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CHAPITRE V

Caractère de la période contemporaine. — La liberté du commerce, de l'industrie, de la circulation, et comme conséquence le développement du bien-être et du crédit, le rapprochement chaque jour plus intime des peuples unis par les liens de l'intérêt, lors même qu'ils ne le seraient pas par ceux de la sympathie, tel est le but où marchent les générations contemporaines. Les instruments de cette révolution sont : dans l'ordre matériel, les découvertes de la science, la vapeur, l'électricité, les progrès de la mécanique et de la chimie industrielle ; dans l'ordre moral, l'application des principes économiques inaugurés au xvine siècle et qui se modifient, peu à peu, en passant de la théorie à la pratique.

La première moitié de notre siècle a été témoin de la lutte entre l'ancien et le nouveau régime commercial ; la seconde fera l'expérience des idées nouvelles, et quel qu'en soit le résultat, le fleuve ne remontera pas à sa source, le passé ne renaîtra pas.

Les guerres de la Révolution et de l'Empire. Prépondérance commerciale et industrielle de l'Angleterre. La machine à

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vapeur. — Dès la fin du xvme siècle, la ligue des neutres et les États-Unis avaient affirmé, en face du système des restrictions et des monopoles, deux principes qui bouleversaient toute la vieille politique commerciale, la liberté des colonies et la liberté des mers.

L'Angleterre, à qui s'adressait cette double protestation, avait trouvé dans son empire des Indes, dans la puissance de sa marine, dans le développement prodigieux de son industrie, des ressources suffisantes pour maintenir sa suprématie maritime. Les événements de la Révolution française vinrent agrandir encore cette domination exclusive, qui semblait à peine atteinte par le récent, échec de la guerre d'Amérique.

Tandis que la France luttait corps à corps contre l'Europe, et que la guerre absorbait toutes les forces et toute l'attention du continent, l'Angleterre, sans crainte pour elle-même, et sans rivale sur les mers, s'emparait de toutes les routes du commerce, de toutes les grandes stations maritimes, Malte et les îles Ioniennes dans la Méditerranée, le Cap et ïîle de France en Afrique, Ceylan en Asie, les Antilles et les Guyanes en Amérique ; ses manufactures de coton, de lainages, de toiles, ses établissements métallurgiques, avec leur outillage perfectionné et leurs machines à vapeur alimentées par des mines de houille inépuisables, inondaient de leurs produits tous les marchés du monde, et ses grands ports, Londres, Liverpool, Bristol, devenaient les entrepôts du commerce universel.

Blocus continental. — La France, victorieuse des coalitions, essaya d'abattre ce gigantesque monopole, et Napoléon répondit au blocus maritime dont l'Angleterre prétendait frapper nos côtes par le blocus continental.

Ce fut un grand spectacle que la lutte de ces deux nations qui se partageaient le monde : d'un côté, la France couvrant de ses armées le littoral européen comme l'Angleterre couvrait l'océan de ses vaisseaux, enchaînant la liberté du continent pour conquérir la liberté des mers, faisant appel à toutes les puissances de la science et de l'industrie pour remplacer les marchandises dont l'Europe se trouvait privée par la suspension du commerce maritime, inventant le sucre de betterave, improvisant les filatures de coton et les manufactures d'indiennes, répondant à la machine à vapeur par le métier Jacquard ; d'autre part, l'Angleterre s'ouvrant en Amérique, en Afrique, en Asie, partout où ne pouvait atteindre l'épée de Napoléon, de nouveaux marchés pour l'écoulement de ses produits manufacturés exclus d'Europe, organisant une gigantesque contrebande pour faire pénétrer sur le continent les denrées coloniales et les produits exotiques qu'elle était forcée de recevoir en payement et dont regorgeaient ses entrepôts, enfin ranimant à force d'or les coalitions épuisées et luttant par la richesse contre le génie !

L'un des deux dominateurs succomba, non pas peut-être le plus tyrannique, mais le plus incommode et celui qui pesait le plus directement sur la liberté de l'Europe; mais la victoire de l'Angleterre ne profita pas à elle seule.

