagination enfantine de ces races à demi sauvages passionnées pour tout ce qui brille ; le commerce se ralentit sans doute, mais ne s'éteignit pas.
Vingt ans après la conquête, les Vandales se couvraient de tissus d'or et de soie ; les Francs buvaient dans des coupes ciselées les vins de Chypre et de l'Italie ; les Ostrogoths se faisaient un honneur de relever les monuments de Rome ; Carthage, Ravenne, Marseille, voyaient toujours affluer dans leurs ports les richesses de l'Orient; à Paris même, tout un quartier était occupé par des marchands juifs et syriens ; enfin l'empire grec, qui avait en partie échappé à l'invasion ger-
manique, avait gardé son luxe et ses richesses. Alexandrie était toujours l'entrepôt des marchandises de l'Inde; Constantinople avec sa merveilleuse situation, son immense population, sa cour somptueuse, attirait à elle par l'Archipel et par la mer Noire le double courant du commerce oriental dont la direction n'avait pas changé depuis la période phénicienne.
Résultats des invasions arabes. — Mais l'Orient devait avoir sa révolution comme l'Occident, et la conquête arabe bouleversa plus profondément encore le monde oriental que la conquête germanique n'avait boule\ ersé l'Europe, depuis le temps d'Alexandre, l'établissement des Grecs, puis des Romains, en Égvpte, avait porté une rude atteinte au commerce arabe dans l'Océan Indien: cette race remuante et passionnée s'était repliée sur elle même, et dépensait son activité en guerres intestines où l'esprit chevaleresque s'alliait étrangement à ces instincts de brigandage innés chez les races nomades.
Le prophète de l'islamisme, Mahomet, donna aux Arabes ce qui leur manquait, l'unité ; entraînés par le double enthousiasme du proséhtisme et de la conquête, ils débordèrent sur l'Orient, refoulèrent les Grecs jusqu'au Bosphore, renversèrent le trône du dernier des Sassanides, franchirent 1 laxartes et l'Indus, conquirent l'Egypte, ruinèrent Garthage redevenue romaine depuis la chute de l'empire vandale, se jetèrent sur l'Espagne, et ne s'arrêtèrent qu'aux bords de la Loire devant l'épée des Francs et le génie de Charles Martel.
La rudesse et le fanatisme des nouveaux conquérants ne tardèrent pas à s'effacer au contact de populations plus douces et plus civilisées : des bords de l'Indus à ceux du Nil et du Tage s'épanouit en moins d'un demi-siècle une civilisation originale, brillante, mais sans racines, comme ces plantes hâtives qui fleurissent et se flétrissent en un jour.
Le khalifat de Cordoue. — En Espagne, siège du khalifat de Cordoue, le seul pays où la civilisation arabe ait laissé des traces durables, les ports de Séville, de Malaga, û'Ahnéria, de Valence, deviennent les entrepôts d'un commerce qui s'étend à tout le bassin de la Méditerranée.
A la production des céréales triplée par un admirable système d'irrigation, à celle des vins, des huiles, des arbres fruitiers, vient se joindre la culture de la canne à sucre, celle du dattier, du cotonnier, du mûrier ; les armes de Tolède, les cuirs de Cordoue, les cotonnades et les soieries de Grenade et de Murcie, le papier de coton de Xaliva, sont renommés dans toute l'Europe.
Les pays barbaresques et l'Egypte. — En Afrique, les ports de Tanger, de Tunis, de Tripoli, de Benghazi, ont remplacé Carthage et Cyrène à jamais ruinées; Damietle et Alexandrie, les deux grands ports de l'Egypte, sont toujours, comme au temps de la domination romaine, les entrepôts du commerce de l'Inde dont la mer Rouge est une des routes les plus fréquentées, et les Arabes essayeront de rouvrir le canal creusé entre le Nil et lo golfe de Suez ' Arsinoé) par les Pharaons et les Ptolémées.
Sur les côtes de L'Afrique orientale, les Arabes dépassèrent les limites du commerce grec et romain, et fondèrent des établissements à Zanzibar, a Mozambique, peut-être même à .Madagascar.
Les caravanes arabes dans l'Afrique centrale. — Tandis que leurs navires couvraient la Méditerranée et l'Océan Indien, les routes des caravanes carthaginoises, abandonnées pendant les désordres du \r et du vi° siècle, se ouvraient devanl les missionnaires et les marchands musulmans : sur le littoral de la Méditerranée, dans cette région fertile qui B'étend entre la mer et l'Atlas
et qui porte le nom de Tell ou de Riff, s'élevaient de grandes cités à la fois industrieuses et commerçantes, Maroc et Fez, avec leurs fabriques d'étoffes, leurs cuirs travaillés, leur bijouterie, point de départ des caravanes qui allaient chercher, à Tombouctou et sur les bords du Niger, les gommes, les plumes d'autruche, la poudre d'or, les esclaves noirs; Kairouan au sud de Tunis, rattachée au Soudan par une double route, celle de Tombouctou par Ghadamès et Aïn-Salah, et celle du lac Tchad par Mourzouk et Bilma. Sur les bords du Nil, la ville musulmane du Caire remplaçait à la fois Thèbes et Memphis, et devenait l'entrepôt du commerce du Soudan, le rendez-vous des pèlerins qui se rendaient à la Mecque par l'isthme de Suez ou les ports de la mer Rouge ; en même temps, Sennaar et Dongolah héritaient de l'antique Méroé, la métropole de l'Ethiopie, et les caravanes parties de Zanzibar ou de Mozambique pénétraient jusqu'aux sources mystérieuses du Nil et jusqu'aux grands lacs de l'Afrique intérieure.
