REVERS, ARRANGEMENTS AVEC DES CREANCIERS, FAILLITES
Quand on se trouve dans la triste nécessité de faire à ses créanciers l'aveu de son impuissance à remplir ses engagements, et qu'on est réduit à leur demander du temps ou quelque diminution sur sa dette, il convient de prendre, dans les lettres pénibles et importantes qu'on est alors obligé d'écrire, le langage simple et naturel, sans aucune recherche de style, qui s'y trouverait déplacée, ni sans la prétention d'émouvoir ses créanciers, ce qu'on ne pourrait atteindre que bien difficilement.
Outre que le ton pathétique que les débiteurs malheureux sont naturellement disposés à prendre approche souvent du ridicule, lorsqu'il n'est pas touché avec mesure, quel espoir raisonnable peut-on avoir d'apitoyer sur son sort des gens prévenus et troublés par le premier avis d'une perte qui vient tout à coup les frapper? Atteints dans leurs intérêts essentiels, leur propre malheur, quoique relativement plus léger, les rend insensibles à celui des autres; et la difficulté serait grande d'éveiller en eux des sentiments de commisération dans ce premier moment, où ils sont en proie à des passions toutes contraires.
Il faut donc écrire ces lettres avec naturel et simplicité, dire sans réserve les revers et les échecs qui nous ont accablés, heureux si l'évidence des faits vient nous disculper de tout reproche d'imprudence ou d'incapacité, et si l'on peut attribuer notre chute à Tune de ces révolutions subites, de ces crises commerciales, enfin de ces circonstances extraordinaires qu'il n'est pas donné à la prudence lui. ..aine de prévoir ou d'éviter.
Cette pénible ouverture une fois faite, ce premier coup porté, il convient de proposer de suite le remède et de présenter les arrangements qu'on a jugés convenables, en s appliquant à faire ressortir leur efficacité, non pas au point de vue du débiteur, qu'il Tant oublier, mais dans l'intérêt soûl du créancier, dont on doit se montrer uniquement préoccupé.
M est a croire qu'une lettre écrite dans ce sens, et faisant appel aux
[ raisonnes du négociant plutôt qu'à ses sentiments de générosité
ou ,i indulgence, atteindra plus généralement le but que de vaines
insensible à un langage qu'on ne peut se permettre qu'avec
un véritable ami, il prêtera l'oreille à des propositions utiles, il les acceptera peut-être, si l'on a su les lui rendre plausibles; mais, quoi qu'il' en soit, le créancier irrité se sentira retenu dans son premier mouvement et combattu dans son penchant naturel aux voies de rigueur par les dédommagements dont on lui fera l'offre et l'espoir entrevu d'alléger promptement sa perte.
Dans tous les cas, il faut toujours s'exprimer dignement et avec le respect de soi-même, sans descendre au ton humble du suppliant, mais aussi, d'un autre côté, sans jamais employer ce ton d'ironie ou de cynisme qui va si souvent contre son but en provoquant la rigueur du créancier, qui préfère alors au soin de ses vrais intérêts la satisfaction de punir tant d'inconvenance.
Dans ses réponses aux lettres qui nous occupent, un négociant ne doit jamais laisser échapper d'expressions offensantes pour son débiteur; le droit de le poursuivre judiciairement qu'il tient de la loi ne l'autorise point à le blesser de ses injures. Ce serait d'ailleurs frapper un homme à terre et s'exposer, en outre, à une réplique toute de représailles, de la part d'une personne aigrie déjà par l'adversité.
Au surplus, la colère et l'animosité ne rencontrent généralement que le blâme, et l'on doit parler avec égard au malheur. Le négociant toujours calme n'en surveille que mieux ses intérêts, et c'est agir avec convenance et dignité que de ménager un collègue renversé qu'on avait honoré de sa confiance et qui se trouve faillir sous le poids d'un malheur dont on peut être un jour frappé soi-même.
