TEMPS MODERNES. — PERIODE HISPANO-ANGLAISE
La révolution sociale et économique du XVe et du XVIe siècle. — Le xve et le xvie siècle furent témoins de la révolution la plus profonde et la plus universelle qui peut-être ait jamais remué le monde.
Le moyen âge s'écroule tout d'une pièce; institutions, idées, croyances, traditions, tout disparaît à la fois : la chevalerie devant la poudre qui fait tous les combattants égaux en face du canon; la féodalité devant les monarchies absolues, l'unité religieuse devant la réforme; la science, la philosophie et la littérature du moyen âge devant l'imprimerie et la renaissance.
La révolution commerciale et économique ne fut pas moins remarquable par son importance et par l'immensité de ses résultats. Tout change en moins d'un siècle : routes, procédés commerciaux, objets d'échange, équilibre des puissances maritimes, organisation du crédit.
Cinq grands faits dominent l'histoire du commerce pendant la période moderne :
1° Le déplacement des routes commerciales qui se transportent de la Méditerranée à l'Océan Atlantique, chemin des deux nouveaux mondes, les Indes orientales et les Indes occidentales;
2° La fondation des colonies européennes en Afrique, en Amérique, en Asie et enOcéanie, et la rivalité des grandes puissances maritimes, qui cherchent à la fois dans ces possessions lointaines un débouché privilégié pour les produits de la mère patrie, et une propriété exclusive qui produise pour elles seules les métaux précieux, les esclaves, la canne à sucre, le café, le coton, la soie, et qui (es (I spense d'aller chercher sur les marchés étrangers les denrées, les matières premières et les instruments de travail nécessaires à leurs besoins nouveaux et au développement de leur richesse.
3" L'extension des privilèges, des monopoles et des prohibitions. Chaque État prétend se suffire \\ lai-môme, tout produire et tout fabriquer. Chacun veut avoir aux Inde- sa plantation de coton et sa part du pays aux épices, en Afrique son marché d'esclaves, en Amérique son coin d'Eldorado. De toutes paris les douanes s'élèvent comme autant de murailles de la chine, et le grand monopole des gouvernements Be morcelle en une foule de monopoles Inférieurs délégués à il b compagnies privilégiées qui constituent une sorte de féodalité commerciale. i Le progrès presque .-mer, il de l'industrie que le système protecteur défend contre la concurrence étran ère, el qui peut tirer directement de- paya de production les matières premières, telles que le coton, la soie, les bois prétrea jusqu'alors et si difficiles à transporter ci» Europe.
5° Le développement de la circulation, du crédit, de la richesse mobilière, et la dépréciation du numéraire, dont les causes principales sont l'augmentation des métaux précieux, le progrès industriel et l'extension du commerce.
Causes qui ont préparé les découvertes du XVe siècle. — Les croisades et les perfectionnements apportés à la boussole, tel est le double point de départ des grandes découvertes qui inaugurèrent les temps modernes et changèrent la face du monde.
Les croisades avaient rapproché l'Occident de l'Orient, et révélé à l'Europe les ouvrages des géographes arabes. De hardis voyageurs avaient pénétré jusqu'au cœur de l'Asie : l'un d'eux, le Vénitien Marco Polo, avait visité la Tartarie, le Thibet, les Indes, la Chine qu'il appelait le Cathay ; il avait entendu parler du Japon sous le nom de Cipango, et la relation de ses voyages promptement répandue en Europe avait excité l'attention des savants et surtout des marchands et des navigateurs.
On commençait à redouter moins les longues traversées ; le marin avait enfin trouvé un guide, la boussole, apportée de la Chine par les Arabes, connue dès le xne siècle sous le nom de marinette, et perfectionnée au xme par Flavio Gioja d'Amalfi.
S'il existait quelque chance de trouver une route praticable, c'est-à-dire une route maritime vers les Indes et l'extrême Orient, c'était par l'Atlantique qu'il fallait chercher ce chemin.
Les peuples de la Méditerranée n'avaient aucun intérêt à poursuivre une découverte qui aurait ruiné leur commerce au profit de l'Europe occidentale. Les peuples de l'Occident qui n'avaient pas de marine, et qu'absorbaient la sanglante rivalité de la France et de l'Angleterre, et l'éternelle croisade de l'Espagne contre les Maures, étaient hors d'état d'entreprendre ces lointaines explorations; aussi la découverte de la boussole et les voyages de Marco Polo ne portèrent leur fruit qu'au xve siècle.
Les Portugais en Afrique et aux Indes. — Le signal partit du Portugal et de l'Espagne.
Le Portugal, comme autrefois la Phénicie, ne pouvait s'étendre du côté de la terre, où le royaume de Castille lui fermait le chemin; il était situé à l'extrémité du continent ; devant lui s'étendaient les solitudes inexplorées de l'Atlantique, et sa population intrépide de soldats et de matelots avait sans cesse les yeux tournés vers l'Afrique, où l'appelaient à la fois l'espoir des conquêtes et la guerre sainte contre les ennemis du christianisme.
« Mille vieux récits enflammaient la curiosité, la valeur et l'avarice : on voulait voir ces mystérieuses contrées où la nature avait prodigué les monstres et semé l'or à la surface de la terre. L'infant don Henri, fils de Jean 1er, seconda l'ardeur de la nation ; il passa sa vie à Sagres, près du cap Saint-Vincent. Là, les yeux fixés sur les mers du Midi, il dirigea les audacieux pilotes qui visitèrent les premiers ces parages inconnus. Le cap Noun, borne fatale des navigateurs antiques, avait déjà été franchi : on avait trouvé Madère (1412-1413). On passa encore le cap Bdiador, le cap Vert; on découvrit les Scores (1448), et l'on franchit cette ligne redoutable où l'on croyait que l'air brûlait comme le feu. Lorsqu'on eut pénétré au Sénégal, on vit avec étonnement que les hommes , de couleur cendrée au nord de ce fleuve, devenaient entièrement noirs au midi. On aperçut en arrivant au Congo un nouveau ciel et de nouvelles étoiles; mais ce qui encouragea le plus puissamment l'esprit de découvertes, c'est l'or qu'on avait trouvé en Guinée. On commença alors à moins mépriser les récits des an-
ciens Phéniciens qui prétendaient avoir fait le tour de l'Afrique, .et l'on espéra qu'en suivant la même route on pourrait arriver aux Indes. Pendant que le roi Jean II envoyait par terre deux gentilshommes en Egypte et en Arabie, Barthélemi Diaz touchait le promontoire qui borne l'Afrique au sud, et le nommait cap des Tempêtes; mais le roi, sûr dès lors de trouver la route des Indes, l'appela le Cap de Bonne-Espérance (1484). C'est alors que la découverte du nouveau monde par les Espagnols vint étonner les Portugais et redoubler leur émulation; mais ces deux nations auraient pu se disputer l'empire de la mer; on recourut au pape. Alexandre VI divisa les deux nouveaux mondes : tout ce qui était à l'orient des Açores devait appartenir aux Portugais ; tout ce qui était à l'occident fut donné à l'Espagne. On traça une ligne sur le globe qui marqua les limites de ces droits réciproques et qu'on appela ligne de marcation. De nouvelles découvertes dérangèrent bientôt cette ligne. » (Michelet, Précis d'histoire moderne.)
Vasco de Gama. La route des Indes par le Gap. — En 1498, Vasco de Gama franchit le cap de Bonne-Espérance, explora la côte orientale d'Afrique et aborda aux Indes.
La découverte de la route du cap de Bonne-Espérance ruinait à la fois le commerce des Arabes, celui de l'Egypte et celui de Venise.