Khalifat de Bagdad. Le commerce arabe en Asie. — En Asie
comme en Afrique, les Arabes, maîtres de toutes les routes du commerce de l'Inde et de l'extrême Orient, avaient remplacé à la fois les Romains et les Parthes : Boukhara et Bagdad, la résidence des khalifes, la vilie des mille et une nuits, avaient grandi sur les ruines de Bactres et de Babylone; la Mecque, la capitale religieuse de l'islamisme, attirait chaque année des milliers de pèlerins partis de tous les points du monde musulman et qui, presque tous, se livraient au commerce, en même temps qu'ils accomplissaient le voyage sacré.
Des navires montés par de hardis matelots qui avaient emprunté aux Chinois l'usage de la boussole, partaient de Bassorah à l'embouchure du Chat-el-Arab, de Mascate à l'entrée du golfe Persique, de Moka sur la mer Rouge, et allaient chercher aux ïndes, en Indo-Chine, à Java, à Sumatra, les marchandises qu'ils rapportaient directement à Suez, ou qui de Bassorah remontaient le Tigre jusqu'à Bagdad.
Les caravanes en Asie. — En même temps des caravanes à la marche plus lente, mais plus sûre, partaient de Bagdad et de Mossoul, et par les anciennes routes des Babyloniens et des Perses, Kirmanschah, Hamadan, Hënat, Candahar et Ghazna, allaient chercher les marchandises de l'Inde ou de la Chine entassées dans les entrepôts de Delhi, de Lnhore, de Cachemire et de Boukhara. Comme au temps des Assyriens et des Séleucides, la vallée du Tigre et de l'Euphrate était le centre de l'industrie, du commerce et de la civilisation de l'Orient. Dans les caravansérails de Bagdad retentissaient toutes les langues de l'Asie; dans ses gigantesques bazars, à côté des produits de son industrie, riches tapis, bijoux aux formes variées, tissus de soie et de coton, draps d'or et d'argent, s'étalaient les étoffes, les pierres précieuses et les épices de l'Inde, les armes du Khorassan, les soies et les pelleteries de la Chine, les parfums de l'Arabie, l'ambre de la Baltique. C'était de Bagdad que rayonnaient dans toutes les directions des routes sans cesse couvertes de marchands et de voyageurs : à l'ouest, par le désert de Syrie, vers Antioche, Alep et Damas, les entrepôts du commerce de la Méditerranée dont Tripoli, Acre (Ptolémaïs), etc.. étaient les débouchés; au nord par Mossoul, Diarbékir, Erzeroum, vers la mer Noire et son grand port, Trébizonde\ au nord-ouest, par la vallée de l'Euphrate, la ville à'Edesse et les routes de l'Asie Mineure vers Nicée, Brousse, Smyrne, Satalia, échelonnées sur les côtes de la mer de Marmara et de l'Archipel ; à l'est enfin vers les Indes, le Khorassan et le Mawarennahar (Turkestan) par Hamadan et Hërat.
Dans la vallée du Sir-Daria et de l'Amou-Daria, Boukhara et Samarkande rivalisaient d'activité et de richesse avec -Mossoul et Bagdad; outre les anciennes routes de l'Inde , du Thibet, de la Chine et de l'Europe orientale, le commerce de Boukhara s'était ouvert un nouveau débouché par la vallée de l'Oxus , la navigation de la Caspienne, l'isthme du Caucase et les ports de la mer Noire, où les navires grecs venaient chercher les marchandises asiatiques. Le commerce arabe, dominant dans la Méditerranée jusqu'au xie siècle, recula peu à peu devant la concurrence des républiques italiennes; mais il conserva jusqu'au xvie l'empire de l'Océan Indien, et aujourd'hui encore l'Afrique et l'Asie n'ont pas d'autres routes commerciales que celles où circulaient jadis les caravanes de Boukhara et de Bagdad.