Fin du monopole anglais. Les villes hanséatiques. — Pendant les guerres de la Révolution et des premières années de l'Empire, la marine des villes hanséatiques, Brème, Hambourg et Liibeck, avait pris une rapide extension grâce à la neutralité de leur pavillon et à la ruine de la marine hollandaise, qui n'avait pas survécu à l'occupation de la Hollande par la France. Bien quercomprises dans le blocus continental, elles étaient devenues, depuis 1808, un immense entrepôt de denrées coloniales, de cotons, de marchandises anglaises qu'elles écoulaient sur le continent. Les traités de 1815 respectèrent leur exis-

tence politique et leurs franchises commerciales, et la paix ne fit que développer leur prospérité et multiplier leurs relations avec les pays hors d'Europe.

Trieste. — Dans la Méditerranée, un nouveau port, Trieste, avait remplacé Venise effacée de la carte d'Europe comme État indépendant.

Les États-Unis. — De l'autre côté de l'Atlantique, une puissance qui datait à peine de quelques années, les États-Unis, avaient conquis tout à coup l'une des premières places parmi les peuples commerçants et producteurs. Sur cette terre vierge, au sein de cette nature jeune et puissante, sous l'influence des institutions les plus libres que le monde eût jamais vues, l'activité humaine avait pris des proportions inconnues même à ce xvie siècle si remuant et si passionné. Les États-Unis avaient écrit sur leur drapeau cette fière devise :Go-a-head (en avant!), et tout marchait, tout se précipitait avec une fièvre de mouvement qui dévorait le temps et l'espace. L'émigration européenne accourait vers ces riches contrées, où la terre s'étendait libre et sans limites, où des forêts immenses, des mines inépuisables n'attendaient que les bras du travailleur. Les villes s'improvisaient comme par enchantement; New- York, qui n'avait pas 20,000 habitants en 1772, en comptait 124,000 en 1820; le Mississipi, l'Ohio,'les grands lacs que sillonnaient à peine, quarante ans auparavant, quelques pirogues indiennes, se couvraient de radeaux, de barques et de navires; le pavillon des États-Unis disputait à celui de l'Angleterre la royauté de l'Atlantique.

La culture des céréales, du tabac, du coton, de la canne à sucre prenait des proportions chaque jour plus importantes: en 1791, Liverpool ne recevait que 64 balles de coton américain; en 1807, il en achetait 144,000 balles!

L'émancipation des colonies espagnoles et portugaises. —

Enfin l'exemple des États-Unis, les excitations de l'Angleterre, avaient déterminé une révolution qui devait ouvrir au commerce d'immenses régions jusque-là fermées par le monopole, les colonies espagnoles et portugaises d'Amérique. De 1812 à 1823, le Mexique, le Guatemala, la Colombie, les deux Pérous, le Chili, les États de la Plata, l'Uruguay, le Brésil, proclamaient tour à tour leur indépendance, et complétaient ainsi cette vaste révolution coloniale dont les colonies anglaises avaient donné le signal.

Désormais une seule nation ne pouvait plus dominer sans partage et accaparer le commerce du monde; la concurrence devenait la loi des sociétés modernes.

Développement de l'industrie en Europe. Système protecteur. — Les guerres de la Révolution et de l'Empire et le blocus continental avaient exercé sur l'industrie une influence non moins profonde.

L'Europe continentale, qui ne recevait plus ni les sucres coloniaux, ni les draps anglais, ni les cotonnades de l'Inde et de Manchester, ni les soies de l'Orient, avait essayé de fabriquer elle-même ce qu'elle ne pouvait plus tirer du dehors. Les métiers mécaniques, la machine à vapeur s'étaient introduits dans toutes les grandes industries; on s'était mis à rechercher et à exploiter les mines de houille; la France et l'Allemagne avaient réussi à tirer de la betterave le sucre qu'elles ne recevaient plus des colonies; la France, la Suisse, la Belgique, la Prusse, avaient créé des manufactures de coton, auxquelles la contrebande anglaise ou les ports de Trieste et de Hambourg fournissaient la matière première, et multiplié leurs fabriques de draps et de lainages; l'éducation des vers à soie avait pris une immense extension en France, en Italie, en Espagne ; enfin la métallurgie française et allemande avait profité de l'exclusion des produits anglais.

Ce vaste développement industriel eut, il est vrai, pour première conséquence, une recrudescence du système prohibitif et des droits protecteurs. Chaque État voulut défendre son industrie encore mal affermie en arrêtant à la frontière les produits similaires de l'étranger. L'Angleterre même, dont ce système blessait profondément les intérêts, l'adopta par une sorte de représailles, et, pour protéger son agriculture comme les autres États protégeaient leur industrie, elle promulgua la fameuse loi sur le commerce des céréales; mais cette ardeur de protection ne devait être que passagère, et, en rendant la concurrence possible, elle préparait la liberté.