En effet, les Portugais, en supprimant les intermédiaires et en transportant directement en Europe les marchandises de l'Inde, pouvaient les acheter plus cher et les revendre à plus bas prix que leurs concurrents de la Méditerranée et de l'Océan Indien. Lisbonne allait remplacer Alexandrie et Venise comme entrepôt du commerce de l'Europe avec l'extrême Orient.
Les Égyptiens et les Arabes firent cause commune contre les nouveaux venus; Venise envoya à Alexandrie des canons et des bois de construction; mais l'habileté de Gama, de Cabrai, de François d'Alméïda, d'Alphonse d'Albuquerque, déconcerta la coalition, divisa les naturels du pays, arma les uns contre les autres les petits princes de l'Indoustan. Cinquante ans après la découverte de la route des Indes, l'empire portugais s'étendait en Asie sur tout le littoral de l'Indoustan et de l'Indo-Chine, depuis Surate jusqu'à Malacca ; Ceylan était soumise ; l'île de Socotora observait l'entrée de la mer Rouge ; Ormuz celle du golfe Persique ; les ports de la Chine et du Japon s'ouvraient aux navigateurs portugais; Macao s'élevait dans une île à l'embouchure du Tigre de Canton ; les îles de la Sonde, les Moluques étaient découvertes et en partie conquises; Goa, fondée par Albuquerque sur la côte de Malabar, devenait la reine de l'Océan Indien; et une longue chaîne de comptoirs et de colonies échelonnées sur les côtes d'Afrique, les Açores, les Madères, les îles du Cap Vert, les possessions du Sénégal, de la Guinée, du Congo, de la côte de Mozambique, rattachaient la métropole à ses colonies de l'Océan Indien, et servaient à la fois do centres à la propagande rcli- -H use en Afrique, et de marches au commerce de la poudre d'or, de l'ivoire, des épices, de la gomme et des esclaves.
Le Brésil. — A cet immense empire If hasard des vents et des courants avait ajouté, dès i«' commencement du xvi* siècle, une nouvelle conquête, le Brésil.
En I500, huit ans après le premier voyage de Christophe Colomb, Alvarez Cabrai avait découvert, a l'ouest des Iles du cap Vert, une terre fertile, couverte de rrosée par des Qeuves gigantesques : c'était la pointe orientale de
l'Amérique du Sud, que Cabrai appela d'abord la terre de Santa-Cruzt etqui
reçut plus tard le nom de Brésil à cause d'un bois rouge et propre à la teinture qu'on tirait de ce pays.
Décadence de l'empire portugais aux Indes. — Cette éclatante prospérité du Portugal ne pouvait être durable; une nation qui comptait tout au plus quatre millions d'âmes ne pouvait avoir la prétention de coloniser un empire beaucoup plus vaste que l'Europe : sauf les îles et quelques points de la côte du Congo et de Mozambique plus fortement occupés, les Portugais n'avaient jamais possédé qu'une chaîne de comptoirs et de forteresses trop éloignées pour se prêter un appui sérieux. L'exploitation des mines, la perception des tributs imposés aux peuples soumis, et le commerce avec les indigènes, telle était la seule préoccupation des colons portugais, trop peu nombreux pour se livrer à la culture, et trop fiers pour se mêler aux vaincus.
L'insolence et l'avidité des conquérants excitaient de continuelles révoltes qui épuisaient lentement les forces de la métropole. Enfin la couronne s'était réservé le monopole du commerce dans les colonies, et enchaînait ainsi l'initiative privée. Les particuliers ne pouvaient commercer avec les indigènes que par l'intermédiaire des facteurs qui résidaient dans chaque comptoir : tous les ans partait de Goa une flotte composée de ces énormes navires qui avaient reçu le nom de caraques et qui transportaient à Lisbonne les produits de l'Orient : aloès de Socotora, perles d Ormuz, cannelle et rubis de Ceylan, bois de sandal et camphre de Sumatra, girofle et muscade des Moluques, poivre du Malabar, mousselines du Bengale, coton et sucre de l'Inde, soieries de la Chine, porcelaines du Japon, sans compter l'or, objet de toutes les pensées, secret de toutes les entreprises, que l'Espagnol cherchait à l'ouest, que le Portugais cherchait à l'est, tandis que l'alchimiste allemand essayait de le faire lui-même dans son laboratoire. » (Filon, Hist. dit xvie siècle.)
L'empire portugais était déjà fort ébranlé quand l'annexion du Portugal a l'Espagne en 1580 vint achever sa ruine. Les Espagnols ne surent pas défendre les colonies portugaises. Tous les peuples maritimes se partagèrent les lambeaux de cette riche proie; et quand le Portugal recouvra son indépendance en 4 640, il ne lui restait plus que ses comptoirs d'Afrique et quelques villes en Orient, Goa, Diu, Macao, souvenirs de sa splendeur évanouie.
Dès lors toute l'attention du gouvernement portugais se reporta sur le Brésil.
Le colon ne se contenta plus d'exploiter les bois de teinture, les sables aurifères et les mines de diamants; il se fit planteur, et, grâce au travail des esclaves noirs, la production du sucre et plus tard celle du tabac et du coton prirent de rapides développements; mais le Portugal n'en avait pas moins perdu l'empire des mers et le monopole du commerce de l'Inde; il était retombé pour toujours au rang de puissance secondaire.
Les Espagnols en Amérique. — L'Espagne, aussi favorablement située que le Portugal, cinq fois plus vaste et près de quatre fois plus peuplée, n'entra dans la voie des explorations maritimes que quatre-vingts ans après ses voisins; mais son coup d'essai fut la découverte d'un nouveau continent dont l'antiquité ni même le moyen âge n'avaient jamais soupçonné l'existence, malgré les reconnaissances hardies poussées par les Scandinaves jusque dans les parages du Groenland et de Terre-Neuve.
Quelques mois après la chute de Grenade, le 3 août 4492, trois caravelles partaient du port de .Paios en Andalousie, et cinglaient hardiment à travers l'Atlantique, sur lequel planaient encore les terreurs mystérieuses du moyen âge . c'était Christophe Colomb qui, fondant ses conjectures sur la rotondité du globe
et sur les dimensions attribuées à l'Asie par Marco Polo, cherchait à l'ouest la route des Indes que les Portugais n'avaient pas encore trouvée à l'est.
Le 14 octobre 1492, Colomb, poussé par les courants équatoriaux, abordait aux îles Lucayes, la première terre américaine foulée par un pied européen !
Cependant, ni Christophe Colomb ni ses premiers successeurs, Americ Vespuce, l'usurpateur de sa gloire, Ponce de Léon, l'explorateur de la Floride, ne soupçonnèrent d'abord toute l'importance de leur découverte. Ils croyaient avoir touché à l'une des extrémités de l'Asie; de là le nom d'Indiens donné aux habitants des terres nouvelles, et celui d'Indes occidentales qu'ont gardé jusqu'à nos jours les différents groupes des Antilles. Ce fut en 4513 que Balboa aperçut pour la première fois, du haut des collines de D arien, l'immensité de l'océan Pacifique : au lieu de frayer à l'Espagne une route plus courte vers les Indes, Christophe Colomb lui avait donné un monde!
L'esprit aventureux de la race espagnole, qui n'avait plus à combattre sur son propre sol les Maures à jamais vaincus, s'élança avec ardeur vers ces régions nouvelles , où la nature avait prodigué tous ses trésors ; où croissaient à côté des végétaux de l'ancien continent des plantes inconnues, le tabac, le maïs, le cacao; où les métaux précieux paraissaient aussi abondants que le cuivre et le fer en Europe; où les populations timides tremblaient à la vue d'un cheval et au seul bruit d'une arme à feu.
