CHAPITRE DOUZIEME
Une lettre de reproches ou de plaintes ne saurait être écrite avec trop de prudence et de ménagement. Il faut bien se garder d'y laisser courir sa plume et de s'y abandonner à son premier mouvement d'humeur.
On doit se plaindre sans aigreur, et surtout sans jamais blesser l'amour-propre. Des reproches faits avec mesure s'acceptent avec facilité, mais les esprits une fois aigris ou blessés s'aliènent et ne reviennent plus.
D'ailleurs, on doit comprendre qu'en se permettant de tout dire, on donne le droit de tout répondre. Une lettre trop vive provoque quelquefois une réponse malhonnête, et de là suit infailliblement une brusque rupture; c'est ce qu'il faut éviter; il vaut toujours mieux cesser des rapports avec convenance que de les rompre violemment.
11 est des manières de se plaindre qui, tout en conservant les dehors de la politesse, laissent beaucoup à deviner, et produisent un effet plus efficace que des reproches trop animés.
Quelquefois on peut réveiller adroitement l'amour-propre de la personne en défaut et, par des éloges donnés sur des qualités réelles, lui faire accepter les reproches les plus amers : on souffre les uns, quoique pénibles, à la faveur des autres, qui sont toujours agréables.
Il est" bon quelquefois de faciliter à un correspondant les moyens de se justifier en insinuant, pour ainsi dire, les excuses; on paraît tout attribuer à l'erreur ou à l'oubli ; enfin on blâme le fait, sans accuser l'intention. Ce sont là les moyens les plus propres à faire accueillir les plaintes, même les plus sérieuses.
De toutes les manières d'adresser des plaintes ou des reproches, cette dernière paraît, d'ailleurs, la plus conforme à cet esprit d'indulgence et d'égards réciproques qui doit animer entre eux les commerçants.
Nous n'avons que peu de chose à dire de la réprimande, qu'on distingue essentiellement du reproche, puisqu'elle vient toujours d'un chef, d'un supérieur envers son subordonné. Les lettres de réprimande doivent être écrites avec la raison et la sévérité froide qui accompagnent l'autorité.
Paris, le... 18...
Monsieur B..., à Paris.
Nous n'avons pas été peu surpris en recevant hier soir l'avis que vous nous donnez de la vente que vous avez effectuée, pour notre compte, à la Bourse du 4 du courant, de dix-sept annuités au cours de 1 020 et 1 015, lorsque notre ordre portait positivement 1 050 et pas au-dessous. En supposant, Monsieur, que vous ayez eu quelque inquiétude sur le solde débiteur de notre compte de liquidation, vous auriez dû nous prévenir avant d'opérer d'une manière aussi onéreuse pour nus intérêts, et si nous n'avions pas eu à notre disposition les fonds nécessaires pour vous solder entièrement, nous aurions pu consentir à la vente, jusqu'à concurrence de la somme qui nous aurait manqué, mais non pour la totalité de nos annuités; nous vous prévenons que, nos ordres n'ayant pas été exécutés, nous n'acceptons pas le marché pour notre compte.
Nous avons établi votre compte avec nous; il se balance par un solde en votre faveur de fr. 4 115, sauf erreur ou omission, non compris le mandat sur la Hollande qui est un objet à part. Nous vous prions d'examiner ce compte, et de nous faire connaître si vous le trouvez d'accord : le montant vous en sera compté par l'un de nous dans le courant de la journée.
Nous avons l'honneur de vous saluer.
LEVASSEUR frères.
p. S. — Vous pensez sans doute, Monsieur, qu'après le procédé dont vous venez d'user à notre égard, toutes relations d'affaires sont devenues impossibles entre nous.
Munich, le. .. 18..
Monsieur J..., à Paris.
Notre lettre du 22 du courant s'est croisée avec la vôtre du même jour, qui nous rend compte des £ 100 sur Londres, pour le produit desquelles nous vous avons débités de fr. 2 506,85.
Nous vous adressons ci-inclus fr. 500 sur de Rothschild frères, à trois jours de vue; veuillez en opérer la rentrée à notre crédit.
Quant à vos remarques sur la manière de couvrir nos dispositions, elles doivent nous faire supposer que vous désirez voir se terminer nos relations. Veuillez, s'il en est ainsi, nous le dire franchement; nous solderons notre compte chez vous et disposerons autrement de nos valeurs ; mais nous ne pouvons supporter des remarques qui nous offensent.
Nous vous saluons avec considération.
Frères MARX.
Paris, le. .. 18...
Monsieur D..., à Dijon.
Il y a près de neuf mois que, sur l'invitation assez pressante que vous m'en aviez faite, je vous consignai 12 caisses de borax raffiné pour en opérer le placement au mieux de mes intérêts.
Depuis ce temps, je n'ai reçu aucune nouvelle de vous à ce sujet, et j'en suis étrangement surpris.
J'espère que, par retour du courrier, vous m'apprendrez les causes de ce long silence, et, me donnerez l'espérance de voir finir convenablement cette affaire, depuis trop longtemps en suspens.
Agréez, Monsieur, mes bien sincères salutations.