Bien que la loi ne reconnaisse pas d'arrangements amiables, certains négociants ont pour système de ne pas repousser les ouvertures de cette espèce, instruits par l'expérience qu'il vaut mieux prêter appui à l'honnête homme qui chancelle que de précipiter sa chute par des poursuites actives, menant droit à l'abîme de la faillite où tout va s'engloutir dans l'énormité des frais et les désastres forcés des ventes à tout prix.
Plus soucieux de leurs intérêts, ils préfèrent les réalisations sans frais et sans cet éclat qui non-seulement tue l'avenir du débiteur, mais qui porte encore atteinte au crédit du créancier; ils comprennent que leur perte sera moindre en laissant le débiteur réaliser lui-même un actif dont personne ne connaît mieux que lui les ressources et ne peut tirer un meilleur parti.
C'est sous l'empire de ces idées, et sans doute aussi de la nécessité, qu'après la révolution de février, on fit fléchir la rigueur de la loi devant les circonstances de cette crise, en introduisant par un décret dans notre législation la liquidation judiciaire, terme moyen, moins sévère et moins désastreux que la faillite. Supprimée depuis, cette innovation, par le sec fait de son apparition et de son emploi temporaire, semble donner raison à ce système d'arrangements amiables dont nous venons de parler.
C'est un usage admis de prévenir ses correspondants des symptômes précurseurs d'une faillite, de la suspension de payements d'une maison, ou d'annoncer la catastrophe aussitôt qu'elle éclate, en désignant les commerçants les plus gravement compromis et dont le crédit doit en souffrir : c'est donner le moyen d'éviter, s'il en est temps encore, ou du moins d'atténuer les conséquences fâcheuses de l'événement.
Lorsqu'on donne un pareil avis, on doit dire, si cela est vrai, qu'on est sans intérêt dans cette faillite (c'est la phrase consacrée), et exprimer le vœu qu'il en soit de même pour ceux à qui Ton écrit.
Convocations de créanciers pour arriver a un arrangement amiable.
Paris, le... 18...
Messieurs,
C'est avec la plus profonde affliction qu'après vingt années d'une existence laborieuse et honorée, je me vois réduit à vous faire l'aveu de mon impuissance actuelle de faire fa>e aux engagements que j'ai souscrits pour la fin du mois.
Je pense, dans votre intérêt, devoir vous prévenir avant l'événement et fixer dès aujourd'hui votre attention sur la triste position de mes affaires; elle n'est cependant pas sans remède, si, avec un courage soutenu d'une part et une généreuse confiance de l'autre, il intervient, entre mes créanciers et moi, quelque arrangement amiable qui, tout en sauvegardant leurs intérêts, me permette de me vouer tout entier à l'allégement de leurs pertes.
Les événements qui viennent d'éclater d'une manière si imprévue et la crise financière qui les a suivis, ont fait tomber successivement, vous le savez, les premières maisons de nos villes maritimes, sur lesquelles j'avais à recouvrer des remises importantes provenant de nies armements.
D'un autre côté, de nombreux remboursements sont venus fondre à la fois sur moi pour des sommes si considérables qu'ils me mettent dans l'impossibilité absolue, mais peut-être momentanée, de parer à tant de désastres.
Péniblement affecté de cette démarche, je viens vous prier d'assister, soit par vousmême, ^>it. par un fondé de pouvoir, à l'assemblée de mes créanciers qui aura lieu le 20 <lc ce m lis, chez MM. T et S. qui, gravement compromis eux-mêmes, me conservent, malgré ce* cire instances de force majeure, leur estime et leur amitié; dans cette réunion je ferai connaître toutes les ressources de mou actif, et soyez convaincus, Messieurs, que
tout ce qu'il sera humainement possible de faire pour diminuer aujourd'hui le préjudice
que |e vais involontairement vous causer, je l'accomplirai sans réserve, avec la plus grande abnégation, trop heureux si je puis, par ma persévérance, vous en indemniser iaté ;i ftleraenl un jour.
Recevez, Me&bieurs, l'assurance de mou entier dévouement.