Au milieu du xvi* siècle, l'Espagne avait occupé Cuba, Saint-Domingue, les Grandes et les Petites Antilles ; Fernand Cortez avait conquis le Mexique ; Pizarre, le Pérou; Almagro, le Chili. Les côtes de la Colombie, du Rio de la Plata, de la Floride se couvraient de forteresses ; les Indiens étaient anéantis, soumis ou refoulés dans l'intérieur ; Magellan avait franchi le détroit qui porte son nom, traversé l'océan Pacifique, et les débris de son expédition étaient revenus en Europe après avoir accompli le premier voyage autour du monde ; Orellana avait descendu jusqu'à son embouchure le fleuve des Amazones; l'empire espagnol était aussi vaste que l'empire portugais.
Conséquences des découvertes espagnoles. — La découverte de l'Amérique devait avoir des résultats plus importants encore que celle de la route des Indes, et faire de l'Espagne, pendant près d'un siècle, la première puissance maritime et commerçante du monde.
Augmentation de la niasse des métaux précieux. — Fn effet,
les découvertes des Portugais n'avaient fait que changer la route, grossir la quantité et diminuer le prix des marchandises de luxe que livraient à l'Europe les Indes et l'extrême Orient; celles des Espagnols, en versant dans la circulation européenne les produits des mines du Mexique et du Pérou, augmentèrent dans une énorme proportion la masse du numéraire, et produisirent la révolution économique La plus brusque et la plus complète qui eût jamais étonné le monde. En 4500, la valeur totale du aiiméraire eirculanl en Europe n'atteignait pas son millions; en 1600, elle était, d'après des calculs approximatifs, de 3,300 millions! Chaque année les mines d'argent de Poiosi (Pérou) versaient en lùirope de 50 ii 60 millions, et celles de ZaCdteCOS et GwmaxatO (Mexique] une somme
presque égale. La production de l'or, qui ne représentait guère qu'un quarantième de celle de l'argent, formai! cependant un appoint considérable, eu égard à la rareté de ce métal, il <mi résulta dans toute l'économie sociale une immense perturbation ; le prix de toutes les marchandises tripla; celui du blé sextupla de 1500 à 1545; l'abondance du numéraire rendit la circulation plus facile et par
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conséquent la production plus active ; le commerce avec les Indes, qui faisaient payer en argent la plupart de leurs marchandises, prit un nouvel essor; enfin la richesse mobilière, fille de l'intelligence et du travail, conquit sa place à côté de la richesse territoriale, qui n'appartenait encore qu'aux classes privilégiées. La découverte du nouveau monde préparait l'avènement de la nouvelle société.
La traite et l'esclavage des noirs. — Toutes les conséquences des découvertes ne furent pas aussi heureuses pour le nouveau continent et pour l'ancien. Jusqu'au moment où Charles-Qnint garantit aux Indiens la liberté personnelle et fixa les corvées qu'on pouvait leur imposer, les Espagnols les traitèrent en bêtes de somme, condamnant les femmes au travail de la terre, les hommes à celui des mines, les privant de nourriture, les égorgeant pour le moindre caprice.
En un demi-siècle, la population des Antilles avait disparu : il fallut la remplacer; or, comme le climat et l'orgueil de race ne permettaient pas d'employer des bras européens, on songea à acheter dans les comptoirs portugais d'Afrique des esclaves nègres plus dociles, plus robustes que les Indiens, et aussi habitués aux chaleurs tropicales. Telle est l'origine de la traite, cet odieux trafic que tous les gouvernements de l'Europe acceptèrent et encouragèrent, sur lequel reposa pendant trois siècles le système colonial, et qui, pendant cette même période, versa en Amérique plus de 25 millions d'Africains.
Causes de la décadence de l'empire espagnol. — Du reste, l'Espagne subit le châtiment- de ses fautes, et les colonies, après en avoir fait pendant près d'un siècle la première puissance du monde, contribuèrent largement à sa décadence. Le monopole régnait souverainement en Amérique comme aux Indes; le gouvernement espagnol, non content de fermer ses colonies à tout pavillon étranger, et de percevoir sur les produits des mines 20, 30 et jusqu'à 50 %, avait désigné pour le commerce du nouveau monde certains ports privilégiés, en Europe Séville et Scm-Lucar sur le Guadalquivir; en Amérique, la Vera-Cruz, Carihagène et Porto-Bello.
C'était de Séville que partait la flotte des galions qui se rendait chaque année dans l'Amérique du Sud et, tous les trois ans, à la Vera-Cruz, et qui en rapportait les trésors de l'Amérique souvent engloutis par les tempêtes ou arrêtés au passage par les flottes ennemies. Tout cet appareil de règlements et de prohibitions entrava l'essor du commerce espagnol, tandis que d'autres causes ruinaient l'agriculture et l'industrie. L'une des plus actives fut la fièvre de l'or qui entraîna vers les régions nouvelles tout ce que la mère patrie avait de bras vigoureux et d'esprits énergiques. Déjà appauvrie par l'émigration, l'Espagne acheva de se dépeupler elle-même par un aveugle fanatisme.
L'expulsion des Juifs et des Maures par Philippe II et Philippe III (4570- 4 640) porta un coup mortel à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, qui ne vivaient que par eux. Les campagnes devinrent désertes : la population de Madrid tomba de 400,000 à 200,000 habitants; en Navarre et en Aragon, c'étaient des Français qui cultivaient les champs ; les mines de cuivre, de plomb, de mercure, furent abandonnées ; Séville, qui, au commencement du xvie siècle, comptait 46,000 métiers pour la soie et pour la laine, n'en avait pas 300 au commencement du xvnc siècle. Les fabriques d'armes de Tolède, la draperie de Ségovie et de Burgos disparurent ; l'Espagne dut emprunter à la Flandre, à l'Angleterre et à la France tous les objets manufacturés, et jusqu'aux blés que son sol ne produisait plus. La conquête du Portugal et des colonies portugaises par Philippe II, de 4580 à 4582, n'ajouta rien à la puissance de l'Espagne; cet empire, démesuré et impossible à défendre, ne servit qu'à exciter les convoitises de l'étranger. Les
Indes orientales devinrent la proie des Hollandais et des Anglais; les colonies d'Amérique elles-mêmes, bloquées par les flottes ennemies et sans relations avec la métropole, se virent contraintes de demander au commerce interlope les produits européens que l'Espagne ne leur envoyait plus; la marine disparaissait, et le pavillon national ne comptait pas pour un vingtième dans le mouvement des ports; enfin les lingots et les piastres apportés par les galions qui échappaient aux croisières ennemies ne servaient qu'a payer des guerres ruineuses, ou les importations étrangères que ne suffisaient pas à solder les vins, les huiles, les fruits, le sel, les laines, seuls produits de l'industrie espagnole. Vers le milieu du xvne siècle, l'Espagne avec ses colonies d'Amérique et d'Océanie (îles Philippines), avec ses possessions en Europe (royaume des Deux-Siciles, Sardaigne, Milanais, Pays-Bas), avec ses comptoirs d'Algérie et du Maroc, mourait de faim sur les lingots du Mexique et du Potosi : elle n'était plus que le canal par où se déversait en Europe ce Pactole qui la traversait sans l'enrichir.
Situation économique de l'Europe, à la fin du XVIe siècle.