Europe occidentale. Charlemagne. — Tandis que la civilisation arabe, brillante mais éphémère, grandissait en Orient, l'Europe sortait à peine du chaos des invasions germaniques. Un moment la main puissante de Charlemagne releva cet empire d'Occident dont le souvenir était resté dans l'esprit des peuples comme un idéal d'ordre et de grandeur : la vie sembla renaître dans ce vieux monde romain transformé par le mélange d'un sang plus jeune et plus généreux ; les voies romaines, réparées et prolongées à travers les forêts de la Germanie, virent circuler de nouveau les lourds chariots et les troupes de mulets chargés de marchandises ; les fleuves redevinrent les grandes routes du commerce ; le palais d'Aix-la-Chapelle recevait à la fois les chefs des Saxons, des Slaves et des Avares vaincus par Charlemagne, les députés de l'empire grec, les ambassadeurs des émirs de Fez, de Kairouan, de Saragosse, et ceux du khalife de Bagdad, Aarounal-Raschid ; mais cette renaissance dura peu : la féodalité triomphante morcela le sol et l'autorité, entoura de remparts jusqu'aux plus humbles bourgs, planta ses donjons sur chaque colline, au bord de chaque rivière, hérissa de péages les routes et les ponts, tandis que de nouvelles invasions, celles des Normands et des Hongrois, suspendaient toutes les relations sociales et couvraient de ruines l'Europe occidentale.
Les Normands. — Les Normands, ces intrépides navigateurs, ne furent que des pirates; mais leurs courses aventureuses et leurs établissements en Angleterre, en France, en Russie, eurent du moins pour résultat de mettre en contact avec le reste de l'Europe la péninsule Scandinave perdue dans les brumes et les glaces du Nord, et de révéler l'existence de l'Islande, du Groenland, de Terre-Neuve et de l'Amérique du Nord, dont on oublia plus tard le chemin.
Les croisades et les communes. — La résurrection du commerce européen au xie siècle se rattache à deux grands faits : 1° la recrudescence du sentiment religieux qui suit les terreurs de l'an 1000, qui pousse vers l'Espagne, vers l'Italie, vers Jérusalem des milliers de pèlerins, et qui aura pour dernier résultat Les croisades; im la renaissance des vieilles municipalités romaines dans le midi de l'Europe, tandis qu'en France et en Germanie les communes préludent I l'affranchissement de l'artisan et du marchand, et préparent la formation de la bourgeoisie.
Les républiques italiennes. — L'Italie, où les traditions romaines fêtaient conservées plus vivaces, et que s;» position au centre <lo la Méditerranée inciiiii ,i la fois en relations avec l'Orienl el avec l'Occident, vif renaître, dans les
premirii )S .innées du \r siècle, l'industrie el le commerce, en même temps <|iio la
iiherie. Soixante ans avant les crois, nies, les vaisseaux de Naples, û'Ariialfi el de Ato visitaient déjà les porta d'Egypte et de Syrie, et disputaient aui Sarrasins
de Sicile et d'Afrique la Méditerranée occidentale ; Venise, fondée en 450, dans les lagunes de la Piave et de la Brenta, par des habitants d'Aquilée qui fuyaient l'invasion d'Attila , disputait l'Adriatique aux pirates de la Dalmatie , montrait dans les mers du Levant le pavillon de Saint-Marc, et obtenait des empereurs de Constantinople de nombreux privilèges.
Mais la grandeur des républiques italiennes ne date que des croisades, comme celle des républiques grecques, des guerres médiques. Cet immense élan d'enthousiasme religieux et d'ardeur guerrière qui jeta l'Occident sur l'Orient, qui rapprocha les peuples et les classes de la société, qui hâta l'émancipation des serfs et des communes, initia en même temps les Occidentaux aux merveilles de la civilisation grecque et arabe, ouvrit par la fondation du royaume de Jérusalem les ports d'Antioche, de Tripoli, de Saint-Jean d'Acre, de Jaffa, de Césarée aux navires chrétiens, et créa avec l'Orient et Constantinople des relations régulières qui prirent bientôt un large développement. Les trois reines de l'Italie, Venise, Gênes et Pise, qui venait de détruire la marine d'Amalfi, se partagèrent le double bénéfice du commerce et du transport des croisés et des pèlerins qui avaient renoncé, dès le milieu du xne siècle, à la route de terre pour suivre la voie de mer.
Venise et Gênes. — En 1204,1a conquête de Constantinople par les Vénitiens et les Francs, et la fondation d'un empire latin à Byzance donnèrent tout à coup au commerce de Venise une incontestable supériorité. Maîtres de tous les ports de la Grèce, Durazzo, Patras, Navarin, Malvoisie, Nauplie, des îles Ioniennes, des Cyclades, des Sporades, de Candie, de Négrepont, les Vénitiens s'intitulèrent seigneurs d'un quart et demi de l'empire grec, et firent du commerce de la Méditerranée orientale un véritable monopole. L'industrie de la soie importée de Constantinople, celles du coton, de la verrerie, de la papeterie, la fabrication des armes, firent bientôt de Venise la première cité manufacturière de l'Europe, et se répandirent dans les autres républiques italiennes, à Bergame, à Milan, à Brescia, à Florence, à Lucques, à Sienne, dont l'Europe entière recherchait avidement les produits.