Importance du commerce des matières premières. — Un autre résultat du progrès industriel, ce fut de donner au commerce des matières premières une importance inconnue jusqu'alors. La substitution du travail des machines au travail manuel, en diminuant les frais et en centuplant les forces, avait donné à la production et à la consommation une incroyable activité. Avant l'invention des méliers mécaniques et de la vapeur, il aurait fallu 91 millions d'hommes pour produire la quantité de cotons filés et tissés que l'Angleterre seule livre au commerce en une année ! Non-seulement on allait demander du coton aux États-Unis, aux Indes, au Brésil, mais les laines de l'Espagne, de la France, de l'Angleterre et de l'Allemagne, les lins et les chanvres de la Belgique, de la Prusse, de la France et de l'Italie, les soies de la France, de l'Europe méridionale et du Levant ne suffisaient plus à la dévorante consommation de l'industrie. 11 fallut tirer des laines de Hongrie, de Russie, des pays du Levant, du Maroc, puis du cap de Bonne-Espérance, de l'Amérique du Sud, de l'Australie, etc.; il fallut emprunter des lins et des chanvres à la Russie, et bientôt suppléer à l'insuffisance de la production européenne par la jute des Indes orientales ; il fallut acheter des soies brutes à la Chine dont on dédaignait désormais les soieries fabriquées. Les progrès des industries chimiques, ceux de l'ébénisterie, de l'industrie des peaux, de la métallurgie, des constructions maritimes forcèrent l'Europe à ne plus se contenter des métaux et des potasses de l'Europe du Nord et de l'Allemagne, des huiles et des graisses de l'Europe méridionale et de la Russie, des peaux brutes de l'Allemagne, de la Hongrie, de la Russie et du Levant, des bois de la Suède, de la Norwége, de la Russie et de la Suisse. L'Angleterre, la France, la Hollande, les villes hanséatiques allèrent demander des cuivres au Chili, de l'étain aux îles de la Sonde, des fers, des bois de construction, des huiles de baleine, des graisses au Canada et aux États-Unis, du salpêtre au Pérou et aux Indes, des bois d'acajou à l'Amérique centrale, des huiles de palme à l'Afrique, des peaux brutes et des graisses au Brésil et aux États de la Plata. En échange de ces produits bruts, l'Europe renvoyait ses produits manufacturés; les besoins se multipliaient avec les échanges et le travail; l'intelligence, la civilisation grandissaient avec les besoins.

Progrès des moyens de transport. Les bateaux à vapeur et les chemins de fer. Les télégraphes électriques. — Toutefois le progrès des moyens de transport ne correspondait pas à l'immense développement du commerce. Grâce au bon entretien et à la sécurité des routes, à la multiplication des canaux, aux perfectionnements des constructions maritimes, à l'étude plus approfondie des vents et des courants, ces deux grands auxiliaires de la navigation, les marchandises et les voyageurs circulaient plus vite et à moins de frais; mais le clipper américain, le bateau-poste tiré par des chevaux, Je camion de roulage, et la chaise de poste des messageries étaient encore le dernier mot de l'industrie des transports. La science cherchait depuis longtemps

à combler cette lacune : Fulton , Seguin et Stephenson , QErsted et Ampère allaient compléter l'œuvre d'Arkwright, de Watt et de Jacquard.

En 4 816, le premier bateau à vapeur se hasardait sur l'Atlantique; en 1830, le premier chemin de fer à grande vitesse s'ouvrait entre Manchester et Liverpool; en 4 820, Ampère découvrait le principe de la télégraphie électrique. En 4 868, l'Europe comptait 78,000 kilomètres de chemins de fer, les États-Unis, 60,000; l'Union américaine, l'Angleterre et la France, 5,600 vapeurs; aux États- Unis seulement, les fils électriques mesuraient 4 40,000 kilomètres!