— Après avoir détrôné Venise et dominé pendant près de deux siècles l'Atlantique et l'océan Indien, le Portugal et l'Espagne allaient céder à leur tour la royauté du commerce à des races plus actives et plus industrieuses, en même temps qu'au monopole de l'État allait se substituer le régime des compagnies privilégiées, moins exclusif, moins tyrannique, et qui laissait à l'initiative privée une part d'action et de liberté.
Les peuples de la Méditerranée ne pouvaient prétendre à l'héritage de l'Espagne et du Portugal. L'Italie conservait, il est vrai, son antique supériorité industrielle : les soieries, les draps, la verrerie, les glaces, les faïences, les armes, l'orfèvrerie de Venise, de JMilan, de Florence, de Bergame, tenaient toujours le premier rang en Europe; les communications intérieures s'amélioraient. Un ingénieur italien venait de découvrir les canaux écluses (xve siècle); le prestige de la gloire artistique et littéraire, les merveilles de la renaissance, faisaient de l'Italie le foyer de la civilisation occidentale ; mais la découverte de la route du Cap par les Portugais avait porté un coup mortel à son commerce.
Décadence de' Venise. — Venise essaya de lutter; elle soutint les Arabes contre les Portugais: tous ses efforts échouèrent; le transit de la mer Rouge disparut; Alexandrie devint une ville de second ordre; il ne resta plus qu'une seule route ouverte au commerce des Indes avec la Méditerranée, celle des caravanes, qui aboutissait à Alep. Aussi cette ville devint-elle, en 1607, le siège du consulat général de Venise en Asie ; mais les troubles qui désolèrent l'Asie Mineure et qui interrompirent le commerce avec la Perse; les guerres avec les Turcs, maîtres de Constantinople depuis 1 4-53, et de l'Egypte depuis 1517; la perte des possessions vénitiennes dans l'Archipel, Chypre, Négrepont, Candie; enfin la concurrence des Français et des Hollandais achevèrent de ruiner le commerce de Venise en Orient. En 1675, la suppression du consulal général d'Alep fut l'arrél de mort de ['antique suprématie vénitienne : le pavHlon de Saint-Marc ne domina plus que dans l'Adriatique et sur les côtes septentrionales de l'Afrique, où il avait à subir les insultes de9 corsaires d'Alger, de Tunis el du Marée: l,i république B'endormil au milieu de ses lagunes ensablées, tandis que l'Italie, devenue i<- champ de bataille de l'Europe, dominée tour ii tour par les Français, les Espa nmU. les Autrichiens, voyait décliner peu à peu son agriculture, son indus trie el jusqu .> - 1 supériorité intellectuelle.
Décadence de la ligue hanséatique. — La ligue hanséatique, qui
au moyen âge avait partagé avec Venise l'empire des mers européennes, était encore plus profondément déchue que la reine de la Méditerranée.
La ruine de Novogorod, à la fin du xve siècle, avait porté un coup mortel au commerce des Hanséates en Russie : les villes des Pays-Bas s'étaient séparées de la ligue; le Danemark et la Suède s'étaient soustraits à sa tyrannie commerciale.
En 4597, Elisabeth avait interdit l'Angleterre aux navires de la ligue, tandis que les Anglais allaient lui faire concurrence jusque dans les ports de la mer Blanche; enfin l'industrie allemande, si florissante encore au xvie siècle avec les brasseries et les manufactures de draps de la basse Saxe et des bords du Rhin, l'horlogerie de Nuremberg , les teintureries à'Erfurt, d'Osnabrùck, de Munster, l'orfèvrerie d'Augsbourg, etc., se vit peu à peu ruinée par les guerres de religion, par la concurrence étrangère, par la décadence des libertés municipales. La fabrication des toiles de Silésie, de Lusace, de Hanovre et de Westphalie survécut presque seule à cette décadence universelle de l'industrie nationale : c'était encore une ressource enlevée au commerce des Hanséates, qui transportaient autrefois dans toute l'Europe occidentale les produits manufacturés de l'Allemagne centrale et septentrionale. La seule compensation qu'ils trouvèrent à tant de déceptions, ce furent les privilèges que leur accorda l'Espagne en haine de l'Angleterre et de la Hollande. Ce fut le commerce avec l'Espagne qui contribua surtout à sauver trois des villes hanséatiques, Brème, Hambourg et Lùbeck. En échange des toiles, des draps, des céréales qu'elles transportaient à Lisbonne et à Cadix, elles recevaient les denrées coloniales de l'Inde et les piastres de l'Amérique, et devinrent peu à peu ce qu'étaient avant la ruine du commerce de Venise les villes de l'Allemagne du Sud, c'est-à-dire les entrepôts des marchandises de l'Orient et le principal marché des métaux précieux. Mais leurs ressources ne leur permettaient pas d'aspirer à recueillir l'héritage de l'Espagne et du Portugal; ce rôle était réservé aux trois grandes puissances maritimes de l'Occident, la Hollande, la France et l'Angleterre.
Formation de l'empire colonial et maritime de la Hollande.
— La prospérité commerciale et industrielle de la Flandre et des Pays-Bas n'avait fait que grandir depuis le milieu du moyen âge. Les brasseries, les manufactures de toiles et de draps de Bruges, de Gand, d'Ypres, de Bruxelles, les dentelles de Valenciennes, les fabriques d'armes et de coutellerie de Liège et de Namur n'avaient pas de rivales dans le monde : d'innombrables canaux sillonnaient les Flandres et procuraient aux transports des facilités inconnues dans le reste ds l'Europe. Bruges et Anvers entretenaient des relations avec Venise et les Hanséates, en même temps qu'avec les ports de l'Europe occidentale et septentrionale, avec les villes du Rhin et de la Meuse. La découverte du nouveau monde et de la route des Indes ne fit qu'agrandir ce commerce.
Vers 1520 Anvers comptait 200,000 habitants; le mouvement de son port dépassait 2,000 navires, celui de son commerce 500 millions de couronnes (1,600,000,000); les Fugger d'Augsbourg, les Spinola de Gênes, les Peruzzi de Florence, y entretenaient des comptoirs; mais après l'abdication de Charles-Quint, l'annexion des Pays-Bas à l'empire espagnol, l'extension du protestantisme, le gouvernement despotique de Philippe II, le soulèvement des Flandres et de la Hollande contre l'Espagne, enfin la soumission des provinces flamandes par les Espagnols, et le triomphe des provinces hollandaises qui se constituèrent en État indépendant sous le nom de Provinces-Unies vinrent bouleverser toute la situation économique et industrielle des Pays-Bas.
Tandis que le despotisme espagnol ruinait les provinces belges, des mil-
liers d'exilés transportaient à Leyde, à Amsterdam, à Utrecht, à Harlem, les industries de la Flandre, papeteries, fabriques de velours, de draps, de toiles/ etc. Amsterdam héritait de la prospérité d'Anvers; ses navires, favorisés par les souverains du Nord qui craignaient l'ambition des Hanséates, allaient chercher jusque dans la Baltique les bois de construction et les céréales que les Hollandais revendaient à l'Espagne et au Portugal, en échange des denrées coloniales qu'ils distribuaient dans le nord de l'Europe. A ce commerce venait se joindre la pêche du hareng qui constituait pour la Hollande une sorte de monopole.
Compagnie hollandaise des Indes orientales. — En 4 595, Philippe Il ferma aux navires d'Amsterdam le port de Lisbonne, et créa ainsi sans le vouloir la puissance coloniale de la Hollande. Les Hollandais prirent aussitôt la résolution d'aller chercher aux Indes les denrées qu'ils ne recevaient jusqu'alors qu'indirectement.