Le commerce de la mer Noire passa des Grecs aux Vénitiens, et le littoral se couvrit de leurs comptoirs : Alexia, à l'embouchure du Dnieper, où les marchands russes de Kiew apportaient les fourrures, le lin, les bois de la Russie occidentale ; Tana (Azow) , à l'embouchure du Don où aboutissaient deux des grandes routes du commerce asiatique, celle qui descend de la Sibérie par la Kama et le Volga, et celle qui part de Boirkhara et se dirige vers la mer Noire par la Caspienne, le port d'Astrakan, connu alors sous le nom d'Itil, et le cours du Don ; enfin Trébizonde et Sinope, débouchés des caravanes de Bagdad, de l'Asie Mineure, et de la route que les rois chrétiens d'Arménie venaient de tracer à travers un rameau du Caucase pour unir la vallée de l'Aras et du Kour à celle du Rhion, le Phase des anciens.
En 4261 la ruine de l'empire latin de Constantinople et le rétablissement d'une dynastie grecque compromirent la prépondérance vénitienne dans la mer Noire et dans l'Archipel.
Une rivale redoutable, Gênes, qui venait d'anéantir la marine de Pise et qui, depuis le xie siècle, partageait avec Marseille et Barcelone le commerce de la Méditerranée occidentale, profita de l'appui des Grecs pour disputer aux Vénitiens le commerce de la mer Noire, et pour fonder à Gaffa, en Crimée, une colonie génoise dont la concurrence finit par ruiner les établissements vénitiens.
Venise se rejeta alors du côté de la Syrie, de l'Egypte et de l'Afrique; Alep,
Damas, Alexandrie, Tripoli, Tunis, Tanger, sièges des consulats vénitiens, visités chaque année par les flottes de la république, lui livrèrent en échange de l'argent monnayé ou des métaux usuels de l'Europe, les richesses de l'Inde et du Soudan.
Dès le xme siècle, Venise entretenait par terre des relations régulières avec la France et l'Allemagne, et les Allemands possédaient sur le Rialto un comptoir dont les opérations montaient annuellement à un million de florins d'or En 1 31 2, une galère de Venise aborda pour la première fois à Anvers; dès le milieu du sive siècle, une flottille vénitienne visitait chaque année Southampton, Bruges et Londres, en passant par Cadix, Séville et Lisbonne; quelques années plus tard, (e pavillon vénitien se montrait jusque sur les côtes de Norwége.
Au commencement du xvn siècle, avec ses 3,000 navires de commerce et ses 30,000 matelots, avec son industrie sans rivale, avec ses entrepôts où s'entassaient à côté des toiles de la Flandre, des laines de l'Angleterre, de la France et de la Catalogne, les métaux de l'Allemagne, les cotons de la Syrie et de l'Asie Mineure, les soies de la Perse, de la Grèce et de la Chine, les épices, les pierres précieuses et les sucres de l'inde, les céréales de l'Egypte, les vins de Chypre, de Chio et de Malvoisie ; avec son mouvement d'échanges, qui dépassait 200 millions, Venise régnait sur la Méditerranée, dont Gènes, affaiblie par ses discordes intérieures, ne pouvait plus lui disputer l'empire, et fournissait presque seule à l'Europe ces précieuses marchandises de l'Inde et de la Chine dont l'usage se répandait avec les progrès du luxe et de la richesse.
Espagne. Barcelone. — Tandis que l'Italie s'éveillait à la liberté et à la civilisation, et que ses puissantes républiques faisaient revivre les souvenirs d'Athènes et de Carthage, les pays de l'Occident se débattaient encore contre \ l'anarchie féodale, et mille entraves y enchaînaient les progrès du commerce et de l'industrie.
En Espagne, la lutte contre les Maures avait longtemps absorbé toutes les forces et toute l'activité de la nation, et une seule ville chrétienne, Barcelone. grâce à son heureuse situation, aux productions naturelles de la Catalogne et à ses fabriques de draps, avait conquis une position dominante dans la Méditerranée occidentale; ses navires visitaient les ports du Levant malgré la concurrence de j Gênes et de Venise, et entretenaient des relations suivies avec les États barbaresques. d'où elle tirait la laine nécessaire à son industrie.
France. Industrie et commerce. — En France, la persistance des institutions municipales dans les villes du Midi, et l'émancipation des communes dans le Nord avaient donné dès le xue siècle une assez vive impulsion au commerce et à l'industrie. Les draps de Toulouse, de Carcassonne, de Montpellier. de Troycs, de Reims, de Paris et de Rouen, les toiles de la Bourgogne el de la Franche-Comté, étaient recherchés jusque sur les marchés de l'Orient, où les transportaient les navires de Gênes et de Venise. La position de la France sur les deux mers en fit l'intermédiaire naturel entre les pays commerçants de la Méditerranée et les paya producteurs du nord-ouest de l'Europe; dos le commen cément du xur s'u-clc deux grandes rouies de transit s'étaient établies à travers la France entre l'Italie, l'Angleterre et ce riche paya de Flandre dont l'industrie
n'avait paa de rivale dans le nord de l'Europe.