Désormais le matériel du progrès était au complet; les chemins de fer et les bateaux à vapeur allaient supprimer les distances et mettre Paris à trois jours de Saint-Pétersbourg, Liverpool à dix jours de New- York, Londres à trente jours de Calcutta ; le télégraphe électrique allait communiquer la pensée d'un bout du monde à l'autre avec la rapidité de l'éclair, et devancer la course du soleil. Rapidité des communications, développement des relations commerciales, du crédit, des entreprises industrielles, de la production et de la consommation sous leurs formes les plus variées; adoption par une partie des nations de l'Europe et du nouveau monde de ce système de poids et mesures que la France a eu l'honneur d'inaugurer, et que son admirable simplicité finira par imposer au monde, tout concourt à faire tomber les barrières que maintiennent encore les préjugés et l'intérêt bien ou mal compris.

Liberté commerciale en Angleterre. Cofoden et Robert Peel. — L'Angleterre, qui avait trop souvent défendu le monopole et le despotisme commercial, eut la gloire de tirer la première du mouvement moderne ses conséquences logiques, et d'inaugurer la liberté commerciale, à laquelle elle était du reste mieux préparée que tout autre peuple. Déjà elle avait bien mérité de l'humanité en obtenant la suppression de la traite des noirs en 4 84 5, et en donnant (4 834) l'exemple de l'abolition de l'esclavage dans ses colonies, qu'elle n'avait pas craint de compromettre par cette généreuse initiative.

En 4 846, les efforts de Cobden, l'apôtre de la liberté commerciale, et la parole puissante de Robert Peel arrachaient enfin à l'aristocratie britannique l'abolition des taxes sur les céréales, la suppression des droits sur les matières premières et sur les denrées alimentaires de première nécessité, et l'abaissement des tarifs protecteurs sur les objets manufacturés venant de l'étranger. Dès lors, l'impulsion était donnée : le mouvement ne devait plus s'arrêter, et chaque année, presque chaque jour marque un nouveau pas dans cette triple voie que poursuivent les sociétés européennes, la liberté commerciale, l'extension du commerce et le rapprochement des peuples, le développement du crédit et des intérêts matériels.

Chute du système protecteur en Europe. Traité anglo-français de 1860. — De 4 846 à 4853, l'Angleterre complète la réforme commerciale en supprimant l'acte de navigation de 1654, en émancipant le commerce des colonies, en abaissant à 40 % les droits protecteurs les plus élevés; le Danemark consent à laisser racheter le péage du Sund, et la Baltique est librement ouverte à tous les pavillons; en 4 860, la France, dont le commerce et l'industrie ont pris un développement qui lui permet d'affronter la concurrence, entre à son tour dans la voie de la liberté et entraîne après elle toute l'Europe : plus de prohibitions, dégrèvement ou suppression des droits sur les matières premières et sur les objets de consommation de première nécessité, liberté du commerce des céréales, liberté du transit et de la navigation, réduction successive des droits protecteurs sur les objets manufacturés, émancipation complète

du commerce colonial, tels sont les nouveaux principes qu'inaugure, en 1860, le traité de commerce signé entre la France et l'Angleterre, et que consacrent les mesures prises par le gouvernement français à l'intérieur, et les conventions conclues tour à tour avec la Belgique, la Suisse, l'Italie, les Pays-Bas, l'Union douanière allemande, Ja Suède et la Norvège, l'Autriche, l'Espagne, le Portugal.

Progrès des communications. Les Européens en Afrique, en Asie et en Océanie. — En même temps les communications se multiplient : les chemins de fer sillonnent l'Europe de Cadix à Nijni-Novogorod, et de Brindes à Stockholm; les compagnies de navigation à vapeur anglaises (Compagnie péninsulaire et orientale, Compagnie des Indes occidentales et du Pacifique, Compagnie Cunard, etc.), françaises (Messageries impériales, Compagnie transatlantique), américaines (New-York au Havre, Malles du Pacifique, etc.), autrichiennes (Lloyd), allemandes (Hambourg et Brème à New-York), russes (Compagnie d'Odessa), hollandaises, italiennes, espagnoles, couvrent les mers de leurs navires, et desservent tous les ports du globe; la télégraphie électrique agrandit chaque jour son réseau, rattache à travers l'Atlantique les États-Unis à l'Europe (1866-1869), sillonne la Perse et les Indes, pénètre jusque dans les profondeurs de la Sibérie ; l'abolition des passe-ports dans la plupart des États de l'Europe imprime à la circulation une nouvelle activité en supprimant des formalités devenues inutiles ; les voyageurs, les missionnaires, les flottes et les armées de l'Europe et des États-Unis ouvrent au commerce et à la civilisation les régions inconnues de l'Afrique et de l'Australie, et forcent les barrières de l'extrême Orient. La France par l'Algérie et le Sénégal, l'Angleterre par ses comptoirs de Guinée, ses colonies du Cap et de Natal, entourent l'Afrique d'une ceinture de possessions européennes. Les contrées du Haut-Nil, du Niger, ou Zambèze et du Congo livrent leurs secrets à l'infatigable persévérance de la science allemande et de l'activité britannique. L'Asie, dominée au nord par la (Russie, au sud par l'Angleterre et la France (Indo-Chine), s'ouvre de toutes parts à la civilisation européenne. La Chine, entr'ouverte depuis 1840, laisse tomber peu à peu ses dernières barrières, qui s'abaisseront devant nos idées mieux encore que devant nos canons (traités de 1858 et 1860) ; le Japon, ouvert à notre commerce par les traités de 1858, 1864 et 1866, s'initie avec ardeur aux sciences et aux découvertes de l'Europe.