Quelques tentatives isolées échouèrent ; mais en 1 602 se constitua pour le commerce des Indes orientales une compagnie privilégiée, au capital de 6 millions de florins, dont pouvaient faire partie tous les citoyens de la république. L'État ne se réservait qu'une part dans les bénéfices et le droit de contrôler le budget de la Compagnie
En moins d'un demi-siècle, la prospérité de la Compagnie des Indes avait pris un essor inouï : les Portugais étaient chassés des Moluques et de toutes les côtes de l'Inde; les îles de la Sonde, Célèbes, Malacca, Ceylan, étaient occupées; de nombreux comptoirs s'élevaient sur la côte de Malabar et sur celle de Coromandel; le cap de Bonne-Espérance devenait une possession hollandaise; de hardis explorateurs s'aventuraient dans l'océan Pacifique et découvraient la Nouvelle-Hollande ; Batavia était fondée sur les ruines d'un comptoir anglais ; la Compagnie faisait arracher tous les arbres à épices dans les Moluques, sauf à Âmboine et à Banda, pour mieux assurer son monopole, et les actions s'élevaient de 3,000 à 18,000 florins.
Dès lors la Hollande fournit seule à l'Europe les épices, la cannelle, les bois de sandal, l'indigo, le thé de la Chine qu'elle importa pour la première fois en 1610, les laques, les porcelaines et les soieries du Japon.
Le succès de la Compagnie des Indes orientales amena en 1 621 la fondation d'une compagnie des Indes occidentales pour l'exploitation du commerce sur la côte d'Afrique jusqu'au cap de Bonne-Espérance, sur les deux côtes de l'Amérique et dans les îles de l'Océanie jusqu'aux Moluques. La Compagnie fonda Elmina sur le golfe de Guinée, pour la traite des nègres, la Nouvelle-Amsterdam sur l'emplacement où devait plus tard s'élever New-York ; elle occupa plusieurs des Antilles, conquit sur les Portugais une partie du Brésil, s'établit à Surinam; mais la perte du Brésil après une guerre sanglante, la concurrence de l'Angleterre dans l'Amérique du Nord, ne tardèrent pas à ruiner la Compagnie, qui végéta jusqu'en 1740, sans jamais retrouver sa première splendeur.
Vers le milieu du xvne siècle, la marine hollandaise comptait à elle seule plus de navires que toutes les autres nations réunies ; aussi avait-elle conquis le monopole des transports : tout le commerce entre l'Europe du Nord et l'Europe du Sud, entre la France et l'Angleterre, et jusqu'au cabotage entre les ports français se faisait sous pavillon hollandais. Les produits des colonies et de l'industrie des Provinces-Unies inondaient l'Europe; leurs capitaux étaient intéressés dans toutes les grandes affaires, et les Hollandais pouvaient se dire avec orgueil les rouliers des mers et les banquiers du monde.
Acte de navigation, 1651. Droit de fret, 1661. Décadence de la puissance hollandaise. — Mais l'Angleterre et la France s'émurent de cette puissance menaçante pour la liberté des mers. L'acte de navigation publié par Cromwell en 1651, les taxes et les prohibitions dont Golbert frappa les produits de l'industrie hollandaise, le droit de fret, l'essor de l'industrie et de la marine en France et en Angleterre, enfin les guerres ruineuses que la Hollande eut à soutenir contre Cromwell et contre Louis XIV, ébranlèrent Pempire des Provinces-Unies : les compagnies anglaise et française des Indes orientales leur enlevèrent presque tous leurs comptoirs dans la presqu'île du Dekan, et les reléguèrent dans les îles ; leurs établissements de l'Amérique du Nord disparurent; les puissances occidentales et les puissances Scandinaves leur disputèrent le monopole de la pêche de la morue et de celle de la baleine ; le Danemark et la Suède ouvrirent des relations directes avec l'Afrique, l'Amérique et les Indes. La Hollande conserva toujours ses comptoirs de Guinée, ses admirables colonies d'Océanie, ses établissements de Surinam, où elle avait introduit en 1 71 7 la culture du café, son activité commerciale et industrielle; mais elle descendit au second rang et dut céder le pas aux deux puissances rivales qui allaient se disputer l'empire des mers, la France et l'Angleterre.
La France, du XVe au XVII® siècle. — La France, jusqu'au xvne siècle, n'avait joué qu'un rôle secondaire dans l'histoire des découvertes. Quelques explorations dans l'Amérique du Nord, telles que le voyage de Cartier au Canada, quelques tentatives d'établissements en Floride et sur les côtes d'Afrique, quelques courses hardies du commerce interlope dans les colonies espagnoles et portugaises, telle était la part du pavillon français dans ce grand mouvement qui entraînait l'Europe vers l'Amérique et les Indes. Même clans les mers européennes, la marine française avait perdu pendant les guerres de religion l'importance qu'elle avait un moment conquise au temps où Jacques Cœur couvrait de ses vaisseaux la Méditerranée, et où l'armateur de Dieppe, Jean Ango, ■ menaçait de brûler Lisbonne, et traitait d'égal à égal avec les rois portugais.
A l'exception de quelques voyages aux Antilles et en Afrique, le cercle du commerce français ne s'était guère étendu. Il échangeait à Anvers et à Amsterdam nos tissus et nos vins destinés aux peuples du Nord contre les denrées coloniales et les cotonnades de l'Inde ; en Espagne, nos céréales, nos draps et nos toiles contre les métaux précieux de l'Amérique ; en Angleterre, nos blés et nos vins contre les laines anglaises ; il ne payait en argent que les soieries, les velours, la verrerie, les faïences, les glaces italiennes : encore ce tribut était-il fort allégé depuis que François Ier avait créé nos manufactures de soieries, multiplié nos verreries, encouragé les industries de luxe, et que Bernard de Palissy avait surpassé les faïences et les émaux de l'Italie. Les guerres religieuses enchaînèrent le progrès pendant quarante ans, jusqu'au moment où parurent Henri IV et Sully. L'agriculture se relève; Olivier de Serres propage la culture du mûrier, du maïs, de la betterave, du houblon, du trèfle; la liberté du commerce des grains est décrétée ; les grandes routes sillonnent la France ; les relais de poste créés par Louis XI se multiplient; le plan de tous nos grands canaux est conçu, et l'exécution en est commencée par le Canal de Briare.
L'industrie lutte glorieusement contre la concurrence étrangère ; nos draps et nos toiles reprennent leur supériorité : nos soieries de Lyon et de Nîmes représentent une valeur de plus de 130 millions, sans compter celle de la matière première, et s'exportent dans toute l'Europe ; nos cristaux, nos glaces rivalisent avec les produits de Venise; nos tapisseries et nos dentelles le dispu-
tent à celles de la Flandre. La manufacture des Gobelins est fondée ; une chambre de commerce est créée; on signe des traités avec Venise, la Suisse, la Turquie, et le pavillon français dispute à celui de Venise le commerce du Levant. Les premières colonies françaises s'organisent: Samuel Champlain fonde, en 1608, Québec sur le Saint-Laurent, entrepôt des pelleteries du Canada. Henri IV avec sa vive et large intelligence devance son siècle, et semble entrevoir l'avenir. « L'expérience, dit-il, nous enseigne que la liberté du trafic que les peuples et sujets du royaume font avec leurs voisins et étrangers est un des principaux moyens de les rendre aisés, riches et opulents. En cette considération, nous ne voulons empêcher que chacun fasse son profit de ce qu'il a, par le moyen et bénéfice du commerce. »
Malheureusement l'élévation des tarifs qui frappaient même les matières premières, le système des douanes intérieures qui grevait d'un impôt de 200 livres un ballot de camelot circulant de Lille à Grenoble, les droits de sortie qui pesaient sur presque toutes les marchandises, paralysèrent les réformes d'Henri IV et de Sully.