Bordeaux el la Rochelle, longtemps possessions anglaises, recevaienl de Londres, d Exeter et de Bristol les laines anglaises, qu'elles payaient avec les vins et les céréales de la Guienne, du Languedoc et du Ptoitou, et qu'elles expédiaient pai Agen, Toulouse <'t Montpellier jusqu'à Beaucaire sur le Rhône.
La foire de Beaucaire fondée en 1217 était, dès 1250, l'un des premiers marchés de l'Europe; les marchands de Barcelone, de Gênes, de Venise, de Gonstantinople, d'AIep, d'Alexandrie et de Tunis s'y donnaient rendez-vous et échangeaient contre les vins, les draps, les toiles et les laines, les produits de l'industrie italienne et les marchandises de l'Orient.
La seconde route partait de la Flandre, suivait le cours de l'Oise, de la Seine, de la Saône et du Rhône, et aboutissait à Beaucaire, à Aiguës-Mortes et à Marseille, dont les navires, malgré la concurrence des républiques italiennes, fréquentaient encore les échelles du Levant et les ports de l'Afrique.
Sur cette route étaient échelonnées des places de commerce de premier ordre : Paris avec ses fameuses foires du landit qui se tenaient sous les murs de l'abbaye de Saint-Denis, et dont l'origine remontait à Dagobert; Troyes, dont la foire, non moins célèbre et presque aussi ancienne que celle de Saint-Denis, attirait les marchands des Flandres, de l'Allemagne et de toutes les provinces de France qui venaient y trafiquer avec ceux de Gènes et de Milan, de Venise et de Florence ; Lyon, l'entrepôt du commerce de la Saône et du Rhône ; Avignon, qui devait au séjour des papes une haute importance commerciale; Arles et Aix,\es anciennes métropoles de la Provence.
L'établissement des relations directes entre la Flandre, l'Angleterre et l'Italie vers le milieu du xive siècle, diminua l'importance du commerce de transit, et ce fut seulement à cette époque que se développèrent les grands ports de la Manche, Dieppe, Rouen, Honfleur, Saint-Malo, dont les hardis matelots précédèrent les Portugais sur les côtes d'Afrique, et fondèrent au Sénégal et en Guinée des comptoirs dont les ruines existaient encore au xve siècle.
Europe du Nord. — L'Europe du Nord entra dans le mouvement commercial plus tard encore que l'Europe occidentale. Jusqu'à la conquête normande, l'Angleterre, en proie à l'anarchie et aux ravages des montagnards de l'Ecosse et des pirates norwégiens, restait isolée du continent ; la Norwége, la Suède et le Danemark dédaignaient le commerce pour la piraterie, et la civilisation germanique ne datait que de Charlemagne, dont l'épée avait brisé l'indomptable paganisme saxon et les sourdes résistances de la Bavière.
Les villes du Danube et du Rhin. — Le commerce allemand naquit sur les bords du Rhin et du Danube, où les anciennes cités romaines avaient été relevées par Charlemagne, héritier des Césars d'Occident.
Dès le xe siècle, les villes du Danube, Ratisbonne , Passau et Vienne étaient en relations directes avec Constantinople et la mer Noire, dont le fleuve leur traçait la route; mais la croisade de 1204 et l'invasion mongole ruinèrent ce commerce ; au lieu d'aller chercher à Byzance les marchandises de l'Orient, il fallut les tirer des entrepôts de Venise. La suprématie commerciale de l'Allemagne du Sud passa à la ville d'Augsbourg, située au débouché des routes du Tyrol et de la haute Italie, par le col du Brenner et la vallée de l'Adige, et à celle de Nuremberg, rivale d'Augsbourg pour le tissage du lin, de Venise pour la verrerie, l'orfèvrerie et la bijouterie, et intermédiaire entre l'Allemagne du Sud et lWllemagne du Nord.
Au xive siècle, Augsbourg et Nuremberg furent les deux métropoles de la ligue de Sonabe, association à la fois politique et commerciale comme toutes celles des villes allemandes au moyen âge. La ligue dit Rhin, conclue en 125S, avait précédé celle de Souabe. Ce grand fleuve, qui descend du Saint-Gothard et se jette dans la mer du Nord, traçait une route naturelle entre les Pays-Bas, l'Allemagne et l'Italie; les marchandises qui en suivaient le cours jusqu'à
Coire, ou qui remontaient l'Aar, un de ses affluents, jusqu'à Berne, n'avaient plus qu'à franchir îes Alpes par le col du Saint-Gothard ou par le Septimer, les deux débouchés du commerce entre l'Italie et l'Allemagne.
