CHAPITRE VINGT-TROISIÈME. 1G
puis homme libre; il se réjouit, et il a raison, car l'homme qui n'est pas libre, ainsi que Ta dit Homère, a perdu la moitié de son âme; mais si la vie est désor-' mais plus haute, combien aussi n'est-elle pas plus difficile ! Personne ne le contraint plus, mais personne non plus n'a le devoir légal de l'assister ; il est seul, exposé aux incertitudes du travail, sans refuge, s'il n'a été prévoyant contre les chômages, les maladies, la vieillesse. La responsabilité a crû en raison de la liberté. De môme, cette loi promulguée, les ouvriers pourront organiser des grèves sans crainte d'être poursuivis. Ils auront ainsi un pouvoir nouveau, et dans leur existence de travailleur, avec plus de liberté, il y aura, sinon plus de bienêtre matériel, du moins plus de dignité. Cependant, qu'ils hésitent longtemps avant de se servir du droit qu'on leur donne. Qu'ils n'y aient recours qu'à la dernière extrémité, en désespoir de cause, quand toute chance d'arrangement sera définitivement évanouie! Tous ceux qui leur sont dévoués du cœur et non des lèvres les en supplieront : qu'ils ne se précipitent pas en aveugles dans les coalitions; qu'ils ne se confient pas trop aux promesses de la grève. Des dangers les menacent désormais dont ils ne connaissaient pas la gravité. En même temps que leur liberté s'est accrue, se sont accrues aussi les occasions de faillir. Et toute faute, qu'ils y pensent bien, retombera en malheurs, en larmes sur eux, beaucoup plus que sur les patrons qui peuvent attendre, beaucoup plus que sur la Société qui sait se défendre !
« La grève, c'est la guerre avec ses nécessités, avec son caractère destructeur, ses duretés, ses violences, ses emportements, ses colères, avec son accompagnement obligé de deuils, de dévastations. Comme à la guerre, dans les grèves, les innocents sont atteints pour les coupables; les femmes, les enfants, les vieillards supportent les maux qu'ils n'ont point causés. De la grève, comme de la guerre, il sort quelquefois du bien, mais un bien mêlé d'amertume, qui laisse après lui les longs ressentiments, dont on ose à peine se réjouir; mais un bien tellement semblable au mal que l'historien a peine à l'en distinguer et que le philosophe n'y parvient pas Seulement, de même que la guerre ne sera vaincue qu'à force de civilisation et de lumière, la grève aussi ne sera vaincue qu'à force de liberté et d'instruction. L'expérience du passé le prouve, la défendre c'est en allumer le désir, la permettre ce sera en inspirer la terreur. Avec le temps, la liberté des coalitions tuera la grève. Quanci les ouvriers auront touché de leurs propres mains les limites infranchissables de la volonté humaine; quand ils se seront exercés au maniement des faits, à la connaissance des lois économiques; quand ils auront plusieurs fois encouru pour leurs entreprises injustes les censures de l'opinion publique, toujours disposée à les soutenir tant qu'ils sont désarmés; quand, de leur côté, les patrons avertis des épreuves auxquelles ils sont exposés auront redoublé de bienveillance et de sagesse, les grèves deviendront plus rares, et d'un antagonisme passager naîtra, sinon l'accord sans nuages, du moins l'habitude des discussions loyales et conciliantes. En Angleterre, la liberté des coalitions a conduit au fameux meeting de Bolton, dans lequel les ouvriers eux-mêmes ont fortement déduit les raisons pour lesquelles la grève était mauvaise. Si l'on était resté sous l'empire de la loi prohibitive, aurait-on jamais entendu un ouvrier tenir à ses camarades des discours tels que ceux do MM. John Brewer et Samuel Hill : « Quant à la condition de l'ouvrier, il reste « encore beaucoup à faire pour l'élever à son niveau naturel ; mais l'ouvrier en a « les moyens dans ses propres mains, et, s'il néglige de les employer, il n'en doit « accuser que lui-même. De tous les maux qui affligent les classes laborieuses, « l'ignorance est décidément le plus grand. L'ignorance les expose à être trompés
« et ne leur permet pas de se former une opinion exacte sur les choses qui inlé- « ressenl le plus leur bien-être. [Applaudissements.) Ce n'est point des manu- « facturiers que dépend le taux dos salaires. Dans les époques de dépression, » les maîtres ne sont pour ainsi dire que le fouet dont s'arme la nécessité, « et, qu'ils le veuillent ou non, il faut quils frappent. Le principe régulateur « est le rapport de l'offre avec la demande, et les maîtres n'ont pas ce pouvoir. « — Quant aux coalitions et aux grèves, il faut bien se garder de les encou- « rager; elles ne produisent que du mal. Supposez 500 fileurs, promenant leur « oisiveté dans les rues; ils ne seront pas les seuls à souffrir, eux et leurs « familles; car ils mettront dans la même position 5,000 ouvriers de la manufac- « ture, qui n'avaient rien à démêler avec cette querelle, et la communauté « industrielle tout entière s'en ressentira plus ou moins. Évitons donc les « coalitions à l'avenir. »