Louis XIV et Colbert. — 11 était réservé à Colbert d'achever l'œuvre qu'ils avaient commencée. La marine et l'industrie françaises avaient à lutter contre deux rivales redoutables, l'Angleterre et la Hollande, l'une au début, l'autre à l'apogée de sa grandeur. Pour détruire la concurrence ruineuse des produits manufacturés des Pays-Bas et le monopole des transports que la Hollande avait conquis pendant la guerre de Trente-Ans et les guerres de la Fronde, Colbert se fit protectionniste comme Cromwell. De lourdes taxes ou des prohibitions absolues arrêtèrent aux frontières les tissus hollandais (tarifs de 1664 et 1667), tandis que des ouvriers attirés à prix d'or d'Italie, de Flandre, d'Angleterre, fondaient à Sedan et à Abbeville nos fabriques de draps fins, à Bapaume et à Cambrai nos fabriques de batiste, à Beauvais, à la Savonnerie, et aux Gobelins ces admirables établissements dont les tapisseries laissaient bien loin derrière elles celles de Flandre et de Turquie, à Sainl-Gobain et à Paris nos manufactures de glaces, à Sèvres nos manufactures de porcelaines ; dans tous nos ports des ateliers de corderies, des forges, des chantiers de construction. Les droits de sortie furent abaissés, les droits d'entrée sur les matières premières supprimés ou diminués. En même temps, le réseau des routes royales s'étendait ; le Canal du Midi rattachait les deux mers étonnées de voir leurs flots unis au pied des Pyrénées ; les douanes intérieures étaient abolies dans douze provinces du Nord ; le faste de la cour et de la noblesse, la richesse croissante de la bourgeoisie donnaient aux industries de luxe un essor inouï, la France se substituait à l'Italie comme l'arbitre du goût et la souveraine de la mode : l'Europe l'admirait et la copiait tout en la combattant.
Les cinq grandes compagnies de commerce. — Le commerce et la marine n'avaient pas moins besoin de protection que l'industrie. Colbert découragea les armateurs hollandais en frappant d'un droit de fret de 50 sous par tonneau les navires étrangers qui chargeraient dans les ports de France, en même temps qu'il tempérait la rigueur de cette mesure par l'établissement de ports francs à Dunkerque et à Marseille. 11 créa la marine en accordant aux constructeurs une prime de 5 livres par tonneau, en permettant à la noblesse de faire le commerce maritime sans déroger, en fondant les cinq grandes compagnies commerciales qui bientôt étendirent leurs opéra'.ions au monde entier.
La Compagnie des Indes orientales (1664) essaya de coloniser Madagascar, et créa des comptoirs à Pondichéry et à Surate.
La Compagnie des Indes occidentales (1664) hérita des compagnies particulières qui avaient déjà fondé des colonies françaises à la Martinique, à la Guadeloupe, en Guyane, et des comptoirs sur les côtes d'Afrique depuis le cap Vert jusqu'au cap de Bonne-Espérance. L'extension de la culture de la canne à sucre aux Antilles, l'introduction du caféier à la Martinique, la prise de possession de la Louisiane en 1680, la conquête d'une partie de Saint-Domingue par les flibustiers et les boucaniers français, la prospérité de nos établissements du Canada, donnèrent au pavillon français une supériorité que lui disputaient vainement l'Angleterre et la Hollande, et firent de Saint-Malo, de Nantes, de la Rochelle et de Bordeaux les principaux débouchés du commerce avec l'Amérique. La Compagnie du Nord, la Compagnie du Levant, celle du Sénégal complétèrent ce vaste système d'entreprises privilégiées, et accaparèrent la pêche de la morue et de la baleine dans les mers du Nord, la traite de la gomme, de la poudre d'or, de l'ivoire, et des nègres sur la côte occidentale d'Afrique.
La mort de Colbert, la révocation de l'édit de Nantes qui força des milliers d'exilés à se disperser dans toute l'Europe où ils répandirent les secrets de notre industrie, les désastres de la guerre de la succession d'Espagne, le traité d'Utrecht qui nous enleva l'Acadie, Terre-Neuve et la baie d'Hudson, portèrent une première atteinte à la suprématie française.
Le succès prodigieux de la banque de Law et de la Compagnie d'Occident (1717) qui absorba toutes les compagnies de commerce fondées par Colbert ne put relever ni les finances ni la marine française; mais cette brillante et téméraire tentative eut du moins pour résultat de créer à l'embouchure du Mississipi le port de la Nouvelle-Orléans, et de donner un puissant essor à nos colonies de l'océan Indien , Bourbon, Yîle de France, Pondichéry , Chandernagor, qui sous l'administration de Dupleix, en 1749, comptèrent un moment 30 millions de sujets.
Décadence des colonies et de la marine française sous Louis XV. — Mais le honteux gouvernement de Louis XV, la destruction de notre marine militaire, les revers de la guerre de Sept-Ans, achevèrent de ruiner notre empire colonial et d'assurer à l'Angleterre la domination des mers.
Le traité de Paris (1763) fit passer entre les mains de notre rivale triomphante le Canada, les Indes françaises, sauf quelques comptoirs démantelés; les Antilles, sauf la Martinique, la Guadeloupe et Saint-Domingue ; Saint-Louis et la rivière du Sénégal en Afrique.
Toutefois l'agriculture et l'industrie de la métropole avaient moins souffert des fautes du gouvernement que nos possessions d'outre-mer ; au milieu du naufrage de nos colonies, la prospérité de Bourbon, de l'île de France, des Antilles françaises, et surtout de Saint-Domingue, avec ses plantations de sucre et de café, dont le revenu annuel dépassait 170 millions, pouvait consoler la France de ce qu'elle avait perdu sans retour.
Progrès de l'Angleterre. — L'Angleterre, qui devait régner sans partage sur les mers pendant la dernière moitié du xvme siècle et le premier quart du xixe, avait commencé dès le règne de Henri VII, après la guerre des Deux Roses, à se préoccuper des découvertes espagnoles et portugaises.
L'activité de la nation repoussée du continent se tourna vers l'industrie et le commerce maritime. Les fabriques de draps et de toiles, l'exploitation des mines de houille prirent un rapide développement. De hardis navigateurs explorèrent les côtes de l'Amérique du Nord ; Forbisher, Davis, Hudson, Baffin pénétrèrent
jusque dans les mers glaciales, pour chercher au nord de l'Amérique un passage qui aurait ouvert aux Anglais la route de la Chine et des Indes. Sous le règne d'Elisabeth, la marine anglaise était déjà assez forte pour disputer l'empire de la mer du Nord aux Hanséates qui venaient d'être exclus des ports anglais, et celui de l'Atlantique à l'Espagne, qui voyait l'invincible Armada échouer contre l'enthousiasme national de l'Angleterre, l'intrépide Drake faire le tour du monde en pillant sur sa route toutes les colonies espagnoles, et Walter Raleigh fonder suites côtes de Virginie les premiers établissements anglais en Amérique, d'où il rapportait le tabac et la pomme de terre.
Compagnie des Indes orientales, 1600. — En 1 600, se forma la première Compagnie des Indes orientales, en 1 606, la Compagnie de Londres et celle de Plymouth pour le commerce de la Virginie et de la Nouvelle- Angleterre, où se porta bientôt le courant de l'émigration déterminé par les guerres civiles et les persécutions religieuses.