Bâle, Strasbourg, Spire, Worms, Mayence et surtout Cologne, échelonnées sur les bords du Rhin, se coalisèrent pour détruire les forteresses féodales qui servaient de repaire à des bandes de pillards, et atteignirent, dès la fin du xme siècle, l'apogée de leur prospérité.
Mais aucune des ligues allemandes ne parvint au degré de richesse et de puissance de la ligue hanséatique, reine de la Baltique et de la mer du Nord, comme Venise l'était de la Méditerranée.
La ligue hanséatique, Lùbeck, Hambourg, Brème. — L'origine du commerce des Hanséates remonte au commencement du xne siècle, à l'époque où Hambourg, Brème et Liibeck héritèrent des villes slaves de l'Oder et de la Vistule, qui dès le vme siècle étaient déjà en relations avec l'Orient par l'entremise des Grecs et des Khazars, maîtres du bassin du Volga et du Don.
La ville de Wisby, dans l'île suédoise de Gothland, devint une sorte de port franc où se rencontraient les marchands russes et allemands, et où s'échangeaient contre les fourrures de la Russie l'ambre jaune de la Baltique et les tissus de l'Allemagne du Sud.
Dans le courant du xme siècle, un grand nombre des villes de l'Allemagne du Nord suivirent l'exemple des cités souabes et rhénanes, et formèrent pour la protection du commerce une hanse ou association qui s'étendit bientôt des bouches de l'Escaut à celles du Niémen, et dont Liibeck était la capitale.
Pendant près d'un siècle, la ligue eut à soutenir une lutte sanglante contre les rois de Danemark et de Norwége ; mais les flottes de Liibeck finirent par triompher de celles de Copenhague, et les Hanséates régnèrent sans partage sur la Baltique.
A la fin du xive siècle, la ligue était divisée en quatre cercles : \ ° celui de Pomêranie avec les villes de Lûbeck, Rostock, Stettin, Colberg, etc. ; 2° celui de Saxe avec les villes de Brème, de Hambourg, de Stade, de Magdebourg, de Brunswick, de Hanovre, (ïErfurt, etc. ; 3° celui de Westphalie avec les riches cités de Cologne, de Munster, de Padembom, de Groningue, de Briel, d'Amsterdam, ô'Utrecht; 4° celui de Prusse et de Livonie avec Thorn, Dantzig, Kœnigsberg, Riga, Revel, Dorpat, Pertiau, etc.
Commerce des Hanséates. — Par les ports de Riga et de Revel, la Hanse tirait des entrepôts du commerce russe, tels que Novogorod, Smole?isk, Plcskow, où elle avait des comptoirs, les pelleteries, le lin et les cuirs, quelquefois même des marchandises de l'Inde ou de la Chine apportées par les caravanes de Boukhara, et qu'elle échangeait contre les tissus de la Flandre et de l'Allemagne, la bière, les vins du Rhin et les métaux travaillés.
En Suède les Hanséates jouissaient d'une complète liberté de commerce cl pouvaient s'établir dans les villes suédoises et y nommer même, quand ils étaient
■ nombreux, des magistrats de race allemande.
En Danemark, ils exerçaienl les privilèges les phts étendus, conquis par le traité de 1370.
En Norwége, ils possédaienl à Bergen, la principale place du paye, un comptoir qui centralisai! le commerce (\(^ bois, des métaux, du poisson salé, et qui deviiii survivre à la puissance même *\^^ Hanséates
Bn Angleterre, où la marine <•! l'industrie nationales étaienl encore peu développées, ci où le commerce des laines et (\r> métani faisait toute la richesse
du pays, les marchands de Cologne, de Brème, de Hambourg, de Liibeck, avaient obtenu d'Edouard Ier d'importants privilèges et un comptoir spécial à Londres. Sous le règne d'Edouard III, la concurrence des Vénitiens, le développement de la marine anglaise, la création des manufactures de draps qui ruinèrent l'importation des draps de Flandre et d'Allemagne, diminuèrent l'activité des relations entre Londres et les villes de la Hanse; mais le comptoir subsistait encore au commencement du xvie siècle.
La dernière étape des Hanséates sur la mer du Nord était la Flandre, le ^rand centre industriel de l'Europe septentrionale. L'industrie était née en Flandre en même temps que la liberté communale, et grandit avec elle dans ce pays, où les tisserands et les brasseurs tenaient tête aux rois de France sur les champs de bataille, pendant que leurs femmes éclipsaient les reines par leur luxe et leur richesse. Avec les laines de l'Angleterre, Gand, Bruges, qui employaient 80,000 ouvriers, Ypres, Courtrai, Lille, etc., fabriquaient des draps d'une finesse et d'une solidité sans égale, qu'elles teignaient avec la garance, la gaude et le pastel de l'Allemagne, et qu'elles vendaient au monde entier; plus tard, les villes du Hainaut, du Brabant et des provinces voisines, réunies à la Flandre par les ducs de la maison de Bourgogne, prirent leur part de cette activité industrielle, et les draps de Bruxelles, d'Anvers, les toiles et les dentelles de Valenciennes, les armes de Liège, les fers forgés de Namur, rivalisèrent avec les produits de l'Allemagne et de l'Italie.