Expositions universelles. Canal de Suez. — Les Expositions universelles, inaugurées par celle de Londres en 1851 et continuées avec tant d'éclat par celles de Paris en 1855, de Londres en 1862, et de Paris en 1867, convient les peuples à ces luttes pacifiques de l'industrie dont les vaincus profitent autant que les vainqueurs; enfin le canal de Suez, cette œuvre qui sera l'Jionneur de notre siècle et de notre pays, en abrégeant de moitié les distances et en rendant à la Méditerranée le commerce de l'extrême Orient, prépare une révolution non moins profonde que celle du xvie siècle.

Développement du crédit. — Le développement du crédit n'était pas moins rapide que celui du commerce et de l'industrie, et dans cette voie, comme dans les autres, l'Angleterre devance le reste des nations.

Dès les dernières années du xvin« siècle, tandis que la France se débattait contre l'invasion, la terreur, la loi du maximum, les assignats et l'agiotage, et aboutissait à la banqueroute, tandis que l'Europe entière, sauf la Hollande et les villes hanséatiques, était en proie à une détresse financière trop bien expliquée par la guerre et la suspension du commerce, la GraD de-Bretagne suffisait à

l'entretien des coalitions en Europe et de la guerre civile en France, aux frais d'armements gigantesques, aux intérêts d'une dette qui dépassait déjà 4 2 milliards ; le cours forcé donné aux billets de la banque d'Angleterre et prolongé jusqu'en 1822 semblait surexciter, au lieu de l'abattre, la puissance du crédit.

Le retour de l'ordre, sinon de la paix sur le continent, la liquidation de la dette publique en France, la création de la Banque, l'énergique impulsion que le génie de Napoléon imprima à l'industrie, firent renaître la confiance et relevèrent le crédit public et privé ; la guerre même ouvrit à la spéculation un vaste champ où elle s'aventura avec audace et parfois avec succès ; mais les affaires ne reprirent toute leur activité qu'après le rétablissement de la paix générale en 4815.

Malgré sa dette de 24 milliards, malgré les crises produites par la brusque dépréciation des marchandises qui suivit la réouverture des mers et l'établissement du système protecteur sur le continent, on vit la prospérité financière de la Grande-Bretagne se développer avec une merveilleuse rapidité : les sociétés de toute espèce, assurances, chemins de fer, docks et magasins, exploitations de mines, compagnies de navigation à vapeur, se multipliaient dans des proportions inouïes ; les capitaux anglais participaient à toutes les grandes entreprises en France, en Belgique, aux États-Unis; l'escompte tombait à 2 et 4 4/2 %, et la rente 3 % se rapprochait du pair, qu'elle devait atteindre en 1 856

La Belgique, la France, l'Allemagne, où l'adhésion de presque tous les États à l'Union douanière proposée par la Prusse avait triplé en quelques années le commerce et la circulation; les États-Unis, dont la population avait quadruplé en quarante ans, marchaient à grands pas dans la voie si largement ouverte par l'Angleterre, et les crises passagères qui se produisirent sous l'influence des événements politiques, de 1847 à 1851, ralentirent à peine ce mouvement.

Les mines d'or de Californie et d'Australie. — La découverte des placers californiens en 1848, et celle des mines d'or de l'Australie en 4 851, en jetant dans la circulation une masse de numéraire évaluée, en 1860, à plus de 7 milliards, imprimèrent à toutes les entreprises industrielles et commerciales une nouvelle activité.