Acte de navigation, 1651. — Mais le véritable point de départ de la grandeur maritime de l'Angleterre, c'est l'acte de navigation publié parCromwell en 4 651, et qui anéantit le monopole des transports dont les Hollandais s'étaient emparés dans les ports d'Angleterre comme dans les ports de France. Désormais les marchandises d'Asie, d'Amérique et d'Afrique ne purent être importées que sur des navires anglais, les marchandises d'Europe sur des vaisseaux appartenant à l'Angleterre ou aux pays de provenance ; enfin le cabotage et la pêche côtière étaient interdits aux bâtiments étrangers.
La Hollande protesta en vain; elle dut subir cette exclusion, et plus tard se trouva trop heureuse d'unir ses flottes et ses armées à celles de l'Angleterre pour combattre l'ambition menaçante de Louis XIV.
Le commerce et l'industrie britanniques au XVffle siècle.
— La révolution de 1688, le traité d'Utrecht qui donna à l'Angleterre Gibraltar et Minorque en Europe, YAcadie, Terre-Neuve et la baie d'Hudson en Amérique, enfin l'organisation définitive de la Compagnie des Indes orientales par la fusion des deux compagnies rivales qui s'étaient formées pour le commerce de l'extrême Orient (1702), donnèrent à la marine et au commerce anglais une supériorité qui ne fit que grandir jusqu'à la fin du xvme siècle.
La consommation du thé et du café s'étendait chaque jour : Londres et Bristol étaient déjà les premiers ports de l'Europe ; l'industrie suivait les progrès du commerce; les draps de Norwich, les toiles de Dublin et tfExeter, s'exportaient dans le monde entier. Les réfugiés français avaient fondé à Londres les premières manufactures de soieries, à Birmingham et à Leeds des fabriques de quincaillerie, de coutellerie et de verrerie. Manchester commençait à travailler le coton, et l'Angleterre, avec ce génie mercantile qui ne l'a jamais abandonnée depuis, se créait de nouveaux débouchés à mesure que sa production augmentait. En 4703, le traité de Methuen ouvrait le Portugal à ses marchandises, à condition que les droits sur les vins de Porto seraient inférieurs de 33 °/0 à ceux que payaient les vins français; en 1713, elle obtenait de l'Espagne le privilège d'importer chaque année dans ses colonies d'Amérique 4,800 nègres, et d'envoyer à Porto- Bello un navire chargé de marchandises anglaises, navire qui se transforma en un magasin permanent aussitôt rempli que vidé.
La guerre de Sept-Ans, le traité de Paris (1763), la ruine des colonies françaises, le développement inouï de la Compagnie des Indes, victorieuse de la
Compagnie française, portèrent à son comble la prospérité maritime de l'Angleterre.
Le tonnage annuel de sortie pour la navigation de long cours, qui n'était que de 330,000 tonnes en 4700, s'élevait en 1770 à 760,000 dont 700,000 sous pavillon anglais, et l'intérêt de l'argent était tombé de 8 à 4 %•
Insurrection des colonies anglaises d'Amérique; les États- Unis. La ligue des neutres. — Ce fut au milieu de cette prospérité qu'éclata comme un coup de foudre l'insurrection des colonies anglaises de l'Amérique du Nord. Attaquée de toutes parts, en Amérique par les soldats de l'indépendance, aux Indes par Hyder-Ali, en Europe, en Asie, en Afrique, aux Antilles par les flottes de la France, de l'Espagne et de la Hollande, l'Angleterre ne céda que devant la menace d'une coalition universelle et la ligue de la neutralité armée. Cette alliance des puissances secondaires contre le despotisme maritime de la Grande-Bretagne était le symptôme d'une révolution que le xvme siècle avait lentement préparée : le temps des monopoles était passé ; les peuples ne voulaient plus subir les dominations exclusives que s'étaient tour à tour arrogées le Portugal, l'Espagne, la Hollande et l'Angleterre; chacun revendiquait sa part du bien-être que le commerce et l'industrie pouvaient seuls donner.
Les puissances du Nord, la Suède et le Danemark, depuis la décadence des villes hanséatiques, avaient développé leur marine, fondé des comptoirs et des compagnies pour le commerce de l'Afrique et des Indes orientales et occidentales, et ouvert des relations directes avec la Chine. La Prusse, puissance nouvelle, avec ses manufactures de draps, de toiles, de nankin, de soieries, de porcelaines créées par Frédéric II, avec ses laines de Silésie et du Brandebourg, disputait aux Busses et aux Scandinaves l'empire de la Baltique, et s'avançait pas à pas vers la mer du Nord.
La Russie, cet empire gigantesque improvisé par la volonté d'un grand homme et qui, d'une main, touchait à la mer Blanche et à la Baltique, tandis que l'autre s'étendait vers la mer Noire et Constantinople, s'ouvrait à travers ses possessions de Sibérie la route de la Chine et de l'océan Pacifique , et livrait à l'Europe, en échange des produits manufacturés de l'Angleterre et de la France, ses blés, ses bois, ses lins, ses fourrures, les métaux précieux de l'Oural, les thés de la Chine, etc.
Enfin l'Autriche, qui avait déjà créé ses grandes industries, la verrerie de Bohême, les draps et les toiles de Moravie, les forges de Styrie et de Carinthie, essayait de prendre part au mouvement commercial de la Méditerranée en déclarant ports francs les villes de Fium,e et de Trieste, et à celui de l'Atlantique en créant à Ostende, dans les Pays-Bas autrichiens, une compagnie des Indes et d'Afrique au capital de 6 millions de florins (1722-27).
Les nouveaux principes économiques. — L'Angleterre, vaincue par ce concert unanime, dut restituer à la France et à l'Espagne quelques-unes de leurs colonies, et reconnaître l'indépendance des treize États-Unis d'Amérique.
Il est vrai que sa puissance coloniale parut à peine ébranlée par cette terrible secousse. La conquête des Indes, la fondation des colonies d'Australie réservées à un si brillant avenir, compensaient la perte de l'Amérique ; la culture du coton, de la canne à sucre, du café relevait rapidement la prospérité des Antilles anglaises compromise par la guerre ; enfin l'invention des métiers mécaniques à filer le coton et à tisser la laine (1770-1787), la découverte de la machine à vapeur par Watt (1763-1785) avaient imprimé à l'industrie britannique un essor inouï qui aurait suffi à consoler l'Angleterre de ses récents échecs,
Mais l'insurrection des colonies américaines et la ligue des neutres n'en étaient pas moins le signal d'une ère nouvelle : c'était un défi victorieux jeté au vieux monde des monopoles et des privilèges par un monde nouveau dont le mot d'ordre était : Liberté !
En Europe comme en Amérique, les principes économiques en vigueur depuis le xvie siècle étaient battus en brèche de toutes parts. Les philosophes protestaient au nom de l'humanité et du droit naturel contre l'esclavage, sur lequel reposait tout le système colonial en Amérique, en Afrique et jusqu'en Océanie.
Les économistes, qui, depuis un siècle, amassaient avec une ardeur chaque jour plus éclairée les matériaux d'une science nouvelle, l'économie politique, demandaient hautement la suppression de tous les monopoles, de toutes les prohibitions, de toutes les entraves, corporations, compagnies de commerce privilégiées, douanes intérieures, péages des routes, etc... Enfin la révolution de 4789 allait écrire à la suite de cette déclaration des droits de l'homme, qui aspirait à être le manifeste des sociétés modernes, ces principes qui bouleversaient toute l'économie commerciale et industrielle de l'ancien régime : « Il n'y a plus pour aucune partie de la nation ni pour aucun individu aucun privilège, ni exception au droit commun. 11 n'y a plus ni jurandes, ni corporations de professions, arts et métiers. »
La révolution commerciale ne devait pas s'accomplir sans lutte; mais elle était aussi inévitable que la révolution sociale et politique : une période nouvelle allait commencer.