Dès le x[iie siècle, la Hanse avait à Bruges un de ses comptoirs les plus importants; mais les échanges prirent une immense extension quand les Vénitiens eurent ouvert des relations directes avec Bruges et Anvers, et que ces deux villes devinrent l'entrepôt des marchandises de l'Orient et le trait d'union entre le commerce du Nord et celui du Midi.
La Hanse étendit jusqu'aux côtes de France le cercle de ses relations; au xme siècle ses marchands visitaient les foires û'Arcis -sur-Aube, et, dès le règne de Charles VI, elle avait des comptoirs à Rouen, à Paris, à Dieppe, et expédiait des navires à la Rochelle et à Bordeaux; mais elle ne dépassa guère les côtes d'Espagne : Venise et Gênes lui fermaient la Méditerranée.
Condition du marchand au moyen âge. — Comme on le voit d'après le rapide coup d'oeil que nous venons de jeter sur le commerce du moyen âge, les routes et les habitudes commerciales de l'antiquité ne s'étaient modifiées que lentement : les ports de l'Egypte, de la Syrie et de la mer Noire étaient toujours les grands débouchés du commerce de l'Inde; les mers de l'Europe septentrionale étaient ouvertes à la navigation ; mais le voile que l'antiquité n'avait pas osé soulever pesait toujours sur les solitudes de l'Atlantique.
Comme au temps où les Phéniciens et les Grecs régnaient sur la Méditerranée, le sceptre du commerce appartenait à des républiques dont les institutions rappelaient l'aristocratie de Carthage comme Venise et Liïbeck, ou la démocratie d'Athènes comme Gand et Bruges.
La hanse teutonique offrait plus d'un trait de ressemblance avec la ligue ionienne ou la confédération des villes de Phénicie.
Les moyens de transport n'avaient pas changé : la circulation était même devenue moins rapide et la sécurité moins complète; car à chaque pas les douanes, les péages, les exactions légales ou arbitraires s'étaient multipliées avec
ces mille petites souverainetés féodales qui morcelaient le sol de l'Europe. La grande préoccupation des marchands était de se soustraire à ces exigences et d'obtenir des libertés que leur refusait souvent l'avarice mal entendue des seigneurs petits ou grands.
Le principe d'association. Les hanses et les corporations.
— Il est vrai que cette continuelle nécessité de se défendre, cette agitation d'une société où le seul droit était la force, avaient développe à un degré inconnu dans l'antiquité le principe d'association : les faibles s'étaient unis contre les forts; dans les villes du Midi, où les institutions romaines n'avaient pas entièrement disparu, les anciennes corporations se relevèrent, mais plus libres et affranchies de la tutelle onéreuse de l'État ; dans les villes du Nord, les Germains avaient apporté l'habitude de ces associations nommées ghildes, et qui d'abord militaires ou politiques prirent peu à peu un caractère exclusivement industriel ou commercial. Chaque corps de métier eut ses biens, ses lieux de réunion, ses lois, sa hiérarchie, ses signes et ses mots mystérieux qui permettaient à ses compagnons de se reconnaître et de communiquer entre eux , enfin son patron dont la fête était en même temps celle de l'association.
Les commerçants imitèrent les artisans, et quelques-unes de ces corporations devinrent assez florissantes pour lever des armées et gagner des batailles, comme celle des tisserands de Bruges, ou pour donner à la bourgeoisie de toute une grande ville ses armes (le vaisseau de la ville de Paris) et ses chefs (le prévôt des marchands ) comme celle des marchands de l'eau de Paris.
Les monopoles. — Si l'on ajoute aux avantages de cette organisation la substitution du travail libre au travail servile, on comprendra combien l'industrie du moyen âge dut être supérieure à celle de l'antiquité ; cependant, la liberté des corporations était exclusive et jalouse, comme celle de tous les corps qui prétendent à un monopole. Le privilège, cette grande loi du moyen âge et des temps modernes jusqu'en 1789, pénétrait partout, dans le commerce et dans l'industrie comme dans la société civile et politique, et décourageait la concurrence et l'initiative individuelle. Heureux encore quand l'État n'intervenait dans ces règlements que pour les sanctionner, et ne réglait pas comme à Venise le mode de construction des navires, l'époque du départ et des retours, la durée du séjour dans les différents ports, et jusqu'aux objets d'échange avec les diverses contrées visitées par les navires vénitiens!
Le droit international. — Les mêmes causes qui avaient développé l'association contribuèrent à créer ou à faire revivre les principes du droit international, dont quelques-uns remontaient à l'antiquité grecque et romaine.
Au milieu de cette confusion de coutumes, de lois romaines et barbares qui faisait de la législation du moyen âge un véritable chaos, les peuples commerçants et surtout les nations maritimes comprirent de bonne heure la nécessite d'un code unique reconnu dans les principales contrées où les appelait leur commerce.