En 1856, l'Angleterre voyait se former en cinq mois 4 53 sociétés par actions au capital nominal de 4 milliard de livres sterling ; en 4 857, les États-Unis comptaient plus de 4 ,500 banques de circulation et de dépôts ; en France, les travaux publics, canaux, chemins de fer, routes, dessèchements, drainages, etc., prenaient chaque jour de nouveaux développements; les institutions de crédit se multipliaient, Crédit foncier (1852), Crédit mobilier (4852), Crédit agricole, (1860), Comptoir d'escompte (4 848-1854); l'épargne publique dépassait chaque année 4 milliard, et les capitaux français concouraient à toutes les grandes entreprises, en Allemagne, en Autriche, en Espagne, en Italie, en Russie et même en Angleterre. La liberté commerciale inaugurée par le traité de 4 860 devait favoriser encore cette diffusion des capitaux et cette extension du crédit; mais en même temps, des dangers nouveaux se révélaient à la société moderne; les atteintes portées au crédit par les spéculations imprudentes ou les catastrophes politiques avaient désormais leur contre-coup dans le monde entier : tous les peuples devenaient solidaires des fautes ou des malheurs d'un seul.

Dangers de la situation économique. — En 4 857, la ruine de la plupart des banques des États-Unis à la suite des proportions insensées données à l'émission des billets entraînait en Angleterre plus de 200 grandes faillites, et faisait monter l'escompte à 10 %.

En 4861, l'Europe entière ressentait plus profondément encore le contre-coup de la guerre civile des États-Unis, qui devait cependant avoir pour l'humanité et pour le commerce deux résultats heureux : l'abolition de l'esclavage et l'établissement d'une active concurrence aux Indes, en Egypte, en Asie Mineure, à cette espèce de monopole que les États du Sud avaient conquis pour la productiou du coton.

Les événements de 1 870 et 1871, les révoltes qui grondent sourdement dans ces agglomérations ouvrières, créées par l'industrie moderne, l'effondrement d'une partie de ces institutions de crédit qui avaient suscité tant d'espérances, les milliards engloutis dans la banqueroute de l'Espagne, de la Turquie, de l'Egypte, du Pérou, la crise commerciale que nous traversons, et qui n'a pas seulement pour cause des accidents passagers, mais l'excès même de la production et de la spéculation en Europe et en Amérique, enfin les surprises menaçantes que prépare le dénouement de la question orientale sont faits pour inspirer à notre siècle et à notre pays, sinon des pensées de découragement, au moins un esprit de modestie et de prudenee qui nous aurait épargné bien des déceptions.

Conclusion. — En jetant un coup d'oeil sur l'histoire que nous venons d'esquisser à grands traits, il est facile de se convaincre qu'elle est intimement liée à celle du progrès. C'est le commerce qui a civilisé l'ancien monde et découvert le nouveau qu'il a civilisé à son tour; c'est le commerce qui guide le voyageur dans ses explorations lointaines, le savant dans ses recherches laborieuses, et qui, en multipliant les besoins, surexcite toutes les forces de l'intelligence et toutes les puissances du travail ; c'est le commerce qui rapproche les peuples par le plus étroit de tous les liens, celui de l'intérêt; c'est le commerce enfin qui, en développant l'initiative personnelle et le sentiment de la responsabilité, habitue peu à peu les nations comme les individus à s'occuper de leurs affaires, et les conduit à l'exercice de toutes les libertés par une voie plus lente mais plus sûre que celle des révolutions ; car la liberté est fille du temps comme la vérité. Mais, si la civilisation grandit avec le commerce, les besoins avec la civilisation, le travail avec les besoins, la richesse avec le travail, trop souvent aussi l'égoïsme chez les uns, la misère et les convoitises chez les autres, chez tous la soif des jouissances et la préoccupation exclusive de l'intérêt du moment grandissent en proportion. Quelle que soit la richesse d'un peuple, la décadence commence pour lui, le jour où le progrès de ses mœurs privées et publiques, n'est plus à la hauteur de ses progrès matériels. L'histoire du passé, celle d'Athènes et de Carthage, n'est que l'expérience d'autrui qui ne corrige guère. Sachons du moins comprendre l'histoire du présent et profiter de notre propre expérience !

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