Du reste, les trois siècles qui venaient de s'écouler avaient légué à l'avenir d'immenses progrès dans l'ordre des idées, comme dans la situation matérielle du commerce et de l'industrie.
Condition des classes commerçantes et industrielles pendant les temps modernes. — Le sort des classes commerçantes et industrielles s'était amélioré ; les progrès de la législation et de l'ordre public assuraient aux propriétés et aux personnes des garanties inconnues au moyen âge. La bourgeoisie, grâce à son nombre, à sa richesse, à sa supériorité intellectuelle, avait conquis dans la société une large et légitime influence. Les préjugés de caste s'étaient affaiblis; dans presque tous les États de l'Europe, la noblesse pouvait se livrer au commerce maritime sans déroger, et les grands seigneurs ne dédaignaient pas de chercher, comme autrefois les sénateurs romains, dans les spéculations commerciales une augmentation de revenus.
Droit commercial. Traités de commerce. — Le droit commercial s'était formé lentement, et la plupart des États européens avaient réuni, à l'exemple de la France, dans des codes spéciaux toutes les lois qui intéressaient le commerce, la marine, etc.. (Code maritime 4681, Ordonnance de commerce 4673, Code colonial 4685 ).
Le droit international, ébauché au moyen âge dans le Consulat de la mer et les lois d'Oléron, avait été fixé par de savants jurisconsultes ; des traités de commerce et de navigation réglaient les rapports des grandes puissances chrétiennes ; plusieurs avaient même signé avec la Turquie, les États barbaresques, les petits despotes de l'Afrique occidentale, des conventions que la force faisait au besoin respecter, et quelques-unes avaient noué des relations à la fois diplo-
matiques et commerciales jusque dans l'extrême Orient ■ la France, à Siam ; la Hollande, au Japon; la Russie et l'Angleterre, en Chine et en Perse.
Amélioration des voies de communication. — Les conditions matérielles s'étaient améliorées comme les conditions morales. Les communications avaient gagné en rapidité et en sécurité. La piraterie avait disparu des mers de l'Europe septentrionale, et, dans la Méditerranée, les rudes leçons infligées aux pirates de l'Archipel et aux corsaires barbaresques avaient diminué leur audace.
La découverte des canaux écluses avait imprimé à la navigation intérieure une activité jusqu'alors inconnue; les routes de terre, sillonnées dans toute l'Europe par de nombreux services de postes et de messageries, étaient plus sûres et mieux entretenues ; malgré l'importance que le développement de la navigation donnait aux marchés maritimes, la plupart des grandes foires du moyen âge, celles de Beaucaire, de Francfort, de Leipsick, de Nuremberg , de Sinigaglia, etc., avaient conservé tout leur éclat.
Nouveaux objets d'échange. — Le nombre et la masse des objets d'échange avaient augmenté dans d'énormes proportions.
Le café, inconnu au moyen âge et transplanté d'Abyssinie et d'Arabie à Java, à Sumatra, à Ceylan, à Surinam par les Hollandais, à la Martinique, à la Guadeloupe, à Saint-Domingue, à Bourbon par les Français, au Brésil par les Portugais, à Cuba, au Mexique et au Guatemala par les Espagnols, dans les Antilles et aux Indes par les Anglais ;
Le sucre, que l'on tirait déjà au moyen âge des îles de l'Archipel, de Sicile, d'Espagne et des Indes, et dont la production avait pris un immense développement grâce aux plantations de Saint-Domingue, de Cuba, du Venezuela, du Mexique, du Brésil, etc. ;
Le thé, que les Portugais et les Hollandais avaient apporté de Chine vers le commencement du xvne siècle ;
Le cacao, originaire* du Mexique, et dont la culture s'était répandue dans toute l'Amérique du Sud ;
Les épices, que le moyen âge payait leur pesant d'or, et que depuis le xvie siècle les Moluques, les Indes, Ceylan, l'Afrique fournissaient en abondance;
Le tabac, importé d'Amérique et déjà cultivé en Perse, en Inde, en Asie Mineure, en Syrie, étaient entrés dans la consommation générale et se trouvaient désormais à la portée des fortunes les plus modestes.
A ce commerce des denrées alimentaires venait se joindre celui des objets manufacturés, soieries et cotonnades de l'Inde, de la Chine, de la Perse, laques et porcelaines de la Chine et du Japon, dont l'extension n'était ni moins vaste ni moins rapide.
Quant aux matières premières, elles ne jouaient encore qu'un rôle secondaire, bien que le commerce de l'indigo, de la cochenille, des bois de teinture, des bois des îles, des gommes, du coton cultivé depuis longtemps aux Indes, en Perse, en Asie Mineure, en Egypte, dans les Antilles, dans l'Amérique du Sud, et introduit vers 4760 dans les colonies anglaises de l'Amérique du Nord, eût déjà acquis un assez grand développement.
Commerce des métaux précieux. Institutions de crédit. — Le commerce des métaux précieux, et surtout de l'argent, avait grandi avec la masse des lingots extraits des mines du Mexique et du Pérou, et celle du numéraire en circulation, qui avait plus que triplé de 1600 à 1789. Nous avons déjà indiqué quelques-unes des conséquences de cette abondance subite et
toujours croissante : élévation du prix des marchandises, abaissement du rapport entre la valeur de l'or et celle de l'argent qui tombe de 1/10 en 1400 à 1/13 en 1700, et à 1/15 vers 1730; diminution du taux légal et normal de l'intérêt qui fléchit jusqu'à 6 et 5 % dès la fin du xvne siècle.
Les mêmes causes jointes au développement de l'industrie, du commerce et de la prospérité générale avaient imprimé au crédit un puissant essor. De nombreuses banques de virement s'étaient organisées sur le modèle des banques italiennes : à Amsterdam, en 1609; à Hambourg, en 1619; à Nuremberg, en 1621; à Rotterdam, en 1635; à Berlin, en 1765, etc.
Les banques d'émission. Le billet de banque. — Les instruments de crédit se perfectionnaient rapidement. Les lettres de change se multipliaient grâce à l'usage de l'endossement inauguré en France au xvne siècle; mais les anciens procédés ne suffisaient déjà plus aux besoins nouveaux du commerce et à une circulation chaque jour plus active. Aussi l'Angleterre rendit-elle au monde commercial un immense service en créant la monnaie fiduciaire et en fondant, en 1694, la première banque privilégiée pour l'émission des billets. Ce fut cet exemple, suivi en Ecosse dès l'année 1695, qui engagea l'Écossais Law à fonder à Paris, en 1716, sa fameuse Banque d'escompte et d'émission, accueillie d'abord avec un enthousiasme prodigieux, mais bientôt ruinée, comme devaient l'être plus tard les assignats, par le défaut de proportion entre le signe et le gage, c'est-à-dire entre les billets émis et l'encaisse métallique qui en garantit le remboursement.
Les emprunts publics, qui s'étaient multipliés au xvne et au xvme siècle, et la création des rentes sur l'État en France, en Angleterre, en Hollande, avaient également contribué à développer la spéculation, et la bourse d'Amsterdam, celle de Londres, celle d'Augsbourg faisaient déjà pressentir l'activité des grands marchés financiers de l'Europe contemporaine.