Dès le mu' siècle parut un véritable code maritime et commercial sous le titre de tlConsolato del Mare, bientôt accepté par les républiques italiennes, par Barcelone, par les comtes de Provence, par les rois de France4 qui le promulguèrent sous le nom do lois et 0 1er on j et même en partie par la ligue hanséatique,
qui en reproduisit les dispositions essentielles dans les Ordonnances de U'isbi/.
Commerce de l'argent. Les Juifs et les Lombards.. — C'est également a l'extrême division du sol et du pouvoir, à la multiplicité el aux
continuelles variation- des monnaies dont les nus et les seigneurs altéraient sans
scrupule le poids et le titre, qu'il faut attribuer l'immense extension du commerce de l'argent et des opérations de change au moyen âge.
Les maisons de change devinrent dès l'origine des banques de prêt à intérêt ; or, comme l'usure était un crime aux yeux des théologiens du moyen âge, les Juifs, déjà renommés avant la chute de l'empire romain pour leur génie mercantile, profitèrent du préjugé chrétien et firent du commerce de l'argent un véritable monopole. Ce furent les banquiers juifs qui, dans les dernières années du xne siècle, introduisirent l'usage des mandats payables à une personne désignée, et préparèrent ainsi la lettre de change.
Tantôt tolérés , admis même aux charges publiques, comme on en trouve des exemples en Castille et en Languedoc, tantôt persécutés et rançonnés par les rois qui spéculaient sur leurs craintes et leur opulence, les Juifs finirent par s'effacer devant une redoutable concurrence, celle des banquiers de la Lombardie et de la France méridionale.
Dès le xme siècle, les maisons de Gênes, de Venise, d'Asti, de Milan, de Florence, de Cahors, ont des succursales dans les principales villes de France, en Flandre, dans l'Allemagne du Sud, dans les villes de la ligue du Rhin. L'usage de la lettre de change négociable commence à se répandre, le préjugé contre l'usure s'affaiblit : les évcchés et les abbayes ne craignent plus de prendre les banquiers lombards comme intermédiaires, de leur confier même des fonds et de partager leurs bénéfices; les rois et les seigneurs s'adressent à eux pour en obtenir l'argent nécessaire aux dépenses de la guerre ou au luxe de la cour. En 1329, les douanes d'Angleterre étaient affermées aux Bardi de Florence pour vingt livres sterling par jour, comme garantie des prêts faits à Edouard 111; quand cette puissante maison fit dix ans plus tard une faillite de 16 millions de florins, le roi d'Angleterre lui devait 900,000 florins, et les princes ecclésiastiques d'Italie et d'Allemagne perdirent plus de 500,000 florins qu'ils lui avaient confiés en dépôt.
Pour montrer à quel degré de richesse et de puissance parvinrent quelquesuns de ces banquiers du moyen âge, il suffit de citer les Médicis de Florence, les Fugger d'Augsbourg, Jacques Cœur, argentier de Charles VII, dont les vaisseaux couvraient les mers, et dont la signature pouvait changer les destinées des provinces et des empires.
Les banques d'État. — Ce fut aussi le moyen âge qui vit naître les premières banques d'État, dont 'les plus anciennes paraissent être celles des Pays-Bas, de Barcelone, de Francfort, de Venise et de Gênes. Cette dernière est une des plus remarquables et l'une de celles qui se soutinrent le plus longtemps.
« Gênes, pendant ses guerres du xive siècle, avait emprunté des sommes considérables à des particuliers et affecté les revenus publics pour gage de ces
avances Les souscripteurs avaient la permission de recevoir le produit des
impôts par leurs propres collecteurs, à la charge de verser l'excédant au trésor Ces souscripteurs étaient nombreux et divisés par classes. On finit par sentir les inconvénients de cet ordre de choses, et en 4 407 on en forma une « seule corporation appelée Banque de Saint-Georges, et qui fut dès lors le seul créancier national. L'administration de cette banque fut confiée à huit directeurs, et bientôt elle devint presque indépendante de l'État. Chaque sénateur, « lors de son admission, jurait de respecter les privilèges de la banque qui furent confirmés par le pape et par l'empereur. Elle était admise à donner son avis sur toutes les mesures du gouvernement ; elle équipait des flottes à ses frais : l'une d'elles soumit la Corse, et cette conquête, comme celles de la Compagnie des Indes, fut
longtemps régie par une société de négociants, « sans que la métropole intervînt en aucune manière dans leur administration. » (Hallam, l'Europe au moyen âge. Trad. Berghers et Dudouit.)
Le taux de l'intérêt varia beaucoup au moyen âge, mais il se maintint presque toujours entre 50 et 20 % ; cependant, "la république de Florence ne payait à ses créanciers que 15 %, et celle de Gênes 6 à 7 %.
Le rapport entre l'or et l'argent oscilla entre \ : 4 0 et 1 : 12.